L’étrange légion d’honneur de Marie-Jeanne Schellinck


Le grand ennemi de la vérité n’est pas très souvent le mensonge – délibéré, inventé et malhonnête – mais le mythe – persistant, persuasif et peu réaliste. Trop souvent nous nous tenons aux clichés de nos ancêtres. Nous soumettons tous les faits à un jeu préfabriqué d’interprétations. Nous aimons le confort d’opinion sans le malaise de la pensée…”  discours de Kennedy à Yale le 11 juin 1962

MC2Le lundi 10 septembre 1894 parait dans le petit journal ce tableau de Lionel Royer accompagné du texte ci-dessous :

La femme dont nous ajoutons le portrait à celui de nos héroïnes était Belge en réalité, puisqu’elle naquit près de Gand ; mais en somme, elle était “un soldat français”. Enrôlée dans notre armée, à Jemmapes, où elle est sergent, elle reçoit dix coups de sabre. A Iéna, sa conduite est si héroïque que Napoléon la nomme sous-lieutenant et lui donna la croix d’honneur en lui disant : “Madame, je vous fais 700 francs de pension et vous nomme chevalier de la Légion d’honneur ; recevez de ma main l’étoile des braves que vous avez si noblement conquise” ; puis il ajoute, s’adressant aux officiers qui l’entourent : “Messieurs, inclinez-vous respectueusement devant cette femme courageuse ; c’est une des gloires de l’Empire.” Marie Schellinck porta longtemps le ruban rouge puisqu’elle mourut octogénaire…

La légende était née et de nombreux historiens vont démontrer l’impossibilité de ce geste louable de l’Empereur… mais qui est colporté par des journaux d’époque et par la Société Belge Philanthropique des Anciens frères d’Armes de l’Empire Français à Gand 1841-1873, à tort.

marie-jeanne schellinck

Dans l’avis Nécrologique qui suit, daté du 09/09/1840, elle ne reçoit que six blessures à Jemmapes “au lieu des prétendues 10” et cet article donne une information importante sur un manuscrit allemand-hollandais et sur un lieu qui commencerait par véné… où elle aurait présenté une pétition à l’Empereur qui lui aurait accordé le grade de deuxième lieutenant, la légion d’honneur et en 1807, une pension de 675 francs. Donc, elle aurait reçu cette légion….vraisemblablement en Italie.

PRP-18400909-001 PRP-18400909-002Dans le Journal de l’Escaut du 27 novembre 1812, nous trouvons une confirmation de cette hypothèse :

Journal de l'escaut 27-11-1812 journal de l'escaut.bmpPensionnée en 1807, elle reçut à Venise le brevet et sa pension (Venedig en Allemand, Venetïe en Hollandais)… Le Journal ne parle pas de la légion d’honneur….

La légende a été reprise par la société Belge Philanthropique des Anciens frères d’Armes de l’Empire Français à Gand 1841-1873 et sera reprise dans de nombreux ouvrages avec des variantes. Marie-Jeanne Schellinck est décédée en 1840 et la société a été créée en 1841 donc ils ne possédaient vraisemblablement pas les informations susmentionnées et ont inventé une date fictive de 1808 sur lesquels les historiens trompés vont mettre en doute la véracité de cet “épisode” sous le juste prétexte que l’Empereur ne se trouvait pas à Gand en 1808 ; par contre, il se trouvait bien à Venise en 1807 ;  mais il n’empêche que le doute subsiste et que seuls les descendants de Guillaume Schellinck, marchand de draps et tailleur possèdent le brevet de lieutenant, la décoration de la Légion-d’Honneur et la robe de velours de Marie-Jeanne Schellinck…. Jacques JANSSENS

M1 M2Pour aller plus loin :

941_002
Dos d’un cahier d’écolier