Sur les traces du camp perdu de Napoléon – Le Point.fr


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Lorsque Bonaparte songea à envahir l’Angleterre, Boulogne-sur-Mer fut le plus grand camp militaire que la France ait jamais connu. Qu’en reste-t-il ? Enquête.
"Napoléon dans son cabinet de travail" de Jacques-Louis David (1812).
“Napoléon dans son cabinet de travail” de Jacques-Louis David (1812). © Google Cultural Institute

“Voyage en France : retour sur quelques lieux qui ont fait notre pays”#1

Cette série est une invitation à revenir aux lieux. Connus ou inconnus, l’histoire de France s’y est écrite. Il y aura des batailles, des châteaux, des abbayes, mais aussi des lieux d’invention, industriels, agricoles, artisanaux, artistiques. Tous, ils ont façonné notre pays.

L’alignement est parfait. Une allée tracée au cordeau, entre la “pierre Napoléon”, en contrebas, et au sommet de la colline, cinq cents mètres plus loin, la colonne de la Grande Armée, qui fait furieusement penser à la colonne Vendôme. Un chemin aurait pu relier les deux monuments. Hélas, pour aller de l’une à l’autre, il faut emprunter de multiples détours en voiture dans la commune deWimille. C’est un peu le lot du souvenir napoléonien à Boulogne-sur-Mer et dans ses environs : en pièces détachées façon puzzle, sans véritable unité. Alors que le Corse, dans cette région plus que nulle part ailleurs en France, a laissé son empreinte.

Historiquement, la pierre Napoléon vient en premier. Fichée au coeur d’un amphithéâtre naturel, elle rappelle qu’ici, le 16 août 1804, l’Empereur – il en a le titre depuis le vote du Sénat le 18 mai – procéda à la première grande distribution de Légions d’honneur.

L’ordre a été créé en 1802, Bonaparte ayant pesé de tout son poids pour recréer des distinctions abolies avec la Révolution. “Vous les appelez les hochets, mais c’est avec les hochets que l’on mène les hommes”, déclare-t-il devant un Conseil d’État hostile. Après un tour de chauffe en juillet aux Invalides, où des civils avaient été décorés, les militaires décrochent à leur tour les “étoiles” d’or et d’argent. 2 000 d’entre eux, mais aussi 3 évêques se font remettre des rubans présentés sur les boucliers deBayard et duGuesclin. Grandiose ! En plein délire historique, Napoléon siégeait en personne et en majesté sur le trône deDagobert. Tout Paris avait accouru pour être du spectacle. Et pour la touche finale d’authenticité, les Anglais, qui n’étaient jamais loin, lancèrent quelques coups de canon du large, histoire de se rappeler au bon souvenir des Français.

Dans les pas de… Caligula !

Comment Napoléon aurait-il pu les oublier ? Ce 16 août 1804, depuis plus d’un an, il campe ici avec près de 150 000 hommes constituant l’Armée des côtes de l’Océan, première mouture de la mythique Grande Armée. 150 000 ! Jamais la France n’aura connu, sur son territoire, si vaste et si long rassemblement. Cet immense attroupement est le lointain successeur du camp normand du Pont-de-l’Arche que tout le monde a oublié. Une fortification militaire disputée entre Anglais et Français pendant près de quatre siècles, où Louis XI décida de créer les premiers régiments réguliers de l’armée française. Vingt mille hommes formés par des Suisses à la confluence de la Seine et de l’Eure.

Mais qu’est venu faire Napoléon à Boulogne en 1804 ? Un traité vient d’être rompu, celui d’Amiens, signé avec l’Angleterre, qui dans la foulée décrète le blocus des côtes françaises. Napoléon est furieux. Il a mis tous les autres pays européens à sa botte, pourtant un pays, une île, lui résiste : il décide de traverser la Manche. Projet fou, compte tenu de la triple ligne navale dont les Anglais ont ceinturé la Manche. La flotte, malgré les progrès notoires effectués sous Louis XVI, reste le talon d’Achille de la France. L’Ogre n’en a cure ; il étale ses positions en trois points stratégiques : Étaples au sud, Boulogne au centre, Bruges et Anvers au nord.

Le dispositif central est le plus important. Lui qui connaît bien son histoire sait que César s’était déjà embarqué à Boulogne où une “rue de l’Ancien rivage” perpétue le souvenir du camp romain. Plus tard, Caligula lui-même fit le voyage et fixa avec insistance les côtes anglaises, avant de rebrousser chemin. Il laissa un petit souvenir, une immense et superbe tour étagée, dite d’Ordre, de plus de 60 mètres de hauteur, qui n’avait rien à envier au phare d’Alexandrie. Elle subsista près de 1 600 ans avant de s’écrouler dans la mer en 1644. Cent soixante ans plus tard, la mémoire de ce monument extravagant était assez vive pour que Napoléon décidât d’installer au même endroit sa “baraque” : rien ne l’effrayait, pas même de mettre ses pas dans ceux de l’empereur fou.

 ©  Gallica BNF/Domaine public

Le 16 août 1804, le spectacle est superbe. Une stèle pérennise l’événement. Mais le vent de l’histoire tourne. À la Restauration, des anti-bonapartistes se défoulent sur la pierre de l’antéchrist, réduite en miettes. Quelques décennies plus tard, le Second Empire est aussi une seconde chance pour tous ces monuments communiant dans le culte de Napoléon le grand. Le neveu, qui a “surfé” sur le nom de son oncle, ne perd pas une occasion d’en raviver la mémoire. En 1856, des fidèles récupèrent les restes de la pierre pour les enterrer sous le fondement actuel rehaussé et rénové.

Les vicissitudes d’une colonne

À cette date, la colonne de la Grande Armée trône déjà au-dessus du vallon, à cinq cents mètres de là. Dès le lendemain de la cérémonie de 1804, un voeu a été formulé : ériger un monument à la gloire des soldats. Le maréchal Soult, commandant en chef du camp de Boulogne, n’y est pas allé par quatre chemins : “Les troupes voulant offrir au monarque dont le génie préside aux destins de la France un témoignage éclatant d’amour et d’admiration… ” Cet amour sera payant. Chaque soldat devra verser son écot et une demi-journée de solde. La municipalité de Boulogne offre un terrain de 4,5 hectares, on envisage une hauteur de 53 mètres et l’on commande à Houdon un buste de Napoléon. Voltaire, Catherine la Grande, George Washington, Thomas Jefferson, Houdon a sculpté tous les grands de ce monde, l’Empereur complétera sa collection. On s’extasie sur la colonne Vendôme. Le projet de la colonne de Boulogne la précède. Et la dépasse en hauteur.

Seul hic : le départ à l’automne 1805 des troupes du camp en direction de l’Europe centrale et d’Austerlitz. Le décret de création de la Grande Armée vient d’être pris le 29 août, il ne reste plus qu’à justifier son nom. La colonne est abandonnée, inachevée. Elle a bouleversé le paysage du Boulonnais. Il a fallu en effet trouver du marbre. On explore les environs : c’est l’acte de naissance des carrières de marbre de Marquise et de Ferques, qui recouvrent encore aujourd’hui la région d’un voile de poussière. Fin 1805, l’enthousiasme retombe et à la fin de l’Empire, la colonne ne s’élève qu’à vingt mètres.

Un destin rocambolesque attend ce monument. Houdon peut remballer son buste. Quant aux bronzes pris sur les canons d’Austerlitz (comme pour la colonne Vendôme) ils sont fondus à la Restauration et réutilisés pour les statues de Louis XIV (place des Victoires) et d’Henri IV. Le nouveau roi Bourbon, Louis XVIII, qui s’en veut l’héritier, rêve d’un Vert-galant de pierre sur le Pont-Neuf. Ni une ni deux, il récupère aussi la colonne de la Grande Armée : en 1821, elle est couronnée d’un globe de la légitimité. Royaliste évidemment. Fin du premier acte.

Un texte encombrant

Mais après 1830, l’habile Louis-Philippe veut se mettre les bonapartistes dans la poche. Qui prend-il pour ministre de la Guerre ? Ce bon vieux maréchal Soult, qui lui rappelle l’existence de cette colonne ignominieusement détournée de son objet. Si Houdon est mort, Bosio, qui a déjà oeuvré sur la colonne Vendôme, est chargé d’exécuter un buste de Napoléon en tenue d’empereur romain. La garde nationale commande un poème au grand Hugo en personne qui a toujours un faible pour le génie dont son père avait été un des généraux. “Ce bronze devant qui / Tout n’est que poudre et sable / Sublime monument deux fois impérissable / Fait de gloire et d’airain”, s’emballe Hugo dans son hymne À la colonne. Il glisse une discrète allusion (deux fois impérissable) au destin mouvementé du monument ; Aragon avec Staline, ne fera pas mieux dans l’admiration lénifiante – “Le moule a été fait de l’une de ses pensées” -, mais quelques vers “maladroits” du poème – “Aussi, dans la cage anglaise, tant de pleurs amers dévorés” – ont le malheur de heurter Louis-Philippe, en plein rapprochement avec l’ex-ennemi anglais. Le texte encombrant se retrouve du coup scellé dans l’avant-bras droit de l’Empereur, et ce n’est qu’en 1959 qu’il sera retrouvé par un ouvrier.

Toutefois, l’inauguration a bien lieu en grande pompe le 15 août 1841, jour anniversaire de Napoléon. Qui est là pour couper le cordon ? L’inamovible Soult, promu entre temps président du Conseil.

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À la Colonne (Victor Hugo)

I

Oh ! quand il bâtissait, de sa main colossale,
Pour son trône, appuyé sur l’Europe vassale,
Ce pilier souverain,
Ce bronze, devant qui tout n’est que poudre et sable,
Sublime monument, deux fois impérissable,
Fait de gloire et d’airain ;

Quand il le bâtissait, pour qu’un jour dans la ville
Ou la guerre étrangère ou la guerre civile
Y brisassent leur char,
Et pour qu’il fît pâlir sur nos places publiques
Les frêles héritiers de vos noms magnifiques,
Alexandre et César !

C’était un beau spectacle ! – Il parcourait la terre
Avec ses vétérans, nation militaire
Dont il savait les noms ;
Les rois fuyaient ; les rois n’étaient point de sa taille ;
Et, vainqueur, il allait par les champs de bataille
Glanant tous leurs canons.

Et puis, il revenait avec la grande armée,
Encombrant de butin sa France bien-aimée,
Son Louvre de granit,
Et les Parisiens poussaient des cris de joie,
Comme font les aiglons, alors qu’avec sa proie
L’aigle rentre à son nid !

Et lui, poussant du pied tout ce métal sonore,
Il courait à la cuve où bouillonnait encore
Le monument promis.
Le moule en était fait d’une de ses pensées.
Dans la fournaise ardente il jetait à brassées
Les canons ennemis !

Puis il s’en revenait gagner quelque bataille.
Il dépouillait encore à travers la mitraille
Maints affûts dispersés ;
Et, rapportant ce bronze à la Rome française,
Il disait aux fondeurs penchés sur la fournaise :
– En avez-vous assez ?

C’était son oeuvre à lui ! – Les feux du polygone,
Et la bombe, et le sabre, et l’or de la dragonne
Furent ses premiers jeux.
Général, pour hochets il prit les Pyramides ;
Empereur, il voulut, dans ses vœux moins timides
Quelque chose de mieux.

Il fit cette colonne ! – Avec sa main romaine
Il tordit et mêla dans l’œuvre surhumaine
Tout un siècle fameux,
Les Alpes se courbant sous sa marche tonnante,
Le Nil, le Rhin, le Tibre, Austerlitz rayonnante,
Eylau froid et brumeux.

Car c’est lui qui, pareil à l’antique Encelade,
Du trône universel essaya l’escalade,
Qui vingt ans entassa,
Remuant terre et cieux avec une parole,
Wagram sur Marengo, Champaubert sur Arcole,
Pélion sur Ossa !

Oh ! quand par un beau jour, sur la place Vendôme,
Homme dont tout un peuple adorait le fantôme,
Tu vins grave et serein,
Et que tu découvris ton œuvre magnifique,
Tranquille, et contenant d’un geste pacifique
Tes quatre aigles d’airain ;

À cette heure où les tiens t’entouraient par cent mille ;
Où, comme se pressaient autour de Paul Émile
Tous les petits romains,
Nous, enfants de six ans, rangés sur ton passage,
Cherchant dans ton cortège un père au fier visage,
Nous te battions des mains ;

Oh ! qui t’eût dit alors, à ce faîte sublime,
Tandis que tu rêvais sur le trophée opime
Un avenir si beau,
Qu’un jour à cet affront il te faudrait descendre
Que trois cents avocats oseraient à ta cendre
Chicaner ce tombeau !

II

Attendez donc, jeunesse folle,
Nous n’avons pas le temps encor !
Que vient-on nous parler d’Arcole,
Et de Wagram et du Thabor ?
Pour avoir commandé peut-être
Quelque armée, et s’être fait maître
De quelque ville dans son temps,
Croyez-vous que l’Europe tombe
S’il n’ameute autour de sa tombe
Les Démosthènes haletants ?

D’ailleurs le ciel n’est pas tranquille ;
Les soucis ne leur manquent pas ;
L’inégal pavé de la ville
Fait encor trébucher leurs pas.
Et pourquoi ces honneurs suprêmes ?
Ont-ils des monuments eux-mêmes ?
Quel temple leur a-t-on dressé ?
Étrange peuple que nous sommes !
Laissez passer tous ces grands hommes !
Napoléon est bien pressé !

Toute crainte est-elle étouffée ?
Nous songerons à l’immortel
Quand ils auront tous leur trophée,
Quand ils auront tous leur autel !
Attendons, attendons, mes frères.
Attendez, restes funéraires,
Dépouille de Napoléon,
Que leur courage se rassure
Et qu’ils aient donné leur mesure
Au fossoyeur du Panthéon !

III

Ainsi, – cent villes assiégées ;
Memphis, Milan, Cadix, Berlin ;
Soixante batailles rangées ;
L’univers d’un seul homme plein ;
N’avoir rien laissé dans le monde,
Dans la tombe la plus profonde,
Qu’il n’ait dompté, qu’il n’ait atteint ;
Avoir, dans sa course guerrière,
Ravi le Kremlin au czar Pierre,
L’Escurial à Charles-Quint ;

Ainsi, – ce souvenir qui pèse
Sur nos ennemis effarés ;
Ainsi, dans une cage anglaise
Tant de pleurs amers dévorés ;
Cette incomparable fortune,
Cette gloire aux rois importune,
Ce nom si grand, si vite acquis,
Sceptre unique, exil solitaire,
Ne valent pas six pieds de terre
Sous les canons qu’il a conquis !

IV

Encore si c’était crainte austère !
Si c’était l’âpre liberté
Qui d’une cendre militaire
N’ose ensemencer la cité !
Si c’était la vierge stoïque
Qui proscrit un nom héroïque
Fait pour régner et conquérir,
Qui se rappelle Sparte et Rome,
Et craint que l’ombre d’un grand homme
N’empêche son fruit de mûrir ! –

Mais non ; la liberté sait aujourd’hui sa force.
Un trône est sous sa main comme un gui sur l’écorce
Quand les races de rois manquent au droit juré ;
Nous avons parmi nous vu passer, ô merveille !
La plus nouvelle et la plus vieille !
Ce siècle, avant trente ans, avait tout dévoré.

La France, guerrière et paisible,
À deux filles du même sang :
L’une fait l’armée invincible,
L’autre fait le peuple puissant.
La Gloire, qui n’est pas l’aînée,
N’est plus armée et couronnée ;
Ni pavois, ni sceptre oppresseur ;
La Gloire n’est plus décevante,
Et n’a plus rien dont s’épouvante
La Liberté, sa grande sœur !

V

Non. S’ils ont repoussé la relique immortelle,
C’est qu’ils en sont jaloux ! qu’ils tremblent devant elle !
Qu’ils en sont tout pâlis !
C’est qu’ils ont peur d’avoir l’empereur sur leur tête,
Et de voir s’éclipser leurs lampions de fête
Au soleil d’Austerlitz !

Pourtant, c’eût été beau ! – Lorsque, sous la colonne,
On eût senti présents dans notre Babylone
Ces ossements vainqueurs,
Qui pourrait dire, au jour d’une guerre civile,
Ce qu’une si grande ombre, hôtesse de la ville,
Eût mis dans tous les cœurs !

Si jamais l’étranger, ô cité souveraine,
Eût ramené brouter les chevaux de l’Ukraine
Sur ton sol bien-aimé,
Enfantant des soldats dans ton enceinte émue,
Sans doute qu’à travers ton pavé qui remue
Ces os eussent germé !

Et toi, colonne ! un jour, descendu sous ta base,
Le pèlerin pensif, contemplant en extase
Ce débris surhumain,
Serait venu peser, à genoux sur la pierre,
Ce qu’un Napoléon peut laisser de poussière
Dans le creux de la main !

Ô merveille ! ô néant ! – tenir cette dépouille !
Compter et mesurer ces os que de sa rouille
Rongea le flot marin,
Ce genou qui jamais n’a ployé sous la crainte,
Ce pouce de géant dont tu portes l’empreinte
Partout sur ton airain !

Contempler le bras fort, la poitrine féconde,
Le talon qui, douze ans, éperonna le monde,
Et, d’un œil filial,
L’orbite du regard qui fascinait la foule,
Ce front prodigieux, ce crâne fait au moule
Du globe impérial !

Et croire entendre, en haut, dans tes noires entrailles,
Sortir du cliquetis des confuses batailles,
Des bouches du canon,
Des chevaux hennissants, des villes crénelées,
Des clairons, des tambours, du souffle des mêlées,
Ce bruit : Napoléon !

Rhéteurs embarrassés dans votre toge neuve,
Vous n’avez pas voulu consoler cette veuve
Vénérable aux partis !
Tout en vous partageant l’empire d’Alexandre,
Vous avez peur d’une ombre et peur d’un peu de cendre :
Oh ! vous êtes petits !

VI

Hélas ! hélas ! garde ta tombe !
Garde ton rocher écumant,
Où t’abattant comme la bombe
Tu vins tomber, tiède et fumant !
Garde ton âpre Sainte-Hélène
Où de ta fortune hautaine
L’œil ébloui voit le revers ;
Garde l’ombre où tu te recueilles,
Ton saule sacré dont les feuilles
S’éparpillent dans l’univers !

Là, du moins, tu dors sans outrage.
Souvent tu t’y sens réveillé
Par les pleurs d’amour et de rage
D’un soldat rouge agenouillé !
Là, si parfois tu te relèves,
Tu peux voir, du haut de ces grèves,
Sur le globe azuré des eaux,
Courir vers ton roc solitaire,
Comme au vrai centre de la terre,
Toutes les voiles des vaisseaux !

VII

Dors, nous t’irons chercher ! ce jour viendra peut-être !
Car nous t’avons pour dieu sans t’avoir eu pour maître !
Car notre œil s’est mouillé de ton destin fatal,
Et, sous les trois couleurs comme sous l’oriflamme,
Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme
Qui t’arrache à ton piédestal !

Oh ! va, nous te ferons de belles funérailles !
Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles ;
Nous en ombragerons ton cercueil respecté !
Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie !
Et nous t’amènerons la jeune Poésie
Chantant la jeune Liberté !

Tu sera bien chez nous ! –couché sous ta colonne,
Dans ce puissant Paris qui fermente et bouillonne,
Sous ce ciel, tant de fois d’orages obscurci,
Sous ces pavés vivants qui grondent et s’amassent,
Où roulent les canons, où les lésions passent ;
Le peuple est une mer aussi.

S’il ne garde aux tyrans qu’abîme et que tonnerre,
Il a pour le tombeau, profond et centenaire
(La seule majesté dont il soit courtisan),
Un long gémissement, infini, doux et sombre,
Qui ne laissera pas regretter à ton ombre
Le murmure de l’océan !

 

Victor Hugo
Les chants du crépuscule