Les belges face à l’Empereur au secours des français-Les belges ont combattu des deux côtés


Excellent article de la défense sur la fin d’une époque de la conscription http://rha.revues.org/7449

http://archives.lesoir.be/les-belges-face-a-l-empereur-les-belges-au-secours-des-_t-19900615-Z02THM.html

MEUWISSEN,ERIC; GROULART,CLAUDE DE – Page 11 – LES BELGES FACE À L’EMPEREUR

Nos compatriotes étaient-ils pour ou contre Napoléon? Les historiens répondent.

UN DOSSIER d’Eric Meuwissen et de Claude de Groulart

Le succès éphémère de mes ennemis vous a détachés un moment de mon empire. Dans mon exil, sur un rocher, au milieu des mers, j’ai entendu vos plaintes. Le dieu des batailles a décidé du destin de vos belles provinces. Napoléon est parmi vous. Vous êtes dignes d’être français… Voilà la proclamation que l’Empereur comptait adresser aux Belges au soir de sa victoire de Waterloo. Car il ne doutait pas que sa première victoire les ramènerait tous à lui. Mais se trompait-il vraiment? Et quelle fut en définitive l’attitude de nos compatriotes à l’égard de l’«Ogre corse»?

Ici, bien entendu, les avis divergent selon les écoles historiques.

«Aucune émotion ne se manifesta quand l’armée française franchit la frontière. A Waterloo, les soldats belges firent leur devoir. Ils combattirent aussi bravement sous les ordres de Wellington qu’ils l’avaient fait sous ceux de Napoléon. Mais on ne peut s’étonner que la victoire n’ait pas causé dans le pays le moindre enthousiasme». Voilà ce qu’écrivait le célèbre historien Henri Pirenne. Louis Navez, auteur d’un «Les Belges à Waterloo» (Bruxelles 1908) abonde dans le même sens. «Ils restèrent indifférents à la cause de Napoléon, comme à celle des alliés». Et W. Scott dans sa «Vie de Napoléon» écrit: «Quoique alors unis de cœur et d’affection à la France… ils se montrèrent fidèles à leurs nouveaux serments et firent taire d’anciens et honorables sentiments de fraternité.»

«Ils combattirent», explique Jules Delhaize, auteur d’une «Histoire de la domination française en Belgique» la tristesse dans l’âme. Mais ils firent leur devoir de soldat. Les Belges se battaient pour des étrangers qu’ils sentaient leurs propres ennemis. Ils se battaient contre des frères et des amis».

Pour le général Couvreur, les Belges de l’armée anglo-batave n’avaient vraiment aucune raison de se battre avec enthousiasme contre des Belges, d’anciens compagnons d’armes, pour le compte des Anglais qui, après avoir promis l’indépendance, venaient de faire passer la Belgique sous la domination détestée de la maison d’Orange-Nassau». Aussi, considérait-on, à en croire le général Couvreur, «les bataillons belges de l’armée anglo-batave comme si peu sûrs qu’on les avait dispersés et noyés parmi les unités hollandaises et nassauviennes». Ceci dit, dans les provinces wallonnes régnait un fort sentiment francophile. Si l’on en croit Robert Margerit qui reprend dans son livre «Trente journées qui ont fait la France» (Gallimard) les témoignages d’époque, on prend conscience de l’enthousiasme que suscita le passage de Napoléon chez nous. Ainsi à Charleroi écrit-il: «Ce sont les mêmes sentiments qu’en Bourgogne. Tous les habitants faisaient la haie à l’Empereur d’un bout à l’autre de la principale rue de Charleroi».

Il faut dire, explique Margerit, «que nos populations détestaient les Prussiens dont les exactions leur laissaient le plus mauvais des souvenirs. Un sentiment certes non pas unanime mais très répandu parmi les populations du Brabant wallon notamment».

Ainsi, au soir du 18 juin, les débris de l’armée française furent accueillis par les habitants de Wallonie. Et en particulier ceux de Charleroi et de Namur. Ils furent ainsi soustraits par leurs soins aux recherches des troupes prussiennes et purent progressivement regagner la France. A cet égard, les témoignages abondent sur la chaleur de l’accueil que les populations wallonnes réservèrent aux soldats français en retraite.

Les Belges au secours des Français

A l’aube du 19 juin, le champ de bataille de Mont-Saint-Jean offre une véritable vision d’apocalypse: 45.000 tués et blessés jonchent une surface d’environ 550 ha. Quels furent dès lors les sentiments des Belges à l’égard des blessés? Une occasion pour les historiens de saisir le degré de sympathie qu’éveillait au sein des populations locales les différentes armées en présence.

Déjà après la bataille de Ligny, (la dernière victoire de Napoléon), les blessés français vont bénéficier de la générosité des populations locales. Et le général médecin Evrard note dans sa remarquable étude: «Celle-ci est très favorablement disposée à l’égard des blessés français. Elle les nourrit et les soigne…» (1). On peut déjà y voir plus qu’un signe du «capital de sympathie» qu’avaient accumulé les Français chez nous.

Au lendemain de la bataille de Waterloo, le général médecin note encore: «La population des villages autour du champ de bataille s’apitoie sur le sort des blessés français».

Quant aux blessés de l’armée de Grouchy, ils sont chaleureusement reçus par la population namuroise qui les soigne et les ravitaille. Et Delhaize d’abonder dans le même sens: «Les Belges, la douleur dans l’âme, voyaient tristement défiler les troupes françaises en retraite. Ils furent pour les blessés qui revenaient de Waterloo d’un dévouement admirable».

Ainsi au soir du 18 juin, les débris de l’armée française, accueillis par les habitants de Wallonie, en particulier de Charleroi et de Namur, et soustraits par leurs soins aux recherches prussiennes, purent progressivement regagner la France.

On peut lire dans le livre de Robert Margerit (Waterloo): «J’ai vu des femmes de Namur prendre les blessés français des mains des soldats valides qui les transportaient, et engager ces derniers à retourner au combat». Un autre note: «Il nous eût été impossible de sauver nos blessés sans l’aide et la sympathie des habitants de Namur».

Laissons le mot de la fin au médecin colonel J. Hassenforder, historien du service de santé militaire français qui écrit: «Les blessés français furent heureusement recueillis et soignés admirablement par les Belges dans les hôpitaux de Bruxelles et de Louvain». Voilà qui en dit long sur le sentiment de nos populations face à l’envahisseur français.

Est-ce pour cela que les Néerlandais et les Belges flamands semblent à peine s’intéresser à la bataille de Waterloo? Et est-ce pour cela aussi, remarque le professeur De Vos, qu’il n’existe en néerlandais aucun ouvrage digne de ce nom au sujet de la bataille? C’est bien là plus qu’un signe. Tout un symbole.

(1) Edgard Evrard: Les pertes humaines. In «Waterloo 1815. L’Europe face à Napoléon». Edition du Crédit Communal.

Les Belges ont combattu des deux côtés

Si à Waterloo, «d’un côté c’est l’Europe et de l’autre c’est la France», les Belges eux, étaient des deux côtés. Voilà bien ce qu’un général a qualifié de «drame belge». L’illustration même de la contradiction et de l’antagonisme immémorial qui a opposé si souvent nos deux peuples. Mais est-ce à dire que les Wallons étaient d’un bloc derrière les Français et les Flamands derrière les Anglo-Néerlandais? Malheureusement, c’eût été trop simple. Ceci dit, en schématisant quelque peu, des tendances très nettes apparaissent. Le 18 juin 1815, les officiers de Bruxelles et de Flandre sont plutôt du côté de la Légion belge au service des coalisés tandis que plus des deux tiers des officiers wallons étaient restés fidèles à l’Empereur.

Voila ce qui ressort en tout cas du livre du général H. Couvreur, «Le Drame belge de Waterloo» (1). Un livre dans lequel l’auteur a essayé de découvrir et d’analyser ce que les soldats belges écartelés territorialement et moralement avaient ressenti à l’heure tragique de la bataille de Waterloo. Il en ressort que les officiers belges étaient plus nombreux dans l’armée française que dans celle de Guillaume de Hollande. Mais qu’en était-il des sous-officiers et des soldats?

A cet égard, il semble explique le Lt-colonel Hre André Bikar, ancien chef de la section historique des forces armées belges (2), que d’après la tradition orale, en Wallonie surtout, nos ancêtres étaient nombreux dans les troupes de Napoléon à Waterloo. Malheureusement, il n’existe aucun ouvrage de nature à donner une idée de l’importance numérique des Belges ayant combattu, en 1815, pour Napoléon et la France. Quand à la zone de recrutement de la «Légion Belge», elle est principalement flamande. Alors que dans la partie wallonne, le recrutement ne donne pratiquement rien.

Pas d’unité belge à Waterloo

Nombreux sont les auteurs qui ont évoqué les unités «belges» ayant combattu dans les rangs des coalisés, c’est-à-dire en fait dans l’armée néerlandaise. Et ces auteurs estiment les effectifs de ces unités à près de 4.000 hommes.

Or pour Bikar: la vérité historique est un peu différente. Tout d’abord, il n’y avait pas d’unité «belge» à Waterloo. Les Belges combattant pour les alliés de l’époque faisaient partie de l’armée néerlandaise. Ils étaient commandés en néerlandais et portaient la cocarde orange. Ensuite, il faut noter que ces Belges ne constituaient nullement la totalité des effectifs des régiments ou bataillons en question, mais seulement une majorité… qui n’est d’ailleurs pas prouvée.

On ne peut donc, en aucun cas, prétendre que les Belges combattant dans les rangs néerlandais à Waterloo étaient environ 4.000: ils étaient beaucoup moins nombreux que cela. Combien étaient-ils? Seule une étude des registres-matricules de 1815 de l’armée néerlandaise – s’ils existent encore – pourrait permettre de répondre à cette question.

BEAUCOUP DE BELGES

DANS L’ARMÉE FRANÇAISE

Jusqu’à la première abdication de l’Empereur, en 1814, les Belges étaient fort nombreux dans la Grande Armée. Mais, dès le retour de Louis XVIII, tout fut mis en œuvre tant en France qu’aux Pays-Bas pour qu’ils changent de camp. Par ailleurs, dans les Pays-Bas, Prussiens puis Hollandais faisaient des efforts désespérés pour lever une «Légion belge» à leur service.

Compte tenu de tout cela, en 1815 il n’y eût plus dû se trouver, depuis longtemps, un seul soldat belge au service de la France.

Il en fut tout autrement… Beaucoup de Belges parvinrent à rester dans l’armée française. Certains accompagnèrent Napoléon à l’île d’Elbe. D’autres enfin, à la nouvelle du retour de l’Empereur, bravent toutes les difficultés – et courent se ranger sous le drapeau tricolore.

Napoléon crée pour eux le 5e régiment étranger, à Amiens. Il n’eut aucun succès. En effet, les Belges qui reviennent ne veulent pas être incorporés dans ce qu’ils appellent un régiment de déserteurs. Ce sont «leurs» anciens régiments qu’ils veulent rejoindre; et satisfaction leur est d’ailleurs accordée. Or, leurs anciens régiments… c’étaient tous les régiments de l’armée française.

Il semble qu’on puisse estimer à plus de 300, à l’époque de Waterloo, les officiers français natifs des provinces belges. Si on prend pour base la liste du général Couvreur, il devait y avoir parmi eux 21 % de Flamands, 10 % de Bruxellois et 69 % de Wallons.

Pour avoir une idée du nombre de Belges appartenant à la troupe, se trouvant dans les rangs français à Waterloo, il faut consulter, au château de Vincennes, où se trouvent les archives historiques de l’armée française, les documents administratifs de tous les régiments. Tâche énorme, qui semble n’avoir tenté personne jusqu’à présent.

Toujours est-il que selon les savantes extrapolations du Lt-colonel Bikar, qui a examiné 40 des 108 régiments d’infantrie de ligne, ils devaient être un gros millier, peut-être même dans les 1500. Il y aurait eu en tout 5 à 6000 Belges dans les troupes de Napoléon durant les Cent-Jours. Un chiffre à prendre bien entendu, explique Bikar, avec une grande circonspection. Mais quoi qu’il en soit: une chose est certaine, il y avait des Belges dans chacun des 39 régiments dont il consulté les matricules. Et tous ces Belges qui combattaient pour Napoléon le faisaient de leur plein gré.

1) Edit. Brepols. Bruxelles 1959

2) Les Belges à Waterloo. Revue internationale d’histoire militaire. 1965: N°24

La postérité wallonne

Le «drame belge de Waterloo» aura été, on l’a vu dans les chiffres, avant tout un drame wallon. Il vivra comme tel dans la mémoire des générations. Choqués de ne voir tout d’abord sur le site que des monuments et des témoignages commémoratifs à la gloire des Alliés, ce sont des Wallons qui érigeront le monument à l’Aigle blessé.

En 1936, lorsque la Belgique aura dénoncé le Pacte militaire franco-belge de 1922, l’abbé Mahieu réunira au pied de ce monument jusqu’à vingt mille personnes dans une sorte de contrepied au pèlerinage à la Tour de l’Yser où retentit le slogan «Los van Frankrijk» (rupture avec la France) mêlant pangermanisme francophobe et pacifisme. Dans des harangues enflammées, l’abbé dénoncera la politique de neutralité imaginée dans le dessein, combien illusoire, de se concilier la bienveillance de Hitler…

En 1940, l’histoire va se télescoper elle-même. C’est en effet le 18 juin que de Gaulle lance son fameux appel dont le hasard du calendrier renforcera encore la résonance. Les tout premiers à l’entendre – et à le suivre – seront quelques hommes de chez nous qui fonderont le tout premier mouvement de résistance qui s’appellera «Wallonie Libre».

En 1944, ces dirigeants enverront l’un des leurs, François Simon, à Alger pour plaider auprès du général le rattachement de la Wallonie à la France. De Gaulle, peu désireux de voir surgir là un motif supplémentaire de friction avec ses alliés anglo-saxons, éconduira le visiteur.

Mais en octobre 1945, c’est l’organisation tout entière, reconvertie en Mouvement au terme des hostilités, qui revient à la charge. Réunis en congrès, les adhérents de Wallonie Libre voteront leur fameuse motion de rattachement à la France avant, sur les conseils de leurs dirigeants, J-J. Merlot notamment, de se rabattre sur un texte plus réaliste qui réclame – déjà! – le fédéralisme. On sait la suite…

Les hussards de Croy

A la nouvelle du retour de Napoléon, les Zuid-Nederlanders, dont beaucoup sont des anciens de son armée, se posent des questions. Faut-il ou non déserter pour réjoindre les anciens régiments? A cet égard, l’histoire du régiment de hussards de Croy, devenu «Huzaren Nr 8» de la Koninglijk Nederlandsch Leger est édifiante.

Que n’a-t-on écrit sur ce fameux régiment, s’exclame le Lt-Colonel A. Bikar. Un régiment qui, selon certains, aurait perdu à Waterloo 132 tués sur un total de 439. D’où, bien longtemps après 1815, les velléités de certains historiens militaires de récupérer cette gloire au profit d’un régiment belge qui en tirerait ses traditions.

André Bikar a rétabli la vérité en dépouillant les archives de La Haye. Selon lui, du premier janvier au 17 juin 1815, il y eut 216 déserteurs. Quant aux tués, il y en eut quatre plus un officier. En ce qui concerne les blessés, le registre mentionne seulement dix blessés. L’absence de coups de sabre prouve que le régiment ne participa à aucune charge ou mêlée avec la cavalerie française.

La conduite de ce régiment néerlandais à Waterloo fut donc des plus quelconque. D’ailleurs, l’armée belge, née de la révolution de 1830, créa pour sa cavalerie légère des régiments de chasseurs à cheval, et se garda bien de former des hussards qui auraient par trop rappelé l’armée néerlandaise.

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Pour en savoir plus

On a beaucoup écrit sur la campagne de 1815. Voici les derniers ouvrages parus sur le sujet:

Professeur Luc De Vos: «Les 4 jours de Waterloo 15-16-17 et 18 juin 1815». Hatier 1990. Collection grands formats.

Jacques Logie: «Waterloo: l’évitable défaite». Document Duculot, 1984.

– «Waterloo 1815. L’Europe face à Napoléon» (ouvrage collectif). Edit. du Crédit Communal. Bruxelles 1990.

Qu’il nous soit ici permis de remercier Jacques Logie et le Crédit Communal pour leur aide précieuse.