Les demi-soldes!


OLYMPUS DIGITAL CAMERANe voyez, dans le texte qui suit aucune similitude avec vos salaires de misère, vos pensions rabotées, votre honneur s’il vous en reste ; ceux-ci sont désormais bafoués par les règles indifférentes du marché! Les Grecs sont les cobayes d’une Europe désabusée où seuls les plus futés y trouvent à se repaître et satisfaire leurs égos démesurés dans l’ignorance la plus complète du citoyen affamé. Nous sommes désormais inéluctablement à la demi-solde et tel ce Chevalier, capitaine en expectative, nous pouvons ce jour pleurer cet empire que fut l’Europe d’hier qui nous laisse et le fruit et les vers, croyant nous combler de servitudes à peine voilées! Jacques JANSSENS

demi-solde SimpletCollection privée : le demi-solde Simplet : 1 grenadier, 2 cul de singe, 3 bonnet à poil de face, 4 ornement de retroussis, 5 sabre briquet de la garde, 6 tenue de demi solde attribuer à Mr Simplet en 1830, 7 autre profil de grenadier, 8 tenue de demi solde possible de monsieur Simplet

1. LA DEMI-SOLDE. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6439124j.r=La+demi-solde+%2C+par+le+chevalier+L-G-D-T.langFR

DE L’IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L’ODÉON, LA DEMI-SOLDE, PAR LE CHEVALIER L.-G.-D.-T. D.-T. CAPITAINE EN EXPECTATIVE. – PARIS, A LA LIBRAIRIE UNIVERSELLE DE P. MONGIE AINÉ, BOULEVART POISSONNIÈRE ; N*.18. -AOUT 1819,

AUX OFFICIERS A DEMI-SOLDE.

C’est à vous, mes nobles et vaillants compagnons de gloire et de malheurs, que je dédie ce faible essai sur la demi-solde ; j’ose me flatter qu’à défaut de talent, mes anciens camarades y trouveront au moins les mêmes sentiments d’honneur qui nous animaient tous dans nos temps plus heureux. Je dois m’excuser de n’avoir parlé de la légion-d’honneur qu’en passant ; mais outre qu’elle est comprise implicitement dans la demi-solde, un pareil sujet mérite bien d’être traité à part et pour lui-même. En effet, si, contraint dans ses intentions bienfaisantes, le ministre citoyen, chargé de notre destinée, a peu fait pour nous, au moins nous apercevons-nous combien on a contrarié sa sollicitude, et voyons-nous avec reconnaissance que, quelque bien qu’il puisse nous faire, il en voudrait encore faire davantage. Tandis que la persécution semble avoir gravé sur la porte de la légion-d’honneur la terrible inscription du Dante, on a renié la loi du 15 mars, et la chancellerie qui nous a dépouillé par ordonnance, qui arrière ses paiements de dix-huit mois (du moins dans mon département), ose, en rendant compte de sa gestion, apprendre à la France étonnée qu’elle vient de renouveler son ameublement, pour une somme qui eût couvert un grand nombre de légionnaires, si l’on avait daigné penser que la plupart sont nus et meurent de faim. C’est à vous, mes braves compagnons, à redresser ces injustices ; il est temps que vos mains, armées du fouet de Juvénal et d’Horace, repoussent et châtient les persécutions sous lesquelles nous avons manqué de succomber ; c’est à vous à montrer à la France qui nous méconnut, que nos tentes couvraient autant de talent que de valeur, autant d’instruction que de générosité. Je réclame votre indulgence pour un croquis, où l’indignation m’a plus servi que le talent ; mon intention seule est louable, et je serai trop heureux, si j’ai pu inspirer le désir d’entrer dans la carrière, à quelques-uns du nombre innombrable de ceux d’entre vous qui peuvent faire mieux que moi.

N6954603_JPEG_1_1DMLA DEMI-SOLDE.

TRAHIS, mais invaincus, et toujours redoutables, ces généreux Français, si longtemps indomptables, en achetant la paix, recevaient à la fois leurs anciens souverains et de nouvelles lois : alors que, loin des bords de ma chère patrie, contre la foi jurée, au fond de la Hongrie ( Violation de la capitulation de Dresde ), j’expiais, dans l’horreur de la captivité, mon amour pour la gloire et pour la liberté. Ramené par la paix dans notre belle France, de mes travaux guerriers j’obtins la récompense! Contre la demi-solde échangeant mes lauriers, à ce prix généreux je revis mes foyers!

Au champêtre séjour, où ma tendre jeunesse prépara par l’étude un charme à ma vieillesse, je retourne en pleurant, loin des sanglants hasards, reprendre les doux soins, de l’étude et des arts. De mes jeûnes travaux retrouvant l’habitude, j’espère pour longtemps, loin de ma solitude, repousser les ennuis, et peut-être oublier la guerre et ses honneurs, et son art meurtrier, les grades que j’obtins, ceux où je pus prétendre. Ce fer que je quittai, tout prêt à le reprendre, et jusqu’au vil prix qui paya nos exploits!

De l’honneur à seize ans n’écoutant que la voix, j’ai paru dans nos rangs à peine à mon aurore, et reviens vieux soldat, quoique bien jeune encore. Oh! que de changements aux lieux où je naquis me rendent étranger à mon propre pays! Que d’enfants ont grandi que je n’ai pas vus naître! Et quels vieillards encore pourront me reconnaître? Mais un père, une sœur, objets de mon amour, et quelques vrais amis ont fêté mon retour ; heureux comme le sage, à l’abri de l’envie, désormais comme lui je vais cacher ma vie.

Crédule, je pensais avec sincérité me sauver à couvert de mon obscurité ; quand voilà tout à coup, dans ce temps déplorable, que du fond de l’enfer un monstre épouvantable, par le ciel en courroux est tiré tout exprès pour finir d’accabler les malheureux Français. Perfide scélérat, faussaire abominable, d’obscures trahisons, agent impénétrable, effroi des gens de bien que poursuit sa fureur, sans foi, sans probité, sans âme, sans honneur, détestable anonyme, exécrable parjure, diffamant avec art la vertu la plus pure, souriant à celui qu’il va percer au cœur, pour tout dire en un mot, un dénonciateur.

Oh! qui pourra nombrer ses innombrables crimes. Oh! qui pourra compter ses sanglantes victimes ! L’humble habitant des champs et celui des palais sont indistinctement poursuivis par ses traits ; nul n’en est à couvert, et sa bouche perfide répand sur tous les rangs son venin homicide. De la dernière place au plus illustre emploi, le monstre souille tout, jusqu’au palais du roi.

Notre gloire l’irrite, et de notre patrie il veut surtout bannir tous ceux qui l’ont servie. Cependant jusqu’alors, la fureur des partis en déchirant la France, épargna mon pays ; en proie aux alliés, nos provinces fertiles hébergeaient des amis destructeurs de nos villes, tandis que, protégés par leurs monts escarpés, les champs de l’Aquitaine étaient inoccupés. Pour la première fois bénissant sa misère, qui ferme à l’étranger sa paisible chaumière, le pauvre paysan écrasé sous l’impôt, payant sans murmurer, pleurait encore Turgot.

Quand la délation, qui d’abord incertaine marchait d’un pas timide et se glissait à peine, au crime s’enhardit par ses premiers succès, et dévoile à nos yeux ses coupables projets. Elle ourdissait dans l’ombre une trame honteuse, tout à coup au grand jour elle court furieuse ; et ses nombreux agents dans le crime exercés souvent sont délateurs ensemble et dénoncés. Bientôt on voit partout de zélés commissaires, d’une ignoble police, empressés émissaires, suspendre ou déposer quiconque eut le malheur d’occuper une place au gré du délateur.

Mais c’était nous surtout, restes de cette armée qui fatigua trente ans l’agile renommée, qu’il fallait, pour calmer une lâche terreur, punir d’avoir osé perdre tout, hors l’honneur. C’étaient nos vieux soldats que les listes fatales offraient en holocauste à ces cours prevôtales, qui, dans les jours sanglants de nos proscriptions, Provoquaient et jugeaient les conspirations! D’infâmes gazetiers, lâches et vils esclaves, quotidiennement insultaient tous les braves.

Je suis à demi-solde ? Eloignez-vous de moi ; quiconque est malheureux doit être hors la loi. On ne reconnaît plus les fils de la Victoire, que sous l’indigne nom de brigands de la Loire. Un ami, soupçonné de m’avoir salué, occupait une place? il est destitué. Je vis seul, retiré? je conspire dans l’ombre. Je reçois mes amis? on augmente leur nombre, et la police accourt à ce rassemblement, qui doit faire insurger tout le département.

3092625663_2_3_90tJ5PrGOn prépare bientôt la fête anniversaire du retour de ce roi qu’on chérit comme un père ; et l’on a très-grand soin de ne pas m’inviter, pour m’accuser plus tard de n’y pas assister. Pour nous persécuter tout devient légitime ; nous existons encore, et c’est là notre crime : on ne veut plus d’armée et surtout de Français, la France par la Suisse est gardée à grands frais.

Enfin, pour couronner toutes ces perfidies, l’enfer s’est surpassé dans les catégories! L’horizon politique, encore tout nébuleux, cependant par degrés s’éclaircit à nos yeux : dans le cours de septembre, une heureuse ordonnance vient, en séchant nos pleurs, rasséréner la France ; un nouveau ministère, appelé par nos vœux, doit nous faire espérer un destin plus heureux. Sans doute que bientôt notre noble indigence, seul fruit de nos travaux, aura sa récompense ; et sans doute bientôt le malheureux soldat obtiendra quelque part des bienfaits de l’état ?

Non , mon cœur s’est trop tôt ouvert à l’espérance! On nous oublie encore, lorsque toute la France jouit de voir enfin les décrets rapportés, Les étrangers partis et les prêtres dotés. Qui songerait à nous? nous souffrons en silence ; et ce n’est pas pour nous que renait l’abondance ; on a bien d’autres gens avant nous a payer, et l’argent de l’état se peut mieux employer. Mais, en attendant mieux, une belle ordonnance, pour nous dédommager sans surcroît de dépense, par un sublime effort de générosité, change la demi-solde en non-activité ( Il y a deux ans qu’on a remplacé sur nos revues mensuelle., par le titre de demi-activité, celui de demi-solde).

C’est en vain qu’au milieu d’une chambre orageuse, un loyal député d’une voix courageuse vote en notre faveur un seul amendement : on le rappelle à l’ordre, on force l’imprudent à quitter la tribune au milieu du murmure, et la droite et le centre obtiennent la clôture. Mais enfin le temps vole, et de l’an qui s’enfuit Le budget est fixé, et la session finit. Par de bons citoyens la chambre recrutée, remplace des sortants la part peu regrettée ; plus éclairés enfin sur leurs vrais intérêts. Plusieurs départements ont élu des Français. Ils ont éliminé les demandeurs de places, on ne veut plus savoir le prix de leurs grimaces ; et cette fois enfin, grâce à nos électeurs, nous allons voir un terme à nos longues douleurs.

Vain espoir! ce guerrier, ce héros intrépide, qu’honore de sa haine un courtisan avide, le vainqueur de Palosk, en travaillant pour nous, voit sa sollicitude allumer le courroux. De ceux qui , dès longtemps ardents à nous poursuivre, frémissaient qu’on voulût nous donner de quoi vivre. En vain le côté gauche a soutenu nos droits ; à la majorité, pour la seconde fois l’ordre du jour fatal, repoussant nos services, nous déshérite encore pour enrichir les Suisses.

Hé! payez donc au moins la légion-d’honneur! La loi au quinze mars fut faite par la peur ( Discours de S. Exc. le ministre de l’intérieur ou du garde des sceaux, je ne sais plus lequel ). Vous n’avez point de droits. Dans la même séance Il a pourtant suffi d’une simple ordonnance, aux mêmes contempteurs de droits si bien acquis pour doter amplement l’ordre de Saint-Louis! Nous n’avons point de droits! ô France ! ô ma patrie !. Mais c’est à tort pourtant qu’ici je me récrie quand pour nous consoler la non-activité devient, au même prix, disponibilité ( Il y a ici un léger anachronisme : la disponibilité existait avant cette session ; de plus, il est juste d’avouer qu’elle n’est pas au même prix pour les officiers d’état-major, à qui elle donne presque le double de la demi-solde, ce qui ne fait pourtant pas les deux tiers de leur traitement d’activité, ni même la moitié de ce même traitement avec les indemnités accoutumées ).

Mais ils sont en petit nombre, et forment un corps spécial ; et il n’est pas moins vrai que tous les autres officiers en expectative jouissent encore de la demi-solde telle qu’elle a été tarifée lors de son ingénieuse création, mais encore diminuée de la retenue proportionnelle non moins ingénieusement inventée depuis ; ce qui, avec la retenue pour les invalides, réduit de près d’un quinzième leur misérable demi-solde. Frappé de tant de coups sans perdre l’espérance, opposant aux revers une noble constance, Il est encore bien doux pour nos cœurs généreux que la France n’ait plus que nous de malheureux!

Les crimes poursuivis et la presse affranchie assurent désormais le sort de la patrie ; les délateurs jurés et leurs hideux suppôts sont tombés, grâce au ciel, ainsi que les prévôts. Et si des exilés, dispersés par l’orage, gémissent encore loin de notre heureux rivage, si l’on a refusé leur retour aux Français, notre bon roi l’a dit : ce n’est pas pour jamais. Oui, du fils de Henri nous devons tout attendre, au repos, au bonheur, lui seul saura nous rendre ; au mal qu’on nous a fait son cœur est étranger : lui seul ne faillit point, il veut tout réparer. Encore quelques efforts et la lutte est finie ; que la charte surtout soit enfin garantie et du mépris des grands et du courroux des sots, et rien ne pourra plus troubler notre repos.

Nommons des députés qui respectent la charte ; que pour l’interpréter aucun ne s’en écarte ; nommons des gens sans place et qui n’en veuillent pas ; surtout n’envoyons plus de mauvais avocats près du garde des sceaux courre des bénéfices ; nommons des gens enfin plus Français que les Suisses ! Et qu’avec Manuel, Lafayette et Bignon, Dupont et Chauvelin, Constant et d’Argenson, rivalisant toujours de zèle et de courage, Les nouveaux députés couronnent leur ouvrage ! Et bientôt nous aurons, avec la liberté, plus d’argent, point de Suisses et de l’activité.

FIN. – chevalier L.-G.-D.-T. D.-T.,…

2. Roman d’Honoré de Balzac sur les demi-soldes : La Rabouilleuse  LE CAFE LEMBLIN ( ou bien Lambelin) – Par Bernard Vassor

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medium_cafe_LEMBLIN.jpgC’était au Palais Royal, le café des bonapartistes, puis sous la restauration, les demi-soldes fréquentèrent cet endroit. Balzac, dans :  Les Célibataires, un ménage de Garçon, en parlant de Philippe Bridau :
“Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus du café Lemblin, véritable Béotie constitutionnelle ; il y prit les habitudes, les manières, le style et la vie des officiers à demi-solde ; et, comme eût fait tout jeune homme de vingt et un ans, il les outra, voua sérieusement une haine mortelle aux Bourbons, ne se rallia point, il refusa même les occasions qui se présentèrent d’être employé dans la Ligne avec son grade de lieutenant-colonel. Aux yeux de sa mère, Philippe parut déployer un grand caractère.” 
(…)”Le parti constitutionnel, soutenu surtout par les officiers en demi-solde et par le parti bonapartiste, fit alors des émeutes autour de la chambre au nom de la charte, de laquelle personne ne voulait, et ourdit plusieurs conspirations. Philippe, qui s’y fourra, fut arrêté, puis relâché faute de preuves ; mais le Ministre de la Guerre lui supprima sa demi-solde en le mettant dans un cadre qu’on pourrait appeler de discipline. La France n’était plus tenable, Philippe finirait par donner dans quelque piège tendu par les agents provocateurs. On parlait beaucoup alors des agents provocateurs. Pendant que Philippe jouait au billard dans les cafés suspects, y perdait son temps, et s’y habituait à humer des petits verres de différentes liqueurs, Agathe était dans des transes mortelles sur le grand homme de la famille.”
4. Le bonapartisme : aux origines de la droite autoritaire (1800-1850) – Par Frédéric Bluche (page 130 – 136)

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