Le grand Messager Boiteux de Strasbourg – De retour en France 1814


“…Le 27 septembre 1868, le couple Walewsky arrive à Strasbourg avec leur fille Elise…Leur premier plaisir est de se promener et de se procurer  “le grand messager boiteux“, un almanach qui parait en automne. Sur sa couverture, on peut voir un ancien invalide des guerres napoléoniennes qui avait obtenu le privilège de distribuer ce petit livre. Alexandre apprécie beaucoup cet ouvrage qui lui fournit un calendrier des fêtes, des prévisions météorologiques, des nouvelles, des contes, et pour son épouse, des recettes de cuisine… Ce même jour, Alexandre sera terrassé par une crise par une crise cardiaque à l’âge de 58 ans… http://napoleonbonaparte.be/2015/05/la-famille-polonaise-et-le-premier-aiglon/

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Le Grand Messager boiteux de Strasbourg

J’ai eu la chance de me procurer ce précieux almanach qui est introuvable sauf en livre d’occasion. Pouvoir consulter une revue d’époque qui fut lue par Alexandre Walewsky représente à mes yeux ce que pourrait ressentir un archéologue des vieux mots qui trouve un nouvel élément qui prolonge l’émotion d’une rencontre avec une personnalité du passé. Cette écriture d’antan me charme et me plonge dans ces années où la lecture était à son apogée ! Je souhaitais partager avec vous cette historiette parmi d’autres afin de vous permettre à votre tour d’engager ce voyage dans le temps, ce temps immortellement figé dans des mots. Bonne lecture! Jacques JANSSENS (Autre historiette : 1. La Commune des aliénés!)

French_retreat_in_1812_by_PryanishnikovLa retraite des Français en 1812 – Tableau d’Illarion Pryanishnikov

De retour en France 1814

Dans les premiers jours du mois de janvier 1814, trois officiers français, d’armes différentes, revenant de la Russie où ils avaient été en captivité depuis la lamentable expédition de 1812, arrivaient à Berlin par la poste de Koenigsberg. http://www.cosmovisions.com/cartes/VL/038a.htm

Là, livrés par les autorités russes à un agent du gouvernement français, ils en reçurent quelque argent pour pouvoir continuer leur route vers la France ; mais, harassés des fatigues d’un si long voyage, par un froid intense, ils résolurent de se donner quelques heures de repos dans la capitale de la Prusse. Ils se logèrent dans une auberge dont les prix étaient en rapport avec l’exiguïté de leurs bourses, et ne se permirent de visiter que les monuments ouverts gratuitement au public.

mini-Gardens of Charlottenburg, Berlin, plan of the grounds 1708

Le Parc de Charlottenbourg se trouvant dans ces conditions, ils s’y rendirent l’après-midi de leur arrivée et furent reçus par un concierge en livrée de cour qui leur remit une espèce d’ordre du jour, auquel il leur recommanda d’obéir strictement. L’un des officiers connaissait assez l’allemand pour en déchiffrer le contenu. Il y était défendu de cueillir des fleurs, des fruits ; d’effaroucher les poissons, les oiseaux, etc. ; il était surtout défendu, en cas de rencontre, d’accoster, de suivre un certain personnage dont l’imprimé donnait le signalement : on devait même, dans ce cas, chercher à l’éviter. Comme on le pense bien, nos trois français portaient des habits civils en harmonie avec leur fortune et personne, en les voyant, ne se seraient douté que c’était là trois officiers de ces vaillantes armées qui, peu de temps auparavant, , avaient conquis l’Europe entière.

En questionnant le concierge sur la qualité de ce personnage, il leur répondit qu’il ne le connaissait pas lui-même, que ses instructions, d’ailleurs, ne l’obligeaient pas à donner de plus longues explications au public.

charlottenbourgLes étrangers se promenaient déjà depuis quelques temps dans le parc, s’arrêtant chacun devant l’objet qui l’intéressait davantage, lorsqu’en tournant brusquement une allée, l’un d’eux, le capitaine d’artillerie Macogny, heurta si violemment un individu venant dans une direction opposée, qu’il fit rouler son chapeau par terre. Le capitaine allait se confondre en excuses avec cette politesse innée aux gens de sa nation, lorsqu’il reconnut en lui l’homme qu’on devait éviter. Il se contenta de ramasser et de lui rendre son chapeau avec un grand salut, puis il continua froidement son chemin.

En arrivant à l’endroit où avait eu lieu le choc, l’officier marchant le dernier trouva un petit portefeuille qu’il s’empressa de montrer à ses camarades.

– Bravo! s’écria l’un deux, il appartient sans doute au mystérieux inconnu et nous allons soulever le voile qui le couvre.
– Respectons, au contraire, son incognito, et rendons-lui sa propriété sans commettre d’indiscrétion, répondit l’officier d’artillerie.
– Mais pour pouvoir le faire, il faudrait connaître son nom et nous ne l’apprendrons qu’en ouvrant le portefeuille.
– Il fera les démarches nécessaires pour le retrouver, dès qu’il s’apercevra l’avoir perdu.
En discutant ainsi, les officiers s’étaient dirigés vers la sortie du parc, lorsqu’ils virent l’inconnu revenir en hâte sur ses pas et s’approcher d’eux.
– Messieurs, leur dit-il, si je ne me trompe, vous êtes des officiers français, revenus de captivité et rentrant en France. – Ils répondirent affirmativement.
– Me connaissez-vous? – Non, Monsieur?
– Le concierge vous aura cependant dit…
– Que nous ne devons vous accoster et nous avons obéi à la consigne. C’est vous, Monsieur, qui nous obligez à l’enfreindre.
– Qu’à cela ne tienne! J’en prends la responsabilité sur moi. Je viens de perdre, en me promenant, un objet qui est pour moi d’une grande valeur ; ne l’auriez-vous pas trouvé par hasard?
– Si vous voulez parler de ce portefeuille, et que vous en êtes le propriétaire, le voici, Monsieur, dit le capitaine Macogny, en le lui présentant.
– Oh! Merci, Monsieur ; est-il depuis longtemps entre vos mains?
– Quelques minutes à peine. Notre camarade l’a ramassé au tournant de cette allée.
– Et vous en connaissez, sans doute, le contenu? fit-il en jetant un regard inquisiteur sur les trois étrangers.
– Non, Monsieur ; nous vous en donnons notre parole d’honneur. Qui vous autorise d’ailleurs à nous croire capables d’une pareille indiscrétion?
Pardon, Messieurs la parole d’honneur d’officiers français me suffit et me rassure complètement. Je n’ose vous offrir un témoignage de ma reconnaissance, sans craindre de vous blesser.

– Et nous n’en n’accepterions aucun, répondirent-ils à l’unisson.

– Il est cependant mon devoir de vous connaître la valeur du service que vous venez de me rendre ; cela vous expliquera en même temps la raison de ma méfiance. Ce portefeuille renferme des papiers que personne au monde, hors moi, ne doit connaître. Votre discrétion m’a rendu un service que j’aurais volontiers payé cent mille thalers (375,000 fr.), il n’y a qu’un instant. Recevez donc encore une fois mes sincères remerciements et comme vous rentrer dans votre chère patrie, je n’ai d’autre bonheur à vous souhaiter que celui d’un prompt et agréable voyage. Adieu, Messieurs, ajouta-t-il, en les saluant gracieusement et à plusieurs reprises de la main.

 Lorsque les Français retournèrent le soir dans leur modeste demeure, l’aubergiste leur apprit qu’un chef de la police s’était informé de l’heure de leur départ qui devait avoir lieu le lendemain matin.

berline de voyage 1840A l’Heure dite, une berline de voyage, attelée de quatre chevaux de poste, s’arrêtait à la porte de l’auberge. La curiosité ayant attiré les trois officiers à le fenêtre, ils en virent sortir un militaire prussien en grande tenue. Il se fit aussitôt annoncer et se présenta chez eux sous le nom  de comte M., capitaine de la garde royale, se disant chargé par Sa Majesté de les accompagner jusqu’à la frontière française, aux frais de l’Etat, et de leur rendre le voyage aussi agréable que possible. ” J’ai ordre d’employer même la force, ajouta-t-il en souriant, en cas d’opposition de votre part.”

La clef de l’énigme était enfin trouvée. C’était bien au roi lui-même que nos officiers avaient eu affaire la veille dans le parc. Un somptueux déjeuner leur fut alors servi ; ils burent à la santé du monarque qui savait récompenser si délicatement un service rendu. Ils arrivèrent en France, après un voyage aussi prompt que rapide, où, grâce aux démarches de leur puissant protecteur, ils entrèrent dans l’armée de Louis XVIII avec leurs anciens grades.

AduC_236_Frédéric-Guillaume_III_(roi_de_Prusse,_1770-1840)

                                      Frédéric-Guillaume III, par Anton Graff