Fleuriot – mémoires de Vidocq


S’il est un personnage “plein de rosée” qui traverse l’Empire et nous laisse des traces importantes et non-négligeables sur la vie quotidienne de cette période qu’il a enjambé à pas de géant et qu’il dépeint avec un réalisme que peu de livres d’histoire écrit à l’époque peuvent se targuer d’en posséder ; c’est Vidocq qu’il ne m’est pas utile de présenter….(bibliographie en fin d’article). Afin de vous donner l’envie de pénétrer dans son univers réel ou romanesque, je vous invite à consulter la page qui y est consacrée : http://napoleonbonaparte.be/vidocq/ ainsi que l’excellent site de Defosse Philippe

Le témoignage de Fleuriot repris par Vidocq nous donne de précieuses informations sur la “condition” du soldat de l’époque… Bonne découverte….

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…Le lieutenant de Paulet était un des êtres les plus singuliers que j’eusse rencontrés: doué d’une constitution des plus robustes, très jeune encore, il l’avait usée dans des excès de tous genres; c’était un de ces libertins qui, à force de prendre par anticipation des à-compte sur la vie, dévorent leur capital en herbe. Une tête ardente, des passions vives, une imagination exaltée l’avaient de bonne heure poussé en avant. Il ne touchait pas à sa vingtième année et le délabrement de sa poitrine, accompagné d’un dépérissement général, l’avaient contraint de quitter l’arme de l’artillerie dans laquelle il était entré à dix-huit ans; maintenant, ce pauvre garçon n’avait plus que le souffle, il était effrayant de maigreur; deux grands yeux, dont la noirceur faisait ressortir la pâleur mélancolique de son teint, étaient en apparence tout ce qui avait survécu dans ce cadavre, où respirait cependant une âme de feu. Fleuriot n’ignorait pas que ses jours étaient comptés. Les oracles de la faculté lui avaient annoncé son arrêt de mort, et la certitude de sa fin prochaine lui avait suggéré une étrange résolution: voici ce qu’il me conta à ce sujet:

vidocq
Vidocq

…. «Je servais, me dit-il, dans le cinquième d’artillerie légère, où j’étais entré comme enrôlé volontaire. Le régiment tenait garnison à Metz: les femmes, le manège, les travaux de nuit au polygone m’avaient mis sur les dents; j’étais sec comme un parchemin. Un matin on sonne le bouteselle; nous partons; je tombe malade en route, on me donne un billet d’hôpital, et, peu de jours après, les médecins voyant que je crache le sang en abondance, déclarant que mes poumons sont hors d’état de s’accommoder plus longtemps des mouvements du cheval: en conséquence, on décide que je serai envoyé dans l’artillerie à pied; et à peine suis-je rétabli, que la mutation proposée par les docteurs est effectuée. Je quitte un calibre pour l’autre, le petit pour le gros, le six pour le douze, l’éperon pour la guêtre; je n’avais plus à panser le poulet dinde, mais il fallait faire valser la demoiselle sur la plate-forme, embarrer, débarrer à la chèvre, rouler la brouette, piocher à l’épaulement, endosser la bricole, et, pis que cela, me coller sur l’échine la valise de La Ramée, cette éternelle peau de veau, qui a tué à elle seule plus de conscrits que le canon de Marengo. La peau de veau me donna comme on dit, le coup de bas; il n’y avait plus moyen d’y résister. Je me présente à la réforme, je suis admis; il ne s’agissait plus que de passer l’inspection du général; c’était ce gueusard de Sarrazin; il vint à moi:—je parie qu’il est encore poitrinaire celui-là, n’est-ce pas que tu es poitrinaire?—Phtysiaque du second degré, répond le major.—c’est ça, je m’en doutais; je le disais, ils le seront tous, épaules rapprochées, poitrine étroite, taille effilée, visage émacié. Voyons tes jambes; il y a quatre campagnes là dedans, continua le général, en me frappant sur le mollet: maintenant que veux-tu? Ton congé? Tu ne l’auras pas. D’ailleurs, ajouta-t-il, il n’y a de mort que celui qui s’arrête: vas ton train… à un autre… Je voulus parler… À un autre, répéta le général, et tais-toi.

»L’inspection terminée, j’allai me jeter sur le lit de camp. Pendant que j’étais étendu sur la plume de cinq pieds, réfléchissant à la dureté du général, il me vint à la pensée que peut-être je le trouverais plus traitable, si je lui étais recommandé par un de ses confrères. Mon père avait été lié avec le général Legrand; ce dernier était au camp d’Ambleteuse; je songeai à m’en faire un protecteur. Je le vis. Il me reçut comme le fils d’un ancien ami, et me donna une lettre pour Sarrazin, chez qui il me fit accompagner par un de ses aides de camp. La recommandation était pressante; je me croyais certain du succès. Nous arrivons ensemble au camp de gauche, nous nous informons de la demeure du général, un soldat nous l’enseigne, et nous voici à la porte d’une baraque délabrée, que rien ne signale comme la résidence du chef; point de sentinelle, point d’inscription, pas même de guérite. Je heurte avec la monture de mon sabre: entrez, nous crie-t-on, avec l’accent et le ton de la mauvaise humeur; une ficelle que je tire soulève un loquet de bois, et le premier objet qui frappe nos regards en pénétrant dans cet asile, c’est une couverture de laine dans laquelle, couchés côte à côte sur un peu de paille, sont enveloppés le général et son nègre. Ce fut dans cette situation qu’ils nous donnèrent audience. Sarrazin prit la lettre, et, après l’avoir lue sans se déranger, il dit à l’aide de camp:—le général Legrand s’intéresse à ce jeune homme, eh bien! que désire-t-il? Que je le réforme? Il n’y pense pas.—puis, s’adressant à moi:—Tu en seras bien plus gras quand je t’aurai réformé! oh! tu as une belle perspective dans tes foyers: si tu es riche, mourir à petit feu par le supplice des petits soins; si tu es pauvre, ajouter à la misère de tes parents, et finir dans un hospice: je suis médecin, moi, c’est un boulet qu’il te faut, la guérison au bout; si tu ne l’attrapes pas, le sac sera ton affaire, ou bien la marche et l’exercice te remettront, c’est encore une chance. Au surplus, fait comme moi, bois du chenic, cela vaut mieux que des juleps ou du petit-lait. En même temps il étendit le bras, saisit par le cou une énorme dame-jeanne qui était auprès de lui, et emplit une canette qu’il me présenta; j’eus beau m’en défendre, il me fallut avaler une grande partie du liquide qu’elle contenait; l’aide de camp ne put pas non plus se dérober à cette étrange politesse: le général but après nous, son nègre, à qui il passa la canette, acheva ce qui restait.

»Il n’y avait plus d’espoir de faire révoquer la décision de laquelle j’avais appelé; nous nous retirâmes très mécontents. L’aide de camp regagna Ambleteuse, et moi le fort Châtillon, où je rentrai plus mort que vif. Dès ce moment, je fus en proie à cette tristesse apathique qui absorbe toutes les facultés; alors j’obtins une exemption de service; nuit et jour je restais couché sur le ventre, indifférent à tout ce qui se passait autour de moi, et je crois que je serais encore dans cette position, si, par une nuit d’hiver, les Anglais ne se fussent avisés de vouloir incendier la flottille. Une fatigue inconcevable, quoique je ne fisse rien, m’avait conduit à un pénible sommeil. Tout à coup je suis réveillé en sursaut par une détonation; je me lève, et, à travers les carreaux d’une petite fenêtre, j’aperçois mille feux qui se croisent dans les airs. Ici ce sont des traînées immenses comme l’arc-en-ciel; ailleurs des étoiles qui semblent bondir en rugissant: l’idée qui me vint d’abord fut celle d’un feu d’artifice. Cependant un bruit pareil à celui des torrents qui se précipitent en cascades du haut des rochers, me causa une sorte de frémissement; par intervalles, les ténèbres faisaient place à cette lumière rougeâtre, qui doit être le jour des enfers; la terre était comme embrasée. J’étais déjà agité par la fièvre, je m’imagine que mon cerveau grossit. On bat la générale; j’entends crier aux armes! et de la plante des pieds aux cheveux, la terreur me galope; un véritable délire s’empare de moi. Je saute sur mes bottes, j’essaie de les mettre; impossible, elles sont trop étroites; mes jambes sont engagées dans les tiges, je veux les retirer, je ne puis pas en venir à bout. Durant ces efforts, chaque seconde accroît ma peur: enfin tous les camarades sont habillés; le silence qui règne autour de moi m’avertit que je suis seul, et tandis que de toutes parts on court aux pièces, sans m’inquiéter de l’incommodité de ma chaussure, je fuis en toute hâte à travers la campagne, emportant mes vêtements sous mon bras.

»Le lendemain, je reparus au milieu de tout mon monde, que je retrouvai vivant. Honteux d’une poltronnerie dont je m’étonnais moi-même, j’avais fabriqué un conte qui, si on eût pu le croire, m’aurait fait la réputation d’un intrépide. Malheureusement on ne donna pas dans le paquet aussi facilement que je l’avais imaginé; personne ne fut la dupe de mon mensonge; c’était à qui me lancerait des sarcasmes et des brocards; je crevais dans ma peau, de dépit et de rage; dans toute autre circonstance, je me serais battu contre toute la compagnie; mais j’étais dans l’abattement, et ce ne fut que la nuit suivante que je recouvrai un peu d’énergie.

»Les Anglais avaient recommencé à bombarder la ville; ils étaient très près de terre, leurs paroles venaient jusqu’à nous, et les projectiles des mille bouches de la côte, lancés de trop haut, ne pouvaient plus que les dépasser. On envoya sur la grève des batteries mobiles, qui, pour se rapprocher d’eux le plus possible, devaient suivre le flux et reflux. J’étais premier servant d’une pièce de douze; parvenus à la dernière limite des flots, nous nous arrêtons. Au même instant, on dirige sur nous une grêle de boulets; des obus éclatent sous nos caissons, d’autres sous le ventre des chevaux. Il est évident que malgré l’obscurité, nous sommes devenus un point de mire des Anglais. Il s’agit de riposter, on ordonne de changer d’encastrement, la manœuvre s’exécute; le caporal de ma pièce, presque aussi troublé que je l’étais la veille, veut s’assurer si les tourillons sont passés dans l’encastrement de tir, il y pose une main; soudain il jette un cri de douleur que répètent tous les échos du rivage; ses doigts se sont aplatis sous vingt quintaux de bronze; on s’efforce de les dégager, la masse qui les comprime ne pèse plus sur eux, qu’il se sent encore retenu; il s’évanouit, quelques gouttes de chenaps me servent à le ranimer, et je m’offre à le ramener au camp; sans doute on crut que c’était un prétexte pour m’éloigner.

»Le caporal et moi nous cheminions ensemble: au moment d’entrer dans le parc, que nous devions traverser, une fusée incendiaire tombe entre deux caissons pleins de poudre; le péril est imminent; quelques secondes encore, le parc va sauter. En gagnant au large, je puis trouver un abri; mais je ne sais quel changement s’est opéré en moi, la mort n’a plus rien qui m’effraie; plus prompt que l’éclair, je m’élance sur le tube de métal, d’où s’échappent le bitume et la roche enflammés: je veux étouffer le projectile, mais, ne pouvant y parvenir, je le saisis, l’emporte au loin, et le dépose à terre, dans l’instant même où les grenades qu’il renferme éclatent et déchirent la tôle avec fracas.

»Il existait un témoin de cette action: mes mains, mon visage, mes vêtements brûlés, les flancs déjà charbonnés d’un caisson, tout déposait de mon courage. J’aurais été fier sans un souvenir; je n’étais que satisfait: mes camarades ne m’accableraient plus de leurs grossières plaisanteries. Nous nous remettons en route. À peine avons-nous fait quelques pas, l’atmosphère est en feu, sept incendies sont allumés à la fois, le foyer de cette vive et terrible lumière est sur le port; les ardoises pétillent à mesure que les toits sont embrasés; on croirait entendre la fusillade; des détachements, trompés par cet effet, dont ils ignorent la cause, circulent dans tous les sens pour chercher l’ennemi. Plus près de nous, à quelque distance des chantiers de la marine, des tourbillons de fumée et de flamme s’élèvent d’un chaume, dont les ardents débris se dispersent au gré des vents; des cris plaintifs viennent jusqu’à nous, c’est la voix d’un enfant; je frémis; il n’est plus temps peut-être; je me dévoue, l’enfant est sauvé, et je le rends à sa mère, qui, s’étant écartée un moment, accourait éplorée pour le secourir.

»Mon honneur était suffisamment réparé: on n’eût plus osé me taxer de lâcheté; je revins à la batterie, où je reçus les félicitations de tout le monde. Un chef de bataillon qui nous commandait alla jusqu’à me promettre la croix, qu’il n’avait pu obtenir pour lui-même, parce que, depuis trente ans qu’il servait, il avait eu le malheur de se trouver toujours derrière le canon, et jamais en face. Je me doutais bien que je ne serais pas décoré avant lui, et grâce à ses recommandations, je ne le fus pas non plus. Quoi qu’il en soit, j’étais en train de m’illustrer, toutes les occasions étaient pour moi. Il y avait entre la France et l’Angleterre des pourparlers pour la paix. Lord Lauderdale était à Paris en qualité de plénipotentiaire, quand le télégraphe y annonça le bombardement de Boulogne; c’était le second acte de celui de Copenhague. À cette nouvelle, l’Empereur, indigné d’un redoublement d’hostilités sans motif, mande le lord, lui reproche la perfidie de son cabinet, et lui enjoint de partir sur-le-champ. Quinze heures après, Lauderdale descend ici au Canon d’Or. C’est un Anglais, le peuple exaspéré veut se venger sur lui; on s’attroupe, on s’ameute, on se presse sur son passage, et quand il paraît, sans respect pour l’uniforme des deux officiers qui sont sa sauvegarde, de toutes parts on fait pleuvoir sur lui des pierres et de la boue. Pâle, tremblant, défait, le lord s’attend à être sacrifié; mais, le sabre au poing, je me fais jour jusqu’à lui: malheur à qui le frapperait! m’écriai-je alors. Je harangue, j’écarte la foule, et nous arrivons sur le port, où, sans être exposé à d’autres insultes, il s’embarque sur un bâtiment parlementaire. Il fut bientôt à bord de l’escadre anglaise, qui, le soir même, continua de bombarder la ville. La nuit suivante, nous étions encore sur le sable. À une heure du matin, les Anglais, après avoir lancé quelques congrèves, suspendent leur feu: j’étais excédé de fatigue, je m’étends sur un affût, et je m’endors. J’ignore combien de temps se prolongea mon sommeil, mais quand je m’éveillai, j’étais dans l’eau jusqu’au cou, tout mon sang était glacé; mes membres engourdis, ma vue, comme ma mémoire, s’était égarée. Boulogne avait changé de place, et je prenais les feux de la flottille pour ceux de l’ennemi. C’était là le commencement d’une maladie fort longue, pendant laquelle je refusai opiniâtrement d’entrer à l’hôpital. Enfin l’époque de la convalescence arriva; mais comme j’étais trop lent à me rétablir, on me proposa de nouveau pour la réforme, et cette fois je fus congédié malgré moi, car j’étais maintenant de l’avis du général Sarrazin.

»Je ne voulais plus mourir dans mon lit, et m’appliquant le sens de ces paroles, il n’y a de mort que celui qui s’arrête, pour ne pas m’arrêter, je me jetai dans une carrière où, sans travaux trop pénibles, il y a de l’activité de toute espèce. Persuadé qu’il me restait peu de temps à vivre, je pris la résolution de bien l’employer: je me fis corsaire; que risquais-je? je ne pouvais qu’être tué, et alors je perdais peu de chose; en attendant, je ne manque de rien, émotions de tous les genres, périls, plaisirs, enfin je ne m’arrête pas.»….

Bibliographie :