2. Le grand Messager Boiteux de Strasbourg – De retour en France 1814
1. La Commune des aliénés!
Les historiettes! Quelle désuétude! Quelle misère que d’ouvrir de vieux incunables pour y puiser cette source inépuisable de mots inconnus ou plutôt oubliés qu’il nous faut rechercher pour en comprendre le sens. Je vous invite à un voyage dans ces temps anciens avec ou sans Asmodée (selon votre imagination), temps où les histoires emplissaient les chaumières et réchauffaient les coeurs les plus endurcis. Bienvenue dans les historiettes oubliées….Jacques JANSSENS

2. Le grand Messager Boiteux de Strasbourg – De retour en France 1814

“…Le 27 septembre 1868, le couple Walewsky arrive à Strasbourg avec leur fille Elise…Leur premier plaisir est de se promener et de se procurer  “le grand messager boiteux“, un almanach qui parait en automne. Sur sa couverture, on peut voir un ancien invalide des guerres napoléoniennes qui avait obtenu le privilège de distribuer ce petit livre. Alexandre apprécie beaucoup cet ouvrage qui lui fournit un calendrier des fêtes, des prévisions météorologiques, des nouvelles, des contes, et pour son épouse, des recettes de cuisine… Ce même jour, Alexandre sera terrassé par une crise par une crise cardiaque à l’âge de 58 ans… http://napoleonbonaparte.be/2015/05/la-famille-polonaise-et-le-premier-aiglon/

DSC05385-1Le Grand Messager boiteux de Strasbourg

French_retreat_in_1812_by_PryanishnikovLa retraite des Français en 1812 – Tableau d’Illarion Pryanishnikov

De retour en France 1814

Dans les premiers jours du mois de janvier 1814, trois officiers français, d’armes différentes, revenant de la Russie où ils avaient été en captivité depuis la lamentable expédition de 1812, arrivaient à Berlin par la poste de Koenigsberg. http://www.cosmovisions.com/cartes/VL/038a.htm

Là, livrés par les autorités russes à un agent du gouvernement français, ils en reçurent quelque argent pour pouvoir continuer leur route vers la France ; mais, harassés des fatigues d’un si long voyage, par un froid intense, ils résolurent de se donner quelques heures de repos dans la capitale de la Prusse. Ils se logèrent dans une auberge dont les prix étaient en rapport avec l’exiguïté de leurs bourses, et ne se permirent de visiter que les monuments ouverts gratuitement au public.

mini-Gardens of Charlottenburg, Berlin, plan of the grounds 1708

Le Parc de Charlottenbourg se trouvant dans ces conditions, ils s’y rendirent l’après-midi de leur arrivée et furent reçus par un concierge en livrée de cour qui leur remit une espèce d’ordre du jour, auquel il leur recommanda d’obéir strictement. L’un des officiers connaissait assez l’allemand pour en déchiffrer le contenu. Il y était défendu de cueillir des fleurs, des fruits ; d’effaroucher les poissons, les oiseaux, etc. ; il était surtout défendu, en cas de rencontre, d’accoster, de suivre un certain personnage dont l’imprimé donnait le signalement : on devait même, dans ce cas, chercher à l’éviter. Comme on le pense bien, nos trois français portaient des habits civils en harmonie avec leur fortune et personne, en les voyant, ne se seraient douté que c’était là trois officiers de ces vaillantes armées qui, peu de temps auparavant, , avaient conquis l’Europe entière.

En questionnant le concierge sur la qualité de ce personnage, il leur répondit qu’il ne le connaissait pas lui-même, que ses instructions, d’ailleurs, ne l’obligeaient pas à donner de plus longues explications au public.

charlottenbourgLes étrangers se promenaient déjà depuis quelques temps dans le parc, s’arrêtant chacun devant l’objet qui l’intéressait davantage, lorsqu’en tournant brusquement une allée, l’un d’eux, le capitaine d’artillerie Macogny, heurta si violemment un individu venant dans une direction opposée, qu’il fit rouler son chapeau par terre. Le capitaine allait se confondre en excuses avec cette politesse innée aux gens de sa nation, lorsqu’il reconnut en lui l’homme qu’on devait éviter. Il se contenta de ramasser et de lui rendre son chapeau avec un grand salut, puis il continua froidement son chemin.

En arrivant à l’endroit où avait eu lieu le choc, l’officier marchant le dernier trouva un petit portefeuille qu’il s’empressa de montrer à ses camarades.

– Bravo! s’écria l’un deux, il appartient sans doute au mystérieux inconnu et nous allons soulever le voile qui le couvre.
– Respectons, au contraire, son incognito, et rendons-lui sa propriété sans commettre d’indiscrétion, répondit l’officier d’artillerie.
– Mais pour pouvoir le faire, il faudrait connaître son nom et nous ne l’apprendrons qu’en ouvrant le portefeuille.
– Il fera les démarches nécessaires pour le retrouver, dès qu’il s’apercevra l’avoir perdu.
En discutant ainsi, les officiers s’étaient dirigés vers la sortie du parc, lorsqu’ils virent l’inconnu revenir en hâte sur ses pas et s’approcher d’eux.
– Messieurs, leur dit-il, si je ne me trompe, vous êtes des officiers français, revenus de captivité et rentrant en France. – Ils répondirent affirmativement.
– Me connaissez-vous? – Non, Monsieur?
– Le concierge vous aura cependant dit…
– Que nous ne devons vous accoster et nous avons obéi à la consigne. C’est vous, Monsieur, qui nous obligez à l’enfreindre.
– Qu’à cela ne tienne! J’en prends la responsabilité sur moi. Je viens de perdre, en me promenant, un objet qui est pour moi d’une grande valeur ; ne l’auriez-vous pas trouvé par hasard?
– Si vous voulez parler de ce portefeuille, et que vous en êtes le propriétaire, le voici, Monsieur, dit le capitaine Macogny, en le lui présentant.
– Oh! Merci, Monsieur ; est-il depuis longtemps entre vos mains?
– Quelques minutes à peine. Notre camarade l’a ramassé au tournant de cette allée.
– Et vous en connaissez, sans doute, le contenu? fit-il en jetant un regard inquisiteur sur les trois étrangers.
– Non, Monsieur ; nous vous en donnons notre parole d’honneur. Qui vous autorise d’ailleurs à nous croire capables d’une pareille indiscrétion?
Pardon, Messieurs la parole d’honneur d’officiers français me suffit et me rassure complètement. Je n’ose vous offrir un témoignage de ma reconnaissance, sans craindre de vous blesser.

– Et nous n’en n’accepterions aucun, répondirent-ils à l’unisson.

– Il est cependant mon devoir de vous connaître la valeur du service que vous venez de me rendre ; cela vous expliquera en même temps la raison de ma méfiance. Ce portefeuille renferme des papiers que personne au monde, hors moi, ne doit connaître. Votre discrétion m’a rendu un service que j’aurais volontiers payé cent mille thalers (375,000 fr.), il n’y a qu’un instant. Recevez donc encore une fois mes sincères remerciements et comme vous rentrer dans votre chère patrie, je n’ai d’autre bonheur à vous souhaiter que celui d’un prompt et agréable voyage. Adieu, Messieurs, ajouta-t-il, en les saluant gracieusement et à plusieurs reprises de la main.

 Lorsque les Français retournèrent le soir dans leur modeste demeure, l’aubergiste leur apprit qu’un chef de la police s’était informé de l’heure de leur départ qui devait avoir lieu le lendemain matin.

berline de voyage 1840A l’Heure dite, une berline de voyage, attelée de quatre chevaux de poste, s’arrêtait à la porte de l’auberge. La curiosité ayant attiré les trois officiers à le fenêtre, ils en virent sortir un militaire prussien en grande tenue. Il se fit aussitôt annoncer et se présenta chez eux sous le nom  de comte M., capitaine de la garde royale, se disant chargé par Sa Majesté de les accompagner jusqu’à la frontière française, aux frais de l’Etat, et de leur rendre le voyage aussi agréable que possible. ” J’ai ordre d’employer même la force, ajouta-t-il en souriant, en cas d’opposition de votre part.”

La clef de l’énigme était enfin trouvée. C’était bien au roi lui-même que nos officiers avaient eu affaire la veille dans le parc. Un somptueux déjeuner leur fut alors servi ; ils burent à la santé du monarque qui savait récompenser si délicatement un service rendu. Ils arrivèrent en France, après un voyage aussi prompt que rapide, où, grâce aux démarches de leur puissant protecteur, ils entrèrent dans l’armée de Louis XVIII avec leurs anciens grades.

AduC_236_Frédéric-Guillaume_III_(roi_de_Prusse,_1770-1840)

                                      Frédéric-Guillaume III, par Anton Graff

1.La commune des aliénés
Récit illustré d'un fait divers : internement d'un "insensé". Dessin aquarellé de P.A.J. Goetsbloets. Bruxelles, Bibliothèque Royale.
Récit illustré d’un fait divers : internement d’un « insensé ». Dessin aquarellé de P.A.J. Goetsbloets. Bruxelles, Bibliothèque Royale. WordPress:
J’étais à la recherche d’une maison de campagne que je désirais non loin de la Seine. J’en trouvai une de belle apparence dans un village de Normandie. Il me paraît, me dit le propriétaire, bon vivant, que vous ne craignez pas d’augmenter le nombre des aliénés. Que voulez-vous dire? m’écriai-je. Vous ignorez donc le sobriquet donné aux habitants de ce village? Oui, monsieur, je l’ignore; mais, s’ils sont fous, je ne me soucie guère de vivre parmi eux, car la frayeur que j’aurais de gagner la maladie commune pourrait me la faire contracter. Oh! Rassurez-vous, il n’y en a pas plus qu’ailleurs; c’est la simplicité d’un maire qui leur a valu ce surnom. Si vous le voulez, je vais vous raconter l’anecdote qui y a donné lieu.

Le village de B. était administré, il y a quelques années, par un cultivateur aisé, ayant de la droiture, de bonnes intentions, mais peu lettré. Or, cet honnête homme, que je nommerai Thouret, reçut un jour une circulaire de M. le Préfet du département, par laquelle ce magistrat demandait l’état nominatif des aliénés existants dans la commune. M. le Maire relut cette lettre trois fois de suite avec beaucoup d’attention, espérant y trouver la signification du mot aliénés, qu’il ne connaissait pas. « Diable, se disait-il en se grattant l’oreille, qu’est-ce que c’est donc que ça? »

Après bien des réflexions qui n’aboutirent à rien, il se décida à aller trouver son adjoint, M. Bélant, honnête vigneron, avec qui il était fort bien, et il le pria de prendre communication de la lettre. M. l’adjoint savait un peu lire, mais pas très couramment, et craignant d’ennuyer l’autre, il lui dit  : Lis toi-même, je t’écoute.

Quand la lecture fut faite  : Eh bien ? dit Bélant. Eh bien ! dit Thouret, peux-tu me dire ce que c’est que les aliénés? Ah! c’est ce mot-là qui t’embarrasse ? Parbleu, sûrement tu sais ce que ça veut dire, toi? Oh ! je sais à peu près. Eh bien dis-moi à peu près. Dam oui, je sais à peu près, mais je ne peux pas te l’expliquer. Cousin, si tu ne peux pas me l’expliquer, c’est que tu ne sais pas. Y ne faut pas faire le fanfaron. Allons trouver M. le maître; lui qui est le secrétaire de la mairie, va nous dire ça tout de suite.

Les voilà chez M. Coupé, maître d’école. C’était un vieux routinier qui venait de renvoyer sa bande d’enfants plus joyeux à ce moment qu’à leur arrivée chez lui. Il salua les deux fonctionnaires, les fit asseoir, et leur demanda ce qu’il pouvait pour leur service.

C’est, lui répondit le maire, pour vous prier de nous déchiffrer cette lettre de notre préfet. Le maître d’école mit ses lunettes et la lut tout couramment. Ah ça! dites-nous maintenant ce que c’est que les aliénés, dit Bélant; je l’ai su, mais je l’ai oublié. Messieurs, je ne puis pas vous dire cela : Il faut que ce soit quelque chose d’extraordinaire, car je n’en ai jamais entendu parler. Il n’est pas possible, monsieur le maître. vous ne pourriez pas le trouver dans vos livres? Peut-être qu’oui, Messieurs, répondit le pédagogue; je vous promets de faire cette recherche, et je vous en ferai part aussitôt que j’aurai trouvé le mot. Ces messieurs s’en retournèrent aussi avancés qu’ils étaient venus. Chemin faisant, ils rencontrèrent un jeune notaire du voisinage, qui venait de faire signer un contrat de mariage dans la commune. L’idée vint à M. Thouret de le consulter sur le mot qu’il fallait qu’il connût à tout prix. Tu vas te faire moquer de toi, lui dit Bélant. Pourvu qu’il ne se moque pas de nous deux, qu’est-ce que cela te fait ?

M. le maire s’approche; son adjoint le suit : Monsieur le notaire, lui dit le premier, voulez-vous bien nous donner un avis de conseil sur une lettre qui nous embarrasse? Quand le notaire eut examiné l’affaire : Messieurs, répondit-il gravement, les aliénés sont ceux qui vont à la messe le dimanche. Ah tiens. je ne m’en serais jamais douté, dit le maire; je vous remercie, monsieur. Oui, c’est cela, s’écria Bêlant, je le savais bien. Le notaire s’esquiva, craignant d’éclater de rire à leur barbe, et les laissa dans cette croyance. Or, ceci se passait un samedi les deux cousins décident qu’ils iront à la messe le lendemain, et qu’ils sortiront un peu avant les autres paroissiens pour compter le nombre des dévots dits aliénés. Ils exécutent leur projet, puis ils se rejoignent. Le nombre n’était que de quarante-cinq. C’est bien peu, se dirent-ils, sur plus de mille âmes: on va dire que nous n’avons pas de dévotion, et nous n’obtiendrons pas le curé que nous sollicitons. Peuh! nous pouvons bien doubler, tripler même le nombre. qui est-ce qui nous contredira? Pardine! personne.

Voilà l’affaire entendue, et, rentré chez lui, M. le maire fit cette réponse au préfet:

« Monsieur le préfet, pour répondre à l’honneur de la vôtre, en date du…., je vous dirai que, pour quant aux aliénés qui existent dans la commune, ils sont 180, le maire et l’adjoint compris. »Je laisse à deviner l’étonnement où cette réponse jeta M. le préfet!

Il ne pouvait croire qu’il y eut tant de fous dans le village de B…et pourtant il n’osait presque en douter en voyant M. le maire et M. l’adjoint compris dans le nombre. A coup sur, se dit-il, ces deux-là le sont; mais je dois m’informer s’ils ont autant de confrères qu’ils le croient.M. le préfet fit prendre des renseignements il apprit la vérité, qui se répandit bientôt dans tous les rangs de la bureaucratie départementale; l’hilarité fut générale et prolongée; on fit mille plaisanteries sur le maire et les habitants de B… Bref, maints surnoms leur furent donnés:  resta celui d’aliénés. – 1874

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