Napoléon à Anvers en 1803 et 1810


P130 – 137

BONAPARTE quitta la ville de Gand le 29 messidor, et arriva le même jour à Anvers à cinq heures précises du soir, à la tête de Flandres. Il passa l‘Escaut dans une chaloupe ornée de drapeaux et de banderoles, au bruit de l’artillerie des forts et des vaisseaux, à l’aide de huit excellents rameurs en costume. La traversée du fleuve ne dura que deux minutes, et il fut reçu au Bierhoofd par le préfet et les autorités civiles et militaires du département.

Le maire lui présenta les clefs de la ville, ayant à sa suite la garde d’honneur à cheval revêtue d’un magnifique uniforme. Le Consul répondit: « Les clefs de la ville d‘Anvers ne peuvent être en de meilleures mains qu’en celles du maire ; j’accepte la jeunesse de la ville pour ma garde, et j’éprouve un très grand plaisir à me trouver au milieu de ses habitants.»  Madame Bonaparte avait passé le fleuve en même temps, dans une autre chaloupe, accompagnée de deux dames du palais. Le premier Consul monta à cheval à la porte du port, et se rendit à la préfecture. En traversant plusieurs rues sablées et bordées d’arbres, au milieu des acclamations d’une foule immense d’habitants de la ville et de la campagne. Le soir la ville fut illuminée ; les maisons étaient chargées d’inscriptions à la gloire de Bonaparte, en latin, en français, en flamand, et la plupart des arbres étaient unis par des guirlandes de fleurs. Le lendemain 30, à trois heures du matin, le premier Consul fit le tour de la ville à cheval, et en examina, dans le plus grand détail, les fortifications et le port. L’après-dîner les vins d’honneur lui furent offerts par le maire, au nom de la ville d’Anvers, dans un wœker traîné par huit énormes chevaux couverts de harnois dorés. Ensuite il reçut, depuis trois jusqu’à six, dans le salon de la préfecture, en présence de Madame Bonaparte, des deux dames du palais, des quatre ministres, du secrétaire d’état et de plusieurs généraux, la garde d‘honneur, les chefs des corps militaires et les autorités civiles du département. Après avoir répondu avec beaucoup de bonté à chacune des personnes chargées de lui porter la parole, il engagea avec les chefs des autorités une discussion dont la profondeur était cachée sous les formes de la plus aimable familiarité. L’audience accordée au tribunal et à la chambre de commerce, fut longue et animée par les discussions les plus intéressantes sur le tarif des douanes, sur le droit de transit sur les territoires français et Batave, sur les poudrières d’Anvers, sur la contrebande, les finances de l’Angleterre, les encouragements à donner aux fabriques, etc., etc. ; les présidents et d’autres membres lui présentèrent différents mémoires écrits, auxquels il répondit sur-le-champ par des concessions ou des refus motivés. Le même jour, Bonaparte se rendit vers les dix heures du soir sur la place de Meir, à la belle maison du citoyen Werbrouck, frère du maire d’Anvers ; et là, accompagné de madame Bonaparte, il vit d’un balcon magnifiquement orné le feu d’artifice, qui fut tiré au milieu de cette place immense. La foule était innombrable, et l’air retentit sans cesse des cris : Vive Bonaparte! Vive notre bienfaiteur! Le premier Consul repassa, pour rentrer dans son palais, sous le pont d‘Arcole, magnifique ouvrage du citoyen Vaubrée. Le premier thermidor, vers six heures, il fit une seconde fois la visite des remparts, de la citadelle et du port. A onze heures, il se rendit avec madame Bonaparte, à la fête qui lui était préparée dans le local superbe de la bourse. Nous ne rappellerons point ici les détails de cette fête, qui n’est qu’une nouvelle preuve des témoignages, des respects, de l’estime et de l’amour des Anversois. Parmi les ornements allégoriques, on remarqua une pyramide portant les trois couronnes, civique, murale et rostrale, avec ces deux vers latins:

Te cingat muralis honos, te civica quercus:
Ambiat, et domitis ornat rostrata carinis.

Le premier Consul, avant son départ d‘Anvers, agréa l’hommage de neuf chevaux bais qui lui furent présentés par le maire, au nom de la ville d‘Anvers ; et madame Bonaparte accueillit avec bonté l’offrande d’un tableau de paysage, peint par Ommeganck, tableau que les connaisseurs regardent comme le chef-d’œuvre de cet habile maître, renommé pour la vérité et l’effet de ses compositions. En présentant cet hommage à madame Bonaparte, le maire s’exprima en ces termes (le conseil municipal a donné la peinture “Environs de Spa, avec berger, chien de berger, boeuf, moutons et chèvres» de Ommeganck à Joséphine de Beauharnais, qui ont vraiment apprécié) :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/09/Balthasar_Paul_Ommeganck_-_Landschap_met_herders_%281796%29.jpg

MADAME,

« La ville d’Anvers, que ses grands peintres ont rendue autrefois si célèbre, n’a pu manquer de recevoir un coup d‘œil bienveillant de l’amie éclairée des arts, de l’épouse du héros incomparable qui les aime et les protège. A ces titres, madame, et à tous ceux qui vous rendent chère à cette cité, daignez recevoir en son nom l’offre d’un tableau ; puisse-t-il réunir au mérite reconnu du maître, celui d’être agréé par vous comme un gage de notre vénération profonde, et de notre éternelle reconnaissance !… »

P226

Bonaparte, pendant son séjour à Bruxelles, donna des ordres pour l’exécution de plusieurs travaux importants :

Pour l’établissement dans le port d’Anvers, d’un bassin d’échouage, d’un bassin à flot, et de douze calles pour la construction de bâtiments de guerre à deux ponts: les calles seront construites sur l’emplacement du rempart et de l’abbaye Saint-Michel ; L’ouverture du canal qui joindra le Rhin , la Meuse et l’Escaut, et qui complétera les dispositions propres à contribuer à la prospérité de la ville d‘Anvers, et à l’ensemble des communications du territoire français.

P228

Voici quelques détails relatifs au séjour du premier Consul à Anvers. Il répondit aux harangues du conseil général du département et à celui de l’arrondissement :

« J’ai parcouru votre ville ; elle ne présente que des décombres et des ruines; elle ressemble à peine à une ville européenne. J’ai cru ce matin me trouver dans une ville d’Afrique. Tout y est à faire, port, quai, bassin d’échouage…. il faut enfin qu’elle‘ mette à profit les avantages immenses de sa centralité entre le nord et le midi, de son fleuve magnifique et profond, et qu’elle devienne la cinquième ou sixième ville commerçante du monde »

Pendant les 20 ans de l’administration française, entre 1794 et 1814, la ville a pris un essor considérable, notamment en rétablissant la libre navigation avec la mer du Nord, ce qui a permis à Anvers de retrouver son rang dans le commerce mondial. Napoléon Bonaparte a rénové et réaménagé les quais le long l’Escaut, le fleuve qui traverse la ville. Le port d’Anvers, qui s’est largement modernisé, est devenu le premier port de guerre de l’Empire français. Il est aujourd’hui le second port d’Europe, derrière Rotterdam (Pays-Bas).

“L’époque française d’Anvers a joué un rôle crucial dans le développement du port international d’Anvers”

Napoléon a également entrepris la construction de deux bassins portuaires dans le nord de la ville: le bassin Bonaparte et le bassin Guillaume. Le MAS, bâtiment de couleur rouille qui évoque un gigantesque entrepôt, a été bâti entre ces deux bassins.

A l’abri des marées
Jusqu’au début du XIXe siècle, toutes les activités portuaires d’Anvers se concentrent le long de l’Escaut ou dans les ports à marée intérieurs. Napoléon met un terme à tout cela et ordonne en 1804 le creusement de deux bassins avec des écluses: le petit bassin et le grand bassin, qui sont respectivement terminés en 1811 et en 1812. Pour la toute première fois, les activités portuaires d’Anvers peuvent se dérouler à l’abri des marées. Pour Napoléon,  Anvers est un « pistolet braqué sur le cœur de l’Angleterre ». Les nouveaux bassins ont donc surtout une importance militaire.
Mais aussi une fonction commerciale
Après la défaite de Napoléon, la ville est annexée sous Guillaume I aux Pays-Bas et les bassins s’orientent vers une fonction commerciale. En 1903, les bassins sont baptisés : Bonapartedok et Willemdok (bassin Bonaparte et bassin Guillaume).

 Plan de la grande expédition organisée sur l'Escaut, en août 1809. Gravure à l'aquatinte de Cockburn, d'après A.Lutz (1809). Bruxelles, usée Royal de l'Armée.Plan de la grande expédition organisée sur l’Escaut, en août 1809. Gravure à l’aquatinte de Cockburn, d’après A.Lutz (1809). Bruxelles, usée Royal de l’Armée.

Les chantiers d'Anvers sous Napoléon 1er. Gravure de J.B. Michiels d'après H. Schaeffels (1804). On remarquera la mise au travail de forçats en provenance du bagne de la citadelle d'Anvers. Bruxelles, Musée royal de l'Armée.

Les chantiers d’Anvers sous Napoléon 1er. Gravure de J.B. Michiels d’après H. Schaeffels (1804). On remarquera la mise au travail de forçats en provenance du bagne de la citadelle d’Anvers. Bruxelles, Musée royal de l’Armée.

"Vue de l'intérieur du chantier de la Ville d'Anvers, dédiée à son excellence Le Vice-Amiral comte Decres, Grand Officier de l'Empire, Inspecteur général des cotes de la Méditerranée, chef de l'une des cohortes de la légion d'Honneur, ministre de la Marine et des Colonies" . Eau-Forte de P.H. Coqueret d'après un dessin de Fleury. Bruxelles, Bibliothèque Royale.

“Vue de l’intérieur du chantier de la Ville d’Anvers, dédiée à son excellence Le Vice-Amiral comte Decres, Grand Officier de l’Empire, Inspecteur général des cotes de la Méditerranée, chef de l’une des cohortes de la légion d’Honneur, ministre de la Marine et des Colonies” . Eau-Forte de P.H. Coqueret d’après un dessin de Fleury. Bruxelles, Bibliothèque Royale.