Le chemin creux d’ohain


“L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres, ne faisant qu’une chair dans ce gouffre, et, quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme.” . livresse.com/Livres-enligne/lesmiserables/020109.shtml

Le récit est à ce point puissant, frémissant même et tellement beau que peintres et écrivains s’emparèrent de l’épisode, le faisant artistiquement entré dans l’Histoire.

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Le site de la bataille: quels changements depuis 1815? Claude Van Hoorebeeck

Alfred Copin visita le champ de bataille du mont Saint-Jean à Braine-L’alleud en 1887. Il publie un petit ouvrage “Une promenade à Waterloo” en 1890. Accompagné d’un illustre guide, Martin Pirson,  qui se  vante d’avoir accompagné M.THIERS, M. Victor Hugo, Louis Napoléon et Gambetta…Arrivé au sommet de la pyramide du Lion, ces derniers échangent quelques mots autour du chemin creux. Ce dialogue a le mérite d’éclaircir la légende en toute simplicité. Je vous convie à vous promener avec ce guide dans le mystère du chemin creux… Jacques JANSSENS

J’interrogeai à nouveau mon compagnon :

– Une seule chose m’inquiète, dis-je tout à coup : c’est l’existence de ce chemin creux. Je dois vous avouer que je l’ai cherché des yeux en venant jusqu’ici et je n’ai rien pu découvrir.

– Cela ne m’étonne pas, répondit le guide. Vous avez cherché un chemin creux ; il est hors de doute que vous n’avez rien trouvé. Ce fameux chemin est celui d’Ohain à Braine-l’alleud, chemin que vous avez suivi tout à l’heure, lorsque, quittant la route de Charleroi vous êtes venu jusqu’à la montagne du Lion. 

– Mais il est plat, votre chemin!

– Il est plat à présent, mais je m’en vais vous prouver qu’il ne fut pas toujours ainsi.

Je hochai la tête d’un air peu convaincu. Le guide poursuivi sans se décontenancer :

– Lorsque l’on a construit cette pyramide, il a bien fallu prendre à la plaine des milliers et des milliers de mètres cubes de terre. On les a pris en cet endroit des deux côtés de ce chemin qui coupait la crête du plateau, et le chemin, de creux qu’il était, s’est trouvé aplani. N’a-t’on pas raconté que Wellington lui-même, revoyant cette plaine un jour s’est écrié : “On m’a changé mon champ de bataille”. C’était la vérité.

j’avoue que ces explications ne me satisfaisaient qu’à moitié. Je m’attendais à voir un chemin creux, je voyais un chemin en plaine ; ce n’était pas mon compte. Encore une légende, pensai-je. Et comme j’insistais, mon guide, se piquant d’honneur, revint à ma rescousse.

– Vous ne croyez pas au chemin creux, me dit-il, parce que vous ne le voyez pas. Eh bien, je vais vous prouver que le chemin était bien creux. Vous êtes venu par la route de Bruxelles à Charleroi?

– Parfaitement.

– Vous avez du voir le tombeau des Hanovriens et celui du général Gordon.

– Je les ai vus.

monument-des-hanovriens-1 monument-gordon– Rien ne vous a frappé?

– Si. Ils sont placés l’un et l’autre à quatre ou cinq mètres au-dessus de la route, sur de petits monticules qui leur servent de base.

– Fort bien. Or, ces deux sépultures se trouvent à la hauteur de l’ancien sol. Toute cette terre qui a été enlevée dans cette partie de la plaine à servi à construire la pyramide du Lion sur laquelle nous nous trouvons. Elle a détruit la crête du mont Saint-Jean, et le chemin creux d’Ohain est devenu un chemin plat. D’ailleurs, par quel chemin vous en allez-vous, me demanda le guide?

– Par le chemin d Braine-l’alleud.

– Eh bien, faites-y attention. Deux cents mètres plus loin, vous retrouverez le même chemin encaissé dans les terres.

la-pyramide-du-lionJ’ai reconnu, plus tard, que le guide avait raison. Ne vous attendez donc pas à voir le chemin creux d’Ohain tel qu’il était. Vous ne verrez qu’un chemin plat. Mis c’est bien à cette place que chargèrent ces malheureux cuirassiers. C’est bien là que vinrent s’entasser, les uns sur les autres, les vingt-six escadrons de Milhaud. Certes, à cette heure, vous n’y verrez qu’un chemin comme les autres. Mais je défie à un Français qui sait l’histoire de passer sur le chemin d’Ohain sans être ému. Je me figure que le sol doit y être encore imprégné du sang de nos soldats. (Une Promenade à Waterloo par Alfred Copin p53 à 57)

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Yves Vander CruysenLa légende du chemin creux a été colportée par Victor Hugo : celle du chemin creux, devenu un gouffre pour le corps de cavalerie de Milhaud.

Dans « Les Misérables », Hugo est on ne peut plus dithyrambique lorsqu’il évoque le chemin creux d’Ohain, évoquant un ravin béant, broyant cavaliers et chevaux, n’en faisant qu’une seule chair, devenant le tombeau d’un tiers de la brigade Dubois.

Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir entre eux et les Anglais un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain.

Le chemin creux par HTE BELLANGE 1865

Si le chemin creux a bel et bien existé, s’il a bel et bien surpris quelques cuirassiers de Milhaud, il n’a jamais été le gouffre de toute une brigade. Car l’attaque de la cavalerie française, menée à travers champs détrempés et encombrés déjà de débris ne fut pas un galop. Avant même d’arriver au talus fatal, le charge avait perdu son efficacité. D’ailleurs, aucun témoin, ni du côté britannique, ni du côté français ne fait allusion à cet épisode sanglant qui eût dû marquer les mémoires. Aucun des officiers-généraux qui conduisaient cette charge ne fut tué ou blessé … alors que, selon le récit hugolien, ils auraient dû périr les tout premier. Le grand historien Henry Lachouque est encore plus cinglant à l’égard de la description de Victor Hugo : « Sachant que les centaines de mètres de remblai du chemin se voyaient de la position de départ, il aurait fallu que Ney, Milhaud, Wathier, Delort, les quatre brigades, les huit colonels fussent devenus simultanément aveugles ou stupides. »

RetWaterloo-demythifie-Yves-Vander-Cruysenrouvez les légendes dans le livre Waterloo Démythifié des éditions Jourdan! Il n’est pas une bataille, un événement historique qui n’ait suscité autant de rumeurs, d’analyses contradictoires, d’écrits savants ou anecdotiques, de légendes que le combat de Waterloo !Un travail inédit, préfacé par Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon.