ROUTE de l’ARMÉE GROUCHY – Campagne de Belgique – Juin 1815


En marge des routes traditionnelles Napoléoniennes, une nouvelle route plus “touristique” vient compléter les routes historiques et nous ne pouvons que nous féliciter de participer au souvenir et à la mémoire du Maréchal Grouchy qui, bien que fortement  controversé à tort ou à raison, réussit à sauver toutes ses troupes et à traverser les territoires occupés au “nez et à la barbe” d’un ennemi trop content d’une victoire qui n’a de mérite que le nom tant l’issue en était incertaine! Voir aussi: Les fraises de Grouchy

Il s’agissait du sauvetage de 32.000 hommes et il en recevra le compliment ainsi libellé : «Vous avez rendu à la France un service qui sera apprécié de tout le monde» : tel fut l’éloge que le maréchal reçut, quelques jours plus tard du ministère de la Guerre.

Un site dédié se trouve sous l’onglet Routes Napoléon de mon blog.

http://www.napoleon-grouchy-1815.com/

Jacques JANSSENS

Au-delà des manifestations programmées en 2015, directement liées à l’Histoire napoléonienne, ce projet est celui de la valorisation d’un itinéraire touristique complet, s’insérant dans les campagnes de promotion des atouts des Maisons du Tourisme concernées. Elle offre et vise une belle complémentarité à la « Route Napoléon en Wallonie », qui s’égrène, elle, de Beaumont à Waterloo. En effet, outre l’histoire de la retraite des armées du maréchal Grouchy et les événements liés aux commémorations de 2015, elle met en valeur le patrimoine historique de chaque commune traversée.

De Namur à Givet, la Route se fond avec la vallée de la Meuse, itinéraire touristique d’exception et de toute beauté, par excellence.

route grouchy avec flèches
En gris, route de Grouchy

Au lendemain de la défaite de Napoléon le 18 juin 1815, le maréchal Grouchy, qui combattait près de Wavre, organise la retraite de ses troupes vers la France en passant par Namur, Dinant et Givet,  entre le 19 et le 21 juin. Personnalité hautement polémique, injustement parfois désigné comme responsable de la défaite de l’Empereur, à cause de son absence à Waterloo ou de son manque d’initiative, Grouchy mène pourtant le dernier combat victorieux de l’armée napoléonienne à Wavre. Il assure en outre le retour en France de la quasi-totalité des corps d’armée sous son commandement dans une situation pourtant difficile tout en protégeant, de la sorte, le reflux chaotique et en pleine débandade d’éléments français fuyant Waterloo. 2015 est donc l’occasion de réhabiliter le souvenir de cette bataille de Wavre ainsi que la mémoire du maréchal Grouchy qui, loin d’être un traître, puisqu’il s’applique scrupuleusement à appliquer les ordres reçus de l’Empereur, a eu une conduite plutôt remarquable comme en témoigne sa retraite qui a ramené au pays plus d’un tiers de l’Armée napoléonienne du Nord défaite.

http://www.1789-1815.com/grouchy1.htm

Le rapport de Grouchy à l’Empereur, rédigé à Dinant le 20 juin 1815, est paru dans le Moniteur du 24 juin. Il est à remarquer (et je ne connais pas d’historien qui l’ait fait jusqu’à présent) que Grouchy, dans le 3e §, en parlant de la bataille livrée par l’Empereur le 18 juin, parle de “bataille de Waterloo“, et ce doit être la première fois que la bataille est ainsi désignée par un Français : le rapport de Wellington, daté de Waterloo, n’est paru dans le Moniteur que le 27 juin.

Rapport à l’Empereur, Dinant, le 20 juin 1815
Sire,
 Ce n’est qu’à près de sept heures du soir, le 18 juin, que j’ai reçu la lettre du duc de Dalmatie, qui me prescrivait de marcher sur Saint-Lambert, et d’attaquer le général Bulow. J’avais rencontré l’ennemi en me portant sur Wavres, à hauteur de la baraque. Sur-le-champ il avait été abordé, poussé jusques dans Wavres, et le corps Vandamme attaquait cette ville et était fortement engagé. La portion de Wavres, sur la droite de la Dyle, était emportée, mais on éprouvait de grandes difficultés à déboucher de l’autre côté. Le général Gérard essayait d’enlever le moulin de Bielge, et d’y passer la rivière ; il ne pouvait y réussir : il y avait été blessé d’une balle dans la poitrine, blessure qui heureusement n’est pas mortelle. Le lieutenant-général Alix avait été tué à l’attaque de Wavres ; dans cet état de choses, impatient de pouvoir déboucher sur le mont Saint-Lambert, et coopérer aux succès des armes de V.M……  Dans cette journée si importante, je dirigeai sur Limale la cavalerie de Pajol, la division Teste, et deux des divisions du général Gérard, afin de forcer le passage de la Dyle, et de marcher contre le général Bulow. Le corps du général Vandamme entretint l’attaque de Wavres et du moulin de Bielge, d’où l’ennemi faisait mine de vouloir déboucher ; ce que je jugeai qu’il ne pourrait effectuer, la position et le courage de nos troupes répondant qu’il n’y parviendrait pas. Mon mouvement sur Limale prit du temps, à raison de la distance ; cependant j’arrivai, j’effectuai le passage, et les hauteurs furent enlevées par la division Vichery et la cavalerie. La nuit ne permit pas d’aller loin, et je n’entendais plus le canon du côté où V.M. se battait.
Dans cette position, j’attendis le jour : Wavres et Bielge étaient occupés par les Prussiens. Le 19 à trois heures du matin, ils attaquèrent à leur tour, voulant profiter de la mauvaise position où j’étais, et prétendant me rejeter dans le défilé, enlever l’artillerie qui avait débouché et me faire repasser la Dyle. Leurs efforts furent inutiles ; l’intrépidité des troupes mit à même de repousser toutes les attaques, de culbuter les Prussiens et de faire enlever par le division Teste le village de Bielge ; le brave général Penne y fut tué.
wavre 1815 - 2
Le général Vandamme faisant alors passer par Bielge une de ses divisions, enleva sans peine les hauteurs de Wavres, et sur toute ma  ligne le succès fut complet. J’étais en avant de Rozierne, me disposant à marcher sur Bruxelles, lorsque j’ai reçu la douloureuse nouvelle de la perte de la bataille de Waterloo. L’officier qui me l’apporta me dit que V.M.. se retirait sur la Sambre, sans pouvoir préciser sur quel point il entrait dans ses vues que je me dirigeasse. Engagé sur toute ma ligne, je cessai de poursuivre, et préparai mon mouvement rétrograde. L’ennemi en retraite ne songea pas à me suivre. Je marchai jusqu’à Temploux et Gembloux ; ayant ma cavalerie légère à Mari de Saint-Denis et mes dragons sur Namur. Apprenant que l’ennemi avait déjà passé la Sambre et se trouvait sur mon flanc ; n’étant pas assez fort pour opérer une diversion utile pour l’armée de V.M.. sans compromettre celle que je commandais, je marchai sur Namur ; le 4e corps par la route de Namur à Charleroi, et le 3e par celle directe qui y conduit de Temploux. Dans ce moment les queues des deux colonnes furent attaquées ; celle de droite ayant fait son mouvement rétrograde plus tôt qu’on ne s’y attendait compromit un instant la retraite de celle de gauche. De bonnes dispositions réparèrent tout ; deux pièces qui avaient été prises furent reprises par le brave 20e de dragons, sous les ordres du colonel Briqueville, qui enleva en outre un obusier à l’ennemi. Les faibles carrés du ….. régiment, chargés par une cavalerie nombreuse, l’attendirent à bout portant, lui firent essuyer une perte énorme, et prouvèrent ce que peuvent de bonnes dispositions, jointes à une attitude calme et un feu bien dirigé. La cavalerie ennemie, chargée à son tour par le 1er de hussards aux ordres du maréchal-de-camp Clary, laissa en nos mains nombre de prisonniers. Tout rentra donc sans perte dans Namur. Le long défilé qui règne depuis cette place jusqu’à Dinan, défilé où l’on ne peut marcher que sur une seule colonne, et les embarras résultant des nombreux transports de blessés que je conduisais avec moi, rendaient nécessaire de tenir longtemps la ville, où je ne trouvai pas les moyens de faire sauter le pont. Je chargeai de la défense de Namur le général Vandamme, qui, avec son intrépidité ordinaire, s’y maintint jusqu’à huit heures du soir ; de sorte que rien ne resta en arrière, et que j’occupai Dinan.
L’ennemi a perdu des milliers d’hommes à l’attaque de Namur, on s’est battu avec un acharnement rare, et les troupes ont fait leur devoir d’une manière bien digne d’éloge.
Je suis avec respect,
Sire,
De Votre Majesté
Le très-fidèle sujet,
Le maréchal comte de Grouchy
  •  OPPORTUNITE D’UNE TELLE ROUTE

2015 est l’année de commémoration du bicentenaire de la bataille de Waterloo, et plus généralement de la Campagne de Belgique. Outre les combats et les lieux où ils se sont déroulés, il est important de valoriser les épisodes militaires liés aux batailles menées en Wallonie, offrant ainsi un aperçu complet des événements et du déroulement de cette Campagne de Belgique. Dans ce cadre, la création d’une « Route de l’Armée Grouchy », qui reprend l’itinéraire de retraite du maréchal, de Wavre à Givet, invite les touristes et les amateurs d’histoire à découvrir des villes et des lieux remarquables de notre patrimoine wallon. wavre 1815 Ferraris

La retraite, par Namur et Charleroi http://www.afew.be/Bataille/retraite.html

Quand, sur le point de marcher sur Bruxelles, Grouchy, victorieux à Wavre, avait appris la défaite de l’Empereur, sa situation est dramatique : il doit gagner Givet par Namur et Dînant mais il est isolé derrière les armées ennemies qui, à tout moment, pourraient lui couper la route et anéantir ses 32.000 hommes !D’abord, il envoie la brigade des dragons d’Exelmans se saisir de Namur et il divise ses autres forces en deux colonnes : celle de droite – le 4e Corps – il la dirige vers Gembloux; celle de gauche -le 3e Corps – vers Grand-Leez, la cavalerie de Pajol étant chargée de les protéger et de garder le contact avec les Prussiens.

Une poursuite tardive

Ceux-ci n’engagent que tardivement la poursuite. Le 2e Corps de Pirch, 1er et 2e Corps de von Thielmann ne quittent leurs bivouacs que le 20 juin dans la matinée alors qu’Exelmans a déjà gagné Namur et occupé les ponts de la Sambre et de la Meuse, Vandamme, avec le 3ème Corps reçoit l’ordre de protéger la retraite du 4e Corps. Il prend ainsi position dans les faubourgs et tient tête aux Prussiens.   Dans «Waterloo 1815», Houssaye écrit à ce sujet : «La cavalerie, tout le 3ème Corps, les convois entrent dans Namur. Les Prussiens y étaient exécrés. Les Français en retraite y apportent les risques terribles de la guerre. Ils n’en sont pas moins reçus en amis. La municipalité fait distribuer 100.000 rations de pain et 100.000 rations d’eau de vie. Les femmes apportent, jusque sous les balles, des vivres aux soldats et des secours aux blessés.

Des vétérans des campagnes napoléoniennes en voyant arriver cavaliers et fantassins français se joignent à eux pour reprendre le combat..

Protégés par la division Treste, les 3e et 4e Corps réussissent à passer la Sambre avant la nuit et à s’engager le long de la Meuse en direction de Dinant. Avec huit pièces de campagne et quelque 2.000 hommes répartis sur les remparts aux trois portes de l’est : les portes Saint-Nicolas, de Louvain et de Fer, le général Teste repousse deux attaques prussiennes et parvient à s’échapper par la porte de France. Les colonels von Bismarck et von Zastrow furent tués dans l’engagement. Le lieutenant Fauville, natif de Patignies, de la division Teste est tué dans l’arrière-garde dont les morts reposent au cimetière de Namur (Belgrade).

Pirch n’osa pas poursuivre les Français, bien que ceux-ci n’avaient pu, faute de moyens, détruire le pont de la Sambre.

Toutes les troupes de Grouchy se trouvaient ainsi réunies.

«Vous avez rendu à la France un service qui sera apprécié de tout le monde» : tel fut l’éloge que le maréchal reçut, quelques jours plus tard du ministère de la Guerre.

Mais il est toujours sans ordre quant à la direction à prendre. Après avoir consulté ses chefs de corps, il décide de marcher sur Reims par Rocroi…. http://www.afew.be/Bataille/retraite.html

Autre témoignage : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6365566m.r=marie+curie.langFR – page 205 et suivantes :

Titre : Journal du général Fantin Des Odoards, étapes d’un officier de la Grande Armée, 1800-1830 – Auteur : Fantin des Odoards, Louis Florimond (1778-1866) – Éditeur : E. Plon, Nourrit et Cie (Paris) – Date d’édition : 1895

…Je continue le récit commencé hier.

Le feld-maréchal Blücher, si maltraité la veille, était en pleine retraite, immédiatement après la revue passée à la hâte par l’Empereur, les 3me et 4me corps, la division Teste du 6me corps et la cavalerie Excelmans et Pajol eurent ordre de suivre les Prussiens, tandis qu’avec le gros de l’armée S. M. marchait elle-même vers la gauche pour en finir avec Wellington. De cette séparation ont résulté nos désastres. Le maréchal Grouchy, qui avait le commandement de cette aile droite, laquelle était forte de 32 mille hommes et de plus de 100 bouches à feu, mit une telle lenteur dans son mouvement, qui demandait une grande célérité, qu’à Gembloux, petite ville belge, à 2 lieues [ca. 9 km] seulement du champ de bataille de la veille, il fallut s’arrêter parce qu’on avait perdu les traces de l’armée prussienne, et qu’on ne savait si elle se dirigeait sur Bruxelles ou sur Liège. On bivouaqua en avant de Gembloux, dont la population nous accueillit au son de toutes ses cloches, et aux cris de vive l’Empereur! ce qui, par parenthèse, n’empêcha pas nos pillards d’y commettre mille désordres.

Dans la nuit, des renseignements certains ayant enfin appris que c’était vers Bruxelles qu’avaient marché les Prussiens, nous primes cette direction au point du jour. Parvenus à Wavre, ville sur la Dyle, nous les y trouvâmes en position et aussitôt on en vint aux mains. Au lieu de passer la Dyle au-dessus ou au dessous de Wavre, où elle est guéable en maint endroit, le général Vandamme, chargé de la franchir pour débusquer l’ennemi, voulut, dans la ville même, emporter un pont soigneusement barricadé et protégé par des milliers de tirailleurs postés dans les maisons de l’autre rive. Il fallait tourner cette forte position; mais ce général s’entêta à l’aborder de front avec des masses qui, engagées dans une longue rue perpendiculaire au pont, recevaient tout le feu des Prussiens sans pouvoir utiliser le leur. Nous perdîmes là beaucoup de monde infructueusement. Le 70me régiment, le même qui avait été déconfit deux jours auparavant, ayant été chargé de déblayer le pont sous une grêle de balles, y fut mis en déroute. Ramené par son colonel, il hésitait encore quand ce brave Maury, saisissant son aigle, s’écria: « Comment, canaille, vous m’avez déshonoré avant-hier, et vous récidivez aujourd’hui! En avant. Suivez-moi! » – Son aigle à la main, il se précipite sur le pont, la charge bat, le régiment le suit; mais à peine est-il aux barricades que ce digne chef tombe mort, et le 70me fuit de plus belle, et si rapidement que sans le secours d’hommes de mon 22me l’aigle qui était à terre, au milieu du pont, à côté de mon pauvre camarade étendu sans vie, allait devenir la proie des tirailleurs ennemis qui déjà cherchaient à s’en saisir.

Sur d’autres points, nos attaques d’une rive à l’autre de la Dyle n’eurent pas plus de succès, parce qu’elles furent mal combinées, mollement exécutées et le terrain mal étudié. Vers la nuit, cependant, on parvint à passer la rivière au dessus de Wavre. Il était trop tard.

Le général Vandamme convint, le lendemain, qu’il avait commis là une faute; mais le mal était fait. Il est d’autant plus à déplorer qu’on ait aussi mal employé un temps précieux que la perte de la bataille de Waterloo n’a pas d’autre cause. Pendant que les Prussiens nous amusaient ainsi par un rideau de tirailleurs et nous tenaient en échec, leurs masses principales, favorisées par un terrain montueux et boisé qui les dérobait à nos yeux, marchaient au secours des Anglais, et leur brusque apparition sur le flanc droit de notre armée, aux prises avec Wellington, changea en une inconcevable déroute une victoire déjà certaine. Il eût encore été temps, à midi, de faire un mouvement général dans la direction de Waterloo. En opérant ainsi avec rapidité, les Prussiens, pris entre deux feux, eussent été anéantis, et la Belgique entière était à nous. Si cette manœuvre n’a pas été exécutée, ce n’est pas la faute des officiers généraux qui environnaient le maréchal Grouchy, lesquels jugeaient bien, à l’épouvantable canonnade qui retentissait comme un roulement de tonnerre non interrompu, que notre coopération était là nécessaire. A toutes leurs instances, le maréchal a constamment répondu: l’Empereur m’a donné ordre de pousser jusqu’à Wavre et d’y attendre ses instructions, et je ne bougerai pas d’ici. Comme si, à la guerre, il n’y avait pas des circonstances non prévues qui veulent un changement subit de résolution; comme si le premier devoir d’un général n’était pas de ne jamais perdre de vue l’ennemi qu’il est chargé de poursuivre. D’ailleurs n’était-il pas évident que les Prussiens ne cherchaient qu’à se réunir à leurs alliés? C’est cette jonction qu’on devait avant tout empêcher, car c’est elle qui devait tout perdre, l’Empereur n’étant plus assez fort pour soutenir les efforts réunis de ses adversaires, depuis qu’il avait fait la faute de séparer de lui 32 mille hommes et la plus grande faute d’en confier le commandement à M. le marquis de Grouchy.

Cette sotte et molle attaque sur Wavre et la longue fusillade qui l’a suivie nous ont au reste coûté assez de monde. Mon 22me y a perdu 146 hommes, d’autres régiments bien davantage. Les généraux Alix et Penne y ont été tués; les généraux Gérard et Habert, blessés.

Mécontents de nous-mêmes, et fort inquiets sur le résultat de la vive et longue canonnade entendue, pendant la journée, du coté de Mont-Saint-Jean, laquelle n’avait cessé que vers le soir, nous avons passé la nuit suivante au bivouac aux portes de cette malheureuse ville de Wavre, que dévorait l’incendie allumé pendant le combat.

En marchant ainsi vers Mont-Saint-Jean à notre insu et à notre barbe, manœuvre hasardeuse mais habile, qui nous a fait battre à Waterloo, les Prussiens avaient laissé un faible corps devant nous pour nous donner le change. Le 19, au matin, nous eûmes encore à échanger avec lui quelques coups de fusil; mais bientôt il disparut tout à fait et un sinistre silence s’établit sur ces campagnes, dont le sol tremblait la veille au bruit des détonations de l’artillerie. Nous en étions là lorsque, vers onze heures, notre commandant en chef, ayant appris enfin la fatale nouvelle par un officier d’état-major miraculeusement échappé aux coureurs de l’ennemi, maîtres de tout le pays, jugea convenable d’opérer au plus vite sa retraite sur notre frontière. Ce mouvement, devant une armée victorieuse qui pouvait à chaque instant nous tomber sur les bras, était aussi indispensable que dangereux. Le maréchal avait sous la main des forces imposantes et une nombreuse artillerie; mais il était en l’air, sans appui, et on sait ce que sont trop souvent les Français en retraite et le lendemain d’une défaite. Cette marche rétrograde, quoique précipitée, se fit avec ordre, sur deux colonnes, dans la direction de Namur. L’ennemi ne parut nullement dans la journée, et, à la nuit, nous étions à un quart de lieue [ca. 1 km] de Gembloux, où nous fîmes une halte de peu d’heures, sans feux, et dans le même ordre que nous avions en mouvement.

Le lendemain, vers une heure du matin, sans bruit aucun, notre armée se remit en route, triste et silencieuse. Quelque bonne volonté que nous eussions de hâter le pas, nous ne le pouvions. La cavalerie et l’artillerie, qui suivaient nécessairement les chaussées, cheminaient encore à peu près à l’aise; mais la pauvre infanterie, allant à travers champs par une nuit sombre et rencontrant à chaque pas des haies et des fossés, n’avançait qu’en désordre et très péniblement. A pied même et empêtré dans mes grandes bottes à l’écuyère, car il n’y avait pas moyen de rester à cheval, je marchais avec une peine infinie dans des terres labourées, et j’avais fait ainsi mainte culbute, quand enfin le jour vint à poindre. Si, dans ce moment, l’ennemi se fût montré, il n’y avait nulle résistance possible. L’infanterie s’était tellement mêlée, non seulement de compagnie à compagnie, mais de régiment à régiment, qu’il fallut perdre plus d’une heure à y mettre quelque ordre. Il était grand jour quand, les rangs à peu près rétablis, on put se remettre en mouvement. Déjà nous apercevions les hauteurs de Namur qui allaient nous offrir un bon point d’appui, quand tout à coup deux coups de canon se firent entendre à notre arrière-garde. Ce bruit plait au soldat quand il va à l’ennemi; il déride toutes les physionomies; mais en retraite, et dans la situation d’esprit où nous avait mis le revers inouï de Waterloo, qui n’était plus un mystère pour nos subordonnés, quelque soin qu’on eût pris de le leur cacher, il produisit un effet tout contraire: Les voilà! disaient avec anxiété ces mêmes hommes qui trois jours auparavant affrontaient les Prussiens avec ardeur. Chargée avec impétuosité, l’arrière-garde, sur laquelle ces deux coups avaient été tirés, fut d’abord mise en désordre et se vit enlever deux pièces de canon qu’elle avait avec elle. Heureusement le mal ne se propagea pas et fut bientôt réparé. La partie de notre colonne qui était en tête atteint Namur au pas de course; les troupes qui sont en queue font volte-face; une charge brillante de notre cavalerie sur l’avant-garde prussienne culbute celle-ci et lui enlève non seulement les pièces que nous venions de perdre, mais encore un de ses obusiers. Ce début était d’un heureux présage. Etonnés d’une résistance inattendue, les Prussiens se sont arrêtés pour se renforcer de ceux qui les suivaient, et nous avons mis à profit leur hésitation pour occuper en force Namur, placer de l’artillerie partout où elle pouvait servir, barricader les ponts, les portes, les issues, enfin faire tout pour arrêter l’ennemi. Namur, autrefois place de guerre prise et reprise pendant nos vieilles guerres avec les maîtres des Pays-Bas, est aujourd’hui démantelée; mais sa position au confluent de la Sambre et de la Meuse, entre deux montagnes et à l’entrée d’un long défilé qui conduit en France, en fera toujours un point stratégique de la plus grande importance. Enhardis par leur récente victoire, ivres d’eau-de-vie et pensant avoir affaire à des troupes démoralisées, les Prussiens, en colonnes nombreuses, ne tardèrent pas à nous attaquer. Repoussés, ils revinrent plusieurs fois à la charge, toujours sans le moindre succès. Dans ces tentatives, ils ont fait une perte énorme par le feu de notre artillerie qui les prenait de front et d’écharpe et par celui de l’infanterie. Leurs morts et leurs blessés couvraient au loin le terrain devant nous. Lorsqu’il fut bien démontré que nous ne pouvions être forcés et que les Prussiens n’auraient Namur que si nous voulions bien en sortir, nos troupes commencèrent à passer la Sambre et à remonter le défilé de la Meuse pour opérer leur rentrée en France. Le 3me corps, chargé de l’arrière-garde, tint dans la ville jusqu’au soir, afin de donner le temps de s’éloigner à cette énorme colonne embarrassée d’artillerie, de bagages et de blessés. A la nuit fermée, tout étant en sûreté, les dernières troupes françaises quittèrent Namur, où l’ennemi n’entra qu’après notre abandon volontaire.

Pendant cette longue journée d’hostilités, les habitants de Namur, sans paraître effrayés du vacarme, nous ont prodigué tous les soins imaginables. Dans chaque maison, on recevait nos blessés; des provisions étaient livrées en profusion aux soldats comme aux officiers, pas une cave n’était fermée. C’était à qui nous apporterait son offrande en vivres, en vin, en linge pour les pansements. Les femmes les plus élégantes, la plupart jolies, se montraient tout aussi empressées que celles du peuple. On entendait de tous côtés des paroles d’intérêt pour nous et des imprécations contre les Prussiens, démonstrations d’autant plus sincères que cette bonne population, si française, voyait bien que nous allions la quitter. Je ne saurais exprimer ce qu’il y avait de fraternel et de touchant dans cette manifestation si générale. Oh! souvenons-nous en, si, plus heureux un jour, nous reportons nos armes en Belgique. Nous avons trouvé là une sympathie qui fait honte à la France.

Au delà de Namur, le défilé protecteur dont je viens de parler est flanqué à gauche par la Meuse et à droite par une chaîne de hautes collines boisées. Dès le matin, notre matériel y était engagé. Nous l’avons remonté pendant toute la nuit du 20 au 21 sans être inquiétés.

Poursuivant au jour paisiblement notre retraite, nous avons atteint Dinant, petite ville dominée de tout côté, où l’on passe sur la rive droite de la Meuse.

Depuis Namur, une pluie continuelle était venue ajouter aux ennuis et aux fatigues de la retraite et gâter la route que nous suivions. Harassés, manquant de vivres, tourmentés do notre avenir, nous sommes rentrés tristement en France par ce Givet où j’ai passé jadis des jours de bonheur et d’insouciance. La population de cette ville n’a pas été peu surprise de voir passer tant de troupes si intactes et une aussi formidable artillerie, elle à qui la renommée avait persuadé que tout avait péri à Waterloo ou était resté entre les mains du vainqueur. Ces bruits exagérés, répandus bientôt parmi nos soldats, ont achevé de les abattre. Il n’y avait alors que 9 jours qu’ils étaient entrés en campagne, dans les meilleures dispositions, et à voir leur tenue négligée, leur mine allongée, leur affaiblissement physique et moral, ils semblaient succomber sous les fatigues et les privations d’une longue guerre. Il faut des succès aux Français: ils sont moins que des femmes dans les revers. L’armée, il faut le dire, n’a pas tenu ce qu’elle promettait. Nombre d’officiers ont manqué de résolution et d’énergie. A peine en France, nous avons été assaillis par des malveillants se faisant un plaisir de débiter les plus fâcheuses nouvelles et ne trouvant que trop de crédulité. Lorsqu’il fallait s’unir et se raidir contre l’adversité, on a tout fait pour annuler ce qu’il nous restait de vigueur et donner des facilités à l’invasion. Pauvre France! ton heure était sonnée…