Talleyrand et Napoléon


talleyrand2           Talleyrand, un acteur de l’Histoire, mais aussi un personnage de l’Histoire! Pour ces détracteurs, Talleyrand est évidemment coupable de “trahison” vis-à-vis de Napoléon, un crime de “lèse-majesté” impardonnable à leurs yeux. Pour ses apologistes, il est simplement resté fidèle aux intérêts supérieurs de son pays (Le Prince immobile – Emmanuel de Waresquiel – éd. Texto – p441). Un personnage tout en esprit dont il est difficile de cerner ses qualités tant il montre ostensiblement ses défauts. Il n’en reste pas moins redoutable d’intelligence et de bons mots qui en font un maître de la diplomatie ;  un excellent négociateur. Derrière ce personnage tant controversé et condamné se cache un être supérieur d’une autre époque qui ne pouvait rester indifférent aux enjeux de son époque dans laquelle il gravera son nom.

               Dans ses mémoires, il écrira : “J’aimais Napoléon, je m’étais attaché même à sa personne, malgré ses défauts ; à son début, je m’étais senti entraîné vers lui par cet attrait irrésistible qu’un grand génie porte en lui ; ses bienfaits avaient provoqué en moi une reconnaissance sincère. Pourquoi craindrais-je de le dire? J’avais joui de sa gloire et des reflets qui en rejaillissaient sur ceux qui l’aidaient dans sa noble tâche”.

Jacques JANSSENS

Talleyrand et Napoléon   (Claude Jambart, le 24 septembre 2016)

Après d’intenses correspondances, Talleyrand et Bonaparte se rencontrèrent pour la première fois le 6 décembre 1797 à Paris, au retour d’Italie de ce dernier. Talleyrand présente Bonaparte au Directoire. L’Egypte est évoquée. Instantanément Talleyrand est séduit («Vingt batailles gagnées vont si bien à la jeunesse, à un beau regard, à de la pâleur, et à une sorte d’épuisement. », Mémoires). Bonaparte a 28 ans, Talleyrand 44, un âge respectable pour  l’époque.

Charles-Maurice Talleyrand de Périgord, ministre des Relations extérieures du Directoire, a derrière lui une longue carrière ecclésiastique et politique.

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Portrait of Talleyrand by François Gérard, 1808.

Né en 1754 d’une grande famille, il est conduit, sans vocation (« Voilà ma vocation à moi ! » aurait-il dit en frappant son pied de sa canne») vers le clergé. Des pieds estropiés (syndrome dit de Marfan) lui interdisent en effet la carrière militaire. Il est ordonné prêtre en décembre 1779. Pendant 5 ans, de mai 1780 à septembre 1785, il est agent général du clergé, avec l’appui de son oncle Alexandre-Angélique, évêque  de Reims, et cela malgré son jeune âge. Ce poste fort important consiste à gérer les biens du clergé et à défendre ses intérêts. Il conseille Calonne sur les finances et pendant l’Assemblée des notables, dont l’échec sonne le glas de la royauté. Il est consacré évêque d’Autun en novembre 1788.

Elu aux Etats généraux autoproclamés Assemblée Nationale Constituante ensuite, il s’engage résolument dans la Révolution : participation à la rédaction des Droits de l’homme et du citoyen, proposition de nationalisation des biens du clergé, interventions sur les finances, très important rapport sur l’Instruction publique … Son idéal : une monarchie parlementaire … qu’il installera en 1814 !

Il quitte Paris pendant les massacres de septembre 1792, pour Londres puis, chassé d’Angleterre, les Etats-Unis. Il ne rentrera en France qu’en septembre 1796. A Londres, il rédige un rapport : « Mémoire sur les rapports actuels de la France avec les autres états de l’Europe ». Il y développe des idées auxquelles il sera fidèle toute sa vie («La véritable primatie est d’être maître chez soi, et de n’avoir pas la ridicule prétention de l’être chez les autres ….») et qui peuvent expliquer ses difficultés ultérieures avec Napoléon.

De retour en France, il devient ministre des Relations extérieures avec l’appui de Mme de Staël et surtout de Barras, homme fort du Directoire. Le Directoire étant à bout de souffle, Sieyès cherche « une épée » pour y mettre fin. Ce sera Bonaparte.

On ne reviendra pas ici sur la carrière de Bonaparte, bien connue, pendant ces mêmes années.

En octobre 1799, Talleyrand appuie le coup d’Etat du 18 brumaire an VIII qui instaure le Consulat. Bonaparte est porté au pouvoir. Talleyrand, après une courte interruption, est confirmé dans son ministère.

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Napoléon présente le code civil à ses ministres.Le code civil des français appelé “Code Napoléon” a été rédigé sous l’impulsion du premier Consul Bonaparte et promulgué le 21 mars 1804 – Les étains du Prince

Il y restera 7 ans. Suit alors une période de véritable « lune de miel » entre Bonaparte/Napoléon et Talleyrand  («J’aimais Napoléon …  Je m’étais entrainé vers lui par cet attrait irrésistible qu’un grand génie porte en lui. », Mémoires). Talleyrand apporte à Bonaparte sa connaissance du personnel  politique et des arcanes du pouvoir. Talleyrand obtient de le voir quotidiennement et en particulier. Il joue un rôle de mentor (« Il est consulté sur tout. », Mme de Rémusat). L’entente est parfaite. (« Talleyrand est presque pendant 8 ans … le second rôle du régime. », François Furet)

Dès 1803 Bonaparte aide Talleyrand à acheter le château de Valençay et son vaste domaine (12 000 hectares !) pour y recevoir des invités de prestige. Napoléon y logera la famille royale d’Espagne pendant 7 ans.

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Charles Maurice de Talleyrand-Périgord, homme politique français. Dessin de J. Bailly.Ph. Coll. Archives Larousse

Cette entente entre Talleyrand et Bonaparte/Napoléon se maintient pendant plusieurs années. Talleyrand soutient l’enlèvement du duc d’Enghien (1804), milite pour le passage à l’Empire (décembre 1804) et devient grand chambellan. Talleyrand parcourt l’Europe avec Napoléon dans sa campagne contre la 3ème coalition (1805). Il visite le champ de bataille d’Austerlitz et veut la paix : « Nous avons fait assez de grande choses, de miraculeuses choses, il faut finir par s’arranger. ».  Il contribue à la création de la Confédération du Rhin, et conclut le traité de Presbourg sous le contrôle étroit de l’Empereur. Les « douceurs diplomatiques » qu’il se fait octroyer à ces occasions l’enrichissent considérablement. La 4ème coalition (1806-1807) le verra à Coblence, Mayence, Berlin, Varsovie, Dantzig, Tilsit.  Il est gouverneur civil de la Pologne en 1807. Napoléon l’écartera de la négociation de Tilsitt.

Dès le temps de ces victoires, Talleyrand s’oppose à la « diplomatie de l’épée ». Il appelle à la paix et à éviter les excès des conquêtes, en particulier pour l’Autriche qu’il voudrait épargner. Napoléon l’écoute, mais sans tenir compte de ses conseils. Les divergences de Talleyrand avec Napoléon s’exacerbent donc, en particulier à propos de sa politique familiale (frères portés sur des trônes) et de sa politique d’extension territoriale. En août 1807, Talleyrand démissionne, en conséquence, de son ministère (« Je ne veux pas être le boucher de l’Europe. », expression rapportée par Sainte-Beuve). Napoléon le nomme aussitôt vice-Grand Electeur de l’Empire.

Avec les guerres d’Espagne (1808-1814) et de Russie (1812-1813), l’Empire entreprend des guerres hégémoniques.

Toujours dans l’entourage de l’Empereur, Napoléon emmènera Talleyrand à Erfurt, en septembre 1808, pour de délicates négociations avec le Tsar. Napoléon veut obtenir du Tsar qu’il « contrôle » l’Autriche pour éviter qu’elle n’entre en guerre pendant qu’il est  en Espagne. Talleyrand vise, lui, à affaiblir l’Empire pour « sauver l’Europe » et l’Autriche, et  éviter un désastre final qu’il pressent. « Le Rhin, les Pyrénées sont les conquêtes de la France ; le reste est la conquête de l’Empereur, la France n’y tient pas. », déclara-t-il au Tsar. Talleyrand conseillera donc l’un la nuit, l’autre le jour, et rédigera un traité qui déplaira à Napoléon. Erfurt est le premier clivage concret entre Talleyrand et Napoléon, qualifié de « trahison d’Erfurt » par certains historiens.

Le 29 janvier 1809 a lieu la fameuse scène (« De la m… dans un bas de soie.») : Napoléon reproche  à Fouché et Talleyrand de comploter contre lui pendant qu’il guerroie en Espagne. Talleyrand ne pardonnera pas cette scène à Napoléon. Il se rapprochera encore davantage de l’Autriche.

Les relations avec Napoléon sont ensuite chaotiques, mais jamais rompues. Napoléon est en effet toujours impressionné par Talleyrand (« Il est pour Napoléon insupportable, indispensable et irremplaçable », J. Orieux).

Talleyrand incite Napoléon à négocier pendant la retraite de Russie (« Vous avez maintenant en mains des gages que vous pouvez abandonner, demain vous pouvez les avoir perdus, et alors la possibilité de négocier avantageusement sera perdue aussi. »), mais celui-ci s’y refuse.

 Le 6 avril 1814 Napoléon abdique. Talleyrand, après son « 18 Brumaire à l’envers », installe les Bourbons sur le trône au motif qu’eux seuls pourront défendre les intérêts de la France défaite. Dans le même temps Napoléon reconnait tardivement les mérites de Talleyrand : « Mes affaires ont été bien tant que Talleyrand les a faites. ».

Talleyrand conclut la paix de Paris, modérée pour la France, et représente Louis XVIII au congrès de Vienne où il fait des merveilles pour éviter le pire à son pays (« Le meilleur diplomate de tous les temps … », Goethe). La Prusse réclamait déjà l’Alsace-Lorraine ! Talleyrand est toujours à Vienne pendant les « Cents jours ». Il fait signer par les alliés une déclaration mettant Napoléon « hors des relations civiles et sociales » et « perturbateur du repos du monde ». Il s’agit pour Talleyrand de bien dissocier la cause de la France de celle de Napoléon.

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Elderly Talleyrand, 1828.

La seconde Restauration voit le retour de Louis XVIII.  Talleyrand est nommé président du Conseil des ministres. Les relations entre Talleyrand et Louis XVIII sont difficiles (Talleyrand de Louis XVIII : « Il n’a rien oublié. »). Très vite Talleyrand sera congédié.

Napoléon rendra grâce à Talleyrand dans ses mémoires : « Le plus capable des ministres que j’aie eus. ».  A l’annonce de la mort de Napoléon à Sainte Hélène en mai  1821 Talleyrand aura cette répartie : « Ce n’est pas un événement, c’est seulement une nouvelle. »

Claude Jambart.

 

Claude Jambart (claude.jambart@live.fr)

Membre du CA de l’Association Les Amis de Talleyrand (adresse : château de Valençay, 36600 Valençay ; site : www.amis-talleyrand.fr, en cours de refonte)

Créateur et animateur du groupe Facebook « Les Amis de Talleyrand ».