Le lendemain de la Bataille dite de “Waterloo”


waterloo el lendemainWaterloo après la Bataille, National Army Museum, London.

“Toute trace des moissons avait disparu. Le sol apparaissait comme une vaste friche recouverte des épaves d’une puissante armée. (…) Les cadavres des tués furent dépouillés en un temps incroyablement court, et devinrent, au bout de quelques jours, des objets d’horreur ; ceux qui étaient exposés aux rayons du soleil étaient devenus presque noirs, et de plus, ils s’enflèrent rapidement ; tandis que ceux qui gisaient aux environs d’Hougoumont, abrités en partie sous les arbres, ils conservèrent leur blancheur naturelle.” Et de raconter : “il fallut dix ou douze jours pour déblayer le sol des cadavres  d’hommes et de chevaux, besogne répugnante qui fut accomplie par les paysans. On jeta les corps humains dans de grandes fosses, de quinze  à vingt pieds carrés (4,5 à 6m²), tandis que ceux des animaux eurent les honneurs d’un bûcher funèbre et furent brûlés ; les carcasses, la plupart démesurément gonflées, furent traînées avec de grands efforts jusqu’aux monceaux de fagots.” D’une rare humilité, Basil Jackson avoue avoir dû privilégier les blessés alliés aux blessés français. “Même si certains récits racontent que  les victimes furent ramassées indistinctement, je crains, écrit-il, que nous ne puissions réclamer un tel trait d’humanité.” …Le soin de recueillir les blessés français fut abandonné aux charrettes des campagnards,…ce ne fut que le quatrième jour après la bataille que le dernier fut relevé…Nombre d’entre eux ont du périr, qui auraient vécu, s’ils avaient reçu des soins et le secours immédiat des chirurgiens… (De Waterloo à Sainte-Hélène, par le Lieutenant -colonel Basil Jackson – p11 et p68)

aigle et papillonPourquoi est-il si peu de peintres d’époque qui osaient montrer les horreurs des lendemains de batailles? Dans le film Les lignes de Wellington réalisé en 2012 par Valeria Sarmiento compagne du cinéaste franco-chilien Raùl Ruiz (décédé avant peu avant la fin de l’écriture du film) , La question du “comment l’Histoire s’est-elle faite?” trouve plusieurs réponses : la première est que l’Histoire dans le film se réalise à travers la vision du peintre Lévêque auquel Wellington commande des tableaux retraçant la bataille. Mais cette vision là est faussée car Wellington ne veut pas “trop de cadavres”; la deuxième réponse et véritable enjeu du film est une vision de l’Histoire à travers le peuple: “l’histoire se vit avec les toutes petites gens, les petites histoires. On n’a guère de contact avec les grandes figures de l’Histoire”. C’est dans le chemin de l’enfer vécu par le peuple portugais contre les troupes napoléoniennes que l’histoire trouve son véritable sujet.  De même, c’est dans le même chemin de l’enfer subit par les petites gens, ces soldats de l’Empire et des Alliés, morts ou blessés, que l’Histoire donne un véritable sens aux commémorations et dans les populations qui leur ont apporté leurs aides et soutiens, leurs soins, par humanité ou malgré eux! Comme le disait Dimitri Casali (Auteur de “Qui a gagné Waterloo“) face à Claude Ribbe (Auteur de “Le crime de Napoléon“)… : “l’histoire est avant tout une longue suite de crimes contre l’humanité (Pierre Nora) “Jacques JANSSENS

Monument_aux_Belges_(Quatre_Bras)_01“Comme le rappelle l’historien Pierre Nora, “l’histoire est pavée de crimes contre l’humanité”. La mémoire collective, médiatiquement titillée, s’avère quant à elle forcément fragmentaire, simplifiant les enjeux jusqu’au manichéisme, l’hystérique prenant dans certains cas le pas sur l’historique. A l’instar d’une société de consommation qui consume ses fêtes (désamorcées de leurs charges dévotes par une aseptisation marchande), la médiasphère produirait de la mémoire en mode low-cost (à faible coût cognitif). L’Histoire s’efface au profit du Bicentenaire, du chiffre rond, prétexte aux conscientisations cycliques et aux éditions spéciales et autres JT pastiches. Il s’agit de réinvoquer – sans péril – les blessures du précédent siècle et d’endosser un costume souvent bien trop grand. Se prendre pour Napoléon, le temps d’un laïus – rejouer l’histoire à défaut d’encore pouvoir la faire. Comme l’écrivait Philippe Muray : “Les célébrations et commémorations […] ont aussi pour but d’assurer les transitions les plus douces possible entre ce qu’on peut encore savoir du monde d’hier et les désastres actuels.” Ainsi, commémorer permet également au politique de moraliser le présent, de se doter d’arguments symboliques difficilement réfutables, au risque de projeter des jugements de valeurs contemporains sur le passé -Nicolas Baygert – (Nicolas Baygert).http://www.levif.be/actualite/belgique/l-histoire-est-pavee-de-crimes-contre-l-humanite/article-opinion-350517.html

aigle et papillonWATERLOO, OU LA DEROUTE DE L’AIGLE EST GLOIRE POSTHUME DU LION (Alain Reyniers)

….En fin de journée, le spectacle offert par le champ de bataille est terrifiant : plusieurs dizaines de milliers de morts et de blessés jonchent le sol. Les vainqueurs n’avaient pas prévu cela et mettront du temps pour organiser les secours comme le nettoyage du site. Il faudra plusieurs jours pour relever les combattants qui pouvaient encore l’être et pour enterrer les très nombreux cadavres. Plusieurs centaines de corps furent incinérés ; les autres allaient être inhumés dans de vastes fosses communes, parfois même simplement jetés dans les dépressions du terrain et sommairement recouverts….

…Assurément, nous n’en sommes plus au lendemain de la bataille, ni dans les mois qui la suivirent. A cette époque-là, on pouvait encore presque tout voir, des cadavres, des blessés, les destructions. L’odeur pestilentielle qui régna longtemps sur la “morne plaine” rappelait aux passants l’horrible atmosphère des combats qui venaient de s’y dérouler. Il était dès lors forcément difficile de rester insensible au spectacle de la souffrance et de la misère humaine. Mais, près de deux siècles plus tard, on n’en est évidemment plus là. Le site a-t-il pour autant perdu de son pouvoir évocateur ; s’est-il transformé en un gigantesque parc d’attraction ou réduit à un bunker contemporain empli de gadgets électroniques?…

aigle et papillonBrève histoire de l’organisation des soins dispensés aux blessés militaires dans les hôpitaux belges, après la dernière campagne napoléonienne (juin 1815) – par Edgard EVRARD

…Pendant six mois au moins, une partie importante du territoire belge actuel fut le siège d’une activité médicale intense. Dans le langage du droit humanitaire d’aujourd’hui, certaines villes, notamment Bruxelles et Louvain, auraient mérité l’appellation de “ville sanitaire”. Dans la rhétorique ampoulée de l’époque, la Belgique fut même appe­lée “la sœur de charité de l’Europe guerrière”. Selon quels principes, fut résolue, en 1815, une situation critique liée à l’afflux mas­sif de blessés ? Dès le 19 juin, les convois organisés par les Britanniques et les Hollando-belges déversent dans les hôpitaux de Bruxelles le flot incessant des blessés amenés des Quatre-Bras et de Waterloo. Les Prussiens diri­gent vers Louvain et Namur les blessés de Ligny, de Plancenoit et de Wavre. Les hôpitaux et casernes sont immédiatement saturés. La plupart des édifices publics et établissements religieux sont transformés en hôpitaux temporaires et sont rapidement encombrés. A Bruxelles, l’élan charitable gagne tous les milieux. De nombreux bourgeois et même des gens de condition modeste transforment leurs maisons, leurs propriétés et leurs ateliers en ambulances. Des milliers de blessés sont ainsi hébergés par les habi­tants. Parmi eux, de nombreux blessés britanniques se font conduire directement dans les familles où ils ont été logés dans les semaines précédant le 16 juin. Bruxelles est véritablement devenue une “ville sanitaire”…

…A la fin de la première semaine de l’après-Waterloo, en raison de l’insuffisance du charroi, de nombreux blessés transportables sont encore hébergés dans des conditions très précaires dans les bourgades et villages avoisinant les champs de bataille. Dans leur majorité, il s’agit de blessés français. Fleury de Chaboulon, secrétaire de Napoléon pendant la campagne de juin 1815, a sou­ligné les innombrables actes de dévouement de la population civile à l’égard des Français, en des termes qui méritent d’être rappelés :“La perte des Français eût été plus considérable sans la généreuse sollicitude que leur témoi­gnèrent les habitants de la Belgique. Après la victoire de Fleurus et de Ligny, ils accoururent sur le champ de bataille consoler les blessés et leur prodiguer des secours . (…). Ils enlevèrent nos pauvres Français des champs de bataille et leur offrirent un asile et tous les soins qui leur étaient nécessaires”(11)...

…Il en fut de même à Quatre-Bras, à Wavre et à Waterlo… A mesure que les jours passent, les maires et les intendants signalent aux autorités des situa­tions de plus en plus dramatiques dans les régions de Charleroi, Nivelles, Wavre et Genappe…Les blessés français furent, pour la plupart, concentrés dans les hôpitaux de Bruxelles et de Louvain. Certains, principalement des officiers, furent envoyés en Angleterre : ce ne fut qu’une minorité. D’autres purent rejoindre directement la France au cours de l’automne 1815. Beaucoup suivirent la ligne d’évacuation prussienne vers la Rhénanie, mais ne dépassèrent pas les hôpitaux militaires de Liège et de Maastricht. Le couvent Sainte-Agathe à Liège fut transformé en hôpital des Français. Les derniers blessés français quittèrent Liège le 17 novembre 1815 pour regagner leur patrie….

…Guthrie, qui a joué, à Bruxelles, un rôle que nous pourrions assimiler à celui d’un consultant en chirurgie d’armée, écrit qu’il est horrifié de constater combien les tech­niques chirurgicales de la traumatologie de guerre ont été oubliées depuis les leçons des campagnes du Portugal et d’Espagne, encore toutes proches. Le jugement qu’il porte sur certains de ses collègues qu’il vit à l’œuvre à Bruxelles n’est guère flatteur. “Rien ne pourrait effacer les méfaits irréparables que l’insuffisance de soins médicaux a provo­qués dans les quelques premiers jours après la bataille”(3). Un tel jugement n’a rien perdu de son actualité. “Nil novi sub sole” (rien de nouveau sous le soleil)

…Les chirurgiens britanniques louent la propreté et l’aération des hôpitaux militaires de Bruxelles. Larrey, dans ses mémoires, est très élogieux sur la qualité du travail effectué par les chirurgiens militaires belges qu’il côtoya, au cours de sa captivité, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain (12). Notre collègue historien, le médecin colonel J. Hassenforder, dans un de ses ouvrages sur l’histoire du service de santé militaire fran­çais, conclut ainsi le chapitre sur Waterloo : “Les blessés français de cette terrible bataille furent heureusement recueillis et soignés admirablement par les Belges, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain” (13)….

…On a beaucoup écrit sur la bataille de Waterloo, mais très peu sur les médecins et chirurgiens militaires qui organisèrent et prodiguèrent les soins pendant les quelques
mois extrêmement difficiles qui suivirent la campagne. Les rares historiens militaires qui consacrent quelques alinéas ou, tout au plus, quelques pages aux blessés soignés dans les hôpitaux, soulignent surtout la générosité de la population civile et le zèle des comités de dames. Les journaux de l’époque évo­quent longuement les paroles aimables, les boissons, les friandises, les fruits, le linge que distribuent ces dévouées personnes de la haute société bruxelloise. Ils rapportent aussi les remerciements conventionnels hyperboliques que leur adressent Wellington et des ambassadeurs, émus par la sollicitude de Bruxelles vis-à-vis des victimes de Waterloo. Ces historiens et journalistes demeurent très discrets ou muets sur les activi­tés des services de santé militaires. Ils contribuent ainsi à l’émergence d’une vision radi­calement fausse sur le rôle des acteurs véritables dans l’organisation et la dispensation des soins aux blessés. De nos jours, on parlerait de désinformation!…

aigle et papillonwaterloo

Quelques témoignages :

“En prenant possession de notre nouveau bivouac, nous aperçûmes au bord de la route un jeune soldat, ou plutôt un tronçon d’homme, car l’infortuné avait eu les deux jambes emportées par un boulet! Sa blessure n’avait pas encore été pansée, on avait seulement cherché à arrêter l’hémorragie en bandant les plaies avec une chemise. Ce malheureux portait en outre les traces récentes de blessures au visage et à la poitrine. Il devait être d’une force extraordinaire pour avoir survécu à ses blessures et à la perte de sang qui en était résultée. En nous voyant défiler devant lui, il se souleva sur les mains par un mouvement nerveux et s’écria d’une voix énergique : “Vive l’Empereur! J’ai perdu mes deux jambes mais je m’en f…..! La victoire est à nous! Vive l’Empereur!” (Waterloo, les combattants racontent – Bernard COPPENS – p52) 

  • “Il nous eut été impossible de sauver nos blessés… sans l’aide et la sympathie des habitants de Namur. Par leurs soins, nos camarades furent placés dans des barques et purent remonter la Meuse…. Leur humanité et leurs soins touchants dans un moment aussi critique donnent des droits éternels  à la reconnaissance de tous les Français (Général Berthézène)”.
  • “Dans chaque maison on relevait nos blessés, des provisions étaient livrées à profusion aux soldats comme aux officiers. C’était à qui nous apporterait son offrande en vivres, en vin, en linge pour les pansements… Je ne saurais exprimer ce qu’il y avait de fraternel et de touchant dans cette manifestation si générale. Oh! Souvenons-nous-en si, plus heureux un jour, nous reportons nos armes en Belgique”. (Général Fantin des Odsarts : journal, p. 439)
  • …”J’ai vu des femmes de Namur prendre les blessés des mains de soldats valides qui les transportaient et engager ces derniers à retourner au combat”. (Colonel Biot : souvenirs, p. 263)
  • …”La perte des Français eut été plus considérable sans la généreuse sollicitude  que leur témoignèrent les habitants de la Belgique….Bravant la colère des féroces Prussiens, ils quittèrent leurs foyers pour nous enseigner les issues propices à notre fuite”…(Fleury de Chaboulon : Mémoires)
  • “Après la désolation des champs de bataille…. Un hommage unanime sera rendu par les belligérants  au dévouement de la grande majorité des populations belges pour secourir les blessés et les transporter avec les médiocres moyens de l’époque vers les centres hospitaliers des villes  ou  les maisons des communes environnantes”. (Mémoires du Général Lamarque, Bruxelles, 1838)
  • …”Seutin, ancien chirurgien-major de la grande armée, puis des Pays-Bas, se dévoua nuit et jour non seulement pour opérer les blessés, mais encore pour mettre de l’ordre dans les secours improvisés, notamment  à Wavre, Nivelles, Charleroi et surtout Bruxelles ou il sera secondé par son maître fait prisonnier, le baron Larrey”…. http://napoleonbonaparte.be/2015/03/wellington-a-nivelles/
  • …”C’est à nos blessés de waterloo et de Ligny,…que la reconnaissance impose surtout le devoir sacré de faire à leurs concitoyens le récit des soins touchants, de la noble hospitalité des Belges; aucun Français ne peut jamais en perdre le souvenir!” (Général de Vaudoncourt : Histoire des campagnes de 1814 et 1815 TIII, p.73, Paris)

aigle et papillonRéférences des textes sources :

(11) FLEURY DE CHABOULON , Mémoire pour servir à l’histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en mars 1815, tome II, p 630-631

Chaboulon1 Chaboulon2

(3) CANTLIE, H., A history of the Army Médical Department, Edimbourg,Londres, vol.I, 1974

(12) LARREY, D., Relation médicale de campagnes et voyages de 1815 à 1840, Paris, 1841, pp. 15-16.

larrey1 Larrey2 Larrey3

aigle et papillon

(13) HASSENFORDER, J., Le service de santé militaire pendant la Révolution et l’Empire, p 170, in :Le Service de Santé militaire, de ses origines à nos jours, par J. des Cilleuls, J. Pesme, J.Hassenforder et G. Hugonot, Edition SPEI, Paris, 19