Les Bibliothèques particulières de L’EMPEREUR NAPOLÉON – 1900


Napoléon lisant une carte
Les lectures de Napoléon Le Grand

Antoine Guillois

PARIS
LIBRAIRIE HENRI LECLERC
219, RUE SAINT-HONORÉ, 219
et 16, rue d’Alger.
1900

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   Afin de faciliter éventuellement la lecture de ce texte, j’ai mis en bleu le titre des ouvrages ou des auteurs de prédilection et en rouge les passages les plus marquants de ce roman que sa vie à travers ses lectures personnelles….Parmi ses ouvrages de religion, Napoléon réclamait avant tout les Deux Testaments, le Coran,…Après Waterloo, l’Empereur envisageait son départ en Amérique : “La grande bibliothèque, écrit-il à Barbier, devra être consignée à une maison américaine qui la fera passer en Amérique par le Havre.” Les Bibliothèques sont un outil utile qui permet de voir l’Homme à travers ses livres… et ceux qu’il n’a pas lus…

  Dans sa première jeunesse, Napoléon aimait surtout à lire les Vies de Plutarque, Homère et Ossian. C’était là, avec quelques ouvrages sur la Corse, tout ce que contenait la bibliothèque paternelle de la petite maison d’Ajaccio. Un mois avant de quitter Brienne pour se rendre à l’Ecole militaire de Paris, le jeune Bonaparte écrivait à son père pour lui demander l’Histoire de la Corse par Boswell ; il réclamait aussi quelques autres livres : ” Vous n’avez rien à craindre, disait-il à Charles Bonaparte ; j’en aurai soin et les rapporterai en Corse, avec moi, quand j’y viendrai, fût-ce dans six mois.” Cette préoccupation touchera tous ceux, et ils sont nombreux, qui aiment jalousement leurs livres et qui hésitent à les confier à des mains indifférentes.

     A Valence, sa première garnison, le lieutenant Bonaparte avait noué des relations, sinon intimes du moins très fréquentes, avec le libraire-imprimeur Aurel dont il eut vite fait de dévorer la bibliothèque. Aussi fallut-il bientôt sortir de ce cercle restreint ; de là, cette correspondance avec un libraire de Genève, M. Borde, à qui le jeune officier demandait l’envoi de tous les ouvrages qu’il pouvait avoir sur la Corse et des livres qui parlaient de Jean-Jacques Rousseau, alors dans toute la nouveauté d’une vogue qui n’était pas près de finir.

     Déjà, comme il le fera plus tard à Ste-Hélène, Napoléon prenait des notes sur chacune de ses lectures, M. Frédéric Masson, dans Napoléon inconnu, a reproduit toutes celles qui n’ont pas été perdues.

     La première bibliothèque digne de ce nom, quoi que bien peu importante encore, qui ait appartenu au futur Empereur, est celle qu’il forma au retour de la campagne d’Italie les livres, généralement reliés en veau, portent, sur le dos, ces deux lettres entrelacées, B. P., Bonaparte-La Pagerie, du nom de famille de Joséphine. Quelques-uns de ces volumes firent, dans les bagages du général, la glorieuse campagne d’Egypte. Je relève parmi ceux-ci :

Le cours d’Etudes par Condillac,
– Les Oeuvres diverses d’Arnaud,
– Les Essais de Bacon,
– De l’influence des passions par Mille de Staël,
– Les visions philosophiques par Mercier, etc., etc.

     Au mois de septembre 1798, Joséphine avait acheté Malmaison et elle y avait transporté les livres du général et ceux qui formaient sa bibliothèque personnelle. Ceux-ci devaient être fort rares, car l’aimable créole n’aimait rien moins que la lecture. li en existe cependant quelques-uns, comme cet Abailard dévoilé, qui lui avait été offert par la comtesse Fanny de Beauharnais et sur lequel elle avait écrit son nom de la façon suivante :

     JOSEFINE BAUARNAIS (elle était en avance sur la nouvelle orthographe)

     Au retour d’Egypte et pendant le Consulat, Napoléon s’attacha avec amour à la propriété que sa femme avait acquise pendant son absence. Il installa la bibliothèque, dont le conservateur était Ripault, dans l’aile gauche du château, à l’extrémité du rez-de-chaussée, entre la salle du conseil et le parc, dont elle n’était séparée que par un pont jeté sur le saut-de-loup qui longeait l’allée du Solitaire. Les boiseries étaient en acajou, ornées de cuivres à la mode de l’époque. Des médaillons, peints sur les murs et au plafond, rappelaient les traits des grands penseurs et des poètes de l’antiquité. Là, Bonaparte réunit, au nombre de cinq à six mille volumes, des ouvrages consacrés surtout à l’histoire et à la philosophie. Pour travailler, le premier consul préférait cette pièce, un peu isolée, aux autres appartements du château.

Bibliothèque Malmaison
Bibliothèque Malmaison

      Les ouvrages qui ont fait partie de cette bibliothèque, vendue et dispersé au vent des enchères, en 1827, après la mort du prince Eugène de Beauharnais, portent toujours, sur le dos, les lettres B. P. entrelacées. Sur les plats, on lit cette inscription, en lettres dorées : Malmaison.
      De cette bibliothèque de sa jeunesse, qui était était réellement la plus personnelle de toutes ses collections, (on voit par une phrase du testament combien il y tenait) — Napoléon, quittant la France en 1815, emporta un très petit nombre d’ouvrages destinés à charmer les longues journées de l’exil. Une note, de la main du général Gourgaud, sur un exemplaire en quatre volumes du Nouveau siècle de Louis XIV, en fait foi.

     En prenant possession du pouvoir consulaire, Napoléon n’était plus seulement un homme privé ; celui-ci, au contraire, devait disparaître devant le chef d’Etat.

     De là, le commencement des bibliothèques officielles, dans lesquelles cependant, nous retrouverons toujours la marque et le cachet des goûts personnels de l’Empereur. En 1799, quelques jours seulement après le 18 brumaire, les consuls décidèrent qu’il serait choisi, dans la bibliothèque du Directoire, des livres pour leur usage particulier et que le reste formerait la bibliothèque du Conseil d’Etat. Napoléon, pour sa part, prit les livres d’histoire et d’art militaire. Ripault, membre et bibliothécaire de l’institut d’Egypte, conservateur des livres de Malmaison, fut alors nommé bibliothécaire particulier de Napoléon. En 1804, l’abbé Denina lui fut adjoint, mais seulement avec le titre de bibliothécaire honoraire. Enfin, en 1807, Antoine Barbier, bibliothécaire du Conseil d’Etat depuis 1800, fut appelé à remplacer Ripault.

     En campagne aussi bien qu’à Paris, Napoléon ne voulait rien ignorer du mouvement intellectuel de son temps. On dirait qu’il attend toujours l’apparition d’une de ces oeuvres qui donneront à son règne le lustre littéraire qui a immortalisé le siècle de Louis XIV.
      Ainsi, pendant la campagne d’Iéna, il fait écrire par Méneval la lettre suivante “L’Empereur se plaint de ne recevoir aucune nouveauté de Paris. Il vous est cependant facile de nous faire passer deux ou trois volumes, tous les jours, par le courrier qui part à huit heures du matin. Il a paru, depuis peu, plusieurs ouvrages qu’il serait intéressant de lire, tels que le Directoire exécutif de Lacretelle, etc…”
Un autre fois, cii 1805, l’Empereur avait écrit à l’archevêque de Ratisbonne, archichancelier d’Allemagne : “J’ai reçu votre lettre avec l’ouvrage qui y était joint. Allant, un soir, faire une partie de chasse à Rambouillet, je l’emporterai dans ma voiture pour le lire.”

     C’est là, en effet, une des habitudes ordinaires de l’Empereur soit en voyage, soit en campagne, il trompait la longueur de la route par des lectures de toute espèce ; sa berline de voyage était aménagée de telle façon qu’il y pût lire et travailler sans difficulté. Quand il lisait en voiture et que le livre lui déplaisait, Napoléon le jetait par la portière ; les pages de service ramassaient ces ouvrages et se procuraient ainsi des lectures pour les séjours ou les bivouacs. Ces nouveautés, destinées à être mises sous les yeux de l’Empereur, étaient reliées à ses armes par Simier ou Bozérian. C’était une condition d’étiquette. Les armoiries dorées s’étalaient sur les plats en maroquin rouge ou vert et l’intérieur était doublé de labis bleu ouvert. Les tranches étaient dorées. Il était d’autres ouvrages, tels que la Relation de la bataille de Marengo, celle de la bataille d’Austerlitz, la situation annuelle de l’Empire qui, édités par l’imprimerie impériale, étaient reliés aux armes de Napoléon et distribués aux maréchaux et grands dignitaires. Lorsque l’Empereur assistait à la représentation d’une pièce, soit à St-Cyr, soit à St-Denis, on mettait entre ses mains l’ouvrage, toujours manuscrit, relié à ses armes, avec lequel il suivait la pièce.
      D’autre part, la maison de l’Empereur jouissait d’une bibliothèque, également aux armes impériales. C’est ainsi que les livres de médecine, dont se servait Corvisart, portaient tous cette marque.
      Enfin, les bibliothèques des Tuileries, de Trianon, de Compiègne, de Rambouillet, de St-Cloud et de Fontainebleau, dont Barbier était chargé en même temps que de celles des deux impératrices, contenaient 50.000 volumes environ. Ceux-ci étaient reliés en veau et ornés des armes. Généralement, les tranches ne sont pas dorées ; l’intérieur n’est pas doublé de soie. Le Rollin, si heureusement devenu la propriété de M. Hanotaux, est le type des ouvrages composant ces bibliothèques des résidences impériales. Les attributions et les fonctions du bibliothécaire étaient nettement définies. Cette charge n’était pas une sinécure. Barbier conférait avec l’Empereur et, après lui avoir rendu compte des nouvelles publications, il avait souvent à se transformer en lecteur, lorsque Napoléon, ce qui arrivait souvent, non content de l’avis d’un autre, voulait juger par lui-même. Barbier avait aussi à proposer l’acquisition d’ouvrages précieux, tels que les fables de Pilpay, imprimées en langue persane, à Calcutta, en 1805 ; l’Iliade, en grec, imprimée sur vélin par Bodoni; la Jérusalem délivrée, traduite par le prince Lebrun, imprimée également sur vélin. En outre de la gestion des bibliothèques et de la production des notes que Barbier fournissait constamment sur des sujets de bibliographie intéressant l’Empereur, le bibliothécaire servait encore d’intermédiaire entre le souverain et les gens de lettres ; ceux-ci n’eurent pas à le regretter, car Barbier était aussi obligeant qu’instruit. Au mois de juillet 1808, pendant son séjour à Bayonne, l’Empereur fit demander à Barbier le plan d’une bibliothèque portative d’un millier de volumes. Napoléon en indiquait approximativement la composition de la manière suivante :

– Quarante volumes de religion;
– Quarante volumes des Epiques;
– Quarante volumes de Théâtre;
– Soixante volumes de poésies;
– Cent volumes de romans;
– Soixante volumes d’histoire.

     “Le surplus pour arriver à mille, serait rempli par des Mémoires historiques de tous les temps.” Parmi les ouvrages de religion, Napoléon réclamait avant tout les Deux Testaments, le Coran, une histoire de I’Eglise. Les épiques devaient être Homère, Lucain, Le Tasse,Télémaque, La Henriode. Les tragédies ne mettre de Corneille que ce qui est resté; ôter de Racine les Frères ennemis, Alexandre, les Plaideurs; de Voltaire, ne donner que ce qui est resté.
      Pas un mot de Molière. Quoi d’étonnant, puisque les Plaideurs eux-mêmes n’avaient pas trouvé grâce? Comme histoire, de bons ouvrages de chronologie et les principaux originaux anciens : L’Esprit des Lois, la Grandeur des Romains (sic) ; ce qu’il est convenable de garder de l’histoire de Voltaire. Parmi les romans: la nouvelle Héloïse, les Confessions, Richardson, Lesage, Les Contes de Voltaire. Napoléon recommande bien qu’on ne mette de Rousseau ni l’Emile, ni une foule de lettres, mémoires, discours et dissertations inutiles même observation pour Voltaire.
      De telles prescriptions se passent de commentaires ; elles permettent, à elles seules, de juger l’homme et son esprit. I
      Au mois de décembre de cette même année 1808, Napoléon continue à se plaindre du défaut d’ouvrages nouveaux et son secrétaire Méneval ne s’en tire qu’en invoquant “la stérilité des romanciers et la saison des almanachs.”

     Le projet de 1808 ne fut pas mis à exécution et ce n’est qu’en partant pour Wagram que Napoléon emporta dans ses bagages quelques caisses qui peuvent être considérées comme la première ébauche de ces bibliothèques de campagne tant réclamées. Les caisses, recouvertes en cuir et garnies à l’intérieur, les unes de velours, les autres de drap vert contenaient chacune soixante volumes environ, reliés en maroquin. Ils étaient sur deux rangs comme dans les rayons d’une bibliothèque. Un catalogue général de toutes les caisses permettait de trouver immédiatement l’ouvrage que l’Empereur demandait.
      Au mois de juin, à Schoënbrunn, Napoléon, ayant réclamé quelques auteurs, fut très contrarié d’apprendre qu’à cause de leur format, ils n’avaient pu être placés dans les caisses. Il dicta aussitôt une note pour Barbier dans laquelle il prescrivait la formation d’une bibliothèque de 3.000 volumes, tous de format in-18, ayant de quatre à cinq-cents pages et imprimés en beaux caractères de Didot, sur papier vélin mince. Suivaient des instructions pour la composition de cette collection. L’Empereur voulait “qu’un certain nombre d’hommes de lettres, gens de goût, fussent chargés de revoir ces éditions, de les corriger, d’en supprimer tout ce qui est inutile comme notes d’éditeurs, tout texte grec ou latin ; ne conserver que la traduction française. Quelques ouvrages seulement italiens, dont il n’y aurait pas de traduction, pourraient être conservés en italien.” En novembre, lors du retour de l’Empereur à Fontainebleau, Barbier lui présenta le catalogue raisonné qui avait été demandé de Schoënbrunn. Il fit connaitre que la dépense monterait à 6 millions 500.000 francs environ ; quant au temps nécessaire pour l’exécution des 3.000 volumes, Barbier demandait six ans. Pas plus qu’en 1808, il ne fut donné suite à ce projet.

     Pendant la campagne de 1809, Napoléon se plaint des romans envoyés qui sont détestables. “Ils ne sont, écrit Méneval à Barbier, qu’un saut de la valise du courrier dans la cheminée. Il ne faut plus nous envoyer de ces ordures-là, envoyez le moins de vers que vous pourrez, à moins que ce soit de nos grands poètes.”
      Le 15 juin, Barbier dit quelles difficultés il rencontre quand il cherche de belles éditions, comme l’Empereur les aime tant. “Le goût qui dirige sa Majesté, ajoute t-il, sera remarqué et peut-être déterminera-t-il nos amateurs à préférer bientôt les livres utiles aux livres de fantaisie.”
      A la même date, Méneval informait Barbier que l’Empereur venait de faire retirer de sa bibliothèque Parny, Bertin, les Lettres de Dupaty, les Trois règnes de la nature de Delille, les Lettres de Sévigné “parce que onze volumes prennent trop de place et qu’il suffirait d’un choix de ces lettres.” Pour remplacer ces ouvrages, Napoléon demande Tacite en français, Gibbon, Diodore de Sicile, le poème de la Pitié, Gil Blas, la Bible de Sacy, et une traduction en prose de l’Enéide. Le 23 juin, Barbier envoyait tous ceux de ces livres qu’il avait pu se procurer.
      La fin de la campagne est marquée de l’envoi, sur la demande de l’Empereur, d’une nouvelle traduction de Machiavel, de la continuation récente de l’Histoire de l’abbé Millot, et, enfin, d’une chronologie d’Hérodote par Volney.

     En 1810, les préoccupations du moment, – lutte contre la papauté et divorce Impérial, – trouvent un écho dans les rapports de l’Empereur avec son bibliothécaire : Demandes d’ouvrages sur les querelles de la monarchie avec les papes, sur la pragmatique sanction de Bourges, etc., etc.
Quant au divorce, qui n’y verrait une allusion évidente dans l’ordre que donne l’Empereur à Barbier de faire parvenir à Joséphine l’ouvrage intitulé Un trait de la vie de Charlemagne?

     Dès 1811, la campagne de Russie peut être prévue par le bibliothécaire. Napoléon demande “les ouvrages les plus propres à faire connaître la topographie de la Russie et surtout de la Lithuanie, sous le rapport des rivières, marais, bois, chemins, etc. Il faudrait aussi avoir ce que nous avons eu en français de plus détaillé sur les campagnes de Charles XII en Pologne et en Russie….
      Au moment dit de St-Cloud, le 7 mai 1812, Napoléon réclame “un Montaigne, petit format, qu’il serait bon de mettre dans la petite bibliothèque de voyage.” Quel penseur profond que ce général et ce souverain, partant pour une expédition dont il ne se dissimule pas l’importance, et qui veut emporter, pour ses lectures du bivouac, un exemplaire de l’immortel auteur des Essais!
      Une fois la guerre commencée, par chaque courrier, et jusqu’à Moscou, les commandes se succèdent. La preuve des préférences impériales se trouve, encore aujourd’hui, dans la bibliothèque de l’université de Dorpat ; on y conserve un Plutarque, relié aux armes, qui fut pendant la retraite, pris par un cosaque dans la voiture même de Napoléon.
      La bibliothèque de campagne, qu’on était enfin parvenu à constituer, fut brûlée en grande partie et le reste tomba au pouvoir des Russes.

     Avant de partir pour la campagne de 1813, Napoléon donna des ordres pour qu’on répara, autant que possible, les pertes de 1812. Il écrit le 18 février : “Je n’ai pas besoin qu’on forme une bibliothèque de voyage ; Il faut seulement préparer quatre caisses pour les in-12 et deux pour les in-18. Quelque temps avant mon départ, on me remettra la liste des livres de ce format que j’ai dans ma bibliothèque et je désignerai les volumes qu’il faudra mettre dans les caisses. Ces volumes seront successivement échangés contre d’autres de ma bibliothèque et le tout sans qu’il soit nécessaire de faire de nouvelles dépenses.”

bibliothèque portative
Bibliotheque Portative du Voyageur http://calligraphy-expo.com/eng/aboutcalligraphy/library/minibooks.aspx?itemid=1469

     Voici un détail qui montrera aux amateurs de livres que Napoléon avait le droit d’être compté comme un des leurs. En partant pour la Russie, il avait emprunté certains livres de la bibliothèque royale de Dresde. Dans la retraite, ces livres furent brûlés avec le fourgon qui les contenait. Le 27 février 1813, de Paris, Napoléon donna l’ordre exprès de se procurer à tout prix des exemplaires de ces livres afin de les réintégrer dans le dépôt d’où ils étaient sortis.

     Pendant les campagnes de Saxe et de France, le quartier général fut tellement désorganisé, les moments de Napoléon furent si absorbés que nous ne trouvons plus aucune trace de relations avec Barbier. Ce n’est qu’à Fontainebleau, pendant les neuf jours que Napoléon passa dans cette résidence, qu’il recommença à s’occuper de ses livres préférés. Il choisit, dans la bibliothèque du palais, tous ses auteurs de prédilection : Virgile, le Tasse, l’Arioste, César, Salluste, Tacite,Thucydide, Polybe, Suétone, Plutarque, Rollin. Il y ajouta le Moniteur, le Bulletin des Lois, les Codes, le recueil des Traités de paix de Kock et Martens, le recueil complet des Comptes du Ministère des Finances et du Trésor Public ; C’étaient les documents qui devaient lui permettre de tenir la promesse, faite à ses soldats, d’écrire l’histoire de son règne et de ses campagnes.

     Aussitôt Napoléon arrivé à l’île d’Elbe, M. Ballouhey, intendant de Marie-Louise, fut chargé d’abonner le comte Bertrand aux journaux politiques et littéraires les plus estimés, tandis que Barbier recevait la mission d’organiser une bibliothèque et d’envoyer à Porto-Ferrajo tous les ouvrages nouveaux. Au retour de ce premier exil, quelques jours après la rentrée triomphale du 20 mars, Napoléon parcourait la bibliothèque du Louvre en compagnie du général Bertrand. Il se montra heureux de retrouver son bibliothécaire et lui annonça qu’il rapportait les livres qu’il avait emportés à l’île d’Elbe. Ceux-ci, en effet, furent réintégrés le lendemain dans la bibliothèque des Tuileries.

     Après Waterloo, Napoléon, incertain de son sort, caressait l’espoir de se retirer en Amérique. “La grande bibliothèque, écrit-il à Barbier, devra être consignée à une maison américaine qui la fera passer en Amérique par le Havre. L’Empereur demandait, en même temps, à son bibliothécaire de lui apporter, le lendemain (26 juin 1815), à Malmaison :

– La liste des 10.000 volumes et des gravures comme celles des voyages de Denon et de la commission d’Egypte, dont l’Empereur avait plusieurs milliers ;
– Des ouvrages sur l’Amérique ;
– Un état particulier de tout ce qui a été imprimé sur l’Empereur pendant ses diverses campagnes.

     Napoléon ajoutait : “Il faudra compléter la bibliothèque de voyage qui doit se composer de toutes les bibliothèques de campagne et y joindre plusieurs ouvrages sur les Etats-Unis.” Il demandait, en outre : “une collection complète du Moniteur, la meilleure encyclopédie, les meilleurs dictionnaires.
      Au moment du départ, les circonstances obligèrent l’Empereur à se contenter de beaucoup moins. C’est dans la bibliothèque de Trianon, – et non pas dans celles de Fontainebleau ou de Rambouillet, – que furent choisis les livres armoriés qui firent, avec l’Empereur ; le voyage de Sainte-Hélène. Le 29 juin 1815, Barbier écrivait au président du gouvernement provisoire : “Monsieur le président, le bibliothécaire de l’Empereur Napoléon croit devoir vous prévenir que Sa Majesté, quelques jours après son abdication, lui a témoigné le désir d’emporter dans sa retraite la bibliothèque du palais de Trianon, composée d’environ 2.200 volumes, avec les Grandes descriptions de l’Egypte et l’iconographie grecque de M. Visconti. L’impression de ces deux derniers ouvrages est due à la munificence de l’Empereur. Il est bien naturel qu’il désire en conserver un exemplaire. Quant à la bibliothèque de Trianon, ce n’est qu’une très petite partie des livres rassemblés par ses ordres dans les palais impériaux. Ceux qui resteront pourront encore s’élever à plus de 60.000 volumes. J’ai l’honneur de vous prier de me faire donner les autorisations convenables pour expédier les objets mentionnés dans cette lettre.”

     La Chambre des représentants, par un vote spécial (Moniteur, 3 juillet 1815), accorda à Napoléon la bibliothèque de Trianon. C’est donc là, et sauf une vingtaine peut-être, venant de Malmaison, que furent choisis les 588 volumes armoriés que nous retrouverons à Sainte-Hélène.

     Blücher, dès qu’il connut le désir de Napoléon et la décision de la Chambre, envoya à Trianon un parti de cavaliers pour s’opposer au transfert des livres. Ces soldats arrivèrent après le départ de la première voiture ; Mais ils empêchèrent l’enlèvement de ce qui restait. Cela explique comment, sur les 1.929 volumes que contenait la bibliothèque, 550 seulement environ purent arriver à Malmaison et, de là, suivre l’Empereur, à Rochefort et sur le Northumberland.
      Le Roliin, retrouvé par M. Hanotaux sur les quais de Paris, en ces dernières années, faisait donc partie des livres de Trianon. Il se trouve, du reste, indiqué sur le catalogue manuscrit de cette bibliothèque, catalogue publié en 1889 par l’auteur de cet article et dont l’original, relié en maroquin rouge et aux armes, se trouve encore aujourd’hui entre les mains des héritiers du bibliothécaire Barbier. Dans ce récolement, et cinq lignes après l’histoire romaine de Rollin, ou peut lire “Histoire des Empereurs par Crevier, 12 volumes.” Or, dans une note dictée, en 1817, à Sainte-Hélène, au général Gourgaud, Napoléon disait : “Il faudrait envoyer…. Histoire des Empereurs de Crevier. On a 11 volumes. Le 7° manque.” Ce 7° volume qui manquait à Sainte-Hélène, que l’Empereur réclamait, n’y avait pas, en effet, été envoyé; il était resté en France et, de son côté, comme le Rollin,il a été retrouvé sur les quais il y a plusieurs années.

     Saint-Denis, dit Ali, chasseur et bibliothécaire de l’Empereur à Sainte-Hélène, avait, en dehors de ces livres apportés de France, tous reliés aux armes, la garde des ouvrages qui furent envoyés d’Angleterre depuis 1816 jusqu’en 1821. Ceux-ci étaient tous brochés. De ces deux catégories de livres, les uns furent marqués d’un cachet, timbre humide, informe et illisible comme celui du Rollin, les autres d’une empreinte à la cire où l’on distinguait vaguement les armes impériales. En outre, les livres brochés, au moins ceux qui firent partie des derniers envois et notamment de celui du 12 mars 1821, portaient, les uns, ces mots sur la couverture :

Napoleon from E. V. Holland, by permission of Lord Bathurst.

D’autres, ceux-ci :

Napoleon from E. V. Holland, by Lord Bathurst’s permission.

     Lady Elisaheth Vassall, femme d’Henry Richard Holland, partageait l’admiration de son mari pour l’illustre captif. Dans sa délicatesse féminine, elle pensa que des livres seraient pour lui la plus précieuse des distractions. Elle ne se trompait pas. Napoléon lui en témoigna sa reconnaissance en lui léguant par son testament le camée antique qu’il avait reçu du pape Pie VI, après la signature du traité de Tolentino. Les livres, envoyés ainsi d’Angleterre, – à l’exception toutefois d’une Bible souvent réclamée par Napoléon, – étaient surtout des actualités. Les livres reliés, apportés de France, étaient ces ouvrages que nous connaissons et qui composaient le fond des bibliothèques de voyage : Polybe, Tacite, Corneille, Racine, Voltaire, Rollin, Crevier, etc. Les compagnons de la captivité Las Cases, Montholon, Gourgaud, parlent constamment des lectures qu’on en faisait chaque soir ; Quelques-uns, comme le Rollin, sont annotés de la main de l’Empereur mais ils forment l’exception.

     Les ouvrages brochés, au contraire, par leur actualité même, provoquent plus la contradiction impériale.
      Je citerai, dans cet ordre d’idées, les principes de Stratégie par l’archiduc Charles : 3 volumes renvoyés par l’Empereur au Comte Bertrand, avec quelques mots de sa main sur chacune des couvertures.
      Je parlerai encore de deux volumes de cette série qui se trouvent aujourd’hui à la bibliothèque de Sens, à laquelle ils furent légués par Saint-Denis. Ce sont les Mémoires pour servir à l’histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815, par Fleury de Chaboulon. Sur la première page du premier volume, l’Empereur a écrit : “On doit regarder comme d’invention pure les discours et propos que l’on prête à l’Empereur Napoléon ; l’auteur le fait parler et penser selon ses propres opinions et selon les dires des jeunes gens du premier salon de service.”      Et plus bas (page 14), en face d’un passage consacré à Davout, Napoléon ajoute : “Jeune homme, vous vous reprocherez toute votre vie cet ouvrage où vous compromettez tant de pères de famille et calomniez tant de grands et illustres citoyens.”

     Ces livres brochés étaient, on le voit, les plus intéressants et, cependant, c’est de ceux-là que l’Empereur se souciait le moins. Est-ce parce que les ouvrages reliés lui rappelaient les heures brillantes de son règne? Est-ce parce qu’il préférait, en artiste, les belles éditions de Trianon à la médiocrité des actualités? Est-ce parce que celles-ci lui arrivaient par l’intermédiaire exécré d’Hudson Lowe, comme s’il avait le pressentiment que son geôlier aurait l’odieuse prétention de les réclamer après sa mort?
      Quelle qu’en soit la raison, il est certain que Napoléon n’attachait d’importance qu’aux volumes reliés. Quand Gourgaud partit, en 1818, il fut autorisé à emporter quelques ouvrages brochés, tandis qu’il dut rendre les livres armoriés qu’il avait mis dans ses bagages. Du reste, dans son testament, Napoléon ne s’est occupé, pour les léguer à son fils, que des livres qui étaient reliés à ses armes et encore n’en indiqua-t-il que 400 sur les 588 qui venaient de France.
      On a vu, par l’histoire du Rollin, que cette clause du testament fut religieusement exécutée, puisqu’après la mort du Duc de Reichstadt, ce volume passa successivement entre les mains de Madame Mère et de la reine Caroline.
      Quant aux autres, c’est-à-dire les livres brochés, les uns furent vendus en Angleterre, en 1823 ; Les seconds, comme la Bible, furent restitués à la France sous le second Empire on les plaça malheureusement à la bibliothèque du Louvre où ils furent brûlés lors de l’insurrection de 1871 ; D’autres enfin, ceux de Sens par exemple, furent partagés entre les compagnons de la captivité.

     Je dois dire, cependant, pour être tout à fait exact et complet, qu’un Polybe armorié resta la propriété du valet de chambre Archambault : celui-ci en avait fait don au comte Rapetti, secrétaire de la commission de publication de la Correspondance de Napoléon 1er. Le prince Bibesco, qui subvint aux derniers besoins du comte Rapetti, est peut-être aujourd’hui, – et ce serait justice, – le propriétaire de ce volume précieux. – Telle est, aussi complète que possible, je crois, l’histoire des bibliothèques personnelles de Napoléon. Elle m’a été maintes fois racontée par M. Louis Barbier, le digne et vénérable fils du bibliothécaire de l’Empereur. De plus, M. Barbier m’a communiqué ou donné la plupart des pièces auxquelles je me suis référé dans cette étude et ses descendants m’ont, à leur tour, témoigné la même confiance et une égale sympathie.
      On voit que Napoléon qui n’avait jamais négligé la lecture des grands auteurs, même aux heures les plus occupées de sa toute puissance, leur resta fidèle sur le rocher de Sainte-Hélène. Les grands historiens, les grands poètes, les philosophes et les écrivains contribuèrent à adoucir l’amertume de l’exil, à charmer les dernières heures de cette grande existence. Et c’est ainsi que les livres méritèrent une fois de plus, – et plus que jamais peut-être, – l’éloge qu’on en a fait à toutes les époques, en les appelant des consolateurs et des amis qui ne trompent jamais.

VENDOME
IMPRIMERIE F. EMPAYTAZ