Dialogue entre Napoléon le Grand et Asmodée…, dit le Diable Boiteux.


L’histoire qui suit date de 1831 et est signée d’un certain Guillon…dont je ne trouve pas d’autres traces…Etant écrit en 1831, ce dialogue entre Napoléon et Asmodée est intéressant à plus d’un titre, ne fusse-ce que pour la contribution à la légende. L’auteur y dépeint en 10 pages les pensées de l’Empereur qui découvre Paris transformée.Dans la mythologie grecque, les champs Élysées ou simplement l’Élysée sont le lieu des Enfers grecs où les héros et les gens vertueux goûtent le repos après leur mort…

Jacques JANSSENS.

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Jérôme Bosch – Le jardin des délices

Bien que l’emplacement n’en soit pas connu avec précision, les auteurs s’accordent à dire que les Champs Elysées (appelés aussi « îles des Bienheureux ») représentent le lieu des Enfers (le royaume des morts) où les héros et les vertueux goûtent le repos après leur mort.

L’Arrivée de Napoléon à Paris sous la conduite d’Asmodée, dit le Diable Boiteux. – Dialogue entre Napoléon le Grand et Asmodée

Asmodée dépeint dans le Dictionnaire Infernal de Collin de Plancy.

SOMMAIRE.

Les Champs-Elysées. — Le Diable Boîteux. —La Béquille. — Napoléon en croupe. —La queue du diable.— 1500 lieues en dix minutes. —L’Arc de triomphe. —Le nouveau roi et le bonheur. —La garde nationale. — La colonne. — Une belle tête et rien dedans. — Le Musée et les cagots. — Le tombeau des braves de juillet. —La sainte kirielle. — Trois religions à Paris. — Le cholera-sanctus. — Les invalides. — La Pologne et la Belgique. — La gloire et la victoire. — Le départ. — Tout disparaît.

PARIS,MALDAN, EDITEUR-LIBRAIRE, Passage Brady, n. 75, Entrée par les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis. 1831.

L’ARRIVEE DE NAPOLEON A PARIS.

Napoléon se promenant tranquillement les bras croisés derrière le dos, dans les bosquets des Champs-Elysées, aperçut le Diable-Boiteux qui s’était arrêté auprès d’un arbre , appuyé sur sa béquille. Il avait l’air de réfléchir en souriant d’un air malin. Le grand homme s’aborde et lui dit : Le seigneur Asmodée rêve sans doute à quelque malice.

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Faïence fine – Bataillon Napoléon – Exposition Nivelles

Asmodée. —Non, grand empereur, lui répondit le diable, depuis sept à huit jours je me suis mis en vacances et je laisse reposer les humains en attendant que je travaille sur nouveaux frais, et je leur en garde de bonnes. J’ai l’esprit créateur.

Napoléon. — Je le sais, cependant vous êtes quelquefois un très-bon diable, vous l’avez prouvé clans plus d’une circonstance, et j’ai souvent envié le sort de l’écolier don Cléophas, Léandro , Pérès, Zambulo auquel vous fîtes voir pendant une belle nuit tout ce qui se passait dans les diverses maisons publiques ou particulières de Madrid, en le transportant sur les toits qui s’élevaient à votre volonté et d’après votre ordre: car vous autres diables vous commandez à tout, même aux éléments.

Asmodée. — Sire, si vous désirez jouir du même plaisir, je puis vous le procurer. Il n’est rien que, je ne fasse pour vous, et en montant à califourchon sur ma béquille , je vais vous transporter dans un instant où vous voudrez. Parlez et vous allez être obéi. Je trouve une douce jouissance à vous être soumis. Nous nous entretenions souvent de vous, tandis que vous vous couvriez de gloire sur la terre, et si nous n’eussions pas été retenus par une puissance supérieure, plus d’un diable vous eut secondé et le destin eut été obligé de s’enchaîner au char de la victoire. Nous nous serions même relevés les uns après les autres pour prendre tous part à la fête, car les diables aiment la gloire. Mais, sire, permettez-moi de vous observer que nous perdons du temps, que le jour va bientôt cesser sur la terre et que si vous voulez accepter ma proposition il est temps de partir.

Napoléon. —J’y consens. Mettons-nous en route.

Asmodée.—Où allons-nous?

Napoléon. — A Paris. Je veux revoir mes bons Français-, la capitale du grand empire, le chef-lieu de la grande nation !

Asmodée. — En ce cas, sire, à cheval: pardonnez si je vous prends en croupe , mais vous ne sauriez diriger ma béquille. Elle est plus difficile à gouverner que les hommes. Je sonne le bout-selle ( il allonge sa béquille; l’enjambe). Sire, prenez place derrière moi et tenez vous ferme sur les étriers.

Napoléon. — M’y voilà. Vous pouvez donner le coup de fouet du départ.

Asmodée, — Et vous, sire, tirer le diable par la queue, c’est un peu violent pour un empereur comme le grand Napoléon. Et les voilà qui s’enlèvent dans les airs avec la rapidité de l’éclair et parcourent l’immensité sur les ailes du dieu des vents.

Napoléon. — Nous allons ma foi plus vite que le télégraphe.

Asmodée. — Sire, lorsque le diable se mêle de quelque chose vous savez ce qu’il en arrive, soit en bien soit en mal. Nous avions quinze cents lieues à faire, nous touchons au terme de notre voyage ; j’aperçois la lanterne du Panthéon. Où voulez-vous arrêter.

Napoléon. — Aux Tuileries, sur l’arc de triomphe.

Asmodée. — Nous y voilà ( ils arrivent, descendent sur la plate forme). Nous pouvons mettre pied à terre.

Napoléon.— C’est à faire à vous , seigneur Asmodée

Asmodée. — Sire, si vous êtes content de ma voiture, vous vous en servirez.

Napoléon. — Je ne dis pas non…. Que vois-je ? le drapeau tricolore. Les Français sont revenus à ces glorieuses couleurs, je les en félicite; c’est avec elles qu’ils se sont immortalisés dans les quatre parties du monde. Elles ressemblent au phénix et renaissent de leurs cendres, qu’ils sachent les conserver, qu’ils soient unis, ils seront invincibles. Il n’y a personne dans le palais.

Asmodée. — Non , lorsque la trahison vous en fit sortir, d’autres y vinrent, ils ont eu leur tour. Le nouveau roi est au Palais-Royal.

Napoléon. — Je le félicite d’être à la tête des Français; il en est digne, il les rendra heureux. Mais qu’il sache profiter des fautes des autres et des leçons de l’expérience.

Asmodée. — Il voyage maintenant, ainsi nous n’irons point voir ce qui se passe chez lui. Jetons donc un coup-d’oeil sur cet Arc dé triomphe. On y a replace les bas reliefs qui le décoraient à sa naissance.

Napoléon, — Oui, on rend justice aux hommes lorsqu’ils sont dans la tombe ; mais je pardonne aux Français, je les aime toujours et je sais que ma mémoire leur est chère.

Asmodée. — Vous êtes immortel et votre statue brillera sur cet Arc de triomphe.

Napoléon — C’était celle de la paix qui devait y figurer. Je l’avais décidé, et cette auguste inauguration aurait eu lieu pour rendre hommage à la France, lorsque j’aurais eu réduit tous ses ennemis ou l’impossibilité de reprendre les armes. Cette gloire est réservée à l’un de mes successeurs, pourvu qu’il soit fidèle au drapeau tricolore et qu’il maintienne la garde nationale; elle est et sera toujours le palladium et l’honneur de la France. Allons à la place Vendôme.

Asmodée. — Sire, vous êtes obéi.

Napoléon. — Noble colonne, combien tu es chère à mon coeur, je revois tous mes braves, je me retrouve au milieu d’eux.

Asmodée. — C’est le cas de dire que vous êtes en famille et je ne suis pas flatteur.

Napoléon, — Et cet Alexandre qui voulait faire le pointilleux et qui disait que la tête lui eut tournée s’il se fut trouvé en haut à ma place.

Asmodée. — Je le crois bien, les cajoleries de cour l’avaient gâté. Une belle figure est un don du hasard, mais une grande âme , un noble coeur, c’est autre chose.

Napoléon. — Asmodée, voilà de la philosophie. Asmodée. — Les diables la connaissent. D’ailleurs c’est un bon mot de Voltaire.

Napoléon. —Oui, pour bien exprimer une pensée il faut avoir le diable au corps. Continuons notre course.

Asmodée. — Voilà le Musée.

Napoléon —Les Vandales y ont passé. Les cagots ont fait le reste. Ces gens là n’aimaient pas les arts.

Asmodée. — Nous passons devant les colonnades du Louvre. J’aperçois le tombeau des braves de juillet.

Napoléon. — Honneur au courage malheureux , ce sont encore des héros morts pour la Liberté !

Asmodée. — Marchons , je veux que vous voyez ce qui s’est passé du côté de Notre-Dame.

Napoléon. — Telles sont les suites de l’intolérance et d’un zèle aveugle qui dirige l’esprit de parti quoiqu’on mette le ciel de la partie.

Asmodée.— Oui, ces Messieurs lui font jouer un très-grand rôle pouf servir leurs petites passions , et nous y figurons aussi nous autres diables, et ce n’est pas sous le costume le plus brillant.

Napoléon. — Une telle scène ne se fut passée sous Maury, encore moins sous le vertueux Dubelloy.

Asmodée. — A coup sûr celui qui en a été la cause n’était pas même possédé de notre esprit. C’était quelque chose de pis

Napoléon. — Mon cher Asmodée, plus j’ai fait pour ces gens-là , tandis que j’étais au fait de la puissance sur la terre, plus j’ai eu à m’en plaindre, et ses hommes, dont le plus audacieux n’eut pas osé tenir tête au plus jeune de mes conscrits, osait lutter contre moi, lorsque je faisais trembler l’Europe et que je l’avais vaincue.

Asmodée.— Voilà le cagotisme, le fanatisme, le jensinisme, le molinisme, le quiétisme, le papisme, etc., etc. Je vous fais grâce du reste de la kirielle.

Napoléon. — Ils me devaient leurs emplois, leurs dignités, leurs rangs, leurs fortunes. Eh bien ! ils obéissaient à un autre homme qu’ils regardaient comme infaillible, et qui le faisait journellement mille et une bévues et même qui détruisait ce qu’avaient fait ses prédécesseurs) et le tout pour prouver leur infaillibilité et la sienne. Cela fait pitié.

Asmodée. — Que voulez-vous, sire, les hommes sont fait ainsi.

Napoléon. — Ce sont toutes ces diverses sectes qui ont désolé la terre et l’ont abreuvée de sang au nom d’un dieu de paix et de bonté.

Asmodée. — Les diables n’eussent fait pis : cependant nous allons assez bien lorsque nous nous en mêlons. Mais les hommes et surtout ces messieurs dont nous parlons, mériteraient,souvent un Brevet d’invention.

Napoléon. — (Souriant. ) Pas mal , Asmodée. Bravissimo , l’idée est heureuse. On devrait établir une promenade à la place de ces ruines.

Asmodée. — Cela purifiera le terrain… Mais un instant, nous avons deux nouveaux temples et deux nouvelles sectes en France.

Napoléon. — Qui sont ? Répondez,

Asmodée. — Nous voilà rue Taitbout, jetez les yeux en bas. Voyez ces hommes, ces femmes, ces jeunes gens, ces vieillards, ces niais de toutes les couleurs qui déraisonnent à qui mieux mieux pour faire des dupes, attraper de l’argent aux gens trop crédules, le tout pour s’amuser, donner des soirées. et (il lui parle bas à l’oreille) vous m’entendez. Napoléon. — Parbleu, certainement.

Asmodée. — Eh bien ! ce sont les Saints-Simoniens. Leur patron, leur fondateur s’est brûlé la cervelle. Ne désespérons de rien on fera un martyr.

Napoléon. — Et même un saint ; il ne faut que de l’argent, ensuite on allongera le calendrier ou l’on mettra en retraite un de ceux dont le crédit est usé. Allons plus loin , cela me fait mal (il hausse les épaules ).

Asmodée. — J’ai encore à vous conduire dans un autre temple. Nous sommes rue de Cléry. Baisses les yeux sur ce vitrage ; reconnaissez-vous cet emplacement.

Napoléon. — Oui, on y donnait des bals, des concerts, on y vendait des tableaux.

Asmodée. — Eh bien ! c’est maintenant l’Eglise Catholique Française ; l’office se dit dans la langue des Racine, des Molière et des Voltaire, maison y radote comme si on parlait latin.

Napoléon. — Encore une folie , ces sont les variétés amusantes. Ce que j’y trouve de mieux, ce sont les draperies et l’ensemble des couleurs. Un de ces jours on verra dans cette enceinte se réaliser les tableaux si bien décrits par l’aimable Parny, les anciens et les modernes donneront une soirée..

Asmodée, — L’autre jour la veuve d’un de vos anciens tribuns récalcitrant est venue y montrer sa face surannée. Elle voulait peut-être y tenir lieu de Notre Dame de Lorette.

Napoléon. —Mon cher Asmodée, nous allons répandre une odeur de beauté une lieue à la ronde. Changeons d’air, je vous en supplie, je crains le cholerasanctus. Manoeuvrons du côte des invalides; une visite à mes vieux camarades, à mes vieux grognards.

Asmodée. — Sire, vous êtes obéi, j’exécute comme vous voyez à la parole les ordres de mon général. Regardez… écoutez… et jouissez!.,.

Napoléon. — Oui, je suis heureux, les larmes m’en viennent aux yeux. Que ne puis-je presser sur mon coeur tous ces braves ! Tous ces monuments illustres de la gloire française. En voilà de Rivoli, d’Arcole, du Pont-de-Lodi, d’Aboukir , de Wagram, d’Essling, d’Iéna, de Friedland , de Smolensk, de la Moskova, de l’Eipsig, de Waterloo, et sans les traîtres, ô mes vieux amis, mes vieux amis….

Asmodée. — Sire, rappelez-vous que vous êtes toujours pour eux le Grand Napoléon. . Consolez vous, vous vivrez éternellement d’âge en âge dans le coeur des braves. C’est l’héritage que les vieux lèguent à leurs enfants, lorsqu’ils descendent dans la tombe.

Napoléon. — Asmodée, vos paroles sont pour moi un baume salutaire… mais que disent-ils de la Pologne et de la Belgique ?

Asmodée. — Que ces deux contrées ont combattu depuis peu pour la liberté, et qu’ils ont repoussé leurs oppresseurs

Napoléon. — Ces peuples ont bien fait, si le ciel est juste ils triompheront

Asmodée. — Oui, mais il faudrait que…

Napoléon — Asmodée, silence, ne cherchez point a pénétrer des secrets qui doivent vous être inconnus, il serait imprudent d’en parler. Si je vivais encore, je réfléchirais à ce qu’il faudrait faire, et si la grande nation devait prendre fait et cause dans la lutte qui a eu lieu, je dirais à ceux de mes sujets qui s’y opposeraient, dans le cas d’une injuste agression :Français , n’êtes vous plus les enfants de la gloire. Eh quoi! de vos exploits perdez vous la mémoire; Les barbares du nord vous donneraient des fers., A vous les conquérants de ce vaste Univers, guerriers, ne restez point au sein de vos murailles, Teniez au champ d’honneur le destin des batailles. Que vos fiers ennemis retrouvent leurs vainqueurs , Le triomphe toujours suivit les trois couleurs. La sainte Liberté, cette vierge immortelle , Ouvre à votre votre valeur une route nouvelle. Elle veut vous guider, se plaît sous vos drapeaux ; Vous le savez , Soldats, elle aime les héros! Laissez-donc avancer ces hordes hyper bornées , Que leur chef orgueilleux appelle des armées? Et vous pourrez compter leurs nombreux bataillons Lorsque leurs corps sanglants couvriront nos sillons. La paix, présent du ciel, descendra sur la terre Pour lui faire oublier les horreurs de la guerre, Et cent peuples divers répéteront en choeur : Aux enfants des héros nous devons ce bonheur! ! !

Asmodée — Sire, je reconnais le Grand Napoléon à cet élan généreux, à ces nobles sentiments……Mais le jour va paraitre, il ne faut pas qu’il nous retrouve sur la terre.

Napoléon — Je vous entends , remontons sur notre coursier , et fouette postillon.

( Les deux voyageurs disparurent. On rechercha en vain leurs traces. )

GUILLON.