1http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53006107s.r=austerlitz.langFR

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1. 10. 20. 30.
2. 11. 21. 30(bis).
3. 12. 22. 31.
4. 13. 23. 32.
5. 14. 24. 33.
5 bis. 15. 25. 34.
6. 16. 26. 35.
7. 17. 27. 36.
8. 18. 28.  37.
9. 19. 29.  

austerlitzBULLETINS DE LA GRANDE ARMÉE. TROISIÈME COALITION. An 14 (18o5) – CAMPAGNE D’AUSTERLITZ.

Paris, le 2 vendémiaire an 14- — (24 septembre 1805).

SA MAJESTÉ l’Empereur et Roi est parti ce matin pour l’armée.

Strasbourg , 5 vendémiaire. — (37 septembre. )

LL. MM. II. (Leurs Majestés Impériales) ont fait leur entrée dans nos murs hier à cinq heures du soir. Le quartier général du prince Murat, lieutenant de S. M., est à Cork , entre Kehl et Wilerstedtt.

Strasbourg, 7 vendémiaire. — (39 septembre ).

On n’a jamais vu un tel mouvement d’artillerie et de chevaux. Au premier appel, vingt mille voitures de réquisition se sont trouvées sur tous les points ; et, ce qui est tout-à-fait digne de remarque, c’est la gaieté de tous les habitants des campagnes qui ont été requis avec leurs chevaux et leurs chariots. Ils marchent en chantant, et se dirigent tous , sans escorte et par une impulsion presque spontanée, vers les différentes parties de la rive droite ou leur service est nécessaire. La joie qui anime nos soldats a gagné tous les habitants de nos départements. Tout nous présage que cette troisième coalition tournera , comme les deux premières, à la honte de nos ennemis.

Voici la proclamation de l’Empereur à l’armée : « Soldats, La guerre de la troisième coalition est commencée. L’armée autrichienne a passé l’Inn , violé les traités, attaqué et chassé de sa capitale notre allié… Vous-mêmes vous avez dû accourir à marches forcées à la défense de nos frontières. Mais déjà vous avez passé le Rhin : nous ne nous arrêterons plus que nous n’ayons assuré l’indépendance du corps germanique, secouru nos alliés, et confondu l’orgueil des injustes agresseurs, Nous ne ferons plus de paix sans garantie : notre générosité ne trompera plus notre politique. Soldats, votre Empereur est au milieu de vous. Vous n’êtes que l’avant-garde du grand peuple; s’il est nécessaire , il se lèvera tout entier à ma voix pour confondre et dissoudre cette nouvelle ligue qu’ont tissue la haine et l’or de l’Angleterre. Mais , soldats , nous avons des marches forcées à faire, des fatigues et des privations de toute espèce à endurer; quelques obstacles qu’on nous oppose, nous les vaincrons , et nous ne prendrons de repos que nous n’ayons planté nos aigles sur le territoire de nos ennemis  » NAPOLÉON.

“Par ordre de Sa Majesté:  Le major général de la Grande Armée, Le maréchal BERTHIER.”

Strasbourg , le 8 vendémiaire.

S. M. s’est portée aujourd’hui au delà du Rhin , où elle a passé en revue les troupes de la division du généra] Gazan.

Strasbourg, le 9 vendémiaire.

Toute l’armée a passé le Rhin ; hier nous avons va partir les derniers détachements de la garde impériale. Cette nuit M. le général Berthier et son état major se sont mis en route, et l’Empereur lui-même est parti ce matin à onze heures.

Strasbourg, le 12 vendémiaire.

S. M. l’Empereur, parti d’ici le 9 à trois heures après-midi, est arrivé à huit heures du soir à Ettlingen. L’électeur de Bade , le prince Louis, le prince Frédéric, fils de S. A. E., et le prince électoral, son petit-fils, s’y étaient rendus , et lui ont été présentés. Ils ont témoigné la plus vive sensibilité pour la manière dont S. M les a accueillis. L’Empereur est parti d’Ettlingen le lendemain 10, à midi; il est arrivé à Louisbourg à neuf heures du soir. Sur les limites des états de Wirtemberg, il a trouvé des corps de troupes. Les chevaux de ses voitures ont été changés et remplacés par ceux de l’électeur. Lorsqu’il est entré à Louisbourg, la garde électorale à pied et à cheval était sous les armes, et la ville illuminée. La réception de Sa Majesté dans le palais électoral, où toute la cour était réunie, a été de la plus grande magnificence. Le lendemain 11, l’Empereur a eu un entretien particulier de deux heures avec S. A. E. Il est probable que Sa Majesté aura passé le reste de la journée à Louisbourg, et sera partie le lendemain pour continuer sa marche.

Paris, le 13 vendémiaire.

L’Empereur a établi son quartier général à Stuttgard; l’armée a passé le Necker sans avoir éprouvé ni maladies ni désertion : beaucoup de conscrits ont rejoint. Un succès non moins important, c’est la réunion de l’armée bavaroise et wurtembergeoise à l’armée française, pour laquelle tous les peuples d’Allemagne montrent les dispositions les plus favorables.

Strasbourg, le 14 vendëmiaire.

L’armée française fait des mouvements de grandes manœuvres; elle paraît s’avancer vers le Danube avec beaucoup de rapidité sur plusieurs lignes. Plus elle s’éloigne et plus nous devons nous attendre à voir arriver les courriers à de longs intervalles. Les passages de la Forêt-Noire ne sont point assez sûrs pour être pratiqués; de sorte que les dépêches sont obligées de s’élever très-haut en Franconie, et de gagner Spire, pour revenir ensuite, en remontant le cours du Rhin, sur Strasbourg.

Strasbourg, le 17 vendémiaire.

Le jour où S. M. l’Empereur des Français est parti de Louisbourg, il est allé voir la forteresse d’Asperg, à une lieue de cette ville. Il était accompagné du prince Paul. Le soir S. M. a couché à Gemund. Le lendemain 14, à six heures du matin, il s’est rendu à Aalen , d’où il est parti pour Nordlingen. Le surlendemain 15 , il est allé de Nordlingen à Donawerth, accompagné du ministre de la guerre, major général de l’armée, et d’un petit nombre d’officiers. Il devait revenir le soir à Nordlingen. L’armée est en pleine marche sur le Danube.  Sa Majesté voyage avec une rapidité qui n’a pas d’exemple. Depuis Aalen , elle a constamment soupé et couché dans les maisons ou l’ennemi était la veille. Il n’y a pas encore eu de coups de canon de tirés, quoique nous ayons dépassé beaucoup de positions qui sont célèbres , et où il était vraisemblable que l’ennemi tenterait de se maintenir.

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PREMIER BULLETIN.

Paris, le 20 vendémiaire an 14.

L’EMPEREUR est parti de Paris le 2 vendémiaire, et est arrivé le 4 à Strasbourg. Le maréchal Bernadotte qui, au moment où l’armée était partie de Boulogne, s’était porté de Hanovre sur Gottingue, s’est mis en marche par Francfort, pour se rendre à Wurtzbourg, ou il est arrivé le Ier. vendémiaire. Le général Marmont, qui était arrivé à Mayence, a passé le Rhin sur le pont de Cassel, et s’est dirigé sur Wurtzbourg , où il a fait sa jonction avec l’armée bavaroise et le corps du maréchal Bernadotte. Le corps du maréchal Davoust a passé le Rhin le 4, à Manheim , et s’est porté par Heidelberg et Necker-Eltz sur le Necker. Le corps du maréchal Soult a passé le Rhin le même jour sur le pont qui a été jeté à Spire, et s’est porté sur Heilbronn. Le corps du maréchal Ney a passé le Rhin le même jour sur le pont qui a été jeté vis-à-vis de Durlach , et s’est porté à Stuttgard. Le corps du maréchal Lannes a passé le Rhin à Kelh le 3, et s’est rendu à Louisbourg. Le prince Murat, avec la réserve de cavalerie, a passé le Rhin à Kelh le 3 , et est resté en position pendant plusieurs jours devant les débouchés de la Forêt-Noire; ses patrouilles, qui se montraient fréquemment aux patrouilles ennemies, leur ont fait croire que nous voulions pénétrer par ces débouchés. Le grand parc de l’armée a passé le Rhin à Kelh, le 8 , et s’est rendu à Heilbronn. L’Empereur a passé le Rhin à Kelh, le 9 a couché à Ettlingen le même jour , y a reçu l’électeur et les princes de Bade, et s’est rendu à Louisbourg chez l’électeur de Wurtemberg, dans le palais duquel il a logé. Le 10, les corps du maréchal Bernadotte et du général Marmont, et les Bavarois, qui étaient à Wurtzbourg, se sont réunis et se sont mis en marche pour se rendre sur le Danube. Le corps du maréchal Davoust s’est mis en marche de Necker-Eltz et a suivi la route de Meckmühl, Ingelfingen, Chreilsheim , Dunkelsbühl , Frembdingen , Oehttingen, Haarburg et Donawerth. Le corps du maréchal Soult s’est mis en marche d’Heilbronn et a suivi la route d’Ochringen, Hall, Gaildorff, Abstgmund, Aalen et Nordlingen. Le corps du maréchal Ney s’est mis en marche de Stuttgard, et a suivi la route d’Esslingen; Goppingen , Weissenstein , Heydenheim, Nattheim et Nordlingen. Le corps du maréchal Lannes s’est mis en marche de Louisbourg , et a suivi la route de Gross-Beutelspach à Pludershausen, Gemund, Aalen et Nordlingen. Voici la position de l’armée au 14 : Le corps du maréchal Bernadotte et les Bavarois étaient à Weissenbourg.Le corps du maréchal Davoust à OEttingen , à cheval sur la Reinitz. Le corps du maréchal Soult à Donawerth , maître du pont de Munster , et faisant rétablir celui de Donawerth. Le corps du maréchal Ney à Kœssingen. Le corps du maréchal Lannes à Neresheim. Le prince Murat, avec ses dragons , bordant le Danube. L’armée est pleine de santé, et brûlant du désir d’en venir aux mains. L’ennemi s’était avancé jusqu’aux débouchés de la Forêt-Noire, où il paraît qu’il voulait se maintenir et nous empêcher de pénétrer. Il avait fait fortifier l’Iller. Memmingen et Ulm se fortifiaient en grande hâte. Les patrouilles qui battent la campagne assurent qu’il a contremandé ses projets, et qu’il paraît fort déconcerté par nos mouvemens aussi nouveaux qu’inattendus. Les patrouilles françaises et ennemies se sont souvent rencontrées : dans ces rencontres nous avons fait 40 prisonniers du régiment à cheval de Latour. Ce grand et vaste mouvement nous a portés en peu de jours en Bavière; nous a faParis, le 20 vendémiaire an 14.it éviter les montagnes Noires, la ligne de rivières parallèles qui se jettent dans la vallée du Danube , l’inconvénient attaché à un système d’opérations qui auraient toujours en flanc les débouchés du Tyrol, et enfin nous a placés à plusieurs marches derrière l’ennemi , qui n’a pas de temps à perdre pour éviter sa perte entière.

La division de grenadiers du Général Oudinot traversant Strasbourg (25 septembre 1805) avant la bataille d'Austerlitzhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b102097592.r=austerlitz.langFR

Traduction d’une Proclamation du lieutenant général Deroy.

Soldats, La patrie vous appelle à sa défense. Au milieu de la paix notre Électeur a été attaqué par l’Autriche ; la Bavière est inondée de ses troupes. Votre prince désirait rester neutre, et vous vous êtes vus forcés d’éviter les armées autrichiennes pour prévenir un engagement. Mais l’Autriche vous force à les rechercher; elle exigeait votre incorporation dans son armée; elle voulait votre désarmement. Vous savez de quelle manière vous avez été traités dans les dernières campagnes. Alors vous combattiez pour cette puissance; vous marchiez en corps , et l’on vous soumit à des fatigues inouïes. Quel eût été votre sort, lorsque, disséminés dans son armée, vous n’eussiez plus osé vous dire Bavarois, les fidèles sujets de Maximilien-Joseph. Vous n’avez pas voulu vous laisser désarmer, vous , Bavarois, vous qui avez , aussitôt l’invasion de l’ennemi, traversé avec courage ses colonnes pour rejoindre vos drapeaux ; Vous, Souabes et Franconiens, qui au premier signal êtes venus trouver vos frères d’armes. Vous ne souffrirez point que l’on vous déshonore ; vengez le prince que vous chérissez ; vengez les injures non provoquées que vous avez reçues, venez dans les camps conquérir la paix à votre patrie. Le grand Empereur des Français se joint à nous avec toutes ses forces. Pleins de confiance dans la Providence et dans la justice de votre cause , ne souffrez pas que votre patrie soit opprimée. Soldats , du courage , de la confiance, et nous serons victorieux.

Proclamation de l’Empereur des Français à l’armée bavaroise.

Soldats bavarois ,

Je me suis mis à la tête de mon armée pour délivrer votre patrie des plus injustes agresseurs. La maison d’Autriche veut détruire votre indépendance et vous incorporer à ses vastes états. Vous serez fidèles à la mémoire de vos ancêtres qui, quelquefois opprimés, ne furent jamais abattus, et conservèrent toujours cette indépendance , cette existence politique qui sont les premiers biens des nations, comme la fidélité à la maison palatine est le premier de vos devoirs. En bon allié de votre souverain, j’ai été touché des marques d’amour que vous lui avez données dans cette circonstance importante, Je connais votre bravoure; je me flatte qu’après la première bataille, je pourrai dire à votre prince et à mon peuple, que vous êtes dignes de combattre dans les rangs de la Grande Armée.

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DEUXIÈME BULLETIN.

Paris, le 21 vendémiaire.

Les événements se pressent avec la plus grande rapidité. Le 14, la seconde division du corps d’armée du maréchal Soult, que commande le général Vandamme, a forcé de marche , ne s’est arrêtée à Nordlingen que deux heures , est arrivée à huit heures du soir à Donawerth , et s’est emparée du pont que défendait le régiment de Colloredo. Il y a eu quelques hommes tués et des prisonniers. Le 15, à la pointe du jour, le prince Murat est arrivé avec ses dragons ; le pont a été à l’heure même raccommodé, et le prince Murat avec la division de dragons que commande le général Watter, s’est porté sur le Lech, a fait passer le colonel Watier, à la tête de 200 dragons du 4e régiment qui, après une charge très brillante, s’est emparé du pont du Lech , et a culbuté l’ennemi qui était du double de sa force. Le même jour, le prince Murat a couché à Rain. Le 16, le maréchal Soult est parti avec les deux divisions Vandamme et Legrand, pour se porter sur Augsbourg, dans le même temps que le général Saint-Hilaire, avec sa division, s’y portait par la rive gauche. Le 16, à la pointe du jour, le prince Murat, à la tête des divisions de dragons des généraux Beaumont et Klein, et de la division de carabiniers et de cuirassiers, commandée par le général Nansouty, s’est mis en marche pour couper la route d’Ulm à Augsbourg. Arrivé à Wertingen, il aperçut une division considérable d’infanterie ennemie, appuyée par quatre escadrons de cuirassiers d’Albert. Il enveloppe aussitôt tout ce corps. Le maréchal Lannes, qui marchait derrière ces divisions de cavalerie, arrive avec la division Oudinot, et après un engagement de deux heures, drapeaux, canons , bagages, officiers et soldats, toute la division ennemie est prise. Il y avait douze bataillons de grenadiers qui venaient en grande hâte du Tyrol au secours de l’armée de Bavière. Ce ne sera que dans la journée de demain qu’on connaîtra tous les détails de cette action vraiment brillante. Le maréchal Soult, avec ses divisions, a manœuvré toute la journée du 15 et du 16 sur la rive gauche du Danube pour intercepter les débouchés d’Ulm , et observer le corps d’armée qui paraît encore réuni dans cette place. Le corps du maréchal Davoust est arrivé seulement le 16 à Neubourg. Le corps du général Marmont y est également arrivé. Le corps du général Bernadotte et les Bavarois sont arrivés, le 10, à Aichstett. Par les renseignements qui ont été pris, il paraît que douze régiments autrichiens ont quitté l’Italie pour renforcer l’armée de Bavière. La relation officielle de ces marches et de ces événements intéressera le public, et fera le plus grand honneur à l’armée.

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TROISIÈME BULLETIN.

Zusmershausen, le 18 vendémiaire au 14.

Le maréchal Soult a poursuivi la division autrichienne qui s’était réfugiée à Aicha , l’a chassée, et est entré le 17, à midi, à Augsbourg, avec les divisions Vandamme, Saint-Hilaire et Legrand. Le 17 au soir, le maréchal Davoust, qui a passé le Danube à Neubourg. est arrivé à Aicha avec ses trois divisions. Le général Marmont, avec les divisions Boudet , Grouchy, et la division batave du général Dumonceau, a passé le Danube, et pris position entre Aichaa et Augsbourg. Enfin, le corps d’armée du maréchal Bernadotte avec l’armée bavaroise, commandée par les généraux Deroy et Verden, a pris position à Ingolstadt : la garde impériale, commandée par le maréchal Bessières, s’est rendue à Augsbourg, ainsi que la division de cuirassiers aux ordres du général d’Hautpoult. Le prince Murat, avec les divisions de dragons de Klein et de Beaumont, et la division de carabiniers et de cuirassiers du général Nansouty, s’est porté en toute diligence au village de Zusmershausen, pour intercepter la route d’Ulm à Augsbourg. Le maréchal Lannes, avec la division de grenadiers d’Oudinot et avec la division Suchet, a pris poste le même jour au village de Zusmershausen. L’Empereur a passé en revue les dragons au village de Zusmershausen : il s’est fait présenter le nommé Marente, dragon du 4e régiment, un des plus braves soldats de l’armée qui, au passage du Leck, avait sauvé son capitaine qui, peu de jours auparavant l’avait cassé de son grade de sous-officier. S. M. lui a donné l’aigle de la Légion d’honneur. Ce brave soldat a répondu : “Je n’ai fait que mon devoir ; mon capitaine m’avait cassé pour quelque faute de discipline; mais il sait que j’ai toujours été un bon soldat.” L’Empereur a ensuite témoigné aux dragons sa satisfaction de la conduite qu’ils ont tenue au combat de Wertingen. Il s’est fait présenter par régiment un dragon, auquel il a également donné l’aigle de la Légion d’honneur. S. M. a témoigné sa satisfaction aux grenadiers de la division Oudinot. Il est impossible de voir une troupe plus belle, plus animée du désir de se mesurer avec l’ennemi, plus remplie d’honneur et de cet enthousiasme militaire, qui est le présage des plus grands succès. Jusqu’à ce que l’on puisse donner une relation détaillé du combat de Wertingen, il est convenable d’en dire quelques mots dans ce bulletin. Le colonel Arrighi a chargé, avec son régiment de dragons, le régiment de cuirassiers du duc Albert. La mêlée a été très chaude. Le colonel Arrighi a eu son cheval tué sous lui: son régiment a redoublé d’audace pour le sauver. Le colonel Beaumont, du 10e. de hussards, animé de cet esprit vraiment français, a saisi, au milieu des rangs ennemis, un capitaine de cuirassiers , qu’il a pris lui-même après avoir sabré un cavalier. Le colonel Maupetit, à la tête du 9e. de dragons, a chargé dans le village de Wertingen : blessé mortellement (Le colonel Maupetit n’est point mort de ses blessures, comme on l’a su depuis), son dernier mot a été:  “Que l’Empereur soit instruit que le 9e. de dragons a été digne de sa réputation, et qu’il a chargé et vaincu aux cris de vive l’Empereur. ” Cette colonne de grenadiers, l’élite de l’armée ennemie, s’étant formée en carré de quatre bataillons, a été enfoncée et sabrée. Le deuxième bataillon de dragons a chargé dans le bois. La division Oudinot frémissait de l’éloignement qui l’empêchait encore de se mesurer avec l’ennemi ; mais à sa vue seule, les Autrichiens accélérèrent leur retraite : une seule brigade a pu donner. Tous les canons, tous les drapeaux, presque tous les officiels du corps ennemi qui a combattu à Wertingen, ont été pris; un grand nombre a été tué : 2 lieutenants colonels, 6 majors, 60 officiers, 4000 soldats sont restés en notre pouvoir; le reste a été, éparpillé, et ce qui a pu échapper a dû son salut à un marais qui a arrêté une colonne qui tournait l’ennemi. Le chef d’escadron Excelmans, aide de camp de S. A. S. le prince Murat, a eu deux chevaux tués. C’est lui qui a apporté les drapeaux à l’Empereur, qui lui a dit : Je sais qu’on ne peut être plus brave que vous ; je vous fais officier de la Légion-d’honneur. Le maréchal Ney, de son côté, avec les divisions Malher, Dupont et Loison, la division de dragons à pied du général Baraguey-d’Hilliers et la division Gazan, ont remonté le Danube, et attaqué l’ennemi sur sa position de Grümberg. Il est cinq heures, le canon se fait entendre. Il pleut beaucoup ; mais cela ne ralentit pas les marches forcées de la grande armée. L’Empereur donne l’exemple : à cheval jour et nuit, il est toujours au milieu des troupes, partout où sa présence est nécessaire. Il a fait hier quatorze lieues à cheval : il a couché dans un petit village sans domestiques et sans aucune espèce de bagage. Cependant l’évêque d’Augs bourg avait fait illuminer son palais et attendu S. M. une partie de la nuit.

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QUATRIÈME BULLETIN.

Augsbourg, le 19 vendémiaire an 14 –  (11 octobre 1805.)

Le combat de Wertingen a été suivi, à vingt-quatre heures de distance, du combat de Günzbourg. Le maréchal Ney a fait marcher son corps d’armée, la division Loison sur Langeneau , et la division Malher sur Günzbourg. L’ennemi, qui a voulu s’opposer à cette marche, a été culbuté partout. C’est en vain que le prince Ferdinand est accouru en personne pour défendre Günzbourg. Le général Malher l’a fait attaquer par le 59e. régiment; le combat est devenu opiniâtre, corps à corps. Le colonel Lacuée a été tué à la tête de son régiment, qui, malgré la plus vigoureuse résistance, a emporté le pont de vive force; les pièces de canon qui le défendaient ont été enlevées, et la belle position de Günzbourg est restée en notre pouvoir. Les trois attaques de l’ennemi sont devenues inutiles; il s’est retiré avec précipitation; la réserve du prince Murat arrivait à Burgau, et coupait l’ennemi dans la nuit. Les détails circonstanciés du combat, qui ne peuvent être donnés que sous quelques jours , feront connaître les ofifciers qui se sont distingués. L’Empereur a passé toute la nuit du 17 au 18, et une partie de la journée du 18, entre les corps de ses maréchaux Ney et Lannes. L’activité de l’armée française, l’étendue et la complication des combinaisons qui ont entièrement échappé à l’ennemi, le déconcertent au dernier point. Les conscrits montrent autant de bravoure et de bonne volonté que les vieux soldats. Quand ils ont une fois été au feu, ils perdent le nom de conscrits ; aussi tous aspirent-ils à l’honneur du titre de soldats. Le temps continue à être très mauvais depuis plusieurs jours. Il pleut encore beaucoup ; l’armée cependant est pleine de santé. L’ennemi a perdu plus de 2500 hommes au combat de Günzbourg. Nous avons fait 1200 prisonniers et pris 6 pièces de canon. Nous avons eu 400 hommes tués ou blessés. Le général major d’Aspre est au nombre des prisonniers. L’Empereur est arrivé à Augsbourg le 18, à neuf heures du soir. La ville est occupée depuis deux jours. La communication de l’armée ennemie est coupée à Augsbourg et Landsberg, et va l’être à Fuessen. Le prince Murat, avec les corps des maréchaux Ney et Lannes , se met à sa poursuite. Dix régiments ont été retirés de l’armée autrichienne d’Italie et viennent en poste depuis le Tyrol. Plusieurs ont été déjà pris. Quelques corps russes, qui voyagent aussi en poste, s’avancent vers l’Inn ; mais les avantages de notre position sont tels que nous pouvons faire face à tout. L’Empereur est logé à Augsbourg chez l’ancien électeur de Trêves , qui a traité avec magnificence la suite de Sa Majesté, pendant le temps que ses équipages ont mis à arriver.

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CINQUIÈME BULLETIN.

Augsbourg , 1e vendémiaire an 14. – (12 octobre i8o5. )

Le maréchal Soult s’est porté avec son corps d’armée à Landsberg, et par là a coupé une des grandes communications de l’ennemi ; il y est arrivé le  19 à quatre heures après-midi , et y a rencontré le régiment de cuirassiers du prince Ferdinand, qui, avec 6 pièces de canon, se rendait à marches forcées à Ulm. Le maréchal Soult le fait charger par le 26e. régiment de chasseurs; il s’est trouvé déconcerté à un tel point, et le 26e. de chasseurs était animé d’une telle ardeur, que les cuirassiers ont pris la fuite dans la charge , et ont laissé 120 soldats prisonniers, 1 lieutenant colonel , 2 capitaines et 2 pièces de canon. Le maréchal Soult, qui avait pensé qu’ils continueraient leur route sur Memmingen, avait envoyé plusieurs régiments pour les couper ; mais ils s’ étaient retirés dans les bois, où ils se sont ralliés pour se réfugier dans le Tyrol. Vingt pièces de canon et les équipages de pontons de l’ennemi étaient passés dans la journée du 18 par Landsberg. Le maréchal Soult a mis à leur poursuite le général Sébastiani avec une brigade de dragons. On espère qu’il sera parvenu à les atteindre. Le 20, le maréchal Soult s’est dirigé sur Memmingen , où il arriva le 21 à la pointe du jour. Le maréchal Bernadotte a marché toute la journée du 19, et a porté son avant-garde jusqu’à deux lieues de Munich. Les bagages de plusieurs généraux autrichiens sont tombés au pouvoir de ses troupes légères. Il a fait une centaine de prisonniers de différents régiments. Le maréchal Davoust s’est porté à Dachau. Son avant-garde est arrivée à Moisach. Les hussards de Blankensten ont été mis en désordre par ses chasseurs, et dans différents engagements il a fait une soixantaine d’hommes à cheval prisonniers. Le prince Murat, avec la réserve de cavalerie et les corps des maréchaux Ney et Lannes , s’est placé vis-à-vis de l’armée ennemie, dont la gauche occupe Ulm, et la droite Memmingen. Le maréchal Ney est à cheval sur le Danube, visà-vis Ulm. Le maréchal Lannes est à Weissenhorn. Le général Marmont se met en marche forcée , pour prendre position sur la hauteur d’Illersheim, et le maréchal Soult déborde de Memmingen la droite de l’ennemi. La garde impériale est partie d’Augsbourg, pour se rendre à Burgau, où l’Empereur sera probablement cette nuit. Une affaire décisive va avoir lieu. L’armée autrichienne a presque toutes ses communications coupées. Elle se trouve à peu près dans la même position que l’armée de Mélas à Marengo. L’Empereur était sur le pont du Lech, lorsque le corps d’armée du général Marmont a défilé. Il a fait former en cercle chaque régiment, leur a parlé de la situation de l’ennemi, de l’imminence d’une grande bataille, et de la confiance qu’il avait en eux. Cette harangue avait lieu pendant un temps affreux. Il tombait une neige abondante, et la troupe avait de la boue jusqu’aux genoux et éprouvait un froid assez vif ; mais les paroles de l’Empereur étaient de flamme ; en l’écoutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses privations, et était impatient de voir arriver l’heure du combat. Le maréchal Bernadotte est arrivé à Munich le 20, à six heures du matin; il a fait 800 prisonniers, et s’est mis à la poursuite de l’ennemi. Le prince Ferdinand se trouvait à Munich. Il paraît que ce prince avait abandonné son armée de l’Iller. Jamais plus d’événements ne se décideront en moins de temps. Avant quinze jours, les destins de la campagnes et des armées autrichiennes et russes seront fixés.

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CINQUIEME BULLETIN ( bis ).

Elchingen, le 23 vendémiaire an 14.-( 16 octobre i8o5. )

Aux combats de Wertingen et de Günzbourg ont succédé des faits d’une plus haute importance, les combats d’Albeck, d’ Elchingen , les prises d’Ulm et de Memmingen. Le maréchal Soult arriva le 21 devant Memmingen, cerna sur le champ la place, et après différents pourparlers, le commandant capitula. Neufs bataillons, dont deux de grenadiers, faits prisonniers , 1 général major , 3 colonels , plusieurs officiers supérieurs, 10 pièces de canon , beaucoup de bagages et beaucoup de munitions de toute espèce ont été le résultat de cette affaire. Tous les prisonniers ont été au moment même dirigés sur le quartier général. Au même instant le maréchal Soult s’est mis en marche pour Ochsenhausen, pour arriver sur Biberach et être en mesure de couper la seule retraite qui restait à l’archiduc Ferdinand. D’un autre côté, le 19, l’ennemi fit une sortie du côté d’Ulm , et attaqua la division Dupont, qui occupait la position d’Albeck. Le combat fut des plus opiniâtres. Cernés par 25,000 hommes , ces 6,000 braves firent face à tout, et firent 1,5oo prisonniers. Ces corps ne devaient s’étonner de rien; c’étaient les 9e. légère, 32e., 69e et 76e. de ligne. Le 21 , l’Empereur se porta de sa personne au camp devant Ulm , et ordonna l’investissement de l’armée ennemie. La première opération a été de s’emparer du pont et de la position d’Elchingen. Le 22 , à la pointe du jour, le maréchal Ney passa ce pont à la tête de la division Loison. L’ennemi lui disputait la possession d’Elchingen avec 16,000 hommes ; il fut culbuté partout , perdit 3,000 hommes faits prisonniers , 1 général major , et fut poursuivi jusque dans ses retranchements. Le maréchal Lannes occupa les petites hauteurs qui dominent la plaine au-dessus du village de Pfoël. Les tirailleurs enlevèrent la tête du pont d’Ulm : le désordre fut extrême dans toute la place. Dans ce moment le prince Murat faisait manœuvrer les divisions Klein et Beaumont, qui partout mettaient en déroute la cavalerie ennemie. Le 22 , le général Marmont occupait les ponts de Unterkircher, d’Oberkirch, à l’embouchure de l’Iller dans le Danube, et toutes les communications de l’ennemi sur l’Iller. Le 23 , à la pointe du jour, l’Empereur se porta lui-même devant Ulm. Le corps du prince Murat, et ceux des maréchaux Lannes et Ney , se placèrent en bataille pour donner l’assaut et forcer les retranchements de l’ennemi. Le général Marmont, avec la division de dragons a pied du général Baraguey-d’Hilliers, bloquait la ville sur la rive droite du Danube. La journée est affreuse : le soldat est dans la boue jusqu’aux genoux. Il y a huit jours que l’Empereur ne s’est débotté. Le prince Ferdinand avait filé la nuit sur Biberach, en laissant douze bataillons dans la ville et sur les hauteurs d’Ulm, lesquels ont été pris avec une grande quantité de canons. Le maréchal Soult a occupé Biberach le 23 au matin. Le prince Murat se met à la poursuite de l’armée ennemie , qui est dans un délabrement effroyable. D’une armée de 80,000 hommes, il n’en reste que 25,000, et on a lieu d’espérer que ces 25,000 ne nous échapperont pas. Immédiatement après son entrée à Munich, le maréchal Bernadotte a poursuivi le corps du général Kienmayer, lui a pris des équipages et fait des prisonniers. Le général Kienmayer a évacué le pays et repassé l’Inn. Ainsi la promesse de l’Empereur se trouve réalisée, et l’ennemi est chassé de toute la Bavière. Depuis le commencement de la campagne ; nous avons fait plus de 20,000 prisonniers, enlevé à l’ennemi 30 pièces de canons et 20 drapeaux ; nous avons de notre côté éprouvé peu de pertes. Si l’on joint à cela les désertions et les morts, on peut calculer que l’armée autrichienne est déjà réduite de moitié. Tant de dévouement de la part du soldat, tant de preuves touchantes d’amour qu’il donne à l’Empereur, et tant de si hauts faits, mériteront des détails plus circonstanciés. Ils seront donnés du moment que ces premières opérations de la campagne seront terminées et que l’on saura définitivement comment les débris de l’armée autrichienne se tireront de Biberach et la position qu’ils prendront. Au combat d’Elchingen, qui est un des plus beaux faits militaires qu’on puisse citer, se sont distingués le 18e. régiment de dragons et son colonel Lefevre, le colonel du 10e. de chasseurs Colbert, qui a eu un cheval tué sous lui, le colonel Lajonquières du 76e. , et un grand nombre d’autres officiers. L’Empereur a aujourd’hui son quartier général dans l’abbaye d’Elchingen.

Lettre de S. M. l’Empereur et Roi , aux archevêques et évêques.

“M. l’évêque du diocèse de… , les victoires éclatantes que viennent d’obtenir mes armes contre la ligue injuste qu’ont fomentée la haine et l’or de l’Angleterre, veulent que moi et mon peuple adressions des remerciements au Dieu des armées, et l’implorions afin qu’il soit constamment avec nous. Nous avons déjà reconquis les états de notre allié, et l’avons rétabli dans sa capitale. Veuillez donc, au reçu de la présente, faire chanter dans les églises de notre empire un Te Deum en action de grâces, notre intention étant que les différentes autorités y assistent. Cette lettre n’étant pas à une autre fin, nous prions Dieu qu’il vous ait, M. l’évêque, en sa sainte garde.”

“De mon camp impérial d’Elchingen , le 26 vendémiaire , an14. Signé, NAPOLÉON.”

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SIXIÈME BULLETIN.

Elchingen, le 26 vendémiaire an 14 – ( 18 octobre 1805.)

La journée d’Ulm a été une des plus belles journées de l’histoire de France. L’Empereur eût pu l’enlever d’assaut; mais 20,000 hommes défendus par des ouvrages et par des fossés pleins d’eau, eussent opposé de la résistance, et le vif désir de S. M. était d’épargner le sang. Le général Mack, général en chef de l’armée, était dans la ville : c’est la destinée des généraux opposés à l’Empereur d’être pris dans des places. On se souvient qu’après les belles manœuvres de la Brenta, !e vieux feld-maréchal Wurmser fut fait prisonnier dans Mantoue ; Mêlas le fut dans Alexandrie; Mack l’est dans Ulm. L’armée autrichienne était une des plus belles qu’ait eues l’Autriche : elle se composait de 14 régiments d’infanterie formant l’armée dite de Bavière , de 13 régiments de l’armée du Tyrol, et de 5 régiments venus en poste d’Italie, faisans 32 régiments d’infanterie , et de 15 régiments de cavalerie. L’Empereur avait placé l’armée du prince Ferdinand dans la même situation où il plaça celle de Mêlas. Après avoir hésité long-temps, Mélas prit la noble résolution de passer sur le corps de l’armée française ; ce qui donna lieu à la bataille de Marengo. Mack a pris un autre parti : Ulm est l’aboutissant d’un grand nombre de routes. Il a conçu le projet de faire échapper ses divisions par chacune de ces routes, et de les réunir en Tyrol et en Bohème. Les divisions Hohenzollern et Werneck ont débouché par Heydenheim. Une petite division a débouché par Meimmingen. Mais l’Empereur, dès le 20, accourut d’Augsbourg devant Ulm, déconcerta sur le champ les projets de l’ennemi, et fit enlever le pont et la position d’Elchingen ; ce qui remédia à tout. Le maréchal Soult, après avoir pris Memmingen , s’était mis à la poursuite des autres colonnes. Enfin , il ne restait plus au prince Ferdinand d’autre ressource que de se laisser enfermer dans Ulm, ou d’essayer, par des sentiers, de rejoindre la division de Hohenzollern ; ce prince a pris ce dernier parti , il s’est rendu à Aallen avec quatre escadrons de cavalerie. Cependant le prince Murat était à la poursuite du prince Ferdinand. La division Werneck a voulu l’arrêter à Langenau : il a fait 3ooo prisonniers , dont 1 officier général, et lui a enlevé 2 drapeaux. Tandis qu’il manœuvrait par sa droite à Heydenheim, le maréchal Lannes marchait par Aalen et Nordlingen. La marche de la division ennemie était embarrassée par 5oo chariots, et affaiblie par le combat de Langenau. A ce combat le prince Murat a été très satisfait du général Klein. Le 20e. régiment de dragons , le 9e. d’infanterie légère, et les chasseurs de la garde impériale, se sont particulièrement distingués. L’aide de camp Brunet a montré beaucoup de bravoure. Ce combat n’a point retardé la marche du prince Murat. Il s’est porté rapidement sur Neresheim , et le 25 , à cinq heures du soir , il est arrivé devant cette position. La division de dragons du général Klein a chargé l’ennemi. 2 drapeaux, 1 officier général et 1000 hommes ont été de nouveau pris au combat de Neresheim. Le prince Ferdinand et 7 de ses généraux n’ont eu que le temps de monter à cheval. On a trouvé leur dîner servi. Depuis deux jours, ils n’ont aucun point pour se reposer. Il paraît que le prince Ferdinand ne pourra se soustraire à l’armée française qu’en se déguisant ou en s’enfuyant avec quelques escadrons par quelque route détournée d’Allemagne. L’Empereur traversant une foule de prisonniers ennemis, un colonel autrichien témoignait son étonnement de voir l’Empereur des Français trempé, couvert de boue, autant et plus fatigué que le dernier tambour de l’armée : un de ses aides de camp lui ayant expliqué ce que disait le prisonnier autrichien, l’Empereur lui fit répondre : ” Votre maître a voulu me faire ressouvenir que j’étais un soldat ; j’espère qu’il conviendra que le trône et la pourpre impériale ne m’ont pas fait oublier mon premier métier.” Le spectacle que l’armée offrait dans la journée du 23 était vraiment intéressant. Depuis deux jours la pluie tombait à seaux, tout le monde était trempé ; le soldat n’avait point eu de distributions; il était dans la boue jusqu’aux genoux ; mais la vue de l’Empereur lui rendait la gaieté, et du moment qu’il apercevait des colonnes, dans le même état , il faisait retentir le cri de vive l’Empereur ! On rapporte aussi que l’Emperrur répondit aux officiers qui l’entouraient et qui admiraient comment, dans le moment le plus pénible, les soldats oublient toutes les privations, et ne se montrent sensible qu’au plaisir de le voir : “Ils ont raison, car c’est pour épargner leur sang que je leur fais essuyer de si grandes fatigues.” L’Empereur, lorsque l’armée occupait les hauteurs qui dominent Ulm, fit appeler le prince de Lichtenstein, général major, enfermé dans cette place, pour lui faire connaître qu’il désirait qu’elle capitulât, lui disant que s’il la prenait d’assaut, il serait obligé de faire ce qu’il avait fait à Jaffa, où la garnison fut passée au fil de l’épée ; que c’était le triste droit de la guerre ; qu’il voulait qu’on lui épargnât et à la brave nation autrichienne la nécessité d’un acte aussi effrayant ; que la place n’était pas tenable ; qu’elle devait donc se rendre. Le prince insistait pour que les officiers et soldats eussent la faculté de retourner en Autriche. “Je l’accorde aux officiers et non aux soldats, a répondu l’Empereur ; car qui me garantira qu’on ne les fera point servir de nouveau?” Puis, après avoir hésité un moment, il ajouta : “Eh bien, je me fie à la parole du prince Ferdinand. S’il est dans la place, je veux lui donner une preuve de mon estime, et je lui accorde ce que vous me demandez, espérant que la cour de Vienne ne démentira pas la parole d’un de ses princes.” Sur ce que M. de Lichtenstein assura que le prince Ferdinand n’était point dans la place : “Alors je ne vois pas dit l’Empereur, qui peut me garantir que les soldats que je vous renverrai ne serviront pas.” Une brigade de 4ooo hommes occupe une porte de la ville d’Ulm. Dans la nuit du 24 au 25 il y a ou un ouragan terrible, le Danube est tout à fait débordé, et a rompu la plus grande partie de ses ponts, ce qui nous gêne beaucoup pour nos subsistances. Dans la journée du 23 , le maréchal Bernadotte a poussé ses avant-postes jusqu’à Wasserbourg et Haag sur la chaussée de Braunau. Il a fait encore 4 à 5oo prisonniers à l’ennemi, lui a enlevé un parc de 17 pièces d’artillerie de divers calibres ; de sorte que, depuis son entrée à Munich, sans perdre un seul homme, le maréchal Bernadotte a pris 15oo prisonniers, 19 pièces de canon, 200 chevaux et un grand nombre de bagages. L’Empereur a passé le Rhin le 9 vendémiaire, le Danube le 14 à cinq heures du matin, le Lech le même jour à trois heures après-midi ; ses troupes sont entrées à Munich le 20. Ses avant-postes sont arrivés sur l’Inn le 23. Le même jour il était maître de Memmingen, et le 25 d’Ulm. Il avait pris à l’ennemi aux combats de Wertingen, de Güntzbourg, d’Elchingen, aux journées de Meimmingen et d’Ulm , et aux combats d’Albeck, de Langenau et de Néresheim, 4000 hommes, tant infanterie que cavalerie, plus de 40 drapeaux , un très grand nombre de pièces de canon, de bagages, de voitures, etc. Et pour arriver à ces grands résultats, il n’avait fallu que des marches et des manœuvres. Dans ces combats partiels , les pertes de l’armée française ne se montent qu’à 5oo morts et à 1000 blessés. Aussi le soldat dit-il souvent : l’Empereur a trouvé une nouvelle méthode de faire la guerre, il ne se sert que de nos jambes et pas de nos baïonnettes. Les cinq sixièmes de l’armée n’ont pas tiré un coup de fusil, ce dont ils s’affligent. Mais tous ont beaucoup marché, et il redoublent de célérité quand ils ont l’espoir d’atteindre l’ennemi. On peut faire en deux mots l’éloge de l’armée : elle est digne de son chef. On doit considérer l’armée autrichienne comme anéantie. Les Autrichiens et les Russes seront obligés de faire beaucoup d’appels de recrues, pour résister à l’armée française, qui est venue à bout d’une armée de cent mille hommes, sans éprouver, pour ainsi dire, aucune perte.

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SEPTIÈME BULLETIN.

Elchingen, le 27 Vendemiaire an 14. -( 19 octobre i805.)

Le 26 vendemiaire à cinq heures du matin, le prince Murat est arrivé à Nordlingen, et avait réussi à cerner la division Werneck. Ce général avait demandé à capituler. La capitulation qui lui a été accordée n’arrivera que dans la journée de demain. Les lieutenants généraux Werneck, Baillet, Hohenzollern, les généraux Vogel, Mackery, Hohenfeld, Weiber et Dienesberg, sont prisonniers sur parole, avec la réserve de se rendre chez eux. Les troupes sont prisonnières de guerre et se rendent en France. Plus de deux mille hommes de cavalerie ont mis pied à terre, et une brigade de dragons à pied a été montée avec leurs chevaux. On assure que le parc de réserve de l’armée autrichienne, composé de 5oo charriots , a été pris. On suppose que tout le reste de la colonne du prince Ferdinand doit, à l’heure qu’il est, être investi, le prince Murat ayant débordé sa droite par Aalen, et le maréchal Lannes sa gauche par Nordlingen. On attend le résultat de ces manœuvres ; il ne reste au prince Ferdinand que peu de monde. Aujourd’hui, à deux heures après-midi, l’Empereur a accordé une audience au général Mack ; à l’issue de cette audience, le maréchal Berthier a signé avec le général Mack une addition à la capitulation, qui porte que la garnison d’Ulm évacuera la place demain 28. Il y a dans Ulm 27,000 hommes , 3,000 chevaux , 18 généraux et 60 ou 80 pièces de canon attelées. La moitié de la garde de l’Empereur était déjà partie pour Augsbourg ; mais S. M. a consenti à rester la journée de demain pour voir défiler l’armée autrichienne. Tous les jours on est davantage dans la certitude que , de cette armée de cent mille hommes , il n’en sera pas échappé vingt mille ; et cet immense résultat est obtenu sans effusion de sang. L’Empereur n’est pas sorti aujourd’hui d’Elchingen. Les fatigues et la pluie continuelle que depuis huit jours il a essuyées ont exigé un peu de repos. Mais le repos n’est pas compatible avec la direction de cette immense armée. A toute heure du jour et de la nuit, il arrive des officiers avec des rapports, et il faut que l’Empereur donne des ordres. Il paraît fort satisfait de l’activité et du zèle du maréchal Berthier. Demain 28, à trois heures après midi, 27,000 soldats autrichiens, 60 pièces de canon, 18 généraux défileront devant l’Empereur et mettront bas les armes. L’Empereur a fait présent au Sénat des drapeaux de la journée d’Ulm. Il y en aura le double de ce qu’il a annoncé , c’est-à-dire 80. Pendant ces cinq jours, le Danube a débordé avec une violence qui était sans exemple depuis cent ans. L’abbaye d’Elchingen, dans laquelle est établi le quartier général de l’Empereur, est située sur une hauteur d’où l’on découvre tout le pays. On croit que demain au soir l’Empereur partira pour Munich. L’armée russe vient d’arriver sur l’Inn.

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HUITIÈME BULLETIN.

Elchingen, le 28 vendemiaire an 14. – (20 octobre 1805.)

On a reçu les deux capitulations annoncées dans le Bulletin d’hier, conclues par ordre du prince Murat, l’une signée par le chef d’état major du prince Murat, l’autre par le général Fauconnet. L’Empereur a passé aujourd’hui 28 , depuis deux heures après midi jusqu’à sept heures du soir, sur la hauteur d’Ulm où l’armée autrichienne a défilé devant lui. 30,000 hommes, dont 2,000 de cavalerie, 60 pièces de canon et 40 drapeaux ont été remis aux vainqueurs. L’armée française occupait les hauteurs. L’Empereur, entouré de sa garde, a fait appeler les généraux autrichiens ; il les a tenus auprès de lui jusqu’à ce que les troupes eussent défilé. Il les a traités avec les plus grands égards. Il y avait 7 lieutenants généraux, 8 généraux et le général en chef Mack. On donnera dans le Bulletin suivant le nom des généraux et des régiments. On peut donc évaluer le nombre des prisonniers faits depuis le commencement de la guerre à 60,000, le nombre des drapeaux à 80, indépendamment de l’artillerie, des bagages, etc. Jamais victoires ne furent plus complètes et ne coûtèrent moins. On croit que l’Empereur partira dans la nuit pour Augsbourg et Munich, après avoir expédié ses courriers.

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NEUVIÈME BULLETIN.

Elchingen, le 39 vendémiaire an 14 -( 2I octobre] 805.)

L’Empereur vient de faire la proclamation et de rendre les décrets ci-joints. A midi, Sa Majesté est partie pour Augsbourg. On a enfin le compte exact de l’armée renfermée dans Ulm : elle se monte à 33,000 hommes, ce qui, avec 3,ooo blessés, porte la garnison prisonnière à 36,ooo hommes. Il y avait aussi dans la place 60 pièces de canon avec leur approvisionnement, et 5o drapeaux. Rien ne fait un contraste plus frappant que l’esprit de l’armée française et celui de l’armée autrichienne. Dans l’armée française l’héroïsme est porté au dernier point ; dans l’armée autrichienne le découragement est à son comble. Le soldat est payé avec des cartes ; il ne peut rien envoyer chez lui, et il est très maltraité. Le Français ne songe qu’à la gloire. On pourrait citer un millier de traits comme le suivant : Brard, soldat du 76e. , allait avoir la cuisse amputée ; il avait la mort dans l’âme. Au moment ou le chirurgien se préparait à faire l’opération, il l’arrête : “Je sais que je n’y survivrai pas ; mais n’importe : un homme de moins n’empêchera pas le 76e. de marcher, la baïonnette en avant et sur trois rangs, à l’ennemi.” L’Empereur n’a à se plaindre que de la trop grande impétuosité des soldats. Ainsi le 17e. d’infanterie légère arrivé devant Ulm, se précipita dans la place : ainsi pendant la capitulation, toute l’armée voulait monter à l’assaut, et l’Empereur fut obligé de déclarer fermement qu’il ne voulait pas d’assaut. La première colonne des prisonniers faits dans Ulm part dans ce moment pour la France. Voici le compte de nos prisonniers, du moins de ceux actuellement connus et les lieux où ils se trouvent : 10,000 dans Augsbourg ; 33,000 dans Ulm ; 12,000 à Donawerth , et 12,000 qui sont déjà en marche pour la France. L’Empereur dit dans sa proclamation que nous avons avons fait 60,000 prisonniers ; il est probable qu’il y en aura davantage. Il porte le nombre des drapeaux pris à 90 ; il est probable aussi que nous en aurons davantage. L’Empereur a dit aux généraux autrichiens qu’il avait appelés près de lui, pendant que l’armée ennemie défilait : “Messieurs, votre maître me fait une guerre injuste : je vous le dis franchement, je ne sais point pourquoi je me bats ; je ne sais ce qu’on veut de moi. Ce n’est pas dans cette seule armée que consistent mes ressources. Cela serait-il vrai, mon armée et moi ferions bien du chemin. Mais j’en appelle au rapport de vos propres prisonniers, qui vont bientôt traverser la France : ils verront quel esprit anime mon peuple, et avec quel empressement il viendra se ranger sous mes drapeaux. Voilà l’avantage de ma nation et de ma position. Avec un mot, 200,000 hommes de bonne volonté accourront près de moi, et en six semaines seront de bons soldats ; au lieu que vos recrues ne marcheront que par force , el ne pourront qu’après plusieurs années faire des soldats. Je donne encore un conseil à mon frère l’Empereur d’Allemagne : qu’il se hâte de faire la paix. C’est le moment de se rappeler que tous les empires ont un terme ; l’idée que la fin de la dynastie de la maison de Lorraine serait arrivée doit l’effrayer. Je ne veux rien sur le continent. Ce sont des vaisseaux, des colonies, du commerce que je veux, et cela vous est avantageux comme à nous. M. Mack a répondu que l’Empereur d’Allemagne n’aurait pas voulu la guerre, mais qu’il y a été forcé par la Russie : En ce cas, a répondu l’Empereur, vous n’êtes donc plus une puissance. Du reste, la plupart des officiers généraux ont témoigné combien cette guerre était désagréable, et avec quelle peine ils voyaient une armée russe au milieu d’eux. Ils blâmaient cette politique assez aveugle pour attirer au cœur de l’Europe un peuple accoutumé à vivre dans un pays inculte et agreste, et qui, comme ses ancêtres, pourrait bien avoir la fantaisie de s’établir dans de plus beaux climats.” L’Empereur a accueilli avec beaucoup de grâce le lieutenant général Klenau, qu’il avait connu commandant le régiment de Wurmser ; les lieutenants généraux Giulay, Gottesheim, Ries, les princes de Lichtenstein, etc… Il les a consolés de leur malheur, leur a dit que la guerre a ses chances, et qu’ayant été souvent vainqueurs, ils pouvait être quelquefois vaincus.

Du quartier général impérial d’Elchingen , le 29 vendémiaire an 14.

Soldats de la Grande Armée, En quinze jours nous avons fait une campagne. Ce que nous nous proposions est rempli. Nous avons chassé les troupes de la maison d’Autriche de la Bavière et rétabli notre allié dans la souveraineté de ses États. Cette armée qui, avec autant d’ostentation que d’imprudence, était venue se placer sur nos frontières, est anéantie. Mais qu’importe à l’Angleterre? son but est rempli. Nous ne sommes plus à Boulogne, et son subside ne sera ni plus ni moins grand. De 100,000 hommes qui composaient cette armée, 60,000 sont prisonniers ; ils iront remplacer nos conscrits dans les travaux de nos campagnes : 200 pièces de canon, tout le parc, 90 drapeaux , tous les généraux sont en notre pouvoir ; il ne s’est pas échappé de cette armée 15,000 hommes. Soldats, je vous avais annoncé une grande bataille ; mais, grâce aux mauvaises combinaisons de l’ennemi, j’ai pu obtenir les mêmes succès sans courir aucune chance ; et ce qui est sans exemple dans l’histoire des nations, un aussi grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de  1500 hommes hors de combat. Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes dans votre Empereur, à votre patience à supporter les fatigues et les privations de toute espèce, à votre rare intrépidité. Mais nous ne nous arrêterons pas là : vous êtes impatients de commencer une seconde campagne. Cette armée russe que l’or de l’Angleterre a transportée des extrémités de l’Univers, nous allons lui faire éprouver le même sort.  A ce combat est attaché plus spécialement l’honneur de l’infanterie; c’est là que va décider pour la seconde fois cette question qui l’a déjà été en Suisse et en Hollande : si l’infanterie française est la seconde ou la première de l’Europe. Il n’y a point là de généraux contre lesquels je puisse avoir de la gloire à acquérir : tout mon soin sera d’obtenir la victoire avec le moins possible d’effusion de sang : mes soldais sont mes enfants.

De mon camp impérial d’Elchingen , le 29 vendémaire an 14

NAPOLÉON , EMPEREUR DES FRANÇAIS ET ROI D’ITALIE, Considérant que la Grande Armée a obtenu , par son courage et son dévouement, des résultats qui ne devaient être espérés qu’après une campagne ; Et voulant lui donner une preuve de notre satisfaction impériale, nous avons décrété et décrétons ce qui suit : ART. 1er. Le mois de vendémiaire de l’an 14 sera compté comme une campagne à tous les individus composant la Grande Armée. Ce mois sera porté comme tel sur les états pour l’évaluation des pensions et pour les services militaires. II. Nos ministres de la guerre et du trésor public sont chargés du présent décret. Signé NAPOLÉON.

Par l’Empereur: Le Minisire Secrétaire d’état, H.-B. MARET.

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DIXIÈME BULLETIN.

Augsbourg, le 3o vendémiaire an 14. – (22 octobre 1805.)

Lors de la capitulation du général Wernek près Nordlingen, le prince Ferdinand, avec un corps de mille chevaux et une portion du parc, avait pris les devants : il s’était jeté dans le pays prussien, et s’était dirigé par Gunzenhausen sur Nuremberg. Le prince Murat le suivit à la piste, et parvint à le déborder ; ce qui donna lieu à un combat sur la route de Furth à Nuremberg, le 29 au soir. Tout le reste du parc d’artillerie, tous les bagages sans exception ont été pris. Les chasseurs à cheval de la garde impériale se sont couverts de gloire ; ils ont culbuté tout ce qui s’est présenté devant eux ; ils ont chargé le régiment de cuirassiers de Mack. Les deux régiments de carabiniers ont soutenu leur réputation. On est rempli d’étonnement lorsqu’on considère la marche du prince Murat, depuis Albeck jusqu’à Nuremberg. Quoique se battant toujours, il est parvenu à gagner de vitesse l’ennemi qui avait deux marches sur lui. Le résultat de cette prodigieuse activité a été la prise de 1500 chariots, de 50 pièces de canon, de 16,000 homme, y compris la capitulation du général Wernek, et d’un grand nombre de drapeaux. 18 généraux ont posé les armes ; 3 ont été tués. Les colonels Morland des chasseurs de la garde impériale, Cauchois du 1er. régiment de carabiniers, Rouvillois du 1er. régiment d’hussards , et les aides de camp Flahault et Lagrange, se sont particulièrement distingués. Le colonel Cauchois a été blessé. Le 29 au soir, le prince Murat a couché à Nuremberg, où il a passé la journée du 3o à se reposer. Au combat d’Elchingen, le 23 vendémiaire, le 69e. régiment de ligne s’est distingué. Après avoir forcé le pont en colonne serrée, il s’est déployé à portée du feu des autrichiens avec un ordre et un sang-froid qui ont rempli l’ennemi de stupeur et d’admiration. Un bataillon de la garde impériale est entré aujourd’hui à Augsbourg. Quatre-vingts grenadiers portaient chacun un drapeau. Ce spectacle a produit sur les habitans d’Augsbourg un étonnement que partagent les paysans de toutes ces contrées. La division des troupes de Wurtemberg vient d’arriver à Geisslingen. Les bataillons de chasseurs qui avaient suivi l’armée depuis son passage à Stuttgard, sont partis pour conduire en France une colonne de 10,000 prisonniers. Les troupes de Bade, fortes de 3 à 4,000 hommes, sont en marche pour se rendre à Augsbourg. L’Empereur vient de faire présent aux Bavarois de 20,000 fusils autrichiens, pour l’armée et les gardes nationales. Il vient aussi de faire un présent à l’électeur de Wurtemberg de six pièces de canon autrichiennes. Pendant qu’a duré la manœuvre d’Ulm, l’électeur de Wurtemberg a craint un moment pour l’électrice et sa famille , qui se sont rendues alors à Heidelberg ; il a disposé ses troupes pour défendre le cœur de ses états. Les Autrichiens sont détestés de toute l’Allemagne, bien convaincue que sans la France, l’Autriche la traiterait comme ses pays héréditaires. On ne se fait pas une idée de la misère de l’armée autrichienne ; elle est payée en billets qui perdent 40 pour cent : aussi nos soldats appellent-ils très plaisamment les Autrichiens des soldats de papier. Ils sont sans aucun crédit : la maison d’Autriche ne trouverait nulle part à emprunter 10,000 fr. Les généraux eux-mêmes n’ont pas vu une pièce d’or depuis plusieurs années. Les Anglais, du moment qu’ils ont su l’invasion de la Bavière, ont fait à l’Empereur d’Autriche un petit présent qui ne l’a pas rendu plus riche ; ils se sont engagés à lui faire remise de 48 millions qu’ils lui avaient prêtés pendant la dernière guerre. Si c’est un avantage pour la maison d’Autriche , elle l’a déjà payé bien cher.

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ONZIÈME BULLETIN.

Munich, le 4 brumaire an 14.

L’Empereur est arrivé à Munich le 2 brumaire à neuf heures du soir. La ville était illuminée avec beaucoup de goût. Un grand nombre de personnes avaient décoré le devant de leurs maisons d’emblèmes qui étaient les expressions de leurs sentiments. Le 3 au matin, les grands officiers de l’électeur, les chambellans et gentilshommes de la cour, les ministres, les généraux, les conseillers intimes, le corps diplomatique accrédité près S. A. Electorale, les députés des états de Bavière, les magistrats de la ville de Munich, ont été présentés à S. M. , qui les a entretenus fort longtemps des affaires économiques de leur pays. Le prince Murat est arrivé à Munich. Il a montré dans son expédition une prodigieuse activité. Il ne cesse de se louer de la belle charge des chasseurs de la garde impériale et des carabiniers. Un trésor de 200,000 florins est tombé en leur pouvoir ; ils ont passé outre sans en rien toucher, et ont continué à poursuivre l’ennemi. Le prince Ferdinand s’est trouvé au dernier combat, et s’est sauvé sur le cheval d’un lieutenant de cavalerie. Toute la ville de Nuremberg a été témoin de la bravoure des Français. Un grand nombre de déserteurs et de fuyards des débris de l’armée autrichienne remplissent la provincede Franconie, ou ils commettent beaucoup de désordres. Tous les bagages de l’ennemi ont été pris. Le soir, l’Empereur s’est rendu au théâtre, où il a été accueilli par les démonstrations les plus sincères de joie et de gratitude. Aujourd’hui l’Empereur, après avoir vu défiler les troupes du corps d’armée du maréchal Soult, est allé à la chasse à Numphembourg, maison de plaisance de l’électeur. Tout est en mouvement ; nos armées ont passé l’Iser , et se dirigent sur l’Inn, où le maréchal Bernadotte d’un côté, le général Marmont d’un autre, et le maréchal Davoust, seront ce soir.

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DOUZIÈME BULLETIN.

Munich, 5 brumaire an 14.

Au cinquième bulletin de l’armée il faut joindre la capitulation de Memmingen qui a été oubliée. On travaille dans ce moment avec la plus grande activité aux fortifications d’Ingolstadt et d’Augsbourg. Des têtes de pont sont construites à tous les ponts du Leck, et des magasins sont établis sur les derrières. S. M. a été extrêmement satisfaite du zèle et de l’activité du général de brigade Bertrand, son aide de camp, qu’elle a fréquemment employé à des reconnaissances. Elle a ordonné la démolition des fortifications des villes d’Ulm et de Memmingen. L’électeur de Bavière est attendu à tout instant. L’Empereur a envoyé son aide de camp, colonel Lebrun, pour le recevoir et lui offrir sur sa route des escortes d’honneur. Un Te Deum a été chanté à Augsbourg et à Munich. La proclamation ci-jointe a été affichée dans toutes les ville de Bavière. Le peuple bavarois est plein de bons sentiments ; il court aux armes, et forme des gardes volontaires pour défendre le pays contre les incursions des Cosaques. Les généraux Deroi et de Wrede montrent la plus grande activité : ce dernier a fait beaucoup de prisonniers autrichiens. Il a servi pendant la guerre passée dans l’armée autrichienne, et il s’y est distingué. Le général Mack ayant traversé en poste la Bavière pour retourner à Vienne, rencontra le général de Wrede aux avant-postes près l’Inn. Ils eurent une longue conversation sur la manière dont les Français traitaient l’armée bavaroise. “Nous sommes mieux qu’avec vous, lui dit le général de Wrede, nous n’avons ni morgue ni mauvais traitement à essuyer ; et loin d’être exposés les premiers aux coups, nous sommes obligés de demander les postes périlleux, parce que les Français se les réservent de préférence. Chez vous , au contraire , nous étions envoyés partout où il y avait de mauvaise affaires à essuyer. ” Un officier d’état major vient d’arriver de l’armée d’Italie. La campagne a commence le 26 vendémiaire. Cette armée formera bientôt la droite de la Grande Armée. L’Empereur a donné hier un concert à toutes les dames de la cour. Il a fait un accueil très-distingué à madame de Montgelas, femme du premier ministre de l’électeur, et distinguée d’ailleurs par son mérite personnel. Il a témoigné son contentement à M. de Winter , maître de musique de l’électeur, sur la bonne composition de ses morceaux , tous pleins de verve et de talent. Aujourd’hui dimanche, 5 brumaire, l’Empereur a entendu la messe dans la chapelle du palais. Voici les noms des généraux autrichiens qui ont été faits prisonniers. Le nombre des officiers est de 1500 à 2000. Chaque officier a donné sa parole d’honneur de ne pas servir : on espère qu’ils la tiendront exactement ; s’il en était autrement, les lois de la guerre seraient suivies dans toute leur rigueur.

Etat des officiers-généraux autrichiens faits prisonniers aux affaires de Elchingen, Wertingen, Memmingen, Ulm, etc….MM. le baron Mack, feld-maréchal-lieutenant, quartier maître général ; Le prince de Hesse-Hombourg , feld-maréchal lieutenant ; Le baron de Hipschis, idem ; Le comte de Giulay, idem, quartier maître général de l’armée du prince Ferdinand ; Le baron de Laudon, idem; Le comte de Klenau, idem ; Le comte de Gottescheim, idem ; Le comte de Riesse, idem; Le comte de Baillet, idem ; Le comte de Werneck, idem; Le prince de Hohenzollern, idem; Le prince de Lichtenstein, général major ; Le baron d’Abel, idem; Le baron d’Ulm, idem ; Le baron de Weidenfeld, idem ; Le comte d’Awersberg, idem; Le comte de Gehneddy, idem; Le comte de Fremel, idem ; Le comte de Stiecker, idem; Le comte de Hermann, id. , pris à Elchingen. Le comte de Hermann, idem, pris à Ulm ; Le comte de Reichter, idem; Le comte de Dieuersberg, idem ; Le comte de Mitkiery, général major ; Le comte de Wogel, idem; Le comte de Weiber, idem ; Le comte de Hohenfeld, idem; Le baron d’Aspre, idem ; Le comte de Spangen, idem;

Traduction d’une proclamation de l’électeur de Bavière aux Bavarois.

Bavarois ! Dans un moment où j’étais uniquement occupé de votre prospérité, ou je ne prévoyais aucun danger, jai été forcément séparé de vous! L’Autriche , pour la conservation de laquelle le généreux sang des Bavarois a coulé si souvent, avait conçu des plans perfides contre vous et contre moi. On demandait, avec menace, vos fils, mes braves soldats, pour être disséminés dans l’armée autrichienne et pour combattre une puissance qui de tout temps a protégé l’indépendance de la Bavière. Ainsi les Bavarois ne devaient plus combattre pour leur patrie, mais pour des intérêts étrangers : ainsi, jusqu’au nom de l’armée bavaroise devait être détruit. Mes devoirs, comme prince et comme père d’un peuple fidèle et indépendant, ont dû me porter à repousser des propositions aussi déshonorantes pour la nation, et à maintenir avec fermeté la neutralité de mes états. Je me flattais encore de l’espoir de voir s’accomplir le plus ardent de mes vœux, le repos de la patrie. Les négociations à ce sujet n’étaient pas encore rompues, lorsque l’Autriche, fidèle au système d’anéantir l’indépendance de la Bavière, viola les traités les plus sacrés, fit passer l’Inn à son armée, et vous traita comme les habitants d’un pays conquis. Les réquisitions les plus onéreuses furent faites ; on vous priva des instruments les plus nécessaires à votre industrie, même de ceux de votre agriculture ; vos champs furent dévastés, vos bestiaux enlevés de force ; on vous inonda d’un papier monnaie déprécié ; même un grand nombre de vos fils furent contraints de servir sous les drapeaux de l’Autriche. Après une invasion aussi perfide, après des outrages aussi inouïs, il était de ma dignité, comme prince et comme protecteur de la nation, de prendre les armes, et de délivrer la patrie de ses oppresseurs. L’Empereur des Français, allié naturel de la Bavière, vole à notre secours avec ses intrépides guerriers : il vient pour nous venger ; déjà vos frères et vos fils combattent dans les rangs de ces braves, habitués à la victoire, et déjà nous voyons l’aurore de notre salut. Bavarois, qui portez patiemment les maux dont vous accablent les ennemis de la patrie, souvenez-vous de votre prince, qui connaît vos souffrances, qui les partage , et qui ne peut supporter l’idée d’être séparé de vous que dans la persuasion qu’en conservant sa liberté individuelle, il s’est assuré les moyens d’agir avec une indépendance absolue pour ses chers et fidèles sujets. Notre bonne cause est sous la protection d’un Dieu juste, et d’une armée courageuse commandée par un héros invincible. Que le mot de ralliement de chaque Bavarois soit pour son prince et pour la patrie. Wurzbourg, le 10 octobre 1805.

Signé MAX. JOSEPH, électeur.

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TREIZIÈME BULLETIN.

Haag, le 6 brumaire an 14.

Le corps d’armée du maréchal Bernadotte est parti de Munich le 4 brumaire. Il est arrivé le 5 à Wasserburg, sur l’Inn, et est allé coucher à Altenmarkt : six arches du pont étaient brûlées. Le comte Manucci, colonel de l’armée bavaroise s’était porté de Roth à Rosenheim. Il avait trouvé également le pont brûlé et l’ennemi de l’autre côté. Après une vive canonnade, l’ennemi céda la rive droite. Plusieurs bataillons français et bavarois passèrent l’Inn, et le 6 à midi l’un et l’autre pont étaient entièrement rétablis ; les colonels du génie Moris et Somis ont mis la plus grande activité à la réparation desdits ponts ; l’ennemi a été vivement poursuivi dès qu’on a pu passer ; on a fait à son arrière-garde 50 prisonniers. Le maréchal Davoust avec son corps d’armée est parti de Freysing le 4, et s’est trouvé le 5 à Muhldorf ; l’ennemi a défendu la rive droite ou il avait établi des batteries très avantageusement situées. Le pont était tellement détruit qu’on a eu de la peine à le rétablir. Le 6 à midi, une grande partie du corps du maréchal Davoust était passée. Le prince Murat a fait passer une brigade de cavalerie sur les ponts de Mulhdorf, a fait rétablir les ponts d’Oeting et de Marekhl, et les a passés avec une partie de sa réserve. L’Empereur s’est porté de sa personne à Haag. Le corps d’armée du maréchal Soult est bivouaqué en avant de Haag ; le corps du général Marmont couche ce soir à Wihsbiburg ; celui du maréchal Ney à Landsberg; celui du maréchal Lannes sur la route de Landshut à Braunau ; tous les renseignements que l’on a sur l’ennemi portent que l’armée russe marche en retraite. Il a beaucoup plu toute la journée ; tout le pays situé entre l’Iser et l’Inn n’offre qu’une forêt continue de sapins, pays fort ingrat. L’armée a eu beaucoup à se louer du zèle et de l’empressement des habitants de Munich à lui fournir les subsistances qui lui étaient nécessaires.

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QUATORZIÈME BULLETIN.

De Braunau, le 8 brumaire an 14.

Le maréchal Bernadotte est arrivé le 8, à dix heures du matin, à Salzbourg. L’Electeur en était parti depuis plusieurs jours ; un corps de 6000 hommes, qui y était, s’était retiré précipitamment la veille. Le quartier général impérial était le 6 à Haag, le 7 à Mulhdorf, et le 8 à Braunau. Le maréchal Davoust a employé la journée du 7 à faire réparer entièrement le pont de Mullidorff. Le 1er. régiment de chasseurs a exécuté une belle charge sur l’ennemi, lui a tué une vingtaine d’hommes et lui a fait plusieurs prisonniers, parmi lesquels s’est trouvé un capitaine de hussards. Dans la journée du 7, le maréchal Lannes est arrivé avec la cavalerie légère au pont de Braunau. Il était parti de Landshut. Le pont était coupé. Il a sur le champ fait embarquer sur deux bateaux une soixantaine d’hommes. L’ennemi, qui d’ailleurs était poursuivi par la réserve du prince Murat, a abandonné la ville. L’audace des chasseurs du 13e. a contribué à précipiter sa retraite. La mésintelligence entre les Russes et les Autrichiens commence à s’apercevoir. Les Russes pillent tout. Les officiers les plus instruits d’entr’eux comprennent bien que la guerre qu’ils font est impolitique, puisqu’ils n’ont rien à gagner contre les Français que la nature n’a pas placés pour être leurs ennemis. Braunau , comme il se trouve, peut être considéré comme une des plus belles et des plus utiles acquisitions de l’armée. Cette place est entourée d’une enceinte bastionnée avec pont-levis, demi-lune et fossés pleins d’eau. Il y a de nombreux magasins d’artillerie, et tous en bon état ; mais ce qui paraîtra difficile à croire, c’est qu’elle est parfaitement approvisionnée. On y a trouvé 40,000 rations de pain prêtes à être distribuées, plus de 1000 sacs de farine ; l’artillerie de la place consiste en 45 pièces de canon avec double affût de rechange, en mortiers approvisionnés ; de plus 40,000 boulets et obusiers. Les Russes y ont laissé une centaine de milliers de poudre, une grande quantité de cartouches, du plomb, un millier de fusils, et tout l’approvisionnement nécessaire pour soutenir un grand siège. L’Empereur a nommé le général Lauriston , qui arrive de Cadix, gouverneur de cette place, où il a établi le dépôt du quartier général de l’armée.

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QUINZIÈME BULLETIN.

Braunau, le 9 brumaire an 14.

Plusieurs déserteurs Russes sont déjà arrivés, entre autres un sergent major natif de Moscou, homme de quelque intelligence. On s’imagine bien que tout le monde l’a questionné. Il a dit que l’armée russe était dans des dispositions bien différentès pour les Français que dans la dernière guerre ; que les prisonniers qui étaient revenus de France s’en étaient beaucoup loués ; qu’il y en avait six dans sa compagnie qui, au moment du départ de Pologne, avaient été envoyés plus loin ; que si on avait laissé dans les régiments tous les hommes revenus de France, il n’y avait pas de doute qu’ils n’eussent tous déserté ; que les Russes étaient fâchés de se battre pour les Allemands qu’ils n’aiment pas, et qu’ils avaient une haute idée de la valeur française. On lui a demandé s’ils aimaient l’empereur Alexandre. Il a répondu qu’ils étaient trop misérables pour lui porter de l’attachement : que les soldats aimaient mieux l’empereur Paul, mais que la noblesse préférait l’empereur Alexandre ; que les Russes , en général, étaient contens d’être sortis de chez eux , parce qu’ils désiraient tous ne pas retourner en Russie, et qu’ils préféraient s’établir dans d’autres climats à retourner sous la verge d’une aussi rude discipline ; qu’ils savaient que les Autrichiens avaient perdu toutes leurs batailles, et ne faisaient que pleurer. Le prince Murat s’est mis à la poursuite de l’ennemi. Il a rencontré l’arrière-garde des Autrichiens, forte de 6,000 hommes, sur la route de Merobach ; l’aperceyoir et la charger n’a été qu’une même chose pour sa cavalerie. Cette arrière-garde a été disséminée sur les hauteurs de Ried. La cavalerie ennemie s’est alors ralliée pour protéger le passage de l’infanterie par un défilé. Mais le 1er. régiment de chasseurs et la division de dragons du général Beaumont l’ont culbutée, et se sont jetés avec l’infanterie ennemie dans le défilé. La fusillade a été assez vive ; mais l’obscurité de la nuit a sauvé cette division ennemie ; une partie s’est éparpillée dans le bois ; il n’a été fait que 5oo prisonniers. L’avant-garde du corps du prince Murat a pris position à Haag. Le colonel Montbrun , du Ier. des chasseurs , s’est couvert de gloire. Le 8e. régiment de dragons a soutenu sa vieille réputation. Un maréchal-de-logis de ce régiment ayant eu le poignet emporté, dit devant le prince, au moment où il passait : “Je regrette ma main, parce qu’elle ne pourra plus servir notre brave Empereur.” L’Empereur, en apprenant ce trait, a dit : “Je reconnais bien là les sentimens du 8e. Qu’on donne à ce maréchal-de-logis une place avantageuse, et selon son état, dans le palais de Versailles. Les habitans de Braunau, selon l’usage, avaient porté dans leurs maisons une grande partie des magasins de la place. Une proclamation a tout fait rapporter. Il y a à présent un millier de sacs de farine, une grande quantité d’avoine, des magasins d’artillerie de toute espèce, une très-belle manutention et 60,000 rations de pain, dont nous avions grand besoin : une partie a été distribuée au corps du maréchal Soult. Le maréchal Bernadotte est arrivé À Salzbourg. L’ennemi s’est retiré sur la route de Carinthie et de Wiels. Un régiment d’infanterie voulait tenir au village de HalIem ; il a dû se retirer sur le village de Colling, où le maréchal espérait que le général Kellermann parviendrait à lui couper la retraite et à l’enlever. Les habitans assurent que, dans son inquiétude, l’empereur d’Allemagne s’était porté jusqu’à Wels, où il avait appris le désastre de son armée. Il y avait appris aussi les clameurs de ses peuples de Bohême et d’Autriche contre les Russes, qui pillent et violent d’une manière si effrénée, qu’on désirait l’arrivée des Français pour les délivrer de ces singuliers alliés. Le maréchal Davoust, avec son corps d’armée, a pris position entre Ried et Haag. Tous les autres corps d’armée sont en grand mouvement; mais le temps est affreux : il est tombé un demi-pied de neige, ce qui a rendu les chemins détestables. Le ministre secrétaire d’état Maret a joint l’empereur à Braunau. L’électeur de Bavière est de retour à Munich ; il a été reçu avec le plus grand enthousiasme par le peuple de sa capitale. Plusieurs malles de Vienne ont été interceptées : les lettres les plus récentes étaient du 18 octobre. On commençait à y avoir des nouvelles de l’affaire de Wertingen : elles y avaient répandu la consternation. Les vivres y étaient d’une cherté à laquelle on ne pouvait atteindre. La famine menaçait Vienne. Cependant la récolte a été abondante ; mais la dépréciation du papier-monnaie et des assignats, qui perdaient plus de 40 pour cent, avaient porté tout au plus haut prix. Le sentiment de la chute du papier-monnaie autrichien était dans tous les esprits. Le cultivateur ne voulait plus échanger ses denrées contre un papier de nulle valeur. Il n’est pas un homme en Allemagne qui ne considère les Anglais comme les auteurs de la guerre, et les empereurs François et Alexandre comme victimes de leurs intrigues. Il n’est personne qui ne dise : Il n’y aura point de paix tant que les olygarques gouverneront l’Angleterre , et les olygarques gouverneront tant que Georges respirera. Aussi le règne du prince de Galles est-il désiré comme le terme de celui des olygarques, qui, dans tous les pays, sont égoïstes et insensibles aux malheurs du monde. L’Empereur Alexandre était attendu à Vienne, mais il a pris un autre parti : on assure qu’il s’est rendu à Berlin.

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SEIZIÈME BULLETIN.

De Ried, le 11 brumaire an 14.

16

Le prince Murat a continué sa marche en poursuivant l’ennemi l’épée dans les reins, et est arrivé le 9 en avant de Lambach. Les généraux autrichiens, voyant que leurs troupes ne pouvaient plus tenir, ont fait avancer 8 bataillons russes pour protéger leur retraite. Le 17e régiment d’infanterie de ligne, le 1er de chasseurs et le 8e de dragons, chargèrent les Russes avec impétuosité, et, après une vive fusillade, le mirent en désordre et les menèrent jusqu’à Lambach. On a fait 500 prisonniers, parmi lesquels une centaine de Russes. Le 10 au matin, le prince Murat mande que le général Walter, avec sa division de cavalerie, a pris possession de Wels. La division de dragons du général Beaumont, et la première division du corps d’armée du maréchal Davoust, commandée par le général Bisson, ont pris position à Lambach. Le pont sur la Traun était coupé ;  le maréchal Davoust y a fait substituer un pont de bateaux. L’ennemi a voulu défendre la rive gauche. Le colonel Valterre, du 30e régiment, s’est jeté un des premiers dans un bateau et a passé la rivière. Le général Bisson, faisant ses dispositions de passage, a reçu une balle dans le bras. Une autre division du corps du maréchal Davoust est en avant de Lambach sur le chemin de Steyer. Le reste de son corps d’armée est sur les hauteurs de Lambach. Le maréchal Soult arrivera ce soir à Wels. Le maréchal Lannes arrivera ce soir à Lintz. Le maréchal Marmont est en marche pour tourner la position de la rivière de l’Enns. Le prince Murat se loue du colonel Conroux, commandant du 17e régiment d’infanterie de ligne. Les troupes ne sauraient montrer dans aucune circonstance plus d’impétuosité et de courage. Au moment de son arrivée à Salzbourg, le maréchal Bernadotte avait détaché le général Kellermann à la tête de son avant-garde, pour poursuivre une colonne ennemie qui se retirait sur le chemin de la Carinthie. Elle s’était mise à couvert derrière le fort de Passling, dans le défilé de Colling. Quelque forte que fût sa position, les carabiniers du 27e régiment d’infanterie légère l’attaquèrent avec impétuosité. Le général Werlé fit tourner le fort par le capitaine Campobane, par des chemins presque impraticables. Cinq-cents hommes, dont trois officiers, ont été fait prisonniers. La colonne ennemie, forte de 3,000 hommes, a été éparpillée dans les sommités. On y a trouvé une si grande quantité d’armes, qu’on espère ramasser encore beaucoup de prisonniers. Le général Kellermann donne des éloges à la conduite du chef de bataillon Barbès-Latour. Le général Werlé a eu son habit criblé de balles. Nos avant-postes mandent de Wels que l’empereur d’Allemagne y est arrivé le 25 octobre ; qu’il y a appris le sort de son armée d’UIm, et qu’il s’est convaincu par ses propres yeux des ravages affreux que les Russes font partout, et de l’extrême mécontentement de ses peuples. On assure qu’il est retourné à Vienne sans descendre de voiture. La terre est couverte de neige, les pluies ont cessé ; le froid a pris le dessus ; il est assez vif ; ce n’est pas un commencement de novembre, mais un mois de janvier. Ce temps plus sec a l’avantage d’être plus sain et plus favorable à la marche.

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DIX-SEPTIÈME BULLETIN.

Lambach, le 12 brumaire an 14

Aujourd’hui 12 , le maréchal Davoust a ses avant-postes près de Steyer. Le général Milhaud, avec la réserve de cavalerie aux ordres du prince Murat, est entré à Lintz le 10. Le maréchal Lannes y est arrivé le 12 avec son corps d’armée. On a trouvé à Lintz des magasins considérables dont on n’a pas encore l’inventaire, beaucoup de malades dans les hôpitaux, parmi lesquels une centaine de Russes. On a fait des prisonniers, dont 50 Russes. Au combat de Lambach, il s’est trouvé deux pièces de canon russes parmi celles qui ont été prises. Un général russe et un colonel de hussards autrichiens ont été tués. La blessure que le général Bisson, commandant la première division du corps d’armée du maréchal Davoust, a reçue au bras, est assez sérieuse pour l’empêcher de servir tout le reste de la campagne. Il n’y a cependant aucun danger. L’empereur a donné au général Caffarelli le commandement de cette division. Depuis le passage de l’Inn, on a fait 15 à 1800 prisonnniers, tant Autrichiens que Russes, sans y comprendre les malades. Le corps d’armée du général Marmont est parti de Lambach le 12 à midi. L’Empereur a établi son quartier général à Lambach, où l’on croit qu’il passera la nuit du 12. La saison continue à être rigoureuse ; la terre est couverte de neige ; le temps est très froid. On a trouvé à Lambach des magasins de sel pour plusieurs millions. On a trouvé dans la caisse de Lintz plusieurs centaines de milliers de florins. Les Russes ont tout dévasté à Wels, à Lambach et dans tous les villages environnants. Il y a des villages ou ils ont tué huit ou dix paysans. L’agitation et le désordre sont extrêmes à Vienne. On dit que l’empereur d’Autriche est établi au couvent des Bénédictins de Molk. Il paraît que le reste du mois de novembre verra des événemens majeurs et d’une grande importance. M. Lezay, ministre de France à Salzbourg, a eu une audience de l’Empereur, au moment où S. M. partait de Braunau. Il n’avait pas cessé jusqu’alors de résider à Salzbourg. On n’a point de nouvelles de M. de Larochefoucauld ; on le croit toujours à Vienne. Au moment où l’armée autrichienne passa l’Inn, il demanda des passeports qu’on lui refusa. Il est arrivé aujourd’hui plusieurs déserteurs russes.

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DIX-HUITIÈME BULLETIN.

18

Lintz, le 14 brumaire au 14.

Le prince Murat ne perd pas l’ennemi de vue. L’ennemi avait laissé dans Ebersberg 3 ou 400 hommes pour retarder le passage de la Traun ; mais les dragons du général Walter se jetèrent dans des bateaux, et, sous la protection de l’artillerie, attaquèrent avec impétuosité la ville. Le lieutenant Villaudet, du 13e. régiment de dragons, a passé le premier dans une petite barque. Le général Walter, après avoir passé le pont sur la Traun, se porta sur Enns. La brigade du général Milhaud rencontra l’ennemi au village d’Asten, le culbuta, le poursuivit jusque dans Enns ; et lui fit 200 prisonniers dont 50 hussards russes. Vingt hussards russes ont été tués. L’arrière-garde des troupes autrichiennes, soutenue par la cavalerie russe, a été partout culbutée : ni l’une ni l’autre n’ont tenu à aucune charge. Les 22e. et 16e. de chasseurs et leurs colonels, Latour-Maubourg et Durosnel ont montré la plus grande intrépidité. L’aide-de-camp du prince Murat, Flahault, a eu une balle dans le bras. Dans la journée du 13, nous avons passé l’Enns, et aujourd’hui le prince Murat est à la poursuite de l’ennemi. Le maréchal Davoust est arrivé le 12 à Steyer ; le 13 dans la journée, il s’est emparé de la ville, et a fait 200 prisonniers : l’ennemi paraissait vouloir s’y défendre. La division de dragons du général Beaumont a soutenu sa réputation. L’aide-decamp du général Beaumont a été tué. L’un et l’autre des ponts sur l’Enns sont parfaitement rétablis. Au combat de Lambach, le colonel autrichien de Graffen et le colonel russe Koloffkin ont été tués. L’Empereur d’Autriche , arrivé à Lintz, a reçu des plaintes de la régence sur la mauvaise conduite des Russes, qui ne se sont pas contentés de piller, mais encore ont assommé à coups de bâton les paysans ; ce qui avait rendu déserts un grand nombre de villages. L’Empereur a paru très affligé de ces excès, et a dit qu’il ne pouvait répondre des troupes russes comme des siennes ; qu’il fallait souffrir patiemment ; ce qui n’a pas consolé les habitants. On a trouvé à Lintz beaucoup de magasins, et une grande quantité de draps et de capotes dans les manufactures impériales. Le général Deroi, à la tête d’un corps de Bavarois, a rencontré à Lovers l’avant-garde d’une colonne de cinq régiments autrichiens venant d’Italie, l’a complètement battue, lui a fait 400 prisonniers et pris 3 pièces de canon. Les Bavarois se sont battus avec la plus grande opiniâtreté et avec une extrême bravoure.Le général Deroi lui-même a été blessé d’un coup de pistolet. Ces petits combats donnent lieu à un grand nombre de traits de courage de la part des officiers particuliers. Le major-général s’occupe d’une relation détaillée ou chacun aura la part de gloire qu’aura méritée son courage. L’Enns peut être considéré comme la dernière ligne qui défend les approches de Vienne. On prétend que l’ennemi veut tenir et se retrancher derrière les hauteurs de Saint-Hippolyte, à dix lieues de Vienne. Notre avant-garde y sera demain.

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DIX-NEUVIÈME BULLETIN.

Lintz, le 15 brumaire an 14.

Le combat de Lovers a été très brillant pour les Bavarois. Les Autrichiens occupaient au delà de Lovers un défilé presque inaccessible, flanqué à droite et à gauche par des montagnes à pic. Le couronnement était couvert de chasseurs tyroliens qui en connaissaient tous les sentiers ; trois forts en maçonnerie fermant les montagnes, en rendent l’accès presque impossible. Après une vive résistance, les Bavarois culbutèrent tout, firent 600 prisonniers, prirent 2 pièces de canon, et s’emparèrent de tous les forts. Mais à l’attaque du dernier, le lieutenant général Deroi, commandant en chef l’armée bavaroise, fut blessé d’un coup de pistolet. Les Bavarois ont eu 12 officiers tués ou blessés, 50 soldats tués et 250 blessés. La conduite du lieutenant général Deroi mérite les plus grands éloges : c’est un vieil officier plein d’honneur, extrêmement attaché à l’électeur dont il est l’ami. Tous les moments ont été tellement occupés, que l’Empereur n’a pu encore passer en revue l’armée bavaroise, ni connaître les braves qui la composent. Le prince Murat, après la prise d’Enns, poursuivit de nouveau l’ennemi. L’armée russe avait pris position sur les hauteurs d’Amstetten ; le prince Murat l’a attaquée avec les grenadiers du général Oudinot ; le combat a été assez opiniâtre. Les Russes ont été dé-postés de toutes leurs positions, ont laissé 400 morts sur le champ de bataille et 1500 prisonniers. Le prince Murat se loue particulièrement du général Oudinot ; son aide-de-camp Lagrange a été blessé. Le maréchal Davoust, au passage de l’Enns à Steyer, se loue spécialement de la conduite du général Heudelet, qui commande son avant-garde. Il a continué sa marche , et s’est porté à Wahidoffen. Toutes les lettres interceptées portent que les meubles de la cour sont déjà embarqués sur le Danube , et qu’on s’attend à Vienne à la prochaine arrivée des Français.

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VINGTIÈME BULLETIN.

Lintz, le 16 brumaire an 14.

Le combat d’Amstetten a fait beaucoup d’honneur à la cavalerie, et particulièrement aux 9e. et 10e. régiments de hussards, et aux grenadiers de la division du général Oudinot. Les Russes ont depuis accéléré leur retraite ; ils ont en vain coupé les ponts sur l’Ips, qui ont été promptement rétablis, et le prince Murat est arrivé jusqu’auprès de l’abbaye de Molk. Une reconnaissance s’est portée sur la Bohême. Nous avons pris des magasins très considérables, soit à Freystadt, soit à Matthausen. Le maréchal Mortier, avec un corps d’armée, manœuvre sur la rive gauche du Danube. Une députation du sénat vient d’arriver à Lintz. L’électeur de Bavière y est attendu dans deux heures.

Lintz, le 17 brumaire an 14

L’électeur de Bavière et le prince électoral sont arrivés hier soir à Lintz. Le lieutenant général comte de Giulay, envoyé par l’empereur d’Autriche, y est arrivé dans la nuit. Il a eu une très longue conférence avec l’Empereur. On ignore l’objet de sa mission. On a fait au combat d’Amstetten 1800 prisonniers, dont 700 Russes. Le prince Murat a établi son quartier général à l’abbaye de Molk. Ses avant-postes sont sur Saint Polten ( Saint-Hypolite ). Dans la journée du 17, le général Marmont s’est dirigé sur Léoben. Arrivé à Weyer, il a rencontré le régiment de Giulay, l’a chargé et lui a fait 400 prisonniers, dont un colonel et plusieurs officiers. Il a poursuivi sa route. Toutes les colonnes de l’armée sont en grande manœuvre.

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VINGT-UNIÈME BULLETIN.

Molk, le 19 brumaire an 14.

Le 16 brumaire, le corps d’armée du maréchal Davoust se dirigea de Steyer sur Nardhoffen, Marienzell et Lilienfeld. Par ce mouvement, il débordait entièrement la gauche de l’armée ennemie, qu’on supposait devoir tenir sur les hauteurs de Saint-Hypolite ; et de Lilienfeld il se dirigeait sur Vienne par un grand chemin de roulage qui y conduit directement. Le 17, l’avant-garde de ce maréchal étant encore à plusieurs lieues de Marienzell rencontra le corps du général Meerfeld, qui marchait pour se porter sur Neudstadt et couvrir Vienne de ce côté. Le général de brigade Heudelet, commandant l’avant-garde du maréchal Davoust, attaqua l’ennemi avec la plus grande vigueur, le mit en déroute, et le poursuivit l’espace de cinq lieues. Le résultat de ce combat de Marienzell a été la prise de 3 drapeaux, de 16 pièces de canon, et de 4000 prisonniers, parmi lesquels se trouvent les colonels des régiments Joseph de Collorédo et de Deutschmeisler, et 5 majors. Le 13e. régiment d’infanterie légère et le 108e. régiment de ligne se sont parfaitement comportés. Le 18 au matin, le prince Murat est arrivé à Saint-Hypolite. Il a dirigé le général de brigade de dragons Sébastiani sur Vienne. Toutes la cour et les grands sont partis de cette capitale. On avait déjà annoncé aux avant-postes que l’empereur se préparait à quitter Vienne. L’armée russe a effectué sa retraite à Krems en repassant le Danube, craignant sans doute de voir ses communications avec la Moravie coupées par le mouvement qu’a fait le maréchal Mortier sur la rive gauche du Danube. Le général Marmont doit avoir dépassé Léoben. L’abbaye de Molk , ou est logé l’Empereur, est une des plus belles de l’Europe. Il n’y a en France ni en Italie aucun couvent ni abbaye qu’on puisse lui comparer. Elle est dans une position forte et domine le Danube. C’était un des principaux postes des Romains, qui s’appelait la Maison de fer, bâtie par l’empereur Commode. Les caves et les celliers de l’abbaye se sont trouvés remplis de très bon vin de Hongrie, ce qui a été d’un très grand secours à l’armée, qui depuis longtemps en manquait : mais nous voilà dans le pays du vin ; il y en a beaucoup dans les environs de Vienne. L’Empereur a ordonné qu’on mît une sauvegarde particulière au château de Lustchloss, petite maison de campagne de l’empereur d’Autriche, qui se trouve sur la rive gauche du Danube. Les avenues de Vienne, de ce côté, ne ressemblent pas aux avenues des grandes capitales. De Lintz à Vienne il n’y a qu’une seule chaussée, un grand nombre de rivières, telles que l’Ips, l’Eslaph, la Molk, la Trasen , etc. , n’ont que de mauvais ponts en bois. Le pays est couvert de forêts de sapins ; à chaque pas des positions inexpugnables où l’ennemi a en vain essayé de tenir. Il a toujours eu à craindre de se voir débordé et tourné par les colonnes qui manœuvraient au delà de ses flancs. Depuis l’Inn jusqu’ici le Danube est superbe ; ses points de vue sont pittoresques ; sa navigation, en descendant, rapide et facile. Toutes les lettres interceptées ne parlent que de l’effroyable chaos dont Vienne offre le spectale. La guerre a été entreprise par le cabinet autrichien contre l’avis de tous les princes de la famille impériale. Mais Collorédo, mené par sa femme qui, Française, porte à sa patrie la haine la plus envenimée ; Cobentzel accoutumé à trembler au seul nom d’un Russe, dans la persuasion que tout doit fléchir devant eux, et chez qui, d’ailleurs, il est possible que les agents de l’Angleterre aient trouvé moyen de s’introduire ; et enfin ce misérable Mack, qui avait déjà joué un si grand rôle pour le renouvellement de la seconde coalition : voilà les influences qui ont été plus fortes que celles de tous les hommes sages et de tous les membres de la famille impériale. Il n’est pas jusqu’au dernier bourgeois, au dernier officier subalterne qui ne sente que cette guerre n’est avantageuse que pour les Anglais : que l’on ne s’est battu que pour eux ; qu’il sont les artisans du malheur de l’Europe, comme par leur monopole ils sont les auteurs de la cherté excessive des denrées.

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VINGT-DEUXIÈME BULLETIN.

22

A saint-Polten, le 22 brumaire an 14

Le maréchal Davoust a poursuivi ses succès. Tout le corps de Meerfeld est détruit. Ce général s’est sauvé avec une centaine de hulans. Le général Marmont est à Léoben. Il y a fait 100 hommes de cavalerie prisonniers. Le prince Murat était depuis trois jours à une demi-lieue de Vienne. Toutes les troupes autrichiennes avaient évacué cette ville. La garde nationale y faisait le service ; elle était animée d’un très bon esprit. Aujourd’hui, 22 brumaire , les troupes françaises ont fait leur entrée dans cette capitale. Les Russes se sont refusés à toutes les tentatives que l’on a faites pour les engager à livrer bataille sur les hauteurs de Saint-Polten ( Saint-Hypolite ). Ils ont passé le Danube à Krems, et aussitôt après leur passage, brûlé le pont, qui était très-beau. Le 20, à la pointe du jour, le maréchal Mortier, à la tête de six bataillons, s’est porté sur Stein ; il croyait y trouver un arrière-garde ; mais toute l’armée russe y était encore, ses bagages n’ayant pas filé ; alors s’est engagé le combat de Diernstein, à jamais mémorable dans les annales militaires. Depuis six heures du matin jusqu’à quatre heures de l’après-midi, ces 4000 braves firent tête à l’armée russe, et mirent en déroute tout ce qui leur fut opposé. Maîtres du village de Léoben , ils croyaient la journée finie ; mais l’ennemi, irrité d’avoir perdu 10 drapeaux, 6 pièces de canon, 900 hommes faits prisonniers, et 2000 hommes tués, avait fait diriger deux colonnes par des gorges difficiles, pour tourner les Français. Aussitôt que le maréchal Mortier s’aperçut de cette manœuvre, il marcha droit aux troupes qui l’avaient tourné, et se fit jour aux travers des lignes de l’ennemi, dans l’instant même où le 9e. régiment d’infanterie légère et le 32e. d’infanterie de ligne ayant chargé un autre corps russe, avaient mis ce corps en déroute, après lui avoir pris 2 drapeaux et 400 hommes. Cette journée a été une journée de massacre. Des monceaux de cadavres couvraient un champ de bataille étroit ; plus de 4000 Russes ont été tués ou blessés : 1300 ont été faits prisonniers ; parmi ces derniers se trouvent deux colonels. De notre côté, la perte a été considérable. Le 4e. et le 9e. d’infanterie légère ont le plus souffert. Les colonels du 100e. et du 103e. ont été légèrement blessés. Le colonel Wattier, du 4e. régiment de dragons, a été tué. S. M. l’avait choisi pour un de ses écuyers. C’était un officier d’une grande valeur. Malgré les difficultés du terrain, il était parvenu à faire contre une colonne russe une charge très brillante, mais il fut atteint d’une balle, et trouva la mort dans la mêlée. Il paraît que les Russes se retirent à grandes journées. L’empereur d’Allemagne, l’impératrice , le ministère et la cour, sont à Brünn en Moravie. Tous les grands ont quitté Vienne. Toute la bourgeoisie y est restée. On attend à Brünn l’empereur Alexandre, à son retour de Berlin. Le général comte de Giulay a fait plusieurs voyages, porteur de lettres des empereurs de France et d’Allemagne. L’empereur d’Allemagne se résoudra sans doute à la paix, lorsqu’il aura obtenu l’assentiment de l’empereur de Russie. En attendant, le mécontentement des peuples est extrême. On dit à Vienne et dans toutes les provinces de la monarchie autrichienne, que l’on est mal gouverné ; que pour le seul intérêt de l’Angleterre, on a été entraîné dans une guerre injuste et désastreuse ; que l’on a inondé l’Allemagne de barbares mille fois plus à craindre que tous les fléaux réunis ; que les finances sont dans le plus grand désordre ; que la fortune publique et les fortunes particulières sont ruinées, par l’existence d’un papier-monnaie qui perd 50 pour 100 ; qu’on avait assez de maux à réparer, pour qu’on ne dut pas y ajouter encore tous les malheurs de la guerre. Les Hongrois se plaignent d’un gouvernement illibéral, qui ne fait rien pour leur industrie, et se montre constamment jaloux de leurs privilèges et inquiet de leur esprit national. En Hongrie comme en Autriche, à Vienne comme dans les autres villes, on est persuadé que l’empereur Napoléon a voulu la paix , qu’il est l’ami de toutes les nations et de toutes les grandes idées. Les Anglais sont les perpétuels objets des imprécations de tous les sujets de l’empereur d’Allemagne, et de la haine la plus universelle. N’est-il pas temps enfin que les princes écoutent la voix de leurs peuples, et qu’ils s’arrachent à la fatale influence de l’oligarchie anglaise. Depuis le passage de l’Inn, la Grande Armée a fait, dans les différentes affaires d’avant-garde, et dans les diverses rencontres qui ont eu lieu, environ 10,000 prisonniers. Si l’armée russe avait voulu attendre les Français, elle était perdue. Plusieurs corps d’armée la poursuivent vivement.

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VINGT-TROISIÈME BULLETIN.

Du château de Schœnbrunn, le 23 brumaire an 14

Au combat de Diernstein, où 4000 Français attaqués dans la journée du 20, par 25 ou 30,000 Russes, ont gardé leur position, tué à l’ennemi 3 à 4000, hommes, enlevé des drapeaux et fait 1300 prisonniers ; les 4e. et 9e. régiments d’infanterie légère, et Les 100e. et 32e. régiments d’infanterie de ligne se sont couverts de gloire. Le général Gazan y a montré beaucoup de valeur et de conduite. Les Russes, le lendemain du combat, ont évacué Krems et quitté le Danube, en nous laissant 1500 de leurs prisonniers dans le plus absolu dénuement. On a trouvé dans leurs ambulances beaucoup d’hommes qui avaient été blessés, et qui étaient morts dans la nuit. L’intention des Russes paraissait être d’attendre à Krems des renforts, et de se maintenir sur le Danube. Le combat de Diernstein a déconcerté leurs projets. Ils ont vu, par ce qu’avaient fait 4000 Francais, ce qui leur arriverait à forces égales. Le maréchal Mortier s’est mis à leur poursuite ; pendant que d’autres corps d’armée passent le Danube sur le pont de Vienne pour les déborder par la droite, le corps du maréchal Bernadotte est en marche pour les déborder par la gauche. Hier 22, à dix heures du matin, le prince Murat traversa Vienne. A la pointe du jour, une colonne de cavalerie s’est portée sur le pont du Danube, et a passé, après différents pourparlers avec des généraux autrichiens. Les artificiers ennemis chargés de brûler le pont, l’essayèrent plusieurs fois, et ne purent y réussir. Le maréchal Lannes, et le général Bertrand , aide-de-camp de l’Empereur, ont passé le pont les premiers. Les troupes ne se sont point arrêtées dans Vienne, et ont continué leur marche pour suivre leur direction. Le prince Murat a établi son quartier général dans la maison du duc Albert. Le duc Albert a fait beaucoup de bien à la ville. Plusieurs quartiers manquaient d’éau, il en a fait venir à ses frais, et a dépensé des sommes notables pour cet objet. La maison d’Autriche n’a pas d’autre fonderie ni d’autre arsenal que Vienne. Les Autrichiens n’ont pas eu le temps d’évacuer au delà du cinquième ou du quart de leur artillerie, et d’un matériel considérable. Nous avons des munitions pour faire quatre campagnes et renouveler quatre fois nos équipages d’artillerie, si nous les perdions. Nous avons aussi des approvisionnemens de siége pour armer un grand nombre de places. L’Empereur s’est établi au palais de Schœnbrunn. Il s’est rendu aujourd’hui à Vienne à deux heures du matin. Il a passé le reste de la nuit à visiter les avant-postes sur la rive gauche du Danube, ainsi que les positions, et à s’assurer si le service se faisait convenablement. Il était rentré à Schœnbrunn à la petité pointe du jour. Le temps est devenu très beau. La journée est une des plus belles de l’hiver, quoique froide. Le commerce et toutes les transactions vont à Vienne comme à l’ordinaire ; les habitans sont pleins de confiance et très tranquilles chez eux. La population de cette ville est de 250,000 âmes. On ne l’estime pas diminuée de 10,000 personnes par l’absence de la cour et des grands seigneurs. L’Empereur a reçu à midi M. de Wrbna, qui se trouve à la tête de l’administration de toute l’Autriche. Le corps d’armée du maréchal Soult a traversé Vienne aujourd’hui à neuf heures du matin. Celui du maréchal Davoust la traverse en ce moment. Le général Marmont a eu à Léoben différents petits avantages d’avant-postes. L’armée bavaroise reçoit tous les jours un grand accroissement. L’Empereur vient de faire à l’électeur de nouveaux présents. Il lui a donné 15,000 fusils pris dans l’arsenal de Vienne, et lui a fait rendre toute l’artillerie que dans différentes circonstances l’Autriche avait prise dans les états de Bavière. La ville de Kuffstein a capitulé entre les mains du colonel Pompeï. Le général Milhaud a poussé l’ennemi sur la route de Brünn jusqu’à Volkersdorff. Aujourd’hui à midi il avait fait 600 prisonniers et pris un parc de 40 pièces de canon attelées. Le maréchal Lannes est arrivé à deux heures après-midi à Stokerau. Il y a trouvé un magasin immense d’habillements, 8000 paires de souliers et de bottines, et du drap pour faire des capotes à toute l’armée. On a aussi arrêté sur le Danube plusieurs bateaux qui descendaient le fleuve, et qui étaient chargés d’artillerie, de cuir et d’effets d’habillement.

ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL.

Au quartier-général imperial à Vienne, le 23 brumaire an 14.

ORDRE DU JOUR.

L’Empereur témoigne sa satisfaction au 4e. régiment d’infanterie légère , au 100e. de ligne, au 9e. d’infanterie légère, au 32e. de ligne, pour l’intrépidité qu’ils ont montrée au combat de Diernstein, où leur fermeté à conserver la position qu’ils occupaient a forcé l’ennemi à quitter celle qu’il avait sur le Danube. S. M. témoigne sa satisfaction au 17e. régiment de ligne et au 3o”., qui, au combat de Lambach, ont tenu tête à l’arrière-garde russe, l’ont entamée et lui ont fait 400 prisonniers. L’Empereur témoigne également sa satisfaction au grenadiers d’Oudinot, qui, au combat d’Amstetten, ont repoussé de leurs belles et formidables positions les corps russes et autrichiens, et ont fait 1500 prisonniers, dont 600 Russes. S. M. est satisfaite des 1er., 16e. et 22e. régiments de chasseurs, 9e. et 10e. régiments de hussards, pour leur bonne conduite dans toutes les charges qui ont eu lieu depuis l’Inn jusqu’aux portes de Vienne, et pour les 800 prisonniers russes faits à Stein. Le prince Murat, le maréchal Lannes, la réserve de cavalerie avec leurs corps d’armée, sont entrés à Vienne le 22, se sont emparés le même jour du pont sur le Danube, ont empêché qu’il ne fut brûlé, l’ont passé sur-le-champ, et se sont mis à la poursuite de l’armée russe. Nous avons trouvé dans Vienne plus de 2000 pièces de canon ; une salle d’armes garnie de 100,000 fusils ; des munitions de toutes espèces ; enfin de quoi former l’équipage de campagne de trois ou quatre armées. Le peuple de Vienne a paru voir l’armée avec amitié. L’Empereur ordonne que l’on porte le plus grand respect aux propriétés, et que l’on ait les plus grands égards pour le peuple de cette capitale, qui a vu avec peine la guerre injuste qu’on a faite, et qui nous témoigne par sa conduite autant d’amitié qu’il montre de haine contre les Russes, peuple qui,  par ses habitudes et ses mœurs barbares, doit inspirer le même sentiment à toutes les nations policées.

Le major général, maréchal BERTHI ER.

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VINGT-QUATRIÈME BULLETIN.

Au palais de Schœnbrunn, le 24 brumaire an 14.

Au combat de Diernstein , le général major autrichien Smith, qui dirigeait les mouvements des Russes, a été tué, ainsi que deux généraux russes. Il paraît que le colonel Wattier n’est pas mort, mais que son cheval ayant été blessé dans une charge, il a été fait prisonnier. Cette nouvelle a causé la plus grande satisfaction à l’Empereur, qui fait un cas particulier de cet officier. Une colonne de 4000 hommes d’infanterie autrichienne et un régiment de cuirassiers ont traversé nos postes, qui les ont laissé passer sur un faux bruit de suspension d’armes qui avait été répandu dans notre armée. On reconnaît à cette extrême facilité le caractère du Français, qui, brave dans la mêlée, est d’une générosité souvent irréfléchie hors de l’action. Le général Milhaud, commandant l’avant-garde du corps du maréchal Davoust, a pris 191 pièces de canon avec tous les caissons d’approvisionnement et 400 hommes. Ainsi la presque totalité de l’artillerie de la monarchie autrichienne est en notre pouvoir. Le palais de Schœnbrunn, dans lequel l’Empereur est logé, a été bâti par Marie-Thérèse, dont le portrait se trouve dans presque tous les appartements. Dans le cabinet où travaille l’Empereur est une statue de marbre qui représente cette souveraine. L’Empereur, en la voyant, a dit que si cette grande reine vivait encore, elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d’une femme telle que madame de Colloredo. Constamment environnée, comme elle le fut toujours, des grands de son pays, elle aurait connu la volonté de son peuple ; elle n’aurait pas fait ravager ses provinces par les Cosaques et les Moscovites ; elle n’aurait pas consulté , pour se résoudre à faire la guerre à la France, un courtisan comme ce Cobentzel, qui, trop éclairé sur les intrigues de la cour, craint de désobéir a une femme étrangère, investie du funeste crédit dont elle abuse, un scribe comme ce Collembach ; un homme enfin aussi universellement haï que Lamberty. Elle n’aurait pas donné le commandement de son armée à des hommes tels que Mack, désignés, non par la volonté du souverain, non par la confiance de la nation, mais par l’Angleterre et la Russie. C’est en effet une chose remarquable que cette unanimité d’opinion dans une nation toute entière contre les déterminations de la cour ; les citoyens de toutes les classes, tous les hommes éclairés, tous les princes mêmes se sont opposés à la guerre. On dit que le prince Charles, au moment de partir pour l’armée d’Italie, écrivit encore à l’empereur pour lui représenter l’imprudence de sa résolution, et lui prédire la destruction de la monarchie. L’électeur de Saltzbourg, les archiducs, les grands, tinrent le même langage. Tout le continent doit s’affliger de ce que l’empereur d’Allemagne, qui veut le bien, qui voit mieux que ses ministres, et qui, sous beaucoup de rapports serait un grand prince, ait une telle défiance de lui-même, et vive si constamment isolé : il apprendrait des grands de l’empire, qui l’estiment, à s’apprécier lui-même ; mais aucun d’eux, mais aucun des hommes considérables qui jugent et cherissent les intérêts de la patrie, n’approchent jamais de son intérieur. Cet isolement, dont on accuse l’influence de l’impératrice, est la cause de la haine que la nation a conçue contre cette princesse. Tant que cet ordre de choses subsistera, l’empereur ne connaîtra jamais le voeu de son peuple, et sera toujours le jouet des subalternes que l’Angleterre corrompt, et qui le circonviennent de peur qu’il ne soit éclairé. Il n’y a qu’une voix à Vienne comme à Paris : les malheurs du continent sont le funeste ouvrage des Anglais. Toutes les colonnes de l’armée sont en grande marche et se trouvent déjà en Moravie et à plusieurs journées au delà du Danube. Une patrouille de cavalerie est déjà parvenue jusqu’aux portes de Presbourg, capitale de la Haute-Hongrie. Elle a intercepté le courier de Venise au moment où il cherchait à entrer dans cette ville. Les dépêches de ce courrier ont appris que l’armée du prince Charles se retire en grande hâte, dans l’espoir d’arriver à temps pour secourir Vienne. Le général Marmont mande que le corps qui s’était avancé jusqu’à Oedembourg par la vallée de la Muerh, a évacué cette contrée après avoir coupé tous les ponts, précaution qui l’a mis à l’abri d’une vive poursuite. Le nombre des prisonniers que fait l’armée s’accroît à chaque instant. S. M. a donné audience aujourd’hui à M. le général-major batave Bruce, beau-frère du grand-pensionnaire, venu pour féliciter l’Empereur de la part de LL. HH. PP. (leurs hautes puissances) les états de Hollande. L’Empereur n’a encore reçu aucune des autorités de Vienne ; mais seulement une députation de la ville qui, le jour de son arrivée, est venue à sa rencontre à Sigarts-Kirschen. Elle était composée du prince de Sinzendorf, du prélat de Seidenstetten, du comte de Veterani, du baron de Kess, du bourgmestre de la ville , M. de Wohebben, et du général Bourgeois , du corps de génie. S. M. les a accueillis avec beaucoup de bonté, et leur a dit qu’ils pouvaient assurer le peuple de Vienne de sa protection. Le général de division Clarke est nommé gouverneur général de la Haute et de la Basse-Autriche. Le conseiller d’état Daru en est nommé intendant général.

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VINGT-CINQUIÈME BULLETIN.

Schœbrünn, le 25 brumaire an 14.

Le prince Murat et le corps du maréchal Lannes ont rencontré hier l’armée russe à Hollabrunn. Une charge de cavalerie a eu lieu ; mais l’ennemi a aussitôt abandonné le terrain en laissant cent voitures d’équipage attelées. L’ennemi ayant été joint, et les dispositions d’attaque étant faites, un parlementaire autrichien s’est avancé et a demandé qu’il fût permis aux troupes de l’empereur d’Allemagne de se séparer des Russes. Sa demande lui a été accordée. Peu de temps après, M. le baron de Wintzingerode, aide-de-camp général de S. M. l’empereur de toutes les Russies, s’est présenté aux avant-postes, et a demandé à capituler pour l’armée russe. Le prince Murat a cru devoir y consentir ; mais l’Empereur n’a pas pu approuver cette capitulation. Il part au moment même pour se rendre aux avant-postes. L’Empereur n’a pas pu donner son approbation, parce que cette capitulation est une espèce de traité et que M. de Wintzingerode n’a pas justifié des pouvoirs de l’empereur de Russie. Cependant S. M., tout en faisant marcher son armée, a déclaré que l’empereur Alexandre se trouvant dans le voisinage, si ce prince ratifie la convention, elle est prête à la ratifier également. Le général Vialannes, commandant la cavalerie du maréchal Davoust, est entré à Presbourg. M. le général comte de Palffy a écrit une lettre à laquelle le maréchal Davoust a répondu : les deux lettres sont ci-jointes. Un corps de 3000 Autrichiens s’était retranché dans la position de Waldermünchen, au débouché de la Bohême. Le général Baraguay-d’Hilliers, à la tête de trois bataillons de dragons à pied, a marché contre ce corps, qui s’est hâté d’abandonner sa position. Le général Baraguay-d’Hilliers était le 18 à Treinitz en Bohême ; il espérait entamer ce corps. Le maréchal Ney avait eu la mission de s’emparer du Tyrol : il s’en est acquitté avec son intelligence et son intrépidité accoutumées. Il a fait tourner les forts de Scharnitz et de Neustark, et s’en est emparé de vive force. Il a pris dans cette affaire 1800 hommes, 1 drapeau et 16 pièces de canon de campagne attelées. Le 16, à cinq heures après-midi, il a fait son entrée à Inspruck ; il y a trouvé un arsenal rempli d’une artillerie considérable, 16,000 fusils et une immense quantité de poudre. Le même jour il est entré à Hall, ou il a aussi pris de très grands et très riches magasins, dont on n’a pas encore l’inventaire. L’archiduc Jean, qui commandait en Tyrol, s’est échappé par Luchsthall. Il a chargé un colonel de remettre tous les magasins aux Français, et de recommander à leur générosité 1200 malades qui sont à Inspruck. A tous ces trophées de gloire est venue se joindre une scène qui a touché l’âme de tous les soldats. Pendant la guerre dernière, le 76e. régiment de ligne avait perdu 2 drapeaux dans les Grisons ; cette perte était depuis longtemps pour ce corps le motif d’une affliction profonde. Ces braves savaient que l’Europe n’avait point oublié leur malheur, quoiqu’on ne pût en accuser leur courage. Ces drapeaux, sujets d’un si noble regret, se sont trouvés dans l’arsenal d’Inspruck, un officier les a reconnus ; tous les soldats sont accourus aussitôt. Lorsque le maréchal Ney les leur a fait rendre avec pompe, des larmes coulaient des yeux de tous les vieux soldats. Les jeunes conscrits étaient fiers d’avoir servi à reprendre ces enseignes enlevées à leurs aînés par les vicissitudes de la guerre. L’Empereur a ordonné que cette scène touchante soit consacrée par un tableau. Le soldat français a pour ses drapeaux un sentiment qui tient de la tendresse. Ils sont l’objet de son culte, comme un présent reçu des mains d’une maîtresse.

76eLignedrapeauhttp://frederic.berjaud.free.fr/076edeligne/076eligne.htm

Le général Klein a fait une incursion en Bohême avec sa division de dragons. Il a vu partout les Russes en horreur : les dévastations qu’ils commettent font frémir. L’irruption de ces barbares appelés par le gouvernement lui-même, a presque éteint dans lecœur des sujets de l’Autriche toute affection pour leur prince. “Nous et les Français, disent les Allemands, nous sommes les fils des Romains ; les Russes sont les enfans des Tartares. Nous aimons mieux mille fois voir les Français armés contre nous, que des alliés tels que les Russes. A Vienne, le seul nom d’un Russe inspirait la terreur. Ces hordes de sauvages ne se contentent pas de piller pour leur subsistance ; ils enlèvent, ils détruisent tout. Un malheureux paysan qui ne possède dans sa chaumière que ses vêtements, en est dépouillé par eux. Un homme riche qui occupe un palais, ne peut espérer de les assouvir par ses richesses : ils le dépouillent et le laissent nu sous ses lambris dévastés. Sans doute, c’est pour la dernière fois que les gouvernements européens appelleront de si funestes secours. S’ils étaient capables de le vouloir encore, ils auraient à payer ces alliés du soulèvement de leur propre nation. D’ici à cent ans, il ne sera en Autriche au pouvoir d’aucun prince d’introduire des Russes dans ses états. Ce n’est pas qu’il n’y ait dans ces armées un grand nombre d’officiers dont l’éducation a été soignée, dont les mœurs sont douces et l’esprit éclairé. Ce qu’on dit d’une armée s’entend toujours de l’instinct naturel de la masse qui la compose.

Lettre du général comte de Palffy.

Général,

Son A. R. l’archiduc palatin, en sa qualité de chef uprême du militaire et du civil en Hongrie, a chargé le soussigné de déclarer que S. A. R. a fait établir le long de la frontière occidentale de ce royaume un cordon de gardes non militaires, soutenu par de très petits détachements de cavalerie composés d’invalides et de recrues, dans la seule vue d’arrêter les maraudeurs de l’armée autrichienne qui pourraient s’y présenter, et qu’ainsi il n’est nullement question d’aucune sorte d’hostilité, lesdits détachements ayant l’ordre de se retirer dès que les troupes françaises s’approcheront de la frontière. Ainsi, dans la circonstance où ces faibles détachemens, qu’on ne peut regarder uniquement que comme des piquets d’avertissement, se replieront à l’approche de l’armée française, S. A. R. a ordonné d’avance aux maisons des invalides, à celles d’éducation, aux officiers pensionnés, aux individus employés aux bureaux de comptabilité des régiments et aux hôpitaux militaires de rester en place, persuadé que le général ou commandant des troupes françaises ne leur refusera pas les sauvegardes nécessaires, et qu’il voudra bien donner ses ordres pour que les colonnes et détachements de l’armée française qui entreront en Hongrie n’y commettent aucun excès, attendu qu’aucune sorte d’opposition ne sera faite aux troupes françaises , et qu’en conséquence de cette déclaration, le  soussigné aurait plusieurs objets très intéressants à traiter avec le général ou commandant des troupes françaises. Il le prie de lui assigner un rendez-vous sur parole, sur un bateau au milieu du Danube. Il attend en conséquence sa réponse, et a l’honneur d’être son très-humble serviteur, LÉOPOLD, comte PALFFY, Général-major et commandant à Presbourg.

Réponse du maréchal Davoust, au général comte de Pallfy.

Monsieur le général, J’ai mis sous les yeux de S. M. la lettre que vous avez adressée au commandant de ma cavalerie légère ; S. M. m’a chargé de faire connaître, par votre canal, à S. A. R. l’archiduc palatin, qu’elle était prête à considérer comme neutre la nation hongroise, à interdire à son armée l’entrée des frontières de Hongrie, si de son côté S. A. R. l’archiduc palatin et la nation hongroise voulaient retirer leurs troupes, ne faire aucune insurrection, continuer à approvisionner Vienne, et enfin conclure entre la nation hongroise et S. A. R. l’archiduc palatin et S. M. l’Empereur des Français, une convention tendante à maintenir l’harmonie entre les deux pays. J’ai l’autorisation de laisser passer tout officier que S. A. R. l’archiduc palatin voudrait envoyer auprès de mon souverain, pour traiter d’après ces bases. Je me trouverai heureux par-là de faire une chose agréable à vos compatriotes, et d’assurer le bien-être et le repos d’une nation si estimable à tant de titres que la nation hongroise. J’ai l’honneur d’être, monsieur le général, Votre très humble serviteur, Le maréchal d’empire, l’un des colonels généraux de la garde de S. M. l’Empereur et Roi.

Signé  L. DAVOUST.

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VINGT-SIXIÈME BULLETIN.

Znaïm, le 27 brumaire an 14.

Le prince Murat, instruit que les généraux russes, immédiatement après la signature de la convention, s’étaient mis en marche avec une portion de leur armée sur Znaïm, et que tout indiquait que l’autre partie allait la suivre et nous échapper, leur a fait connaître que l’Empereur n’avait pas ratifié la convention, et qu’en conséquence il allait attaquer. En effet, le prince Murat a fait ses dispositions, a marché à l’ennemi, et l’a attaqué le 25, à quatre heures après midi, ce qui a donné lieu au combat de Juntersdorff, dans lequel la partie de l’armée russe qui formait l’arrière-garde a été mise en déroute, a perdu 12 pièces de canon, 100 voitures de bagages, 2,000 prisonniers et 2,000 hommes restés sur le champ de bataille. Le maréchal Lannes a fait attaquer l’ennemi de front ; et tandis qu’il le faisait tourner par la gauche par la brigade de grenadiers du général Dupas, le maréchal Soult le fesait tourner par la droite par la brigade du général Levasseur de la division Legrand, composée des 3e. et 18e. régiments de ligne. Le général de division Walther a chargé les Russes avec une brigade de dragons, et a fait 300 prisonniers. La brigade de grenadiers du général Laplanche-Mortière s’est distinguée. Sans la nuit, rien n’eut échappé. On s’est battu à l’arme blanche plusieurs fois. Des bataillons de grenadiers russes ont montré de l’intrépidité : le général Oudinot a été blessé ; ses deux aides-de-camp, chefs d’escadron Demangeot et Lamotte, l’ont été à ses côtés. La blessure du général Oudinot l’empêchera de servir pendant une quinzaine de jours. En attendant, l’Empereur voulant donner une preuve de son estime aux grenadiers, a nommé le général Duroc pour les commander. L’Empereur a porté son quartier général à Znaïm le 26, à trois heures après midi. L’arrière-garde russe a été obligée de laisser ses hôpitaux à Znaïm, où nous avons trouvé des magasins de farine et d’avoine assez considérables. Les Russes se sont retirés sur Brünn, et notre avant-garde les a poursuivis à mi-chemin ; mais l’Empereur instruit que l’empereur d’ Autriche y était, a voulu donner une preuve d’égards pour ce prince, et s’est arrêté la journée du 27. Le fort de Keuffstein a été pris par les Bavarois. Le général Baraguay-d’Hilliers a fait une incursion jusqu’à Pilsen en Bohême, et obligé l’ennemi à évacuer ses positions. Il a pris quelques magasins, et rempli le but de sa mission. Les dragons à pied ont traversé avec rapidité les montagnes couvertes de glace et de sapins qui séparent la Bohême de la Bavière. On ne se fait pas d’idée de l’horreur que les Russes ont inspirée en Moravie. En faisant leur retraite, ils brûlent les plus beaux villages ; ils assomment les paysans. Aussi les habitans respirent-ils en les voyant s’éloigner. Ils disent : “Nos ennemis sont partis.” Ils ne parlent d’eux qu’en se servant du terme de barbares, qui ont apporté chez eux la désolation. Ceci ne s’applique pas aux officiers qui sont en général bien différents de leurs soldats, et dont plusieurs sont d’un mérite distingué ; mais l’armée a un instinct sauvage que nous ne connaissons pas dans nos armées européennes. Lorsqu’on demande aux habitants de l’Autriche, de la Moravie, de la Bohême, s’ils aiment leur empereur : Nous l’aimions, répondent-ils, mais comment voulez-vous que nous l’aimions encore? il a fait venir les Russes. A Vienne, le bruit avait couru que les Russes avaient battu l’armée française, et venaient sur Vienne ; une femme a crié dans la rue : “Les Français sont battus ; voici les Russes!” L’alarme a été générale ; la crainte et la stupeur ont été dans Vienne. Voilà cependant le résultat des funestes conseils de Cobentzel, de Collorédo et de Lainberti. Aussi ces hommes sont-ils en horreur à la nation, et l’empereur d’Autriche ne pourra reconquérir la confiance et l’amour de ses sujets qu’en les sacrifiant à la haine publique ; et, un jour plutôt, un jour plus tard, il faudra bien qu’il le fasse.

aigle et papillon

VINGT-SEPTIÈME BULLETIN.

Porlitz, 28 brumaire an 14.

Depuis le combat de Zuntersdorf, l’ennemi a continué sa retraite avec la plus grande précipitation. Le général Sébastiani, avec sa brigade de dragons, l’a poursuivi l’épée dans les reins. Les immenses plaines de la Moravie ont favorisé sa poursuite. Le 27 , à la hauteur de Porlitz, il a coupé la retraite à plusieurs corps, et a fait dans la journée 2000 Russes prisonniers de guerre. Le prince Murat est entré le 27, à trois heures après-midi, à Brünn, capitale de la Moravie, toujours suivant l’ennemi. L’ennemi a évacué la ville et la citadelle, qui est un très bon ouvrage capable de soutenir un siège en règle. L’Empereur a mis son quartier général à Porlitz. Le maréchal Soult, avec son corps d’armée, est à Riemstschitz. Le maréchal Lannes est en avant de Porlitz. Les Moraves ont encore plus de haine pour les Russes et d’amitié pour nous, que les habitans de l’Autriche. Le pays est superbe, et beaucoup plus fertile que l’Autriche. Les Moraves sont étonnés de voir au milieu de leurs immenses plaines les peuples de l’Ukraine, du Kamtschatka, de la Grande Tartarie, et les Normands, les Gascons, les Bretons et les Bourguignons en venir aux mains et s’égorger, sans cependant que leur pays ait rien de commun, ou qu’il y ait entre eux aucun intérêt politique immédiat ; et ils ont assez de bon sens pour dire, dans leur mauvais bohémien, que le sang humain est devenu une marchandise dans les mains des Anglais. Un gros fermier morave disait dernièrement à un officier français, en parlant de l’empereur Joseph II, que c’était l’empereur des paysans, et que s’il avait continué à vivre, il les aurait affranchis des droits féodaux qu’ils paient aux couvents de religieuses. Nous avons trouvé à Brünn 60 pièces de canon, 300 milliers de poudre, une grande quantité de blé et de farine, et des magasins d’habillement très considérables. L’empereur d’Allemagne s’est retiré à Olmulz. Nos postes sont à une marche de cette place.

aigle et papillon

VINGT-HUITIÈME BULLETIN.

Brünn , le 3o brumaire an 14.

L’Empereur est entré à Brünn le 29 à dix heures du matin. Une députation des états de Moravie , à la tête de laquellese trouvait l’évêqur, est venue à sa rencontre. L’Empereur est allé visiter les fortifications et a ordonné qu’on armât la citadelle, dans laquelle on a trouvé plus de 6000 fusils, une grande quantité de munitions de guerre de toute espèce, et entre autres 400 milliers de poudre. Les Russes avaient réuni toute leur cavalerie qui formait un corps d’environ 6000 hommes, et voulait défendre la jonction des routes de Brünn et d’Olmutz. Le général Walther les contint toute la journée, et par différentes charges les obligea à abandonner du terrein. Le prince Murat fit marcher la division de cuirassiers du général d’Hautpoult et 4 escadrons de la garde impériale. Quoique nos chevaux fussent fatigués, l’ennemi fut chargé et mis en déroute. Il laissa plus de 200 hommes cuirassiers ou dragons d’élite sur le champ de bataille : 100 chevaux sont restés dans nos mains. Le maréchal Bessières, commandant la garde impériale, a fait, à la tête des quatre escadrons de la garde, une brillante charge qui a dérouté et culbuté l’ennemi. Rien ne contrastait comme le silence de la garde et des cuirassiers et les hurlemens des Russes. Cette cavalerie russe est bien montée, bien équipée : elle a montré de l’intrépidité et de la résolution ; mais les hommes ne paraissent pas savoir se servir de leur sabres ; et, à cet égard, notre cavalerie a un grand avantage. Nous avons eu quelques hommes tués et une soixantaine de blessés parmi lesquels se trouvent le colonel Durosnel, du 16e. de chasseurs, et le colonel Bourdon , du 11e. de dragons. L’ennemi s’est retiré de plusieurs lieues.

aigle et papillon

VINGT-NEUVIÈME BULLETIN.

Brünn, le 2 frimaire en 14.

Le maréchal Ney a fait occuper Brixen, après avoir fait beaucoup de prisonniers à l’ennemi. Il a trouvé dans les hôpitaux un grand nombre de malades et blessés autrichiens. Le 26 brumaire il s’est emparé de Clauzen et de Bolzen. Le général Jellachick, qui défendait le Voralberg, était coupé. Le maréchal Bernadotte occupe Iglau. Ses partis sont entrés en Bohême. Le général de Wrède, commandant les Bavarois, a pris une compagnie d’artillerie autrichienne, 100 chevaux de troupe, 50 cuirassiers et plusieurs officiers. Il s’est emparé d’un magasin considérable d’avoine et autres grains, et d’un grand nombre de chariots attelés, chargés du bagage de plusieurs régiments et officiers autrichiens. L’adjudant commandant Maison a fait prisonniers, sur la route d’Iglau à Brünn, 200 hommes des dragons de la Tour et des cuirassiers de Hohenlohe. Il a chargé un autre détachement de 200 hommes et a fait 150 prisonniers. Des reconnaissances ont été portées jusqu’à Olmutz. La cour a évacué cette place et s’est retirée en Pologne. La saison commence à devenir rigoureuse. L’armée française a pris position. Sa tête est appuyée par la place de Brünn, qui est très-bonne, et qu’on s’occupe à armer et à mettre dans le meilleur état de défense.

aigle et papillon

TRENTIÈME BULLETIN

Austerlitz, le 12 frimaire an 14.

Le 6 frimaire, l’Empereur, en recevant la communication des pleins-pouvoirs de MM. de Stadion et de Giulay, offrit préalablement un armistice, afin d’épargner le sang, si l’on avait effectivement envie de s’arranger et d’en venir à un accommodement définitif. Mais il fut facile à l’Empereur de s’apercevoir qu’on savait d’autres projets ; et comme l’espoir du succès ne pouvait venir à l’ennemi que du côté de l’armée russe, il conjectura aisément que les 2e. et 3e. armées étaient arrivées ou sur le point d’arriver à Olmutz, et que les négociations n’étaient plus qu’une ruse de guerre pour endormir sa vigilance. Le 7, à neuf heures du matin, une nuée de Cosaques, soutenue par la cavalerie russe, fit plier les avant-postes du prince Murat, cerna Vischau et y prit 50 hommes à pied du 6e. régiment de dragons. Dans la journée, l’empereur de Russie se rendit à Vischau, et toute l’armée russe prit position derrière cette ville. L’Empereur avait envoyé son aide de camp, le général Savary, pour complimenter l’empereur de Russie dès qu’il avait su ce prince arrivé à l’armée. Le général Savary revint au moment où l’Empereur faisait la reconnaissance des feux de bivouac ennemis placés à Vischau. Il se loua beaucoup du bon accueil : des grâces et des bons sentiments personnels de l’empereur de Russie, et même du grand-duc Constantin, qui eut pour lui toute espèce de soins et d’attentions ; mais il lui fut facile de comprendre, par la suite des conversations qu’il eut pendant trois jours avec unes trentaine de freluquets qui, sous différents titres , environnent l’Empereur de Russie, que la présomption, l’imprudence et l’inconsidération régneraient dans les décisions du cabinet militaire, comme elles avaient régné dans celles du cabinet politique. Une armée ainsi conduite ne pouvait tarder à faire des fautes. Le plan de l’Empereur fut dès ce moment de les attendre et d’épier l’instant d’en profiter. Il donna sur-le-champ l’ordre de retraite à son armée, se retira de nuit comme s’il eût essuyé une défaite et prit une bonne position à trois lieues en arrière, fit travailler avec beaucoup d’ostentation à la fortifier et à y établir des batteries. Il fit proposer une entrevue à l’empereur de Russie, qui lui envoya son aide de camp le prince Dolgorouki : cet aide de camp put remarquer que tout respirait dans la contenance de l’armée française la réserve et la timidité.

le carabinierhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6940961r.r=austerlitz.langFR

Le placement des grands-gardes, les fortifications que l’on faisait en toute hâte, tout laissait voir à l’officier russe une armée à demi battue. Contre l’usage de l’Empereur, qui ne reçoit jamais avec tant de circonspection les parlementaires à son quartier général, il se rendit lui-même à ses avant- postes. Après les premiers compliments, l’officier russe voulut entamer des questions politiques. Il tranchait sur tout avec une impertinence difficile à imaginer : il était dans l’ignorance la plus absolue des intérêts de l’Europe et de la situation du continent. C’était, en un mot, un jeune trompette de l’Angleterre. Il parlait à l’Empereur comme il parle aux oficiers russes, que depuis longtemps il indigne par sa hauteur et ses mauvais procédés. L’Empereur contint toute son indignation ; et ce jeune homme, qui a pris une véritable influence sur l’empereur Alexandre, retourna plein de l’idée que l’armée française était à la veille de sa perte. On se convaincra de tout ce qu’a dû souffrir l’Empereur, quand on saura que sur la fin de la conversation, il lui proposa de céder la Belgique et de mettre la couronne de fer sur la tête des plus implacables ennemis de la France. Toutes ces différentes démarches remplirent leur effet. Les jeunes têtes qui dirigent les affaires russes se livrèrent sans mesure à leur présomption naturelle. Il n’était plus question de battre l’armée française, mais de la tourner et de la prendre : elle n’avait tant fait que par la lâcheté des Autrichiens. On assure que plusieurs vieux généraux autrichiens, qui avaient fait des campagnes contre l’Empereur, prévinrent le conseil que ce n’était pas avec cette confiance qu’il fallait marcher contre une armée qui comptait tant de vieux soldats et d’officiers du premier mérite. Ils disaient qu’ils avaient vu l’Empereur, réduit à une poignée de monde dans les circonstances les plus difficiles, ressaisir la victoire par des opérations rapides et imprévues, et détruire les armées les plus nombreuses ; que cependant ici on n’avait obtenu aucun avantage ; qu’au contraire, toutes les affaires d’arrière-garde de la première armée russe avaient été en faveur de l’armée française ; mais à cela cette jeunesse présomptueuse opposait la bravoure de 80,000 Russes, l’enthousiasme que leur inspirait la présence de leur Empereur, le corps d’élite de la garde impériale de Russie, et, ce qu’ils n’osaient probablement pas dire, leur talent, dont ils étaient étonnés que les Autrichiens voulussent méconnnaître  la puissance. Le 10, l’Empereur, du haut de son bivouac, aperçut, avec une indicible joie, l’armée russe, commençant, à deux portées de canon de ses avant-postes, un mouvement de flanc pour tourner sa droite. Il vit  alors jusqu’à quel point la présomption et l’ignorance de l’art de la guerre avaient égaré les conseils de cette brave armée. Il dit plusieurs fois : “Avant demain au soir cette armée est à moi.”

avant demain au soir, cette armée est à moihttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6940973z.r=austerlitz.langFR

Cependant le sentiment de l’ennemi était bien différent : il se présentait devant nos grands-gardes à portée de pistolet : il défilait par une marche de flanc sur une ligne de quatre lieues, en prolongeant l’armée française, qui paraissait ne pas oser sortir de sa position : il n’avait qu’une crainte, c’était que l’armée française ne lui échappât. On fit tout pour confirmer l’ennemi dans cette idée. Le prince Murat fit avancer un petit corps de cavalerie dans la plaine ; mais tout d’un coup il parut étonné des forces immenses de l’ennemi, et rentra à la hâte. Ainsi tout tendait à confirmer le général russe dans l’opération mal calculée qu’il avait arrêtée. L’Empereur fit mettre à l’ordre la proclamation ci-jointe. Le soir, il voulut visiter à pied et incognito tous les bivouacs ; mais à peine eut-il fait quelques pas qu’il fut reconnu. Il serait impossible de peindre l’enthousiasine des soldats en le voyant. Des fanaux de paille furent mis en un instant au haut de milliers de perches, et 80,000 hommes se présentèrent au-devant de l’Empereur, en le saluant par des acclamations ; les uns pour fêter l’anniversaire de son couronnement, les autres disant que l’armée donnerait le lendemain son bouquet à l’Empereur. Un des plus vieux grenadiers s’approcha de lui et lui dit : “Sire, tu n’auras pas besoin de t’exposer. Je te promets, au nom des grenadiers de l’armée, que tu n’auras à combattre que des yeux , et que nous t’amènerons demain les drapeaux et l’artillerie de l’armée russe pour célébrer l’anniversaire de ton couronnement.”

Bivouac de la veille d'austerlitzhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6940963k.r=austerlitz.langFR

L’Empereur dit en entrant dans son bivouac, qui consistait en une mauvaise cabane de paille sans toit, que lui avaient faite les grenadiers : “Voilà la plus belle soirée de ma vie ; mais je regrette de penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que cela me fait, qu’ils sont véritablement mes enfants ; et, en vérité, je me reproche quelquefois ce sentiment, car je crains qu’il ne me rende inhabile à faire la guerre.”

la veille d'austerlitzhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6940966t

Si l’ennemi eut pu voir ce spectacle, il eût été épouvanté. Mais l’insensé continuait toujours son mouvement, et courait à grands pas à sa perte. L’Empereur fit sur le champ toutes ses dispositions de bataille. Il fit partir le maréchal Davoust en toute hâte, pour se rendre au couvent de Raygern ; il devait, avec une de ses divisions et une division de dragons, y contenir l’aile gauche de l’ennemi, afin qu’au moment donné elle se trouvât enveloppée : il donna le commandement de la gauche au maréchal Lannes , de la droite au maréchal Soult, du centre au maréchal Bernadotte, et de toute la cavalerie, qu’il réunit sur un seul point, au prince Murat. La gauche du maréchal Lannes était appuyée au Santon, position superbe que l’Empereur avait fait fortifier, et où il avait fait placer 18 pièces de canon. Dès la veille, il avait confié la garde de cette belle position au 17e. régiment d’infanterie légère, et certes elle ne pouvait être gardée par de meilleures troupes. La division du général Suchet formait la gauche du maréchal Lannes ; celle du général Caffarelli formait sa droite qui était appuyée sur la cavalerie du prince Murat. Celle-ci avait devant elle les hussards et chasseurs sous les ordres du général Kellermann, et les divisions de dragons Valther et Beaumont; et en réserve les divisions de cuirassiers des généraux Nansouty et d’Hautpoult, avec 24 pièces d’artillerie légère. Le maréchal Bernadotte, c’est-à-dire le centre, avait à sa gauche la division du général Rivaud, appuyée à la droite du prince Murat, et à sa droite la division du général Drouet. Le maréchal Soult, qui commandait la droite de l’armée, avait à sa gauche la division du général Vandamme, au centre la division du général Saint-Hilaire, à sa droite la division du général Legrand. Le maréchal Davoust était détaché sur la droite du général Legrand, qui gardait les débouchés des Étangs, et des villages de Sokolnitz et de Celnitz. Il avait avec lui la division Friant et les dragons de la division du général Bourcier. La division du général Gudin devait se mettre de grand matin en marche de Nicolsburg, pour contenir le corps ennemi qui aurait pu déborder la droite. L’Empereur, avec son fidèle compagnon de guerre le maréchal Berthier, son premier aide de camp le colonel général Junot, et tout son état-major, se trouvait en réserve avec les 10 bataillons de sa garde ; et les 10 bataillons de grenadiers du général Oudinot, dont le général Duroc commandait une partie. Cette réserve était rangée sur deux lignes, en colonnes par bataillon, à distance de déploiement ayant dans les intervalles 40 pièces de canon servies par les canonniers de la garde. C’est avec cette réserve que l’Empereur avait le projet de se précipiter partout où il était nécessaire. On peut dire que cette réserve seule valait une armée. A une heure du matin l’Empereur monta à cheval, pour parcourir ses postes, reconnaître les feux des bivouacs de l’ennemi, et se faire rendre compte par les grands-gardes de ce qu’elles avaient pu entendre des mouvements des Russes. Il apprit qu’ils avaient passé la nuit dans l’ivresse et des cris tumultueux, et qu’un corps d’infanterie russe s’était présente au village de Sokolnitz, occupé par un régiment de la division du général Legrand, qui reçut ordre de le renforcer. Le 11 frimaire, le jour parut enfin. Le soleil se leva radieux ; et cet anniversaire du couronnement de l’Empereur, où allait se passer un des plus beaux faits d’armes du siècle, fut une des plus belles journées de l’automne. Cette bataille, que les soldats s’obstinent à appeler la journée des trois empereurs, que d’autres appellent la journée de l’anniversaire, et que l’Empereur a nommée la bataille d’Austerlitz, sera à jamais mémorable dans les fastes de la grande nation. L’Empereur, entouré de tous les maréchaux, attendait, pour donner ses derniers ordres, que l’horizon fût bien éclairci. Aux premiers rayons du soleil les ordres furent donnés, et chaque maréchal rejoignit son corps au grand galop. L’Empereur dit, en passant sur le front de bandière de plusieurs régiments : “Soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre qui confonde l’orgueil de nos ennemis ;” et aussitôt les chapeaux au bout des baïonnettes, et des cris de vive l’Empereur! furent le véritable signal du combat.

soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerrehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6940975s.r=austerlitz.langFR

Un instant après la canonnade se fit entendre à l’extrémité de la droite, que l’avant-garde ennemie avait déjà débordée ; mais la rencontre imprévue du maréchal Davoust arrêta l’ennemi tout court, et le combat s’engagea. Le maréchal Soult s’ébranle au même instant, se dirige sur les hauteurs du village de Pratzen avec les divisions des généraux Vandamme et Saint-Hilaire et coupe entièrement la droite de l’ennemi, dont tous les mouvements devinrent incertains. Surprise par une marche de flanc pendant qu’elle fuyait, se croyant attaquante et se voyant attaquée, elle se regarde comme à demi battue. Le prince Murat s’ébranle avec sa cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal Lannes, marche en échelons par régiments, comme à l’exercice. Une canonnade épouvantable s’engage sur toute la ligne ;  200 pièces de canon et près de 200,000 hommes faisaient un bruit affreux ; c’était un véritable combat de géants. Il n’y avait pas une heure qu’on se battait, et toute la gauche de l’ennemi était coupée. Sa droite se trouvait déjà arrivée à Austerlitz, quartier général des deux empereurs, qui durent faire marcher sur-le-champ la garde de l’empereur de Russie, pour tâcher de rétablir la communication du centre avec la  gauche. Un bataillon du 4e. de ligne fut chargé par la garde impériale russe à cheval, et culbuté; mais l’Empereur n’était pas loin : il s’aperçut de ce mouvement ; il ordonna au maréchal Bessières de se porter au secours de sa droite avec ses invincibles, et bientôt les deux gardes furent aux mains. Le succès ne pouvait être douteux : dans un moment la garde russe fut en déroute. Colonel, artillerie, étendards, tout fut enlevé. Le régiment du grand duc Constantin fut écrasé. Lui-même ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval. Des hauteurs d’Austerlitz, les deux empereurs virent la défaite de toute la garde russe. Au même moment le centre de l’armée, commandé par le maréchal Bernadotte, s’avança; trois de ses régiments soutinrent une très belle charge de cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal Lannes, donna trois fois. Toutes les charges furent victorieuses. La division du général Caffarelly s’est distinguée. Les divisions de cuirassiers se sont emparées des batteries de l’ennemi. A une heure après-midi la victoire était décidée ; elle n’avait pas été un moment douteuse. Pas un homme de la réserve n’avait été nécessaire et n’avait donné nulle part. La canonnade ne se soutenait plus qu’à notre droite. Le corps de l’ennemi, qui avait été cerné et chassé de toutes ses hauteurs, se trouvait dans un bas-fond et acculé à un lac. L’Empereur s’y porta avec 20 pièces de canon. Ce corps fut chassé de position en position, et l’on vit un spectacle horrible, tel qu’on l’avait vu à Aboukir, 20,000 hommes se jetant dans l’eau et se noyant dans les lacs. Deux colonnes, chacune de 4000 Russes, mettent bas les armes et se rendent prisonnières ; tout le parc de l’ennemi est pris. Les résultats de cette journée sont 40 drapeaux russes, parmi lesquels sont les étendards de la garde impériale ; un nombre considérable de prisonniers ; l’état-major ne les connaît pas encore tous ; on avait déjà la note de 20,000 ; 12 ou 15 généraux; au moins 15,000 Russes tués, restés sur le champ de bataille. Quoiqu’on n’ait pas encore les rapports, on peut, au premier coup d’œil, évaluer notre perte à 800 hommes tués et à 15 ou 1600 blessés. Cela n’étonnera pas les militaires qui savent que ce n’est que dans la déroute qu’on perd des hommes, et nul autre corps que le bataillon du 4e. n’a été rompu. Parmi les blessés sont le général Saint-Hilaire, qui, blessé au commencement de l’action, est resté toute la journée sur le champ de bataille ; il s’est couvert de gloire ; les généraux de division Kellermann et Waltlier, les généraux de brigade Valhubert, Thiébaut, Sébastiàni, Compan, et Rapp, aide de camp de l’Empereur. C’est ce dernier qui, en chargeant à la tête des grenadiers de la garde, a pris le prince Repnin, commandant les chevaliers de la garde impériale de Russie. Quant aux hommes qui se sont distingués, c’est toute l’armée qui s’est couverte de gloire. Elle a constamment chargé aux cris de vive l’Empereur ! et l’idée de célébrer si glorieusement l’anniversaire du couronnement animait encore le soldat. L’armée française, quoique nombreuse et belle, était moins nombreuse que l’armée ennemie, qui était forte de 105,000 hommes, dont 80,000 Russes et 25,000 Autrichiens. La moitié de cette armée est détruite ; le reste a été mis en déroute complète, et la plus grande partie a jeté ses armes. Cette journée coûtera des larmes de sang à Saint-Pétersbourg. Puisse-t-elle y faire rejeter avec indignation l’or de l’Angleterre! et puisse ce jeune prince, que tant de vertus appelaient à être le père de ses sujets, s’arrachera l’influence de ces trente freluquets que l’Angleterre solde avec art, et dont les impertinences obscurcissent ses intentions, lui font perdre l’amour de ses soldats, et le jettent dans les opérations les plus erronées! La nature, en le douant de si grandes qualités, l’avait appelé à être le consolateur de l’Europe. Des conseils perfides, en le rendant l’auxiliaire de l’Angleterre, le placeront dans l’histoire au rang des hommes qui , en perpétuant la guerre sur le continent, auront consolidé la tyrannie britannique sur les mers et fait le malheur de notre génération. Si la France ne peut arriver à la paix qu’aux conditions que l’aide de camp Dolgorouki a proposées à l’Empereur, et que M. de Novozilzof avait été chargé de porter, la Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur les hauteurs de Montmartre. Dans une relation plus détaillée de cette bataille, l’état-major fera connaître ce que chaque corps, chaque officier, chaque général, ont fait pour illustrer le nom français et donner un témoignage de leur amour à leur Empereur. Le 12, à la pointe du jour, le prince Jean de Lichtenstein, commandant l’armée autrichienne, est venu trouver l’Empereur à son quartier général, établi dans une grange. Il en a eu une longue audience. Cependant nous poursuivons nos succès. L’ennemi s’est retiré sur le chemin d’Austerlitz à Godding. Dans cette retraite il prête le flanc ; l’armée française est déjà sur ses derrières, et le suit l’épée dans les reins. Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs immenses on entend encore les cris de milliers d’hommes qu’on ne peut secourir. Il faudra trois jours pour que tous les blessés ennemis soient évacués sur Brünn. Le cœur saigne. Puisse tant de sang versé, puissent tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause ! puissent les lâches oligarques de Londres porter la peine de tant de maux !

A la gloire du 55e d'Infanteriehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530289665.r=austerlitz.langFR

Au Bivouac, le 10 frimaire.

Soldats , L’armée russe se présente devant vous pour venger l’armée autrichienne d’Ulm. Ce sont ces mêmes batailIons que vous avez battus à Hollabrunn , et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu’ici. Les positions que nous occupons sont formidables ; et pendant qu’ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc. Soldats , je dirigerai moi-même tous vos bataillons ; je me tiendrai loin du feu, si avec votre bravoure accoutumée vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis ; mais si la victoire était un moment incertaine, vous verriez votre Empereur s’exposer aux premiers coups : car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout, où il y va de l’honneur de l’infanterie française, qui importe tant à l’honneur de toute la nation. Que sous prétexte d’emmener les blessés on ne dégarnisse pas les rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu’il faut vaincre ces stipendiés de l’Angleterre, qui sont animés d’une si grande haine contre notre nation. Cette victoire finira notre campagne , et nous pourrons reprendre nos quartiers d’hiver, ou nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment en France; et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple , de vous et de moi. Signé NAPOLÉON.

Par ordre, Le major général de l’armée, maréchal BERTHIER.

Austerlitz, le 12 frimaire.

Bataille d'Aausterllitz (sic), Le 2 Décembre 1805http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b69409714.r=austerlitz.langFR

Soldats, Je suis content de vous ; vous avez, à la journée d’Austerlitz, justifié tout ce que j’attendais de votre intrépidité. Vous avez décoré vos aigles d’une immortelle gloire. Une armée de 100,000 hommes, commandée par les empereurs de Russie et d’Autriche, a été en moins de quatre heures ou coupée ou dispersée ; ce qui a échappé à votre fer s’est noyé dans les lacs. 40 drapeaux, les étendards de la garde impériale de Russie, 120 pièces de canon, 20 généraux, plus de 30,000 prisonniers, sont le résultat de cette journée à jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée, et en nombre supérieur, n’a pu résister à votre choc, et désormais vous n’avez plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois cette troisième coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être éloignée ; mais, comme je l’ai promis à mon peupIe avant de passer le Rhin, je ne ferai qu’une paix qui nous donne des garanties et assure des récompenses à nos alliés. Soldats , lorsque le peuple français plaça sur ma tète la couronne impériale, je me confiai à vous pour la maintenir toujours dans ce haut éclat de gloire qui seul pouvait lui donner du prix à mes yeux. Mais dans le même moment nos ennemis pensaient à la détruire et à l’avilir : et cette couronne de fer conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m’obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis ; projets téméraires et insensés que, le jour même de l’anniversaire du couronnement de votre Empereur, vous avez anéantis et confondus. Vous leur avez appris qu’il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de nous vaincre. Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous ramènerai en France. Là vous serez l’objet de mes plus tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire : J’étais à la bataille d’Austerlitz, pour que l’on réponde : Voilà un brave! Signé, NAPOLEON.

Circulaire à MM. les évêques et aux présidens de consistoire.

Austerlitz, le 12 frimaire an 14.

M. l’évêque du diocèse de…

La victoire éclatante que viennent de remporter nos armes sur les armées combinées d’Autriche et de Russie, commandées par les empereurs de Russie et d’Autriche en personne, est une preuve visible de la protection de Dieu, et demande qu’il soit rendu dans toute l’étendue de notre empire, de solennelles actions de grâces. Nous espérons que des succès aussi marquants que  ceux que nous avons obtenus à la journée d’Austerlitz, porteront enfin nos ennemis à éloigner d’eux les 2 conseils perfides de l’Angleterre, seul moyen qui puisse t ramener la paix sur le continent. Au reçu de la présente, vous voudrez donc bien , selon l’usage, chanter un Te Deum, auquel notre intention est que toutes les autorités constituées et notre peuple assistent. Cette lettre n’étant à une autre fin nous prions Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde. Signé, NAPOLÉON.

Par l’Empereur, Le ministre secrétaire d’état, H.-B. MARET.

aigle et papillon

TRENTIÈME BULLETIN (bis).

Austerlitz, le 12 frimaire an 14

En ce moment arrive au quartier général la capitulation envoyée par le maréchal Augereau, du corps d’armée autrichien commandé par le général Jellachic. L’Empereur eut préféré que l’on eût gardé les prisonniers en France, cela eût-il dû occasionner quelques jours de blocus de plus ; car l’expérience a prouvé que, renvoyés en Autriche, les soldats servent incontinent après. Le général de Wrède, commandant les Bavarois, a eu différentes affaires en Bohême contre l’archiduc Ferdinand. Il a fait quelques centaines de prisonniers. Le prince de Rohan, à la tête d’un corps de 6000 hommes qui avait été coupé par le maréchal Ney et par le maréchal Augereau, s’est jeté sur Trente, a passé la gorge de Bonacio, et tenté de pénétrer à Venise. Il a été battu par le général Saint-Cyr, qui l’a fait prisonnier avec ses 6000 hommes.

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TRENTE-UNIÈME BULLETIN.

Austerlitz, le 14 frimaire an 14.

L’Empereur est parti hier d’Austerlitz, et est allé à ses avant-postes près de Saruschitz, et s’est là placé à son bivouac. L’empereur d’Allemagne n’a pas tardé à arriver. Ces deux monarques ont eu une entrevue qui a duré deux heures. L’empereur d’Allemagne n’a pas dissimulé, tant de sa part que de la part de l’empereur de Russie, tout le mépris que leur inspirait la conduite de l’Angleterre. “Ce sont des marchands, a-t-il répété, qui mettent en feu le continent pour s’assurer le commerce du monde.”  Ces deux princes sont convenus d’un armistice et des principales conditions de la paix , qui sera négociée et terminée sous peu de jours. L’empereur d’Allemagne a fait également connaître à l’Empereur, que l’empereur de Russie demandait à faire sa paix séparée, qu’il abandonnait entièrement les affaires de l’ Angleterre et n’y prenait aucun intérêt. L’empereur d’Allemagne répéta plusieurs foi dans la conversation : “Il n’y a point de doute ; dans sa querelle avec l’Angleterre, la France a raison.” Il demanda aussi une trêve pour les restes de l’armée russe. L’Empereur lui fit observer que l’armée russe était cernée, que pas un homme ne pouvait échapper :  “Mais , ajouta-t-il, je désire faire une chose agréable à l’empereur Alexandre ; je laisserai passer l’armée russe, j’arrêterai la marche de mes colonnes ; mais votre majesté me promet que l’armée russe retournera en Russie, évacuera l’Allemagne et la Pologne autrichienne et prussienne. “C’est l’intention de l’empereur Alexandre, a répondu l’empereur d’Allemagne ; je puis vous l’assurer : d’ailleurs, dans la nuit vous pourrez vous en convaincre par vos propres officiers.” On assure que l’Empereur a dit à l’empereur dAllemagne, en le faisant approcher du feu de son bivouac : “Je vous reçois dans le seul palais que j’habite depuis deux mois.” L’empereur d’Allemagne a répondu en riant : “Vous tirez si bon parti de cette habitation, qu’elle doit vous plaire.”

Napoléon, I.er Empereur des Français, Roi d'Italie, Reçoit dans son biwac le 14 frimaire an 14, la visitte de Francois, II Empereur d'Allemagne et d'Autriche, Roi de Bohëme et d'Hongriehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6940977m.r=austerlitz.langFR

C’est du moins ce que l’on croit avoir entendu. La nombreuse suite ; des deux princes n’était pas assez éloignée pour qu’elle ne put entendre plusieurs choses. L’Empereur a accompagné l’empereur d’Allemagne à sa voiture, et s’est fait présenter les deux princes de Lichtenstein et le général prince de Schwartzenberg. Après cela il est revenu coucher à Austerlitz. On recueille tous les renseignements pour faire une belle description de la bataille d’Austerlitz. Un grand nombre d’ingénieurs lèvent le plan du champ de bataille. La perte des Russes a été immense : les généraux Kutuzow et Buxhowden ont été blessés; 10 ou 12 généraux ont été tués : plusieurs aides de camp de l’empereur de Russie et un grand nombre d’officiers de distinction ont été tués. Ce n’est pas 120 pièces de canon qu’on a pris, mais 150. Les colonnes ennemies qui se jetèrent dans les lacs furent favorisées par la glace ; mais la canonnade la rompit, et des colonnes entières se noyèrent. Le soir de la journée et pendant plusieurs heures de la nuit, l’Empereur a parcouru le champ de bataille et a fait enlever les blessés : spectacle horrible s’il en fut jamais ! L’Empereur, monté sur des chevaux très-vites, passait avec la rapidité de l’éclair, et rien n’était plus touchant que de voir ces braves gens le reconnaître sur-le-champ ; les uns oubliaient leurs souffrances et disaient : Au moins la victoire est-elle bien assurée ? Les autres : Je souffre depuis huit heures, et depuis le commencement de la bataille je la suis abandonné, mais j’ai bien fait mon devoir. D’autres : Vous devez être content de vos soldais aujourd’hui. A chaque soldat blessé l’Empereur laissait une garde qui le faisait transporter dans les ambulances. Il  est horrible de le dire: quarante-huit heures après la bataille , il y avait encore un grand nombre de Russes qu’on n’avait pu panser. Tous les Français le furent avant la nuit. Au lieu de 40 drapeaux, il y en a jusqu’à cette heure 45, et l’on trouve encore les débris de plusieurs. Rien n’égale la gaieté des soldats à leur bivouac. A peine aperçoivent-ils un officier de l’Empereur, qu’ils lui crient : “L’Empereur a-t-il été content de nous?” En passant devant le 28e. de ligne, qui a beaucoup de conscrits du Calvados et de la Seine-Inférieure,  l’Empereur lui dit: “J’espère que les Normands se distingueront aujourd’hui.”  Ils ont tenu parole ; les  Normands se sont distingués. L’Empereur, qui connaît la composition de chaque régiment, a dit à chacun son mot ; et ce mot arrivait et parlait au cœur de ceux auxquels il était adressé, et devenait leur mot de ralliement au milieu du feu. Il dit au 57e. : “Souvenez-vous qu’il y a bien des années que je vous ai surnommé le Terrible. Il faudrait nommer tous les régiments de l’armée ; il n’en est aucun qui n’ait fait des prodiges de bravoure et d’intrépidité. C’est là le cas de dire que la mort s’épouvantait et fuyait devant nos rangs, pour s’élancer dans les rangs ennemis; pas un corps n’a fait un mouvement rétrograde; L’Empereur disait : J’ai livré trente batailles comme celle-ci, mais je n’en ai vu aucune où la victoire ait été si décidée, et les destins si peu balancés.” La garde à pied de l’Empereur n’a pu donner, elle en pleurait de rage. Comme elle demandait absolument à faire quelque chose : “Réjouissez-vous de ne rien faire , lui dit l’Empereur : vous devez donner en réserve ; tant mieux si l’on n’a pas besoin de vous aujourd’hui.” Trois colonels de la garde impériale russe sont pris avec le général qui la commandait. Les hussards de cette garde ont fait une charge sur la division Caffarelli. Cette seule charge leur a coûté 300 hommes qui restèrent sur le champ de bataille. La cavalerie française s’est montrée supérieure et a parfaitement fait. A la fin de la bataille, l’Empereur a envoyé le colonel Dallemagne avec deux escadrons de sa garde en partisans, pour parcourir à volonté les environs du champ de bataille, et ramener les fuyards. Il a pris plusieurs drapeaux, 15 pièces de canon, et fait 1500 prisonniers. La garde regrette beaucoup le colonel des chasseurs à cheval Morland, tué d’un coup de mitraille, en chargeant l’artillerie de la garde impériale russe. Cette artillerie fut prise ; mais ce brave colonel trouva la mort. Nous n’avons eu aucun général tué. Le colonel Mazas, du i4e. de Iigne, brave homme, a été tué. Beaucoup de chefs de bataillon ont été blessés Les voltigeurs ont rivalisé avec les grenadiers.Les 55e., 43e , 14e-, 36e , 40e. et 17… ; mais on n’ose nommer aucun corps, ce serait une injustice pour les autres, ils ont tous fait l’impossible. Il n’y avait pas un officier, pas un général , pas un soldat qui ne fut décidé à vaincre ou à périr. Il ne faut point taire un trait qui honore l’ennemi : le commandant de l’artillerie de la garde impériale russe venait de perdre ses pièces ; il rencontra l’Empereur : Sire , lui dit-il , faites-moi fusiller, je viens de perdre mes pièces. “Jeune homme, lui répondit l’Empereur, j’apprécie vos larmes ; mais on peut être battu par mon armée, et avoir encore des titres à la gloire.” Nos avant-postes sont arrivés à Olmutz ; l’impératrice et toute sa cour s’en sont sauvés en toute hâte. Le colonel Corbineau, écuyer de l’Empereur, commandant le 5e. régiment de chasseurs, a eu quatre chevaux tués ; au cinquième il a été blessé lui-même, après avoir enlevé un drapeau. Le prince Murat se loue beaucoup des belles manœuvres du général Kellermann, des belles charges des généraux Nansouty et d’Hautpoult, et enfin de tous les généraux ; mais il ne sait qui nommer, parce qu’il faudrait les nommer tous. Les soldats du train ont mérité les éloges de l’armée. L’artillerie a fait un mal épouvantable à l’ennemi. Quand on en a rendu compte à l’Empereur, il a dit : “Ces succès me font plaisir, car je n’oublie pas que c’est dans ce corps que j’ai commencé ma carrière militaire.” L’aide de camp de l’Empereur, le général Savary, avait accompagné l’empereur d’Allemagne après l’entrevue, pour savoir si l’empereur de Russie adhérait à la capitulation. Il a trouvé les débris de l’armée russe sans artillerie ni bagages et dans un épouvantable désordre ; il était minuit ; le général Meerfeld avait été repoussé de Godding par le maréchal Davoust ; l’armée russe était cernée ; pas un homme ne pouvait s’échapper. Le prince Czartorinski introduisit le général Savary près de l’empereur. “Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m’en vais ; qu’il a fait hier des miracles ; que cette journée a accru mon admiration pour lui ; que c’est un prédestiné du ciel ; qu’il faut à mon armée cent ans pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté ? Oui, sire, lui dit le général Savary, si V. M. ratifie ce que les deux empereurs de France et d’Allemagne ont arrêté dans leur entrevue. — Et qu’est-ce? — Que l’armée de V. M. se retirera chez elle par les journées d’étape qui seront réglées par l’Empereur, et quelle évacuera l’Allemagne et la Pologne autrichienne. A cette condition, j’ai l’ordre de l’Empereur de me rendre à nos avant-postes qui vous ont déjà tourné, et d’y donner ses ordres pour protéger votre retraite, l’Empereur voulant respecter l’ami du premier consul. – Quelle garantie faut-il pour cela ? – Sire, votre parole. -Je vous la donne.” Cet aide de camp partit sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès du maréchal Davoust, auquel il donna l’ordre de cesser tout mouvement et de rester tranquille. Puisse cette générosité de l’Empereur des Français ne pas être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l’Empereur qui renvoya 6000 hommes à l’empereur Paul avec tant de grâce et de marques d’estime pour lui! Le général Savary avait causé une heure avec l’empereur de Russie, et l’avait trouvé tel que doit être un homme de cœur et de sens, quelques revers d’ailleurs qu’il ait éprouvés. Ce monarque lui demanda des détails sur la journée. -Vous étiez inférieurs à moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur tous les points d’attaque. -Sire, répondit le général Savary, c’est l’art de la guerre et le fruit de quinze ans de gloire ; c’est la quarantième bataille que donne l’Empereur. -Cela est vrai ; c’est un grand homme de guerre. Pour moi, c’est la première fois qu0e je vois le feu. Je n’ai jamais eu la prétention de me mesure avec lui. -Sire, quand vous aurez de l’expérience, vous le surpasserez peut-être. -Je m’en vais donc dans ma capitale. J’étais venu au secours de l’empereur d’Allemagne ; il m’a fait dire qu’il est content ; je le suis aussi. A son entrevue avec l’empereur d’Allemagne, l’Empereur lui a dit : “M. et Mme, Colloredo, MM. Paget et Rasuinowski ne font qu’un avec votre ministre Cobentzel : voilà les vraies causes de la guerre, et si V. M. continue à se livrer à ces intrigants, elle minera toutes ses affaires et s’aliénera le cœur de ses sujets, elle cependant qui a tant de qualités pour être heureuse et aimée !” Un major autrichien s’étant présenté aux avant-postes, porteur de dépêches de M. de Cobentzel pour M. de Stadion à Vienne, l’Empereur a dit : “Je ne veux rien de commun avec cet homme qui s’est vendu à l’Angleterre pour payer ses dettes, et qui a ruiné son maître et sa nation, en suivant les conseils de sa sœur et de madame Collorédo.” L’Empereur fait le plus grand cas du prince Jean de Lichtenstein ; il a dit plusieurs fois : “Comment, lorsqu’on a des hommes d’aussi grande distinction, laisse-t-on mener ses affaires par des sots et des intrigants?” Effectivement le prince de Lichtenstein est un des hommes les plus distingués, non-seulement par les talents militaires, mais encore par ses qualités et ses connaissances. On assure que l’Empereur a dit, après sa conférence avec l’empereur d’Allemagne : “Cet homme me fait faire une faute, car j’aurais pu suivre ma victoire, et prendre toute l’armée russe et autrichienne ; mais enfin quelques larmes de moins seront versées. “

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TRENTE-DEUXIÈME BULLETIN.

Austerlitz, le 15 frimaire an 14.

Le général Friant, à la bataille d’Austerlitz, a eu 4 chevaux tués sous lui. Les colonels Conroux et Demoustier se sont fait remarquer. Les traits de courage sont si nombreux, qu’à mesure que le rapport en est fait a l’Empereur, il dit : “Il me faut toute ma puissance pour récompenser dignement tous ces braves gens.” Les Russes, en combattant, ont l’habitude de mettre leurs havresacs bas. Comme toute l’armée russe a été mise en déroute, nos soldats ont pris tous des havresacs. On a pris aussi une grande partie de ses bagages, et les soldats y ont trouvé beaucoup d’argent. Le général Bertrand, qui avait été détaché après la bataille avec un escadron de la garde, a ramassé un grand nombre de prisonniers, 9 pièces de canon et beaucoup de voitures remplies d’effets. Le nombre de pièces de canon prises jusqu’à cette heure se monte à 170. L’Empereur a témoigné quelque mécontentement de ce qu’on lui eut envoyé des plénipotentiaires la veille de la bataille, et qu’on eût ainsi prostitué le caractère diplomatique. Cela est digne de M. Cobentzel, que toute la nation regarde comme un des principaux auteurs de tous ses malheurs. Le prince Jean de Lichtenstein est venu trouver l’Empereur au château d’Austerlitz. L’Empereur lui a accordé une conférence de plusieurs heures. On remarque que l’Empereur cause volontiers avec cet officier général. Ce prince a conclu avec le maréchal Berthier un armistice de la teneur suivante : M. de Talleyrand se rend à Nicolsburg, ou les négociations vont s’ouvrir.

Armistice conclu entre LL. MM. II. de France et d’Autriche.

S. M. l’Empereur des Français et S. M. l’empereur d’Allemagne, voulant arriver à des négociations définitives pour mettre fin à la guerre qui désole les deux états, sont convenus au préalable de commencer par un armistice, lequel aura lieu jusqu’à la conclusion de la paix définitive ou jusqu’à la rupture des négociations ; et dans ce cas, l’armistice ne devra cesser que quinze jours après cette rupture ; et la cessation de l’armistice sera notlfiee aux plénipotentiaires des deux puissances, et au quartier général des deux armées.

Les conditions de l’armistice sont :

ART. 1er. La ligne des deux armées sera, en Moravie, le cercle d’Iglau, le cercle de Znaïm, le cercle de Brünn, la partie du cercle d’Olmutz sur la rive droite de la petite rivière de Trezeboska en avant de Prosnitz jusqu’à l’endroit où elle se jette dans la Marck ; et la rive droite de la Marck jusqu’à l’embouchure de cette rivière dans le Danube, y compris cependant Presbourg. Il ne sera mis néanmoins aucune troupe française ni autrichienne dans un rayon de cinq à six lieues autour de Holitch, à la rive droite de la Marck. La ligne des deux armées comprendra en outre, dans le territoire à occuper par l’armée française,  toute la Basse et Haute-Autriche, le Tyrol, l’état de Venise, la Carinthie, la Styrie, la Carniole, le comté de Goritz et l’Istrie ; enfin, dans la Bohème, le cercle de Montabor, et tout ce qui est à l’est de la route de Tabor à Lintz.

II. L’armée russe évacuera les états d’Autriche, ainsi que la Pologne autrichienne; savoir : la Moravie et la Hongrie, dans l’espace de quinze jours, et la Gallicie dans l’espace d’un mois. L’ordre de route de l’armée russe sera tracé, afin qu’on sache toujours ou elle se trouve, ainsi que pour éviter tout malentendu.

III. Il ne sera fait en Hongrie aucune espèce de levée en masse, ni d’insurrections ; et en Bohème, aucune espèce de levée extraordinaire : aucune armée étrangère ne pourra entrer sur le territoire de la maison d’Autriche. Des négociateurs se réuniront de part et d’autre à Nicolsburg , pour procéder directement à l’ouverture des négociations, afin de parvenir à rétablir promptement la paix et la bonne harmonie entre les deux empereurs. Fait double entre nous soussignés, le maréchal Berthier , ministre de la guerre, major général de la Grande Armée , charge des pleins pouvoirs de S. M. l’Empereur des Français et roi d’Italie ; et le prince Jean de Lichtenstein, lieutenant général, chargé des pleins pouvoirs de S. M. l’empereur d’Autriche , roi de Hongrie, etc.

A  Austerlitz , le 15 frimaire an 14 (6 décembre 1805).

Signés, maréchal BERTHIER, et Jean, prince DE LICHTENSTEIN, lieutenant général.

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TRENTE-TROISIÈME BULLETIN.

Austerlitz, le 16 frimaire an 14

Le général en chef Buxhowden a été tué, avec un grand nombre d’autres généraux russes dont on ignore les noms. Nos soldats ont ramassé une grande quantité de décorations. Le général russe Kutusow a été blessé , et son beau-fils, jeune homme de grand mérite, a été tué. On a fait compter les cadavres : il en résulte qu’il’ y a 18,000 Russes tués, 600 Autrichiens et 900 Français. Nous avons 7000 blessés russes. Tout compte fait, nous avons 3000 blessés français. Le général Roger Valhubert est mort des suites de ses blessures. Il a écrit à l’Empereur une heure avant de mourir : “J’aurais voulu faire plus pour vous : je meurs dans une heure ; je ne regrette pas la vie, puisque j’ai participé à une victoire qui vous assure un règne heureux. Quand vous penserez aux braves qui vous étaient dévoués, pensez à ma mémoire. Il me suffit de vous dire que j’ai une famille : je n’ai pas besoin de vous la recommander.” Les généraux Kellermann , Sébastiani et Thiébaut, sont hors de danger. Les généraux Marisy et Démont sont blessés, mais beaucoup moins grièvement. On sera sans doute bien aise de connaître les différents décrets que l’Empereur a pris successivement en faveur de l’armée ; ils sont ci-joints. Le corps du général Buxhowden, qui était à la gauche, était de 27,000 hommes ; pas un n’a rejoint l’armée russe. Il a été plusieurs heures sous la mitraille de 40 pièces de canon, dont une partie servie par l’artillerie de la garde impériale, et sous la fusillade des divisions des généraux Saint-Hilaire et Friant. Le massacre a été horrible ; la perte des Russes ne peut s’évaluer à moins de 45,000 hommes, et l’empereur de Russie ne s’en retournera pas chez lui avec plus de : 25,000 hommes. Puisse cette leçon profiter à ce jeune prince , et lui faire abandonner le conseil qu’a acheté l’Angleterre ! Puisse-t-il reprendre le véritable rôle qui convient à son pays et à son caractère, et secouer enfin le joug de ces vils oligarques de Londres ! Catherine-la-Grande connaissait bien le génie et les ressources de la Russie, lorsque dans la première coalition elle n’envoya point d’armée, et se contenta de secourir les coalisés par ses conseils et par ses vœux. Mais elle avait l’expérience d’un long règne et du caractère de sa nation. Elle avait réfléchi sur les dangers des coalitions. Cette expérience ne peut être acquise à 24 ans. Lorsque Paul, son fils, fit marcher des armées contre la France, il sentit bientôt que les erreurs les plus courtes sont les meilleures ; et après une campagne il retira ses troupes. Si Woronzow qui est à Londres n’était pas plus Anglais que Russe, il faudrait avoir une bien petite idée de ses talents pour supposer qu’il eût pu penser que 60 , 80 , 100,000 Russes parviendraient à déshonorer la France, à lui faire subir le joug de l’Angleterre, à lui faire abandonner la Belgique, et à forcer l’Empereur à livrer sa couronne de fer à la race dégénérée des rois de Sardaigne. Les troupes russes sont braves, mais beaucoup moins braves que les troupes françaises. Leurs généraux sont d’une inexpérience, et les soldats d’une ignorance et d’une pesanteur qui rendent leurs armées, en vérité, peu redoutables. Et d’ailleurs, en supposant des victoires aux Russes, il eût fallu dépeupler la Russie pour arriver au but insensé que lui avaient prescrit les oligarques de Londres. La bataille d’Austerlitz a été donnée sur le tombeau du célèbre Kaunitz. Cette circonstance a fait la plus grande impression sur la tête des Viennois. A force de prudence et de bonne conduite, et en la maintenant toujours en bonne harmonie avec la France, il avait porté l’Autriche à un haut degré de prospérité. Voici les noms des généraux russes faits prisonniers ; beaucoup d’autres sont morts sur le champ de bataille.

Il y a en outre 4 ou 500 officiers , dont 20 majors ou lieutenants colonels , et plus de 100 capitaines : Prebiszenski, Wimpfen, Muller Zakoumsky, Muller, Berg , Selcchow, Strizy, Szerliakow, le prince Repnin, le prince Sibersky, Adrian, Lagonon, Salirna, Mezenkow, Woycikoff. L’Empereur a mandé à Brünn M. de Talleyrand qui était à Vienne. Les négociations vont s’ouvrir à Nicolsburg. M. Maret avait joint à Austerlitz S. M. , qui y a signé le travail des ministres et du conseil d’état. L’Empereur a couché ce soir à Brünn.

Brünn. le 7 frimaire an 14

NAPOLÉON, EMPEREUR DES FRANÇAIS, ROI D’ITALIE, Nous avons décrété et décrétons ce qui suit : ART. Ier. Il sera levé une contribution de cent millions de francs (argent de France) sur l’Autriche, la Moravie et les autres provinces de la maison d’Autriche occupées par l’armée française.

II. Cette somme est donnée en gratification à l’armée, conformément à l’état de distribution que nous arrêterons.

III. Le prix de tous les magasins de sel, de tabacs, des fusils, de la poudre et des munitions de guerre qui ne sont pas nécessaires à l’armement de notre arnmée , et que notre général d’artillerie ne fera point iJtransporler en France, et que nous jugerons devoir être vendus, sera versé dans la caisse de notre armée pour lui être distribué en gratification.

IV. Sur les premiers fonds qui rentreront de cette distribution, ainsi que sur ceux provenant de la contribution de Souabe, il sera payé trois mois de solde en gratification à tout général, officier et soldat qui a été ou sera blessé dans la présente guerre.

V. Notre ministre de la guerre est chargé de l’exécution du présent décret. Signé, NAPOLÉON.

Par l’Empereur , Le ministre secrétaire d’état , signé, H.-B. MARET.

De notre camp impérial d’Austerlitz, le 6 frimaire an I4.

NAPOLÉON, EMPEREUR DES FRANÇAIS, ROI D’ITALIE, avons décrété et décrétons ce qui suit: Art. Ier. Les veuves des généraux morts à la bataille d’Austerlilz jouiront d’une pension de 6000 francs leur vie durant ; les veuves des colonels et des majors, d’une  pension de 2400 francs ; les veuves des capitaines, d’une pension de 1200 francs ; les veuves des lieutenants et sous-lieutenants, d’une pension de 800 francs ; les veuves des soldats, d’une pension de 200 francs.

II. Notre ministre de la guerre est chargé de l’exécution du présent décret, qui sera mis à l’ordre du jour de l’armée et inséré au Bulletin des lois.

Signé, NAPOLÉON.

Par l’Empereur, Le ministre secrétaire d’état, Signé H.-B. MARET.

De notre camp impérial Austerlitz, le 16 frimaire an 14.

NAPOLÉON, EMPEREUR DES FRANÇAIS, ROI D’ITALIE, avons décrété et décrétons ce qui suit.

Art. 1er. Nous adoptons tous les enfans des généraux, officiers et soldats français morts à la bataille d’Austerlitz.

II. Ils seront tous entretenus et élevés à nos frais ; les garçons dans notre palais impérial de Rambouillet, et les filles dans notre palais impérial de Saint-Germain. Les garçons seront ensuite placés et les filles mariées par nous.

III. Indépendamment de leurs noms de baptême et de famille, ils auront le droit d’y joindre celui de Napoléon. Notre grand-juge fera remplir  à cet égard  toutes les formalités voulues par le Code civil.

IV. Notre grand maréchal du palais et notre intendant général de la couronne sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret, qui sera mis à l’ordre du jour de l’armée et inséré au Bulletin des lois. Signé, NAPOLÉON.

Par l’Empereur, Le ministre secrétaire d’état, Signé II.-B. MARET.

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TRENTE-QUATRIÈME BULLETIN.

Brünn, le 19 frimaire an 14

L’Empereur a reçu aujourd’hui M. le prince Repnin, fait prisonnier à la bataille d’Austerlitz à la tête des chevaliers-gardes, dont il était le colonel. S. M. lui a dit qu’elle ne voulait pas priver l’empereur Alexandre d’aussi braves gens, et qu’il pouvait réunir tous les prisonniers de la garde impériale russe, et retourner avec eux en Russie.

Trait de Magnanimité de Napoléon le Grandhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6940988d.r=austerlitz.langFR

S. M. a exprimé le regret que l’empereur de Russie eut voulu livrer bataille, et a dit que ce monarque, s’il l’avait cru la veille, aurait épargné le sang et l’honneur de son armée. M. le prince Jean de Lichtenstein est arrivé hier avec de pleins-pouvoirs. Les conférences entre lui et M. de Talleyrand sont en pleine activité. Le premier aide de camp Junot, que S. M. avait envoyé auprès des empereurs d’Allemagne et de Russie, a vu à Holitz l’empereur d’Allemagne, qui l’a reçu avec beaucoup de grâce et de distinction. Il n’a pu continuer sa mission, parce que l’empereur Alexandre était parti en poste pour Saint-Pétersbourg, ainsi que le général Kutuzow. S. M. a reçu à Brünn M. d’Haugwitz, et a paru très satisfaite de tout ce que lui a dit ce plénipotentiaire qu’elle a accueilli d’une manière d’autant plus distinguée, qu’il s’est toujours defendu de la dépendance de l’Angleterre, et que c’est à ses conseils qu’on doit attribuer la grande considération et la prospérité, dont jouit la Prusse. On ne pourrait en dire autant d’un autre ministre qui, né en Hanovre, n’a pas été inaccessible à la pluie d’or. Mais toutes les intrigues ont été et seront impuissantes contre le bon esprit et la haute sagesse du roi de Prusse. Au reste, la nation française ne dépend de personne, et 150,000 ennemis de plus n’auraient fait autre chose que de rendre la guerre plus longue. La France et la Prusse, dans ces circonstances, ont eu à se louer de M. le duc de Brunswick, de MM. de Mollendorff, de Knobelsdorff, Lombard, et surtout du roi lui-même. Les intrigues anglaises ont souvent paru gagner du terrain ; mais ; comme, en dernière analyse, on ne pouvait arriver à aucun parti sans aborder de front la question, toutes les intrigues ont échoué devant la volonté du roi. Em vérité, ceux qui les conduisaient abusaient étrangement de sa confiance : la Prusse peut-elle avoir un ami plus solide et plus désintéressé que la France? La Russie est la seule puissance en Europe qui puisse faire une guerre de fantaisie : après une batailles perdue ou gagnée, les Russes s’en vont ; la France ou l’Autriche, la Prusse, au contraire, doivent méditer longtemps les résultats de la guerre : une ou deux batailles sont insuffisantes pour en épuiser toutes les chances. Les paysans de Moravie tuent les Russes partout où ils les rencontrent isolés. Ils en ont déjà massacré une centaine. L’empereur des Français a donné des ordres pour que des patrouilles de cavalerie parcourent les 85 campagnes et empêchent ces excès. Puisque l’armée ennemie se retire, les Russes qu’elle laisse après elle son sous la protection du vainqueur. Il est vrai qu’ils ont commis tant de désordres, tant de brigandages, qu’on ne doit pas s’étonner de ces vengeances. Ils maltraitaient les pauvres comme les riches : trois cents coups de bâton leur paraissaient une légère offense. Il n’est point d’attentats qu’ils n’aient commis. Le pillage, l’incendie des villages, le massacre, tels étaient leurs jeux ; ils ont même tué des prêtres jusque sur les autels. Malheur au souverain qui attirera jamais un tel fléau sur son territoire ! La bataille d’Austerlitz a été une victoire européenne, puisqu’elle a fait tomber le prestige qui semblait s’attacher au nom de ces barbares. Ce mot ne peut s’appliquer cependant ni à la cour, ni au plus grand nombre des officiers, ni aux habitants des villes, qui sont au contraire civilisés jusqu’à la corruption.

aigle et papillon

TRENTE-CINQUIÈME BULLETIN.

Brünn , le 20 frimaire an 14.

L’armée russe s’est mise en marche le 17 frimaire, sur trois colonnes, pour retourner en Russie : la première a pris le chemin de Cracovie et Thérespol ; la seconde, celui de Kaschau, Lemberg et Brody ; et la Troisième, celui de Cizrnau, Watrell et Hussiatin. A sa tête de la première est parti l’empereur de Russie, avec son frère le grand duc Constantin. Indépendamment de l’artillerie de bataille, un parc entier de 100 pièces de canon a été pris aux Russes avec tous leurs caissons. L’Empereur est allé voir ce parc ; il a ordonné que toutes les pièces prises fussent transportées en France. Il est sans exemple que dans une bataille, on ait pris 150 à 160 pièces de canon, toutes ayant fait feu et servi dans l’action. Le chef d’escadron Chaloppin, aide de camp du maréchal Bernadotte, a été tué. Les colonels Lacour, du 5e. régiment de dragons ; Digeon, du 26e. de chasseurs ; Bessières du 11e. de chasseurs, frère du maréchal Bessières ; Gérard, colonel, aide de camp du maréchal Bernadotte ; Marès, colonel, aide de camp du maréchal Davoust, ont été blessés. Les chefs de bataillon Perrier, du 36e. régiment d’infanteriede ligne ; Guye, du 4e. de ligne ; Schwiler, du 5e. de ligne ; les chefs d’escadron Grumblot, du 2e. régiment de carabiniers ; Didelon, du 9e. de dragons ; Boudichon, du 4e. de hussards ; le chef de bataillon du génie Abrissot ; Rabier et Mobiliard du 55e. de ligne ; Proffil, du 43e ; et les chefs d’escadron Trévillé, du 26e. de chasseurs, et David du 2e. de hussards , ont été blessés. Les chefs d’escadron des chasseurs à cheval de la garde impériale Bayermann, Bohin et Thiry, ont été blessés. Le capitaine Tervé, des chasseurs à cheval de la garde, est mort des suites de ses blessures. Le capitaine Geist, les lieutenants Bureau, Barbanègre, Guyot, Fournier, Adet, Bayeux et Renno, des chasseurs à cheval de la garde , et les lieutenants Menager et Rollet, des grenadiers à cheval de la garde, ont été blessés.

aigle et papillon

TRENTE-SIXIÈME BULLETIN.

Schœnbrünn, le 23 frimaire an 14.

Ce sera un recueil d’un grand intérêt que celui des traits de bravoure qui ont illustré la Grande Armée. Un carabinier du 10e. régiment d’infanterie légère a le bras gauche emporté par un boulet de canon : Aide-moi, dit-il à son camarade, à ôler mon sac, et cours me venger: je n’ai pas besoin d’autres secours. Il met ensuite son sac sur son bras droit, et marche seul vers l’ambulance. Le général Thiébaut, dangereusement blessé, était transporté par quatre prisonniers russes : six Français blessés l’aperçoivent, chassent les Russes et saisissent le brancard, en disant : C’est à nous seuls qu’appartient l’honneur de parler un général français blessé. Le général Valhubert a la cuisse emportée d’un coup de canon ; quatre soldats se présentent pour l’enlever : “Souvenez-vous de l’ordre du jour, leur dit-il d’une voix de tonnerre, et serrez vos rangs. Si vous revenez vainqueurs, on me relèvera après la bataille ; si vous êtes vaincus, je n’attache plus de prix de la vie.” Ce général est le seul dont on ait à regretter la perte ; tous les autres généraux blessés sont en pleine guérison. Les bataillons des tirailleurs du Pô et des tiraililleurs corses se sont bravement comportés dans la défense du village de Strolitz. Le colonel Franceschi, avec le 8e. de hussards, s’est fait remarquer par son courage et sa bonne conduite. On a fait écouler l’eau du lac, sur lequel de nombreux corps russes s’étaient enfuis le jour de la bataille d’Austerlitz, et l’on en a retiré 40 pièces de canon russes et une grande quantité de cadavres. L’Empereur est arrivé ici avant-hier 21, à dix heures du soir. Il a reçu hier la députation des maires de Paris, qui lui ont été présentés par S. A. S. le prince Murat.

M. Dupont, maire du 7e. arrondissement, a prouoncé le discours suivant :

Discours prononcé par M. Dupont, en présentant à S. M. l’adresse des préfet et maires de Paris.

L'Empereur Napoléon dans son bivouac préparant par sa pensée la victoire d'Austerlitzhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8413328c.r=austerlitz.langFR

SIRE,

Nous apportons aux pieds de V. M. I. et R. une adresse respectueuse qui contient l’expression de la vive reconnaissance du peuple de Paris et de ses magistrats, pour le don précieux que V. M. I. et R. a daigné leur faire des premiers drapeaux et des premiers canons enlevés à l’ennemi au combat de Wertingen. Sire, les Parisiens ont été heureux d’apprendre que c’était le prince leur gouverneur, ce guerrier magnanime cher à Paris par ses vertus personnelles, et par l’honneur de vous appartenir qui avait ouvert si glorieusement la campagne dans cette fameuse journée ! Mais, sire, nous essaierions en vain de peindre à V. M. les transports de joie, les cris d’allégresse, l’enthousiasme universel que fit éclater votre bonne ville de Paris, quand elle connut cette lettre immortelle dont V. M. I. et R. honora, dans cette occasion, ses préfet et maires, et dans laquelle, après leur avoir adressé ces drapeaux et ces canons comme des trophées de la gloire de leur gouverneur, V. M. , laissant parler son cœur paternel, a tracé ces paroles : “Et qu’ils soient aussi pour ma bonne ville de Paris un gage de l’amour que lui porte son souverain.” Ah , sire , que ces paroles de V. M. ont été recueillies avec délices ! Elles sont aujourd’hui gravées dans tous les cœurs des Parisiens ; elles passeront dans ceux de leurs enfants, et garantissent à V. M. I et R. l’amour et la fidélité de votre bonne ville de Paris. Tel était, sire, l’état de Paris, quand nos concitoyens nous ont envoyés vers vous. Alors la campagne venait de s’ouvrir ! Et, comment arrive-t-il que déjà les armées combinées de vos ennemis soient détruites ; que ces bandes, réputées invincibles, aient été terrassées sous les propres yeux de leurs monarques ; que leurs places fortes, dans une étendue de plus de trois cents lieues, soient en votre pouvoir; enfin que ce soit aujourd’hui, dans Vienne conquise , que les maires de Paris se trouvent accomplir leur mission ? Votre génie, sire, pouvait seul créer tant de prodiges ! Sire, placés ici devant V. M. I. et R., qui élève tout ce qui l’approche, qui agrandit toutes les idées ; dans ces lieux que notre présence étonne, mais qui ne peuvent qu’exciter les élans de notre dévouement pour V. M. I. et R., permettez à nos cœurs français et pairisiens d’émettre un vœu digne de la grande cité que nous représentons. Nous supplions V. M. I. et R. d’accorder à la ville de Paris l’honneur de décerner des aigles d’or à ces braves phalanges qui ont conquis ces drapeaux et ces canons qui désormais orneront sa maison commune. Ces enseignes redoutables , que l’ennemi ne rencontrerait jamais qu’avec effroi, seraient à toujours un double monument et de la gloire qu’ont acquise ces corps valeureux, et de l’esprit national qui attache le soldat français à sa patrie, et la patrie à ses défenseurs. Sire, que V. M. I. et R. daigne approuver cette pensée, et ce sera pour nos concitoyens une nouvelle preuve de votre bienveillance, qui est le premier objet de leur ambition. Pour nous, sire, que la marche rapide de vos conquêtes a amenés si loin de nos foyers, la mémoire de cette époque nous sera toujours chère ; toujours nous la regarderons aussi comme une époque de gloire pour nous, puisqu’en remplissant la mission honorable qui nous a été confiée, nous avons pu mêler aux hommages de nos concitoyens les expressions personnelles de notre amour, de nos respects, de notre fidélité pour votre personne auguste ; et que les premiers, après une campagne si mémorable, nous avons le bonheur de pouvoir contempler notre  monarque. Qu’il et doux, sire, pour des Français, pour des hommes, en vous voyant couvert de lauriers, de penser que la paix a toujours été le premier vœu de votre cœur ; qu’après tant de conquêtes elle est encore le premier prix que vous voulez de vos victoires ; et que bientôt nos murs vous reverront, l’olivier à la main, rendre une nouvelle vie au commerce, aux arts, à l’industrie. Puisse le ciel favoriser de si nobles desseins, bénir et prolonger des jours si précieux ! et puisse, pour le bonheur des peuples, V. M. I. et R. être prise pour  modèle par tous les rois de la terre !

Les préfet et maires de Paris à S. M. l’Empereur  et Roi.

SIRE , Le don que V. M. vient de faire à sa bonne ville de Paris excite dans toutes les classes de citoyens le plus noble enthousiasme, et la lettre qui l’annonçait inspire à tous les cœurs parisiens la plus vive et la plus respectueuse reconnaissance. Sire , les vœux de la capitale avaient accompagné V. M. dans sa marche rapide et glorieuse au sein de l’Allemagne, et, comptant d’avance sur vos triomphes, Paris s’attendait bien à recueillir, avec toute la France, le fruit des nouvelles victoires qui doivent consolider à jamais l’indépendance et le bonheur de l’empire : mais, sire, qui de nous aurait osé penser qu’au milieu même des combats, Paris était plus particulièrement présent à votre ressouvenir; et que, tandis que vos mains victorieuses rassemblaient les premiers trophées de la campagne qui commence, le cœur paternel de V. M. destinait ces trophées à l’illustration de sa capitale, et s’occupait de récompenser par un si noble prix la fidélité de ses habitants? Sire , la nature même de cette faveur, son objet que V. M. a pris soin d’expliquer avec une bonté si touchante, enfin les diverses circonstances qui l’accompagnent, la rendent tellement chère et précieuse, qu’il ne serait pas en notre pouvoir d’exprimer tous les sentiments dont elle nous a pénétrés ; et V. M. nous pardonnera, sans doute, de rester aujourd’hui dans nos remerciements au-dessous de la bienveillance extraordinaire qui les commande. Mais, sire, le bienfait lui-même y suppléera et les drapeaux qui vont être appendus aux voûtes de l’hôtel-de-ville, ces canons qui vont en orner la façade, attestant à nos derniers neveux et la gloire du héros régénérateur de l’empire, et l’affection singulière dont il honore sa bonne ville de Paris, publieront en même temps notre reconnaissance jusque dans la postérité la plus reculée. Daignez, sire, recevoir par l’organe des magistrats que vous avez chargés d’annoncer vos bienveillantes attentions au peuple de Paris, les nouveaux hommages de dévouement, de respect et d’amour de ce peuple sensible, reconnaissant et pour toujours fidèle. Daignez également, sire, agréer les mêmes hommages de la part de ces magistrats qui, pleins des mêmes sentimens que le peuple dont ils sont les organes, osent avec confiance en faire parvenir l’expression jusqu’au pied du trône de V. M. Nous avons l’honneur d’être avec le plus profond respect, sire, de V. M. I. et R., les très-soumis et lirès-fidèles sujets, les préfet et maires de votre bonne rville de Paris, Lecordier, maire du 1er. arrondissement ; Briere de Mondelour, maire du 2e. ; J.-J. Rousseau, maire du 3e ; Doulen d’Égligny, maire du 4e ; Moreau, maire du 5e. ; Bricogne, maire du 6e. ; j Dupont, maire du 7 . ; E. Bénard, maire du 8e. ; Péron, maire du 9e.; M. Duquesne, maire du 10e. ; Camet de La Bonnardière, maire du 11e. ; Collette, maire du 12e.

FROCHOT.

S. M. l’Empereur a répondu « qu’il voyait avec plaisir la députation des maires de Paris ; que, quoiqu’il les reçut dans le palais de Marie-Thérèse, 1e jour où il se retrouverait au milieu de son bon peuple de Paris serait pour lui un jour de fête ; qu’ils avaient été à portée de voir les malheurs de la guerre, et d’apprendre, par le triste spectacle dont leurs regards ont été frappés, que tous les Français doivent considérer comme salutaire et sacrée la loi de la conscription, s’ils ne veulent pas que quelque jour leurs habitations soient dévastées, et le beau territoire de la France libre, ainsi que l’Autriche et la Moravie , aux ravages des barbares ; que, dans leurs rapports avec la bourgeoisie de Vienne, ils ont pu s’assurer qu’elle-même apprécie la justice de notre cause et  la funeste influence de l’Angleterre et de quelques hommes corrompus. Il a ajouté qu’il veut la paix, mais une paix qui assure le bien-être du peuple français, dont le bonheur, le commerce et l’industrie sont constamment entravés par l’insatiable avidité de l’Angleterre. S. M. a ensuite fait connaître aux députés qu’elle était dans l’intention de faire hommage à la cathédrale de Paris des drapeaux conquis sur les Russes le jour anniversaire de son couronnement, et de leur confier ces trophées pour les porter au cardinal archevêque.

Lettre de S. M. l’Empereur et Roi à M. le cardinal archevêque de Paris.

Mon cousin, nous avons pris 45 drapeaux sur nos ennemis, le jour de l’anniversaire de notre couronnement, de ce jour où le saint père, ses cardinaux et tout le clergé de France firent des prières dans le sanctuaire de Notre-Dame, pour la prospérité de notre règne. Nous avons résolu de déposer lesdits drapeaux dans l’église de Notre-Dame, métropole de notre bonne ville de Paris. Nous avons ordonné, en conséquence, qu’ils vous soient adressés , pour la garde en être confiée à votre chapitre métropolitain. Notre intention est que, tous les ans , audit jour, un office solennel soit chanté dans la dite métropole, en mémoire des braves morts pour la patrie dans cette journée, lequel office sera suivi d’actions de grâces pour la victoire qu’il a plu au dieu des armées de nous accorder. Cette lettre n’étant pas à une autre fin, nous prions Dieu qu’il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. De notre palais de Brünn, le 20 frimaire an 14 Signé, NAPOLÉON.

Par l’empereur, Le ministre secrétaire et état, Szgné, H.-B. MARET.

Extrait des Ordres du jour de l’Armée.

ÉTAT MAJOR GÉNÉRAL.

Au quartier général impérial de Schœnbrünn, le 30 frimaire an 14

ORDRE DU JOUR.

L’Empereur a vu avec plaisir, dans la revue qu’il a passée, la bonne tenue de la division du général Dupont et de celle du général Gazan. S. M. témoigne son mécontentement à l’état major général de l’artillerie, sur ce que l’artillerie de la division Gazan n’était pas complétée. Le général Songis donnera des ordres pour qu’elle le soit sur-le-champ. L’Empereur passera aujourd’hui, à une heure après midi, la revue de la division Saint-Hilaire , avec toute son artillerie, sur le terrain ou S. M. a vu des divisions Dupont et Gazan.

Le major général, maréchal BERTHIER,

ÉTAT MAJOR GÉNÉRAL.  Au quartier général impérial de Schœnbrünn, le premier nivôse an 14.

ORDRE DU JOUR.

Aujourd’hui 1er. nivôse, à onze heures du matin, toutes tes brigades de caissons de la compagnie Bret, qui se trouvent à Vienne, seront réunies dans l’emplacement où l’Empereur a passé hier la revue des troupes, pour passer sa revue. L’intendant général de l’armée, le chef de l’entreprise, et le commissaire des guerres chargé de faire les décomptes , s’y trouveront.

Le major général, maréchal BERTHIER.

ÉTAT MAJOR GÉNÉRAL.

Au quartier-gêneral de Schœnbrünn, le 2 nivôse an 14.

ORDRE DU JOUR.

L’Empereur a passé avant-hier la revue de la division du général Saint-Hilaire. S. M. a vu avec plaisir les braves régiments qui la composent, et qui ont tant contribué au gain de la bataille d’Austerlitz, dans une aussi bonne tenue que s’ils sortaient de leurs quartiers d’hiver. L’Empereur recommande au général Songis , commandant l’artillerie, de faire distribuer sur-le-champ les armes et toutes les baïonnettes dont les corps peuvent manquer, et qui sont à échanger ; S. M. recommande aussi aux généraux de veiller à ce que l’on confectionne promptement les capotes. L’Empereur a passé hier la revue de la garde et de la division des grenadiers du général Oudinot : il témoigne sa satisfaction sur la bonne tenue de ces troupes. Il a vu avec peine que le 12e. régiment d’infanterie légère manque de baïonnettes, et que le chef le bataillon , quoiqu’il commande depuis deux mois, ne connaît pas tous les détails de son administration. Un chef de bataillon ne doit pas se donner de repos qu’il ne soit instruit de tous les détails ; il doit même connaître le nom et le mérite des officiers et des soldats de son bataillon , lorsqu’il y a six mois qu’il le commande. Quant aux capitaines, il doivent non seulement savoir le nom de leurs soldats  mais même le pays où ils sont, et tout ce qui les intéresse.

Le major général , maréchal BERTHIER.

ÉTAT MAJOR GÉNÉRAL.

Au quartier général impérial de Schœnbrünn, le 4 nivôse an 14.

ORDRE DU JOUR.

L’Empereur a passé lundi la revue des divisions des carabiniers et cuirassiers des généraux Nansouty et d’Hautpoult. S. M., après la revue , a éprouvé une véritable satisfaction de voir en aussi bon état ces braves régiments de cuirassiers, qui lui ont donné tant de preuves de courage dans le courant de la campagne, et notamment à la bataille d’Austerlitz. Mardi, S. M. a passé la revue de la division Vandamme. L’Empereur a chargé le maréchal Soult de faire connaître qu’il a été satisfait de cette division, et de revoir, après la bataille d’Austerlitz, en si bon état et si nombreux, les bataillons qui ont acquis tant de gloire et qui ont tant contribué au succès de cette journée. Arrivé au premier bataillon du 48. régiment de ligne, qui avait été entamé à la bataille d’Austerlitz, et y avait perdu son aigle, l’Empereur lui dit : “Soldats; qu’avez-vous fait de l’aigle que je vous ai donnée? Vous aviez juré qu’elle vous servirait de point de ralliement, et que vous la défendriez au péril de votre  vie : comment avez-vous tenu votre promesse?” Le major a répondu que le porte drapeau ayant été tué dans une charge, au moment de la plus. forte mêlée , personne ne s’en était aperçu au milieu de la fumée ; que cependant la division avait fait un mouvement à droite ; que le bataillon avait appuyé ce mouvement, et que ce n’était que longtemps après que l’on s’était aperçu de la perte de son aigle ; que la preuve qu’il avait été réuni , et qu’il n’avait point été rompu, c’est, qu’un moment après, il avait culbuté deux bataillons russes, et pris deux drapeaux, dont il faisait hommage à l’Empereur, espérant que cela leur mériterait qu’il leur rendit une autre aigle. L’Empereur a été un peu incertain ; puis-il a dit : “Officiers et soldats, jurez-vous qu’aucun de vous ne s’est aperçu de la perte de son aigle et que si vous vous en étiez aperçus, vous vous seriez précipités pour la reprendre, ou vous auriez péri sur le champ de bataille, car un soldat qui a perdu son drapeau a tout perdu? Au même moment mille bras se sont élevés : Nous le jurons, et nous aurons, aussi de défendre l’aigle que, vous nous donnerez, avec la même intrépidité que nous avons mise à prendre les deux drapeaux, que nous vous présentons” En ce cas, a dit en souriant l’Empereur,  je vous rendrai donc votre aigle. Le major général rappelle à MM. les maréchaux et généraux, commandant en chef à la baiaille d’Austerlitz, la demande qui leur a été faite d’un état certifié des conseils d’administration , des corps qui seyaient sous leurs ordres à cette bataille, vérifié par le sous-inspecteur aux revues, et revêtu de leur visa, constatant les veuves et les enfans des officiers et soldats français morts dans cette mémorable journée, afin de les faire jouir sans délai des bienfaits des deux décrets du 16 frimaire, insérés dans l’ordre du jour du 17. MM. les colonels doivent sentir combien il importe d’accélérer l’exécution de ces deux décrets, qui font la fortune et assurent le bien-être des veuves et des enfans de leurs camarades morts au champ d’honneur. Le major général, maréchal BERTHIER.

aigle et papillon

TRENTE-SEPTIÈME BULLETIN.

Schœnbrünn, le 5 nivôse an 14.

Voici la position de l’armée aujourd’hui : Le maréchal Bernadotte occupe la Bohème ; Le maréchal Mortier la Moravie; Le maréchal Davoust occupe Presbourg, capitale de la Hongrie ; Le maréchal Soult occupe Vienne ; Le maréchal Ney occupe la Carinthie ; Le général Marmont la Styrie ; Le maréchal Masséna la Carniole ; Le maréchal Augereau reste en réserve en Souabe ; Le maréchal Masséna, avec l’armée d’Italie , est devenu 8e. corps de la Grande Armée. Le prince Eugène a le commandement en chef de toutes les troupes qui sont dans le pays de Venise et dans le royaume d’Italie. Le général Saint-Cyr marche à grandes journées sur Naples, pour punir la trahison de la reine, et précipiter du trône cette femme criminelle qui, avec tant d’impudeur, a violé tout ce qui est sacré parmi les hommes. On a voulu intercéder pour elle auprès de l’Empereur ; il a répondu : “Les hostilités dussent-elles recommencer, et la nation soutenir une guerre de trente ans, une si atroce perfidie ne peut être pardonnée. La reine de Naples a cessé de régner ; ce dernier crime a rempli sa destinée ; qu’elle aille à Londres augmenter le nombre des intrigants et former un comité d’encre sympathique avec Drake, Spencer Smith, Taylor, Wickam : elle pourra y appeler, si elle le juge convenable, le baron d’Armfeld, MM. de Fersen , d’Antraigues, et le moine Morus.” M. de Talleyrand est à Presbourg, où l’on négocie. Les plénipotentiaires de l’empereur d’Autriche sont le prince Jean de Lichtenstein et le général Giulay. Le prince Charles a demandé à voir l’empereur. S. M .aura demain une entrevue avec ce prince, à la maison de chasse de Stamersdorff, à trois lieues de Vienne. L’Empereur passe aujourd’hui la revue de la division Legrand , près Laxembourg. L’Empereur ne prend à Vienne aucun divertissement. Il a reçu fort peu de personnes. Pendant quelques jours le temps a été assez froid : la journée d’aujourd’hui est fort belle. L’Empereur a fait une grande quantité de promotions dans l’armée et dans la Légion-d’Honneur ; mais les grades qu’il a à sa disposition peuvent difficilement récompenser tant de braves. L’électeur de Wurtemberg a envoyé à l’Empereur le grand cordon de l’ordre de Wurtemberg, avec trois autres qui ont été donnés au sénateur Harville, premier écuyer de l’impératrice, au maréchal Kellermann et au général Marmont. L’Empereur a donné le grand cordon de la Légion d’Honneur à l’électeur, au prince électoral et au prince Paul, ses fils, et à ses frères les princes Eugène-Frédéric-Henri et Guillaume-Frédéric-Philippe ; il a connu ces deux derniers princes à son passage à Louisbourg, et a été bien aise de leur donner une preuve de l’opinion qu’il a conçue de leur mérite. Les électeurs de Bavière et de Wurtemberg vont prendre le titre de rois ; récompense qu’ils ont méritée par l’attachement et l’amitié qu’ils ont montrés à l’Empereur dans toutes ces circonstances. L’Empereur a témoigné son mécontentement qu’on eut osé faire à Mayence une proclamation signée de son nom, et qu’on a remplie de sottises. Elle est datée d’Olmulz , où l’Empereur n’a jamais été ; et, ce qu’il y a de plus surprenant, c’est qu’elle a été mise à l’ordre du jour de l’armée de Mayence. Quel que soit l’individu qui en est l’auteur, il sera puni suivant la rigueur des lois. Est-il un plus grand crime dans un état civilisé que d’abuser du nom du souverain ? L’empereur d’Autriche est toujours à Holitsch. Un grand nombre de blessés sont guéris. L’armée est en meilleur état qu’elle n’a jamais été. Le prince Murat rend compte que sa cavalerie a presque doublé depuis la bataille d’Austerlitz. Tous les chevaux qui par suite des marches forcées étaient restés en route, sont rétablis et ont rejoint leur corps. Plus de deux mille pièces de canon sont évacuées de l’arsenal de Vienne sur la France. L’Empereur a ordonné qu’il y aurait une salle au Musée Napoléon destinée à recevoir les choses curieuses qui ont été recueillies à Vienne. Il a fait rendre à la Bavière les canons et les drapeaux qui lui ont été pris en 1740. Les Bavarois faisaient alors cause commune avec la France ; mais la France était gouvernée par un prêtre pusillanime. Les peuples d’Italie ont montré beaucoup d’énergie. L’Empereur a dit plusieurs fois : “Pourquoi mes peuples d’Italie ne paraîtraient-ils pas avec gloire sur la scène du monde ? ils sont pleins d’esprit et de passions : dès lors il est facile de leur donner des qualités militaires.” Les canonniers italiens de la garde royale se sont couverts de gloire à la bataille d’Austerlitz, et ont mérité l’estime de tous les vieux canonniers français. La garde royale a toujours marché avec la garde impériale , et a été partout digne d’elle. Venise sera réunie au royaume d’Italie. Les villes de Bologne et de Brescia sont toujours les premières à se distinguer par leur énergie, aussi l’Empereur, en recevant les adresses de ces villes, a-t-il dit : Je sais que les villes de Bologne et de Brescia sono miei di cuore. L’Empereur a fort approuvé les dispositions du prince Louis pour la défense de la Hollande, la bonne disposition qu’il a prise à Nimègue , et les mesures qu’il a proposées pour garantir les frontières du Nord.

Promotions faites à la suite de cette campagne par S. M. Impériale et Royale.

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Proclamation de l’empereur Napoléon à l’armée.

Vienne, le 29 décembre.

Soldats, La paix entre moi et l’empereur d’Autriche est signée. Vous avez , dans cette arrière-saison, fait deux campagnes ; vous avez rempli tout ce que j’attendais de vous. Je vais partir pour me rendre dans ma capitale. J’ai accordé de l’avancement et des récompenses à ceux qui se sont le plus distingués : je vous tiendrai tout ce que je vous ai promis. Vous avez vu votre Empereur partager avec vous vos périls et vos fatigues ; ie veux aussi que vous veniez le voir entouré de la grandeur et de la splendeur qui appartiennent au souverain du premier peuple de l’univers. Je donnerai une grande fête aux premiers jours de mai à Paris ; vous y serez tous, et après nous irons où nous appelleront le bonheur de notre patrie et les intérêts de notre gloire. Soldats , pendant ces trois mois qui vous seront nécessaires pour retourner en France, soyez le modèle de toutes les armées : ce ne sont plus des preuves de courage et d’intrépidité que vous êtes appelés à donner, mais une sévère discipline. Que mes alliés n’aient pas à se plaindre de votre passage ; et en arrivant sur ce territoire sacré, comportez-vous comme des enfants au milieu de leur famille ; mon peuple se comportera avec vous comme il le doit envers ses héros et ses défenseurs. Soldats, l’idée que je vous verrai tous avant six mois rangés autour de mon palais, sourit à mon cœur, et j’éprouve d’avance les plus tendres émotions : nous célébrerons la mémoire de ceux qui, dans ces deux campagnes, sont morts au champ d’honneur ; et le monde nous verra tous prêts à imiter leur exemple, et à faire encore plus que nous n’avons fait, s’il le faut, contre ceux qui voudraient attaquer notre bonheur, ou qui se laisseraient séduire par l’or corrupteur des éternels ennemis du continent.

Schœnbrünn , le 6 nivôse an 14. NAPOLÉON.

Par ordre de l’Empereur , Le major général, maréchal BERTHIER.

Proclamation de l’Empereur Napoléon.

Habitans de la ville de Vienne, J’ai signé la paix avec l’empereur d’Autriche. Prêt à partir pour ma capitale, je veux que vous sachiez l’estime que je vous porte, et le contentement que j’ai de votre bonne conduite pendant le temps que vous avez été sous ma loi. Je vous ai donné un exemple inouï jusqu’à présent dans l’histoire des nations : 10,000 hommes de votre garde nationale sont restés armés, ont gardé vos portes; votre arsenal tout entier est demeuré en votre pouvoir ; et pendant ce temps-là, je courais les chances les plus hasardeuses de la guerre. Je me suis confié en vos sentiments d’honneur, de bonne foi, de loyauté ; vous avez justifié ma confiance. Habitants de Vienne, je sais que vous avez tous blâmé la guerre que des ministres vendus à l’Angleterre ont suscitée sur le continent. Votre souverain est éclairé sur les menées de ces ministres corrompus ; il est livré tout entier aux grandes qualités qui le distinguent, et désormais j’espère pour vous et pour le continent des jours plus heureux. Habitants de Vienne, je me suis peu montré parmi vous, non par dédain ou par un vain orgueil ; mais je n’ai pas voulu distraire en vous aucun des sentiments que vous deviez au prince avec qui j’étais dans l’intention de faire une prompte paix. En vous quittant, recevez , comme un présent qui vous prouve mon estime, votre arsenal intact, que les lois de la guerre ont rendu ma propriété : servez-vous-en toujours pour le maintien de l’ordre. Tous les maux que vous avez soufferts, attribuez-les aux malheurs inséparables de la guerre ; et tous les aménagements que mon armée a apportés dans vos contrées, vous les devez à l’estime que vous savez méritée.

Schœnbrünn , le 6 nivôse an 14. Signé, NAPOLÉON.

Par ordre de l’Empereur, Le major général, maréchal BERTHIER.

DÉCRETS IMPÉRIAUX Contenant les Promotions.

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FIN DE LA CAMPAGNE D’AUSTERLITZ

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