Bulletins des Campagnes de Prusse et de Pologne


QUATRIÈME COALITION-CAMPAGNES DE PRUSSE ET DE POLOGNE.

( 1806.— 1807.) – http://napoleonbonaparte.be/bulletins-de-la-grande-armee/

    BULLETINS – HOME                                                             Pour revenir ici, cliquer sur aigle et papillon

1 2 3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31 32 33 34 35 36
37 38 39 40 41 42 43 44 45
46 47 48 49 50 51 52 53 54
55 56 57 58 59 60 61 62 63
64 65 66 67 68 69 70 71 72
73 74 75 76 77 78 79 80 81
82 83 84 85 86 87

Lettre de S. M. l’Empereur et Roi.

Sénateurs, Nous avons quitté notre capitale, pour nous rendre au milieu de notre armée d’Allemagne, dès l’instant que nous avons su avec certitude qu’elle était menacée sur ses flancs par des mouvements inopinés. A peine arrivé sur les frontières de nos états, nous avons eu lieu de reconnaître combien notre présence y était nécessaire, et de nous applaudir des mesures défensives que nous avions prises avant de quitter le centre de notre Empire. Déjà les armées prussiennes, portées au grand complet de guerre, s’étaient ébranlées de toutes parts ; elles avaient dépassé leurs frontières ; la Saxe était envahie ; et le sage prince qui la gouverne était forcé d’agir contre sa volonté, contre l’intérêt de ses peuples. Les armées prussiennes étaient arrivées devant les cantonnements de nos troupes. Des provocations de toute espèce , et même des voies de fait, avaient signalé l’esprit de haine qui animait nos ennemis et la modération de nos soldats qui, tranquilles à l’aspect de tous ces mouvements, étonnés seulement de ne recevoir aucun ordre, se reposaient dans la double confiance que donnent le courage et le bon droit. Notre premier devoir a été de passer le Rhin nous-mêmes, de former nos camps et de faire entendre le cri de guerre. Il a retenti au cœur de tous nos guerriers. Des marches combinées et rapides les ont portés en un clin d’œil au lieu que nous leur avions indiqué. Tous nos camps sont formés ; nous allons marcher contre les armées prussiennes et repousser la force par la force. Toutefois, nous devons le dire, notre cœur est péniblement affecté de cette prépondérance constante qu’obtient en Europe le génie du mal, occupé sans cesse à traverser les desseins que nous formons pour la tranquillité de l’Europe, le repos et le bonheur de la génération présente, assiégeant tous les cabinets par tous les genres de séductions, et égarant ceux qu’il n’a pu corrompre, les aveuglant sur leurs véritables intérêts, et les lançant au milieu des partis sans autre guide que les passions qu’il a su leur inspirer. Le cabinet de Berlin lui-même n’a point choisi ; avec délibération le parti qu’il prend ; il y a été jeté ; avec art et avec une malicieuse adresse. Le roi s’est trouvé tout à coup à cent lieues de sa capitale, aux frontières de la confédération du Rhin, au milieu de son armée et vis-à-vis des troupes françaises dispersées dans leurs cantonnements, et qui croyaient devoir compter sur les liens qui unissaient les deux états, et sur les protestations prodiguées en toutes circonstances par la cour de Berlin. Dans une guerre aussi juste, où nous ne prenons les armes que pour nous défendre, que nous n’avons provoquée par aucun acte, par aucune prétention, et dont il nous serait impossible d’assigner la véritable cause, nous comptons entièrement sur l’appui des lois et sur celui de nos peuples, que les circonstances appellent à nous donner de nouvelles preuves de leur amour, de leur dévouement et de leur courage. De notre côté , aucun sacrifice personnel ne nous sera pénible, aucun danger ne nous arrêtera, toutes les fois qu’il s’agira d’assurer les droits, l’honneur et la prospérité de nos peuples.

Donné en notre quartier impérial de Bamberg, le 7 octobre 1806.

Signé, NAPOLÉON.

Par l’Empereur, Le ministre secrétaire d’état, H.-B. MARET.

Paris, le 25 septembre 1806.

LL. MM. II. RR. sont parties de Saint-Cloud, dans la nuit du mercredi au jeudi. On croit que S. M. l’Eimpereur se dirige sur Mayence.

Mayence, le 2 octobre.

S. M. l’Empereur et Roi, arrivé ici le 28 septembre, en est parti hier à neuf heures du soir, pour Wurtzbourg.

Bamberg, le 9 octobre.

S. M. l’Empereur et Roi, après avoir passé deux jours à Wurtzbourg , est arrivé ici le 6 de ce mois. Il en est parti hier à trois heures du matin , pour se rendre à Cronack.

La proclamation ci-jointe a été envoyée à l’armée.

Proclamation de l’Empereur et Roi.

Soldats, L’ordre pour votre rentrée en France était parti ; vous vous en étiez déjà rapprochés de plusieurs marches. Des fêtes triomphales vous attendaient, et les préparatifs pour vous recevoir étaient commencés dans la capitale. Mais, lorsque nous nous abandonnions à cette trop confiante sécurité, de nouvelles trames s’ourdissaient sous le masque de l’amitié et de l’alliance. Des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin ; depuis deux mois nous sommes provoqués tous les jours davantage. La même faction, le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos dissensions intestines, conduisit, il y a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de la Champagne, domine dans leurs conseils. Si ce n’est plus Paris qu’ils veulent brûler et renverser jusque dans ses fondements, c’est aujourd’hui leurs drapeaux qu’ils se vantent de planter dans les capitales de nos alliés ; c’est la Saxe qu’ils veulent obliger à renoncer, par une transaction honteuse, à son indépendance, en la rangeant au nombre de leurs provinces ; c’est enfin vos lauriers qu’ils veulent arracher de votre front. Ils veulent que nous évacuions l’Allemagne à l’aspect de leur armée! Les insensés!!! qu’ils sachent donc qu’il serait mille fois plus facile de détruire la grande capitale que de flétrir l’honneur des enfants du grand peuple et de ses alliés. Leurs projets furent confondus alors ; ils trouvèrent dans les plaines de la Champagne la défaite, la mort et la honte : mais les leçons de l’expérience s’effacent, et il est des hommes chez lesquels le sentiment de la haine et de la jalousie ne meurt jamais. Soldats, il n’est aucun de vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que par celui de l’honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe. Eh quoi! aurions-nous donc bravé les saisons, les mers , les déserts ; vaincu l’Europe plusieurs fois coalisée contre nous ; porté notre gloire de l’Orient à l’Occident, pour retourner aujourd’hui dans notre patrie comme des transfuges, après avoir abandonné nos alliés et pour entendre dire que l’aigle française a fui épouvantée à l’aspect des armées prussiennes… Mais déjà ils sont arrivés sur nos avant-postes. Marchons donc, puisque la modération n’a pu les faire sortir de cette étonnante ivresse. Que l’armée prussienne éprouve le même sort qu’elle éprouva il y a quatorze ans! qu’ils apprennent que s’il est facile d’acquérir un accroissement de domaines et de puissance avec l’amitié du grand peuple, son inimitié (qu’on ne peut provoquer que par l’abandon de tout esprit de sagesse et de raison) est plus terrible que les tempêtes de l’Océan.

Donné en notre quartier impérial, à Bamberg, le 6 octobre 1806. Signé, NAPOLÉON.

Pour ampliation, Le major général prince de Neufchâtel et Valengin, Signé, maréchal BERTHIER.N6941110_JPEG_1_1DM

PREMIER BULLETIN.

Bamberg , le 8 octobre 1806.

La paix avec la Russie, conclue et signée le 26 juillet, des négociations avec l’Angleterre, entamées et presque conduites à leur maturité , avaient porté l’alarme à Berlin. Les bruits vagues qui se multiplièrent, et la conscience des torts de ce cabinet envers toutes les puissances, qu’il avait successivement trahies, le portèrent à ajouter croyance aux bruits répandus qu’un des articles secrets du traité conclu avec la Russie donnait la Pologne au prince Constantin, avec le titre de roi ; la Silésie à l’Autriche, en échange de la portion autrichienne de la Pologne ; et le Hanovre à l’Angleterre. Il se persuada enfin que ces trois puissances étaient d’accord avec la France, et que de cet accord résultait un danger imminent pour la Prusse. Les torts de la Prusse envers la France remontaient à des époques fort éloignées. La première elle avait armé pour profiter de nos dissensions intestines. On la vit ensuite courir aux armes au moment de l’invasion du duc d’Yorck en Hollande ; et lors des événements de la dernière guerre, quoiqu’elle n’eût aucun motif de mécontentement contre la France, elle arma de nouveau, et signa , le Ier. octobre 1805, ce fameux traité de Postdam, qui fut, un mois après, remplacé par le traité de Vienne. Elle avait des torts envers la Russie, qui ne peut oublier l’inexécution du traité de Postdam et la conclusion subséquente du traité de Vienne. Ses torts envers l’empereur d’Allemagne et le corps germanique, plus nombreux et plus anciens, ont été connus de tous les temps. Elle se tint toujours en opposition avec la diète. Quand le corps germanique était en guerre, elle était en paix avec ses ennemis. Jamais ses traités avec l’Autriche ne recevaient d’exécution, et sa constante étude était d’exciter les puissances au combat, afin de pouvoir, au moment de la paix, venir recueillir les fruits de son adresse et de leurs succès. Ceux qui supposeraient que tant de versatilité tient à un défaut de moralité de la part du prince seraient dans une grande erreur. Depuis quinze ans la cour de Berlin est une arène où les partis se combattent et triomphent tour à tour ; l’un veut la guerre, et l’autre la paix. Le moindre événement politique, le plus léger incident donne l’avantage à l’un ou à l’autre ; et le roi, au milieu de ce mouvement des passions opposées au sein de ce dédale d’intrigues, flotte incertain sans cesser un moment d’être honnête homme. Le 11 août, un courrier de M. le marquis de Lucchésini arriva à Berlin , et y porta , dans les termes les plus positifs, l’assurance de ces prétendues dispositions par lesquelles la France et la Russie seraient convenues, par le traité du 20 juillet, de rétablir le royaume de Pologne et d’enlever la Silésie à la Prusse. Les partisans de la guerre s’enflammèrent aussitôt ; ils  firent violence aux sentiments personnels du roi ; 40 courriers partirent dans une seule nuit, et l’on courut aux armes. La nouvelle de cette explosion soudaine parvint à Paris le 20 du même mois. On plaignit un allié si cruellement abusé ; on lui donna sur le champ des explications, des assurances précises ; et comme une erreur manifeste était le seul motif de ces armements imprévus, on espérait que la réflexion calmerait une effervescence aussi peu motivée. Cependant le traité signé à Paris ne fut pas ratifié à Saint-Pétersbourg, et des renseignements de toute espèce ne tardèrent pas à faire connaître à la Prusse, que M. le marquis de Lucchésini avait puisé ses renseignements dans les réunions les plus suspectes de la capitale, et parmi les hommes d’intrigue qui composaient sa société habituelle. En conséquence il fut rappelé ; on annonça pour lui succéder M. le baron de Knobelsdorff, homme d’un caractère plein de droiture et de franchise , et d’une moralité parfaite. Cet envoyé extraordinaire arriva bientôt à Paris , porteur d’une lettre du roi de Prusse, datée du 13 août. Cette lettre était remplie d’expressions obligeantes et de déclarations pacifiques, et l’Empereur y répondit d’une manière franche et rassurante. Le lendemain du jour où partit le courrier porteur de cette réponse, on apprit que des chansons outrageantes pour la France avaient été chantées sur le théâtre de Berlin ; qu’aussitôt après le départ de M. de Knobelsdorff les armements avaient redoublé, et quoique les hommes demeurés de sang-froid eussent rougi de ces fausses alarmes, le parti de la guerre, soufflant la discorde de tous côtés, avait si bien exalté toutes les têtes, que le roi se trouvait dans l’impuissance de résister au torrent. On commença dès lors à comprendre à Paris que le parti de la paix ayant lui-même été alarmé par des assurances mensongères et des apparences trompeuses, avait perdu tous ses avantages, tandis que le parti de la guerre, mettant à profit l’erreur dans laquelle ses adversaires s’étaient laissé entraîner, avait ajouté provocation à provocation, et accumulé insulte sur insulte, et que les choses étaient arrivées à un tel point qu’on ne pourrait sortir de cette situation que par la guerre. L’Empereur vit alors que telle était la force des circonstances, qu’il ne pouvait éviter de prendre les armes contre son allié. Il ordonna des préparatifs. Tout marchait à Berlin avec une grande rapidité ; les troupes prussiennes entrèrent en Saxe, arrivèrent sur les frontières de la confédération, et insultèrent les avant-postes. Le 24 septembre, la garde impériale partit de Paris pour Bamberg, où elle est arrivée le 6 octobre. Les ordres furent expédiés pour l’armée, et tout se mit en mouvement. Ce fut le 25 septembre que l’Empereur quitta Paris ; le 28 il était à Mayence, le 2 octobre à Wurtzbourg , et le 6 à Bamberg. Le même jour, deux coups de carabine furent tirés par les hussards prussiens sur un officier de l’état major français. Les deux armées pouvaient se considérer comme en présence. Le 7, S. M. l’Empereur reçut un courrier de Mayence, dépêché par le prince de Bénévent , qui était porteur de deux dépêches importantes : l’une était une lettre du roi de Prusse, d’une vingtaine de pages, qui n’était réellement qu’un mauvais pamphlet contre la France, dans le genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par ses écrivains à 500 liv. sterl. par an. L’Empereur n’en acheva point la lecture, et dit aux personnes qui l’entouraient : “Je plains mon frère le roi de Prusse ; il n’entend pas le français ; il n’a pas sûrement lu cette rapsodie.” A cette lettre était jointe la célèbre note de M. Knobelsdorff.” Maréchal, dit l’Empereur au maréchal Berthier, on nous donne un rendez-vous d’honneur pour le 8 ; jamais un Français n’y a manqué ; mais comme on dit qu’il y a une belle reine qui veut être témoin des combats, soyons courtois, et marchons, sans nous coucher, pour la Saxe. L’Empereur avait raison de parler ainsi, car la reine de Prusse est à l’armée, habillée en amazone, portant l’uniforme de son régiment de dragons, écrivant vingt lettres par jour pour exciter de toutes parts l’incendie. Il semble voir Armide dans son égarement , mettant le feu à son propre palais. Après elle le prince Louis de Prusse, jeune prince plein de bravoure et de courage, excité par lé parti, croit trouver une grande renommée dans les vicissitudes de la guerre. A l’exemple de ces deux grands personnages, toute la cour crie à la guerre ; mais quand la guerre se sera présentée avec toutes ses horreurs, tout le monde s’excusera d’avoir été coupable, et d’avoir attiré la foudre sur les provinces paisibles du Nord ; alors, par une suite naturelle des inconséquences des gens de cour, on verra les auteurs de la guerre, non-seulement la trouver insensée, s’excuser de l’avoir provoquée, et dire qu’ils la voulaient mais dans un autre temps ; mais même en faire retomber le blâme sur le roi, honnête homme, qu’ils ont rendu la dupe de leurs intrigues et de leurs artifices. Voici la disposition de l’armée française. L’armée doit se mettre en marche par trois débouchés : La droite , composée des corps des maréchaux Soult et Ney et d’une division des Bavarois, part d’Amberg et de Nuremberg, se réunit à Bayreuth, et doit se porter sur Hoff, ou elle arrivera le 9 : Le centre, composé de la réserve du grand-duc de Berg, du corps du maréchal prince de Ponte-Corvo et du maréchal Davoust, et de la garde impériale, débouche par Bamberg sur Cronach , arrivera le 8 à Saalbourg, et de là se portera par Saalbourg et Schleitz sur Géra : La gauche, composée des corps des maréchaux Lannes et Augereau, doit se porter de Schwenfurth sur Cobourg , Graffental et Saalfeld.

aigle et papillon

DEUXIÈME BULLETIN.

Auma, le 12 octobre 1806.

L’Empereur est parti de Bamberg le 8 octobre , à trois heures du matin , et est arrivé à neuf heures à Cronach. S. M. a traversé la forêt de Franconie à la pointe du jour du 9, pour se rendre à Ébersdorff, et de là elle s’est portée sur Schleitz, ou elle a assisté au premier combat de la campagne. Elle est revenue coucher à Ébersdorff, en est repartie le 10 pour Schleitz, et est arrivée le 11 à Auma, ou elle a couché, après avoir passé la journée à Géra. Le quartier général part dans l’instant même pour Géra. Tous les ordres de l’Empereur ont été parfaitement exécutés. Le maréchal Soult se portait le 7 à Bayreuth, se présentait le 9 à Hoff, a enlevé tous les magasins de l’ennemi, lui a fait plusieurs prisonniers, et s’est porté sur Plauen le 10. Le maréchal Ney a suivi son mouvement à une demi-journée de distance. Le 8 , le grand-duc de Berg a débouché avec la cavalerie légère, de Cronach, et s’est porté devant Saalbourg, ayant avec lui le 25e. régiment d’infanterie légère. Un régiment prussien voulut défendre le passage de la Saale ; après une canonnade d’une demi heure , menacé d’être tourné , il a abandonné sa position et la Saale. Le 9, le grand-duc de Berg se porta sur Schleitz ; un général prussien y était avec 10,000 hommes. L’Empereur y arriva à midi, et chargea le maréchal princes de Ponte-Corvo d’attaquer et d’enlever le village, voulant l’avoir avant la fin du jour. Le maréchal fit ses dispositions, se mit à la tête de ses colonnes ; le village fut enlevé et l’ennemi poursuivi. Sans la nuit, la plus grande partie de cette division eût été prise. Le général Watier, avec le 4e. régiment de hussards et les 5e. régiment de chasseurs, fit une belle charge de cavalerie contre trois régiments prussiens. Quatre compagnies du 27e. d’infanterie légère se trouvant en plaine, furent chargées par les hussards prussiens ; mais ceux-ci virent comme l’infanterie française reçoit la cavalerie prussienne. Deux cents cavaliers prussiens restèrent sur le champ de bataille. Le général Maisons commandait l’infanterie légère. Un colonel ennemi fut tué, 2 pièces de canon prises, 300 hommes furent faits prisonniers, et 400 tués. Notre perte a été de peu d’hommes ; l’infanterie prussienne a jeté ses armes, et a fui épouvantée devant les baïonnettes françaises. Le grand-duc de Berg était au milieu des charges le sabre à la main. Le 10, le prince de Ponte-Corvo a porté son quartier général à Auma ; le 11, le grand-duc de Berg est arrivé à Géra. Le général de brigade Lasalle, de la cavalerie de réserve, a culbuté l’escorte des bagages ennemis : 500 caissons et voitures de bagages ont été pris par les hussards français. Notre cavalerie légère est couverte d’or. Les équipages de pont et plusieurs objets importants font partie du convoi. La gauche a eu des succès égaux. Le maréchal Lannes est entré à Cobourg le 8, se portait le 9 sur Graffenthal. Il a attaqué, le 10, à Saalfeld, l’avant-garde au prince Hohenlohe, qui était commandée par le prince Louis de Prusse, un des champions de la guerre. La canonnade n’a duré que deux heures : la moitié de la division du général Suchet a seule donné. La cavalerie prussienne a été culbutée par les 9e. et 10e. régiments de hussards. L’infanterie prussienne n’a pu conserver aucun ordre de retraite : partie a été culbutée dans un marais, partie dispersée dans les bois. On a fait 1000 prisonniers; 600 hommes sont restés sur le champ de bataille ; 30 pièces de canon sont tombées au pouvoir de l’armée. Voyant ainsi la déroute de ses gens, le prince Louis de Prusse , en brave et loyal soldat, se prit corps à corps avec un maréchal des logis du 10e. régiment de hussards. Rendez-vous, colonel, lui dit le hussard, ou vous êtes mort. Le prince lui répondit par un coup de sabre ; le maréchal des logis riposta par un coup de pointe, et le prince tomba mort. Si les derniers instants de sa vie ont été ceux d’un mauvais citoyen, sa mort est glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme doit désirer de mourir tout bon soldat. Deux de ses aides de camp ont été tués à ses côtés. On a trouvé sur lui des lettres de Berlin qui font voir que le projet de l’ennemi était d’attaquer incontinent, et que le parti de la guerre, à la tète duquel étaient le jeune prince et la reine, craignait toujours que les intentions pacifiques du roi, et l’amour qu’il porte à ses sujets, ne lui fissent adopter des tempéraments, et ne déjouassent leurs cruelles espérances. On peut dire que les premiers coups de la guerre ont tué un de ses auteurs. Dresde ni Berlin ne sont couverts par aucun corps d’armée. Tournée par sa gauche, prise en flagrant délit, au moment où elle se livrait aux combinaisons les plus hasardées, l’armée prussienne se trouve, dès le début dans une position assez critique. Elle occupe Eisenach, Gotha, Erfurt, Weimar. Le 12, l’armée française occupe Saalfeld et Géra, et marche sur Naumbourg et Iéna. Des coureurs de l’armée française inondent la plaine de Leipsick. Toutes les lettres interceptées peignent le conseil du roi déchiré par des opinions différentes, toujours délibérant, et jamais d’accord. L’incertitude, l’alarme et l’épouvante paraissent déjà succéder à l’arrogance, à l’inconsidération et à la folie. Hier 11, en passant à Géra devant le 27e. régiment d’infanterie légère, l’Empereur a chargé le colonel de témoigner sa satisfaction à ce régiment sur sa bonne conduite. Dans tous ces combats , nous n’avons à regretter aucun officier de marque : le plus élevé en grade est le capitaine Campobasso, du 27e. régiment d’infanterie légère, brave et loyal officier. Nous n’avons pas eu 40 tués et 60 blessés.

aigle et papillon

TROISIÈME BULLETIN.

Géra, 13 octobre 1806.

Le combat de Schleitz, qui a ouvert la campagne , et qui a été très funeste à l’armée prussienne, celui de Saalfeld qui l’a suivi le lendemain, ont porté la consternation chez l’ennemi. Toutes les lettres interceptées disent que la consternation est à Erfurt, où se trouvent encore le roi, la reine, le duc de Brunswick, etc. ; qu’on discute sur le parti à prendre, sans pouvoir s’accorder. Mais, pendant qu’on délibère, l’armée française marche. A cet esprit d’effervescence, à cette excessive jactance, commencent à succéder des observations critiques sur l’inutilité de cette guerre, sur l’injustice de s’en prendre à la France, sur l’impossibilité d’être secouru, sur la mauvaise volonté des soldats, sur ce qu’on n’a pas fait ceci, et mille et une autres observations qui sont toujours dans la bouche de la multitude, lorsque les princes sont assez faibles pour la consulter sur les grands intérêts politiques au-dessus de sa portée. Cependant, le 11 au soir, les coureurs de l’armée francaise étaient aux portes de Leipsick ; le quartier général du grand-duc de Berg entre Zeist et Leipsick ; celui du prince de Ponte-Corvo à Zeist ; le quartier impérial à Géra : la garde impériale et le corps d’armée du maréchal Soult à Géra ; le corps d’armée du maréchal Ney à Neustadt ; en première ligne, le corps d’armée du maréchal Davoust à Naumbourg ; celui du maréchal Lannes à Iéna ; celui du maréchal Augereau à Kala. Le prince Jérôme, auquel l’Empereur a confié le commandement des alliés et d’un corps de troupes bavaroises, est arrivé à Schleitz, près avoir fait bloquer le fort de Culenbach par un régiment. L’ennemi, coupé de Dresde, était encore le 11 à Erfurt, et travaillait à réunir ses colonnes, qu’il avait envoyées sur Cassel et Wurtzbourg, dans des projets offensifs, voulant ouvrir la campagne par une invasion en Allemagne. Le Weser , où il avait construit des batteries, la Saale qu’il prétendait également défendre, et les autres rivières, sont tournées à peu près comme le fut l’Iller l’année passée ; de sorte que l’armée française borde la Saale, ayant le dos à l’Elbe et marchant sur l’armée prussienne, qui, de son côté, a le dos sur le Rhin ; position assez bizarre, d’on doivent naître des événements d’une grande importance. Le temps, depuis notre entrée en campagne, est superbe, le pays abondant, le soldat plein de vigueur et de santé. On fait des marches de 10 lieues , et pas un traîneur ; jamais l’armée n’a été si belle. Toutefois les intentions du roi de Prusse se trouvent exécutées : il voulait que le 8 octobre l’armé française eut évacué le territoire de la confédération et elle l’avait évacué ; mais au lieu de repasser le Rhin elle a passé la Saale.

aigle et papillon

QUATRIÈME BULLETIN.

Géra, le 13 octobre, à dix heures du matin.

Les événements se succèdent avec rapidité. L’armée prussienne est prise en flagrant délit , ses magasins enlevés ; elle est tournée. Le maréchal Davoust est arrivé à Naumbourg le 12 à 9 heures du soir, y a saisi les magasins de l’armé ennemie, fait des prisonniers, et pris un superbe équipage de 18 pontons de cuivre attelés. II paraît que l’armée prussienne se met en marche pour gagner Magdebourg ; mais l’armée française à gagné trois marches sur elle. L’anniversaire des affaires d’Ulm sera célèbre dans l’histoire de France. La lettre ci-jointe, qui vient d’être interceptée fera connaître la vraie situation des esprits ; mais cette bataille dont parle l’officier prussien aura lieu dans peu de jours. Les résultats décideront du sort de la guerre. Les Français doivent être sans inquiétude.

Lettre d’un officier prussien à un de ses amis à Berlin.

Naumbourg, le 12 octobre. Le commencement des hostilités contre les Français s’est passé d’une manière très triste pour les troupes allemandes : ils ont forcé un poste de l’aile gauche du corps d’armée de Hohenlohe, et un combat meurtrier a eu lieu au corps de Tauenzein, et roi prince Louis-Ferdinand de Prusse est resté mort sur la place. Non seulement les régiments Zastram et un bataillon de Bellet, les hussards verts et bruns, etc., mais encore les regiments saxons Princes Jean , Xavier, Rechten, ont terriblement souffert ; depuis hier après-midi, et toute cette nuit nous n’avons vu que des fuyards qui couraient après leurs régiments. On croit que les Français se portent en force sur notre gauche, pour couper la communication de Leipsick. Leur force doit être de 400,000 hommes commandés par l’Empereur, qui, dans ce moment, doit être à Géra, 4 milles d’ici. Nous apercevons déjà quelques patrouilles. Nous avons ici des magasins immenses, sans trouver moyen de les sauver ; on est dans des inquiétudes affreuses. Dieu veuille que le roi, qui ne peut pas manquer d’être attaqué sous peu, ne se laisse pas battre car ce malheur serait irréparable. D’après les dernières lettres, le corps d’avant-garde de Blücher s’est porté sur la Hesse. L’état major du corps de Rüchel s’y est rendu aussi ; de manière que, excepté à Hameln, il n’y a plus un seul soldat dans les états hanovriens. Actuellement il ne nous reste d’autre ressource que la bataille décisive qu’il faut livrer à Napoléon. Dans cette triste situation, mon sort ne tient à rien, pourvu que l’issue de la crise actuelle soit heureuse. Je te répète encore, mon ami, que notre situation est des plus tristes et des moins rassurantes, etc.

aigle et papillonN6941116_JPEG_1_1DM

CINQUIÈME BULLETIN.

Iéna , le 15 octobre 1806.

La bataille de Iéna a lavé l’affront de Rosbach, et .décidé, en sept jours, une campagne qui a entièrement calmé cette frénésie guerrière qui s’était emparée des têtes prussiennes. Voici la position de l’armée au 13. Le grand-duc de Berg et le maréchal Davoust avec leurs corps d’armée, étaient à Naurpbourg ayant des partis sur Leipsick et Halle. Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo étaf en marche pour se rendre à Dornbourg. Le corps du maréchal Lannes arrivait à Iéna. Le corps du maréchal Augereau était en position Kala. Le corps du maréchal Ney était à Roda. Le quartier général à Géra. L’empereur, en marche pour se rendre à Iéna. Le corps du maréchal Soult, de Géra était en marche pour prendre une position plus rapprochée à l’embranchement des routes de Naumbourg et Iéna.” Voici la position de l’ennemi. Le roi de Prusse, voulant commencer les hostilités au 9 octobre, en débouchant sur Francfort par sa droite , sur Wurtzbourg par son centre , et sur Bamsberg par sa gauche, toutes les divisions de son armée étaient disposées pour exécuter ce plan ; mais l’armée française tournant sur l’extrémité de sa gauche, se trouva en peu de jours à Saalbourg à Lobenstein , à Schleilz , à Géra, à Naumbourg. L’armée prussienne tournée, employa les journées des 9, 10, 11, et 12 à rappeler tous ses détachements, et le 13 elle se présenta en bataille entre Capeldorf et Auerstaedt, fortes de près de cent cinquante mille hommes. Le 13, à deux heures après-midi, l’Empereur arriva à Iéna ; et sur un petit plateau qu’occupait notre avant-garde, il aperçut les dispositions de l’ennemi, qui paraissait manœuvrer pour attaquer le lendemain, et forcer les divers débouchés de la Saale. L’ennemi défendait en force, et par une position inexpugnable, la chaussée de Iéna à Weimar, et paraissait penser que les Français ne pourraient déboucher dans la plaine, sans avoir forcé ce passage. Il ne paraissait pas possible en effet de faire monter de l’artillerie sur le plateau, qui, d’ailleurs, était si petit, que quatre bataillons pouvaient à peine s’y déployer. On fit travailler toute la nuit à un chemin dans le roc, et l’on parvint à conduire l’artillerie sur la hauteur. Le maréchal Davoust reçut l’ordre de déboucher par Naumbourg, pour défendre les défilés de Koegsen, si l’ennemi voulait marcher sur Naumbourg ou pour se rendre à Apolda pour le prendre à dos, s’il restait dans la position où il était. Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo fut destiné à déboucher de Dornbourg pour tomber sur les derrières de l’ennemi, soit qu’il se portât en force sur Naumbourg, soit qu’il se portât sur Iéna. La grosse cavalerie, qui n’avait pas encore rejoint l’armée, ne pouvait la  rejoindre qu’à midi ; la cavalerie de la garde impériale était à trente-six heures le distance, quelque fortes marches qu’elle eût faites depuis son départ de Paris. Mais il est des moments de la guerre où aucune considération ne doit balancer l’avantage de prévenir l’ennemi et de l’attaquer le premier. L’Empereur fit ranger sur le plateau qu’occupait l’avant-garde, que l’ennemi paraissait avoir négligé, et vis-à-vis duquel il était en position, tout le corps du maréchal Lannes ; ce corps d’armée fut rangé par les soins du général Victor, chaque division formant une aile. Le maréchal Lefebvre fit ranger au sommet la garde impériale en bataillon carré. L’Empereur bivouaqua au milieu de ses braves. La nuit offrait un spectacle digne d’observation : celui de deux armées dont l’une déployait son front sur six lieux détendue, et embrasait de ses feux l’atmosphère ; l’autre dont les feux apparents étaient concentrés sur un petit point ; et dans l’une et l’autre armée , de l’activité et du mouvement : les feux des deux armées étaient à une demi-portée de canon ; les sentinelles se touchaient presque, et il ne se faisait pas un mouvement qui ne fut entendu. Les corps des maréchaux Ney et Soult passaient la nuit en marche. A la pointe du jour, toute l’armée prit les armes. La division Gazan était rangée sur trois lignes, sur la gauche du plateau. La division Suchet formait la droite ; la garde impériale occupait le sommet du monticule, chacun de ces corps ayant ses canons dans les intervalles. De la ville et des vallées voisines, on avait pratiqué des débouchés qui permettaient le déploiement le plus facile aux troupes qui n’avaient pu être placées sur le plateau ; car c’était peut-être la première fois qu’une armée devait passer par un si petit débouché. Un brouillard épais obscurcissait le jour. L’Empereur passa devant plusieurs lignes. Il recommanda aux soldats de se tenir en garde contre cette cavalerie prussienne qu’on peignait comme si redoutable. Il les fit souvenir qu’il y avait un an qu’à la même époque ils avaient pris Ulm ; que l’armée prussienne, comme l’armée autrichienne, était aujourd’hui cernée, ayant perdu sa ligne d’opérations, ses magasins ; qu’elle ne se battait plus dans ce moment pour la gloire , mais pour sa retraite ; que cherchant à faire une trouée sur différents points, les corps d’armée qui la laisseraient passer seraient perdus d’honneur et de réputation. A ce discours animé, le soldat répondit par des cris de marchons. Les tirailleurs engagèrent l’action ; la fusillade devint vive. Quelque bonne que fut la position que l’ennemi occupait, il en fut débusqué, et l’armée française, débouchant dans la plaine, commença à prendre son ordre de bataille. De son côté , le gros de l’armée ennemie, qui n’avait eu le projet d’attaquer que lorsque le brouillard serait dissipé, prit les armes. Un corps de 50,000 hommes de la gauche se posta pour couvrir les défilés Naumbourg et s’emparer des débouchés de Koezen ; mais il avait déjà été prévenu par le maréchal Davoust. Les deux autres corps, formant une force de 80,000 hommes, se portèrent en avant de l’armée française qui débouchait du plateau d Iéna. Le brouillard couvrit les deux armées pendant deux heures ; mais enfin il fut dissipé par un beau soleil d’automne. Les deux armées s’aperçurent à petite portée de canon. La gauche de l’armée française, appuyée sur un village et des bois, était commandée par le maréchal Augereau. La garde impériale la séparait du centre, qu’occupait le corps du maréchal Lannes. La droite était formée par le corps du maréchal Soult : le maréchal Ney n’avait qu’un simple corps de 3000 hommes, seules troupes qui fussent arrivées de son corps d’armée. L’armée ennemie était nombreuse et montrait une belle cavalerie. Ses manœuvres étaient exécutées avec précision et rapidité. L’Empereur eut désiré retarder de deux heures d’en venir aux mains, afin d’attendre, dans la position qu’il venait de prendre après l’attaque du matin, les troupes qui devaient le joindre, et surtout sa cavalerie ; mais l’ardeur française l’emporta. Plusieurs bataillons s’étant engagés au village de Hollstedt, il vit l’ennemi s’ébranler pour les en déposter. Le maréchal Lannes reçut ordre sur le champ de marcher en échelons pour soutenir ce village. Le maréchal Soult avait attaqué un bois sur la droite ; l’ennemi ayant fait un mouvement de sa droite sur notre gauche, le maréchal Augereau fut chargé de le repousser ; en moins d’une heure, l’action devint générale : 300,000 hommes avec 7 ou 800 pièces de canon semaient partout la mort, et offraient un de ces spectacles rares dans l’histoire. De part et d’autre ou manœuvra constamment comme à une parade. Parmi nos troupes, il n’y eut jamais le moindre désordre; la victoire ne fut pas un moment incertaine. L’Empereur eut toujours auprès de lui, indépendamment de la garde impériale, un bon nombre de troupes de réserve pour pouvoir parer à tout accident imprévu. Le maréchal Soult ayant enlevé le bois qu’il attaquait depuis deux heures, fit un mouvement en avant. Dans cet instant, on prévint l’Empereur que la division de cavalerie française de réserve commençait à se placer, et que deux nouvelles divisions du corps du maréchal Ney se plaçaient en arrière sur le champ de bataille. On fit alors avancer toutes les troupes qui étaient en réserve sur la première ligne, et qui se trouvant ainsi appuyées, culbutèrent l’ennemi dans un clin d’œil, et le mirent en pleine retraite. Il la fit en ordre pendant la première heure ; mais elle devint un affreux désordre du moment que nos divisions de dragons et nos cuirassiers, ayant le grand duc de Berg à leur tête, purent prendre part à l’affaire. Ces braves cavaliers, frémissant de voir la victoire se décider sans eux, se précipitèrent partout où ils rencontrèrent des ennemis. La cavalerie, l’infanterie prussienne, ne purent soutenir leur choc. En vain l’infanterie ennemie se forma en bataillons carrés ; cinq de ces bataillons furent enfoncés ; artillerie, cavalerie, infanterie, tout fut culbuté et pris. Les Français arrivèrent à Weimar en même temps que l’ennemi, qui fut ainsi poursuivi pendant l’espace de six lieues. A notre droite, le corps du maréchal Davoust faisait des prodiges. Non seulement il contint, mais mena battant pendant plus de trois lieues, le gros des troupes ennemies qui devait déboucher du côté de Koesen. Ce maréchal a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d’un homme de guerre. Il a été secondé par les généraux Gudin , Friant, Morand , Daultanne, chef de l’état major, et par la rare intrépidité de son brave corps d’armée. Les résultats de la bataille sont 30 à 40 mille prisonniers ; il en arrive à chaque moment ; 25 ou 30 drapeaux, 300 pièces de canon, des magasins immenses de subsistances. Parmi les prisonniers se trouvent plus de 20 généraux, dont plusieurs lieutenants généraux, entre autres le lieutenant général Schmettan. Le nombre des morts est immense dans l’armée prussienne. On compte qu’il y a plus de 20,000 tués ou blessés. Le feld-maréchal Moellendorff à été blessé ; le duc de Brunswick a été tué ; le général Rüchel a été tué ; le prince Henri de Prusse grièvement blessé. Au dire des déserteurs, des prisonniers et des parlementaires, le désordre et la consternation sont extrêmes dans les débris de l’armée ennemie. De notre côté, nous n’avons à regretter, parmi les généraux, que la perte du général de brigade Debilly,  excellent soldat ; parmi les blessés, le général de brigade Conroux ; parmi les colonels morts, les colonels Vergès, du 12e. régiment d’infanterie de ligne ; Lamotte, du 36e. ; Barbanègre, du 9e. de hussards ; Marigny, du 20e. de chasseurs ; Harispe, du 16e. d’infanterie légere ; Dulembourg, du 1er. de dragons ; Nicolas, du 61e. de ligne ; Viala, du 81e. ; Higouet , du 108e. Les hussards et les chasseurs ont montré dans cette journée une audace digne des plus grands éloges. La 1 cavalerie prussienne n’à jamais tenu devant eux  et toutes les charges’qu’ils ont faites devant l’infanterie ont été heureuses. Nous ne parlons pas de l’infanterie française ; il est reconnu depuis longtemps que c’est la meilleure infanterie du monde. L’Empereur a déclaré que la cavalerie française après l’expérience des deux campagnes et de cette dernière bataille, n’avait pas d’égale. L’armée prussienne a, dans cette bataille, perdu toute retraite et toute sa ligne d’opérations. Sa gauche poursuivie par le maréchal Davoust, opéra sa retraite sur Weimar, dans le temps que sa droite et son centre se retiraient de Weimar sur Naumbourg. La confusion fut donc extrême. Le roi a dû se retirer à travers champs, à la tête de son régiment de cavalerie. Notre perte est évaluée à 1000 ou 1100 tué, et 3000 blessés. Le grand duc de Berg investi en ce moment la place d’Erfurt, ou se trouve un corps d’ennemis que commandent le maréchal Moellendorff et le prince d’Orange. L’état major s’occupe d’une relation officielle qui fera connaître dans tous ses détails cette bataille, et les services rendus par les différents corps d’armée et régiments. Si cela peut ajouter quelque chose aux titres qu’a l’armée à l’estime et à la considération de la nation, rien ne pourra ajouter au sentiment d’attendrissement qu’ont éprouvé ceux qui ont été témoins de l’enthousiasme et de l’amour qu’elle témoignait à l’Empereur au plus fort du combat. S’il y avait un moment d’hésitation, le seul cri de vive l’Empereur ! ranimait les courages et retrempait toutes les âmes. Au fort de la mêlée, l’Empereur voyant ses ailes menacées par la cavalerie, se portait au galop pour ordonner des manœuvres et des changements de front en carrés ; il était interrompu à chaque instant par des cris de vive l’Empereur ! La garde impériale à pied voyait avec un dépit qu’elle ne pouvait dissimuler, tout le monde aux mains et elle dans l’inaction. Plusieurs voix firent entendre les mots en avant! “Qu’est-ce ? dit l’Empereur ; ce ne peut être qu’un jeune homme qui n’a pas de barbe qui peut vouloir préjuger ce que je dois faire ; qu’il attende qu’il ait commandé dans trente batailles rangées, avant de prétendre me donner des avis.” C’était effectivement des vélites, dont le jeune courage était impatient de se signaler. Dans une mêlée aussi chaude, pendant que l’ennemi perdait presque tous ses généraux, on doit remercier cette providence qui gardait notre armée. Aucun homme de marque n’a été tué ni blessé. Le maréchal Lannes a eu un biscayen qui lui a rasé la poitrine sans le blesser. Le maréchal Davoust a eu son chapeau emporté et un grand nombre de balles dans ses habits. L’Empereur a toujours été entouré, partout où il a paru, du prince de Neufchâtel, du maréchal Bessières , du grand maréchal du palais Duroc, du grand écuyer Caulaincourt, et de ses aides de camp et écuyers de service. Une partie de l’armée n’a pas donné, ou est encore sans avoir tiré un coup de fusil.

aigle et papillon

SIXIÈME BULLETIN.

Weimar, le 15 octobre au soir.

6000 Saxons et plus de 300 officiers ont été faits prisonniers. L’Empereur a fait réunir les officiers, et leur a dit qu’il voyait avec peine que leur armée lui faisait la guerre ; qu’il n’avait pris les armes que pour assurer l’indépendance de la nation saxonne, et s’opposer a ce qu’elle fût incorporée à la monarchie prussienne ; que son intention était de les renvoyer tous chez eux, s’ils donnaient leur parole de ne jamais servir contre la France ; que leur souverain, dont il reconnaissait les qualités, avait été d’une extrême faiblesse, en cédant ainsi aux menaces des Prussiens, et en les laissant entrer sur son territoire ; mais qu’il fallait que tout cela finît, que les Prussiens restassent en Prusse et qu’ils se mêlassent en rien des affaires de l’Allemagne ; que les Saxons devaient se trouver réunis dans la confédération du Rhin sous la protection de la France, protection qui n’était pas nouvelle, puisque depuis deux-cents ans, sans la France, ils eussent été envahis par l’Autriche ou par la Prusse ; que l’Empereur n’avait pris les armes que lorsque la Prusse avait envahi la Saxe ; qu’il fallait mettre un terme à ces violences ; que le continent avait besoin de repos ; et que, malgré les intrigues et les basses passions qui agitent plusieurs cours, il fallait que ce repos existât, dût-il en coûter la chute de quelques trônes. Effectivement, tous les prisonniers Saxons ont été renvoyés chez eux avec la proclamation de l’Empereur aux Saxons, et des assurances qu’on n’en voulait point à leur nation. ( Ci-joint la déclaration signée par les officiers saxons. )

Nous soussignés général, colonels, lieutenants colonels, majors, capitaines et officiers saxons, jurons,sur notre parole d’honneur, de ne point porter les armes contre S. M. l’EMPEREUR DES FRANÇAIS, ROI D’ITALIE, et ses alliés ; et nous prenons le même engagement et faisons le même serment au nom de tous les bas-officiers et soldats qui ont été faits prisonniers avec nous, et dont l’état est ci-joint, même si nous en recevions l’ordre formel de notre souverain l’électeur de Saxe.

Iéna, le 15 octobre 1806. (Sul.vent les signatures.)

aigle et papillon

SEPTIÈME BULLETIN.

Weimar, le 16 octobre 1806.

Le grand-duc de Berg a cerné Erfurt le 15 dans la matinée. Le 16 , la place a capitulé. Par ce moyen, 14,000 hommes, dont 8000 blessés et 6000 bien portants, sont devenus prisonniers de guerre, parmi lesquels sont le prince d’Orange, le feld-maréchal Moellendorff, le lieutenant général Graver, les généraux majors Leffave et Zveiffel. Un parc de 120 pièces d’artillerie approvisionné est également tombé en notre pouvoir. Ou ramasse tous les jours des prisonniers. Le roi de Prusse a envoyé un aide-de-camp à l’Empereur, avec une lettre en réponse à celle que l’Empereur lui avait écrite avant la bataille ; mais le roi de Prusse n’a répondu qu’après. Cette démarche de l’Empereur Napoléon était pareille à celle qu’il fit auprès de l’empereur de Russie avant la bataille d’Austerlitz ; il dit au roi de Prusse : “Le succès de mes armes n’est point incertain. Vos troupes seront battues ; mais il en coûtera le sang de mes enfants ; il pouvait être épargné par quelque arrangement compatible avec l’honneur de ma couronne, il n’y a rien que je ne fasse pour épargner un sang si précieux. Il n’y a que l’honneur qui, à mes yeux, soit encore plus précieux que le sang de mes soldats.” Il paraît que les débris de l’armée prussienne se retirent sur Magdebourg. De toute cette immense et belle armée, il ne s’en réunira que des débris.

aigle et papillon

HUITIÈME BULLETIN.

Weimar , le 16 octobre 1806 , au soir.

Les différents corps d’armée qui sont à la poursuite de l’ennemi annoncent à chaque instant des prisonniers, la prise de bagages, de pièces de canon, de magasins, de munitions de toute espèce. Le maréchal Davoust vient de prendre 30 pièces de canon ; le maréchal Soult un convoi de 3000 tonneaux de farine ; le maréchal Bernadotte 1,500 prisonniers. L’armée ennemie est tellement dispersée et mêlée avec nos troupes, qu’un de ses bataillons vint se placer dan un de nos bivouacs, se croyant dans le sien. Le roi de Prusse tâche de gagner Magdebourg. Le général Moellendorf est très malade à Erfurt ; Le grand duc de Berg lui a envoyé son médecin. La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes ; elle est dans des transes et des alarmes continuelles. La veille, elle avait passé son régiment en revue. Elle excitait sans cesse le roi et les généraux. Elle voulait du sang : le sang le plus précieux a coulé. Les généraux les plus marquants sont ceux sur qui sont tombés les premiers coups.  Le général de brigade Durosnel a fait, avec les 7e. et 20e. de chasseurs, une charge hardie qui a eu le plus grand effet. Le major du 20e. régiment s’y est distingué. Le général de brigade Colbert, à la tête dul 4e. de hussards et du 12e. de chasseurs, a fait sur l’infanterie ennemie plusieurs charges qui ont eu le plus grand succès.

aigle et papillon

NEUVIÈME BULLETIN.

Weimar, le 17 octobre 1806.

La garnison d’Erfurt a défilé. On y a trouvé beaucoup plus de monde qu’on ne croyait. Il y a une grande quantité de magasins. L’Empereur a nommé le général Clarke gouverneur de la ville et citadelle d’Erfurt et du pays environnant. La citadelle d’Erfurt est un bel octogone bastionné avec casemates et bien armé. C’est une acquisition précieuse qui nous servira de point d’appui au milieu de nos opérations. On a dit dans le 5e. bulletin qu’on avait pris 25 à 30 drapeaux ; il y en a jusqu’ici 45 au quartier général. Il est probable qu’il y en aura plus de 60. Ce sont des drapeaux donnés par le grand Frédéric à ses soldats. Celui du régiment des gardes, celui du régiment de la reine, brodé des mains de cette princesse, se trouvant du nombre. Il paraît que l’ennemi veut tâcher de rallier sur Magdebourg ; mais pendant ce temps-là marche de tous côtés. Les différents corps de l’armée sont, à sa poursuite par différents chemins. A chaque instant arrivent des courriers annonçant que des bataillons entiers sont coupés, des pièces de canon prises,  des bagages, etc. L’Empereur est logé au palais de Weimar, où logait quelques jours avant la reine de Prusse. Il paraît ce ce qu’on a dit d’elle est vrai. C’est une femme d’une jolie figure, mais de peu d’esprit, incapable de présager les conséquences de ce qu’elle faisait. Il faut aujourd’hui, au lieu de l’accuser, la plaindre ; car elle doit avoir bien des remords des maux qu’elle a faits à sa patrie, et de l’ascendant qu’elle a exercé sur le roi en mari, qu’on s’accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait la paix et le bien de ses peuples.

aigle et papillon

DIXIÈME BULLETIN.

Naumbourg, le 18 octobre 1806.

Parmi les 60 drapeaux qui ont été pris à la bataille de Iena, il s’en trouve plusieurs des gardes du roi de Prusse et un des gardes du corps, sur lequel la légende est écrite en français. Le roi de Prusse a fait demander un armistice de six semaines. L’Empereur a répondu qu’il était impossible, après une victoire, de donner à l’ennemi le temps de se rallier. Cependant les Prussiens ont fait tellement courir ce bruit, que plusieurs de nos généraux les ayant rencontrés , on leur a fait croire que cet armistice était conclu. Le maréchal Soult est arrivé le 16 à Greussen, poursuivant devant lui la colonne où était le roi qu’on estimait forte de 10 ou 12 mille hommes. Le général Kalkreuth, qui la commandait, fit dire au maréchal Soult qu’un armistice avait été conclu. Ce maréchal répondit qu’il était impossible que l’Empereur eût fait cette faute ; qu’il croirait à cet armistice lorsqu’il lui aurait été annoncé officiellement. Le général Kalkreuth témoigna le désir de voir le maréchal  Soult, qui se rendit aux avant-postes. “Que voulez-vous de nous? lui dit le général prussien ; le duc de Brunswick est mort, tous nos généraux sont tués, blessés ou pris- ; la plus grande partie de notre armée est eu fuite ; vos succès sont assez grands. Le roi a demandé une suspension d’armes, il est impossible que votre Empereur ne l’accorde pas. – M. le général, lui répondit le maréchal Soult, il y a longtemps qu’on en agit ainsi avec nous ; on en appelle à notre générosité quand on est vaincu, et on oublie un instant après la magnanimité que nous avons coutume de montrer. Après la bataille d’Austerlitz, l’Empereur accorda un armistice à l’armée russe ; cet armistice sauva l’armée. Voyez la manière indigne dont agissent aujourd’hui les Russes. On dit qu’ils veulent revenir ; nous brûlons du désir de les revoir. S’il y avait eu chez eux autant de générosité que chez nous, on nous aurait laissés tranquilles enfin, après la modération que nous avons montrée dans la victoire. Nous n’avons en rien provoqué la guerre injuste que vous nous faites ; vous l’avez déclarée de gaieté de cœur : la bataille de Iena a décidé du sort de la campagne. Notre métier est de vous faire le plus de mal que nous pourrons. Posez les armes, j’attendrai dans cette situation les ordres de l’Empereur.” Le vieux général Kalkreuth vit bien qu il n avait rien à répondre. Les deux Généraux se séparèrent, et les hostilités recommencèrent un instant après : le village de Greussen fut enlevé, l’ennemi culbuté et poursuivi l’épée dans les seins. Le grand-duc de Berg, et les maréchaux Soult et Ney, doivent, dans les journées des 17 et 18, se réunir par les marches combinées et écraser l’ennemi. Ils auront sans doute cerné un bon nombre de fuyards ; les campagnes en sont couvertes, et les routes sont encombrées de caissons et de bagages de toute espèce. Jamais plus grande victoire ne fut signalée par de plus grands désastres. La réserve, que commande le Prince Eugène de Wurtemberg, est arrivée à Halle. Ainsi nous ne sommes qu’au neuvième jour de la campagne, et déjà l’ennemi est obligé de mettre en avant sa dernière ressource. L’Empereur marche à elle : elle sera attaquée demain, si elle tient dans la position de Halle. Le maréchal Davoust est parti aujourd’hui pour prendre possession de Leipsick et jeter un pont sur ‘l’Elbe. La garde impériale à cheval vient enfin nous joindre. Indépendamment des magasins considérables trouvés à Naumbourg, on en a trouvé un grand nombre a Weissenfels. Le général en chef Rüchel a été trouvé dans un village, mortellement blessé ; le maréchal Soult lui a envoyé son chirurgien. Il semble que ce soit un décret de la providence, que tous ceux qui ont poussé à cette guerre aient été frappés par ses premiers coups.

aigle et papillon

ONZIÈME BULLETIN.

Mersebourg, le 19 octobre 1806.

Le nombre des prisonniers qui ont été faits à Erfurt est plus considérable qu’on ne le croyait. Les passeports accordés aux officiers qui doivent retourner chez eux sur parole, en vertu d’un des articles de la capitulation, se montent à 600.  Le corps du maréchal Davoust a pris possession, le 18, de Leipsick. Le prince de Ponte-Corvo, qui se trouvait le 17 à Eisleben, pour couper des colonnes prussiennes, ayant appris que la réserve de S. M. le roi de Prusse, commandée par le prince Eugène de Wurtemberg, était arrivée à Halle, s’y porta. Après avoir fait ses dispositions, le prince de Ponte-Corvo fit attaquer Halle par le général Dupont, et laissa la division Drouet en réserve sur sa gauche : le 32e. et le 9e. d’infanterie légère passèrent les trois ponts au pas de charge, et entrèrent dans la ville, soutenus par le 96e. En moins d’une heure tout fut culbuté. Les 2e. et 4e. régiments de hussards, et toute la division du général Rivaut, traversèrent la ville et chassèrent l’ennemi de Dienitz, de Peissen et de Rabatz. La cavalerie prussienne voulut charger le 8e. et le 96e. d’infanterie, mais elle fut vivement reçue et repoussée. La réserve du prince de Wurtemberg fut mise dans la plus complète déroute, et poursuivie l’espace de quatre lieues. Les résultats de ce combat, qui mérite une relation particulière et soignée, sont 5000 prisonniers, dont 2 généraux et 3 colonels, 4 drapeaux et 34 pièces de canon. Le général Dupont s’est conduit avec beaucoup de distinction. Le général de division Rouyer a eu un cheval tué sous lui. Le général de division Drouet a pris en entier le régiment de Treskow. De notre côté , la perte ne se monte qu’à 40 hommes tués et 200 blessés. Le colonel du 9e. régiment d’infanterie légère a été blessé. Le général Léopold Berthier, chef de l’état major du prince de Ponte-Corvo, s’est comporté avec distinction. Par le résultat du combat de Halle, il n’est plus de troupes ennemies qui n’aient été entamées. Le général prussien Blücher, avec 5000 hommes, a traversé la division de dragons du général Klein qui l’avait coupé. Ayant allégué au général Klein qu’il y avait un armistice de six semaines, ce général a eu la simplicité de le croire.  L’officier d’ordonnance près de l’Empereur, Montesquiou, qui avait été envoyé en parlementaire auprès du roi de Prusse l’avant-veille de la bataille, est de retour. Il a été entraîné pendant plusieurs jours avec les fuyards ennemis ; il dépeint le désordre de l’armée prussienne comme inexprimable. Cependant la veille de la bataille, leur jactance était sans égale. Il n’était question de rien moins que de couper l’armée française et d’enlever des colonnes de 40,000 hommes. Les généraux prussiens singeaient, autant qu’ils pouvaient, les manières du grand Frédéric. Quoique nous fussions dans leur pays, les généraux paraissaient être dans l’ignorance la plus absolue de nos mouvements. Ils croyaient qu’il n’y avait sur le petit plateau de Iéna que 4000 hommes ; et cependant la plus grande partie de l’armée a débouché sur ce plateau. L’armée ennemie se retire à force sur Magdebourg. Il est probable que plusieurs colonnes seront coupées avant d’y arriver. On n’a point de nouvelles depuis plusieurs jours du maréchal Soult, qui a été détaché , avec 40,000 hommes , pour poursuivre l’armée ennemie. L’Empereur a traversé le champ de bataille de Rosbach ; il a ordonné que la colonne qui y avait été élevée fût transportée à Paris. Le quartier général de l’Empereur a été le 18 à Mersebourg ; il sera le 19 à Halle. On a trouvé dans cette dernière ville des magasins de toute espèce très considérables.

aigle et papillon

DOUZIÈME BULLETIN.

Halle , le 19 octobre 1806.

Le maréchal Soult a poursuivi l’ennemi jusqu’aux portes de Magdebourg. Plusieurs fois les Prussiens ont voulu prendre position, et toujours ils ont été culbutés. On a trouvé à Nordhausen des magasins considérables, et même une caisse du roi de Prusse remplie d’argent. Pendant les cinq jours que le maréchal Soult a employés à la poursuite de l’ennemi, il a fait 1200 prisonniers et pris 30 pièces de canon, et 2 ou 300 caissons.  Le premier objet de la campagne se trouve rempli. La Saxe, la Westphalie, et tous les pays situés sur la rive gauche de l’Elbe, sont délivrés de la présence de l’armée prussienne. Cette armée, battue et poursuivie l’épée dans les reins pendant plus de trente lieues, est aujourd’hui sans artillerie, sans bagages, sans officiers, réduite au-dessous du tiers de ce qu’elle était il y a huit jours ; et, ce qui est encore pis que cela, elle a perdu son moral et toute confiance en elle-même. Deux corps de l’armée française sont sur l’Elbe, occupés à construire des ponts. Le quartier général est à Halle. La lettre suivante, qui a été interceptée, contient un tableau fort détaillé de la situation des Prussiens après la bataille de Iéna.

Traduction.

Ma très-chère épouse, Je suis encore en vie et bien portant, après avoir assisté à la malheureuse bataille. Mais, hélas ! je ne puis m’empêcher de te dire que nous y avons perdu la moitié de notre armée, ainsi que tous nos meilleurs généraux. Mon bataillon s’est parfaitement conduit au feu ; mais il a perdu ses canons dans la retraite. Ma compagnie seule a perdu 40 hommes et le lieutenant Schweinilz. Si je te voulais faire part de tous nos malheurs, il me faudrait un temps infini. Tous les bagages de notre corps d’armée ont été pris à Weimar ; nos domestiques mêmes n’ont pu se sauver. Je suis arrivé le 16 au soir à Nordhausen, sans cheval et dépourvu de tout. L’armée est en pleine retraite sur Magdebourg. Sa M. R. a reçu une forte contusion ; cependant elle se porte bien. Tu peux dire a la Schuberten que son fils aîné a été tué, et qu’on ne sait ce qu’est devenu l’autre, ainsi que Jarusch, Michalzeck et Joseph Tyralla. Il nous manque en outre 5 sous-officiers, 4 musiciens, 3 artilleurs et 2 sapeurs, ainsi que tous les grenadiers. Jablonouski a perdu tout son monde ; Fontanius de même. Ils sont tous nus comme des vers. Le major seul a pu conserver un cheval. Plusieurs généraux sont tués. Sanitz et Malclhitz nous manquent. Le duc de Brunswick a perdu les deux yeux d’un coup de fusil. Rüchel et Winnig sont morts. Beaucoup de régiments sont sans officiers ; d’autres ont des officiers et pas de soldats. Notre perte est immense. On ne distingue plus les corps : tout est pêle-mêle. Les bataillons de Lostin Borck et Grodana n’existent plus. Ils faisaient partie de l’arrière-garde, qui a été entièrement hachée en morceaux. On ne peut pas se faire une idée de l’acharnement avec lequel les Français nous ont poursuivis. Tu pourras m’écrire au corps d’armée à Magdebourg Nordbausen, le 17 octobre.

aigle et papillon

TREIZIÈME BULLETIN.

Halle, le 20 octobre 1806.

Le général Maçon , commandant à Leipsick, a fait aux banquiers, négociants et marchands de cette ville la notification ci-jointe (A). Puisque les oppresseurs des mers ne respectent aucun pavillon, l’intention de l’Empereur est de saisir partout leurs marchandises et de les bloquer véritablement dans leur île. On a trouvé, dans les magasins militaires de Leipsick 15,000 quintaux de farine et beaucoup d’autres denrées d’approvisionnement. Le grand-duc de Berg est arrivé à Halberstadt le 19. Le 20, il a inondé toute la plaine de Magdebourg, par sa cavalerie, jusqu’à la portée du canon. Les troupes ennemies, les détachements isolés, les hommes perdus, seront pris au moment où ils se présenteront pour entrer dans la place. Un régiment de hussards ennemis croyait que HalIberstadt était encore occupé par les Prussiens ; il a été à chargé par le 2e. de hussards, et a éprouvé une perte de 300 hommes. Le général Beaumout s’est emparé de 600 hommes de la garde du roi, et de tous les équipages de ce corps. Deux heures auparavant, deux compagnies de la garde royale à pied avaient été prises par le maréchal Soult. Le lieutenant général comte de Schmettau, qui avait été fait prisonnier, vient de mourir à Weimar, Ainsi, de cette belle et superbe armée qui, il y a peu de jours, menaçait d’envahir la confédération du Rhin, et qui inspirait à son souverain une telle confiance, qu’il osait ordonner à l’Empereur Napoléon de sortir de l’Allemagne avant le 8 octobre, s’il ne voulait pas y être contraint par la force ; de cette belle et superbe armée, disons-nous, il ne reste que les débris, chaos informe qui mérite plutôt le nom de rassemblement que celui d’armée. De 160,000 hommes qu’avait le roi de Prusse, il serait difficile d’en réunir plus de 50,000, encore sont-ils sans artillerie et sans bagages, armés en partie, en partie désarmés. Tous ces événements justifient ce que l’Empereur a dit dans sa première proclamation, lorsqu’il s’est exprimé ainsi : “Qu’ils apprennent que s’il est facile d’acquérir un accroissement de domaines et de puissance avec l’amitié du grand peuple, son inimitié est plus terrible que les tempêtes de l’Océan.” Rien ne ressemble en effet davantage à l’état actuel de l’armé prussienne, que les débris d’un naufrage. C’était une belle et nombreuse flotte, qui ne prétendait pas moins qu’asservir les mers : les vents impétueux du nord ont soulevé l’Océan contre elle. Il ne rentre au port qu’une petite partie des équipages , qui n’ont trouvé de salut qu’en se sauvant sur des débris. Le cabinet prussien a été dupe de fausses apparences. Il a pris la modération de l’Empereur Napoléon pour de la faiblesse. De ce que ce monarque ne voulait pas la guerre, et faisait tout ce qui pouvait être convenable pour l’éviter, on a conclu qu’il n’était pas en mesure, et qu’il avait besoin de 200,000 conscrits pour recruter son armée. Cependant l’armée française n’était plus claque-murée dans les camps de Boulogne ; elle était en Allemagne. Reconnaissons donc ici la volonté de cette providence, qui ne laisse pas à nos ennemis des yeux pour voir, des oreilles pour entendre , du jugement et de la raison pour raisonner. Il paraît que M. Ch. L. de Hesse convoitait seulement Mayence. Pourquoi pas Metz ? pourquoi pas les autres places de l’ouest de la France ? Ne dites donc plus que l’ambition des Français vous a fait prendre les armes ; convenez que c’est votre ambition mal raisonnée qui vous a excités à la guerre. Parce qu’il y avait une armée française à Naples, une autre en Dalmatie, vous avez projeté de tomber sur le grand peuple ? mais en sept jours vos projets ont été confondus. Vous vouliez attaquer la France sans courir aucun danger, et déjà vous avez cessé d’exister. On rapporte que l’Empereur Napoléon ayant, avant de quitter Paris, rassemblé ses ministres, leur dit : “Je suis innocent de cette guerre ; je ne l’ai provoquée en rien : elle n’est point entrée dans mes calculs. Que je sois battu si elle est de mon fait. Un des principaux motifs de la confiance dans laquelle je suis que mes ennemis seront détruits, c’est que je vois dans leur conduite le doigt de la providence qui, voulant que les traîtres soient punis, a tellement éloigné toute sagesse de leurs conseils, que, lorsqu’ils pensent m’attaquer dans un moment de faiblesse , ils choisissent l’instant même où je suis le plus fort.

(A) NOTIFICATION.

Le général Macon, sous-gouverneur des Tuileries, commandant de la Légion-d’Honneur, grand’croix de l’Ordre du Lion, et commandant de la ville de Leipsick, aux banquiers, négociants et marchands de la ville.

Messieurs, Le sort des armes a mis Leipsick dans les mains du grand Napoléon. Votre ville est reconnue en Europe pour l’entrepôt principal des marchandises anglaises, et sous ce rapport une ennemie dangereuse pour la France. L’Empereur et Roi m’ordonne ce qui suit : ART. Ier. Dans les vingt-quatre heures qui suivront la présente notification, tout banquier, négociant ou marchand ayant des fonds ou marchandises provenant des manufactures anglaises, soit qu’elles appartiennent aux Anglais ou au marchand, en fera sa déclaration par écrit sur un registre établi chez le commandant de la place. II. Ces déclarations authentiquement faites, il sera fait des visites domiciliaires chez les déclarants ou non déclarants, pour compulser leur registre et vérifier les marchandises, afin de s’assurer de leur bonne foi, et punir militairement la fraude si elle est reconnue. III. MM. les magistrats feront également, sous leur responsabilité, la déclaration juste et détaillée des magasins militaires appartenant tant à la Saxe qu’à la Prusse, ainsi que des magasins de poudre , même ceux lu commerce. IV. Il sera nommé une commission chargée d’apposer les scellés après-demain sur tous les magasins ou fonds qui auront été découverts. V. Toute contribution ou réquisition particulière; soit en drap, argent ou chevaux, si elle n’émane d’une autorité compétente, est rigoureusement défendues. L’habitant ou le magistrat qui aura eu la faiblesse de souscrire sans en prévenir le commandant de la places sera puni de 15 jours de prison. VI. La présente notification sera lue et affichée à tous les coins, places et carrefours de la ville.

Donné à Leipsick, 18 octobre 1806. Maçon.

aigle et papillon

QUATORZIÈME BULLETIN.

Dessau, le 22 octobre 1806.

Le maréchal Davoust est arrivé le 20 à Wittemberg et a surpris le pont sur l’Elbe au moment où l’ennemi y mettait le feu. Le maréchal Lannes est arrivé à Dessau ; le pont était brûlé; il a fait travailler sur le champ à le réparer. Le marquis de Lucchesini s’est présenté aux avant-postes avec une lettre du roi de Prusse. L’Empereur a envoyé le grand maréchal de son palais, Duroc , pour conférer avec lui. Magdebourg est bloqué. Le général de division Legrand, dans sa marche sur Magdebourg, a fait quelques prisonniers. Le maréchal Soult a ses postes autour de la ville. Le grand-duc de Berg y a envoyé son chef d’état major le général Belliard. Ce général y a vu le prince Hohenlohe. Le langage des officiers prussiens était bien changé. Ils demandent la paix à grand cris. “Que veut votre Empereur, nous disent-ils? Nous poursuivra-t-il toujours l’épée dans les reins? Nous n’avons pas un moment de repos depuis la bataille.” Ces messieurs étaient sans doute accoutumés aux manœuvres de la guerre de sept ans. Ils voulaient demander trois jours pour enterrer les morts.  “Songez aux vivants, a répondu l’Empereur, et laissez-nous soin d’enterrer les morts; il n’y a pas besoin de trêve jour cela.” La confusion est extrême dans Berlin. Tous les bons citoyens, qui gémissaient de la fausse direction donnée à la politique de leur pays, reprochent avec raison aux boute-feux excités par l’Angleterre les tristes effets de leurs menées. Il n’y a qu’un cri contre la reine dans tout le pays. Il paraît que l’ennemi cherche à se rallier derrière Oder. Le souverain de Saxe a remercié l’Empereur de la générosité avec laquelle il l’a traité, et qui va l’arracher à l’influence prussienne. Cependant bon nombre de ses soldats ont péri dans toute cette bagarre. Le quartier général était le 21 à Dessau.

aigle et papillonN6941129_JPEG_1_1DM

QUINZIÈME BULLETIN.

Wittemberg , le 23 , octobre 1806.

Voici les renseignements qu’on a pu recueillir sur les causes de cette étrange guerre : Le général Schmettau ( mort prisonnier à Weimar) fit un mémoire écrit avec beaucoup de force, et dans lequel il établissait que l’armée prussienne devait se regarder comme déshonorée, qu’elle était cependant en état de battre les Français, et qu’il fallait faire la guerre.  Les généraux Rüchel (tué) et Blücher (qui ne s’est sauvé que par un subterfuge, et en abusant de la bonne foi française) souscrivirent ce mémoire, qui était rédigé en forme de pétition au roi. Le grince Louis-Ferdinand de Prusse (tué) l’appuya de toutes sortes de sarcasmes. L’incendie gagna toutes les têtes. Le duc de Brunswick ( blessé très grièvement ), homme connu pour être sans volonté et sans « caractère, fut enrôlé dans la faction de la guerre. Enfin, le mémoire étant ainsi appuyé, on le présentas au roi. La reine se chargea de disposer l’esprit de ce prince, et de lui faire connaître ce qu’on pensait de  lui. Elle lui rapporta qu’on disait qu’il n’était pas brave, et que, s’il ne faisait pas la guerre, c’est qu’il n’osait pas se mettre à la tête de l’armée. Le roi, réellement aussi brave qu’aucun prince de Prusse, se laissa entraîner sans cesser de conserver l’opinion intime qu’il faisait une grande faute. Il faut signaler les hommes qui n’ont pas partagé les illusions des partisans de la guerre. Ce sont le respectable feld-maréchal Moellendorf et le général Kalkreuth. On assure qu’après la belle charge du 9e. et du 10e. régiment de hussards à Saalfeld, le roi dit : “Vous prétendiez que la cavalerie française ne valait rien ? voyez cependant ce que fait la cavalerie légère, et jugez ce que feront les cuirassiers ! Ces troupes ont acquis leur supériorité par quinze ans de combats. Il en faudrait autant, afin de parvenir à les égaler ; mais qui de nous serait assez ennemi de la Prusse pour désirer cette terrible épreuve.” L’Empereur, déjà maître de toutes les communications et des magasins de l’ennemi, écrivit, le 12 de ce mois, la lettre ci-jointe, qu’il envoya au roi de Prusse par l’officier d’ordonnance Montesquiou. Cet officier arriva le 13, à quatre heures après-midi, au quartier du général Hohenlohe, qui le retint auprès de lui, et qui prit la lettre dont il était porteur. Le camp du roi de Prusse était à deux lieues en arrière. Ce prince devait donc recevoir la lettre de l’Empereur au plus tard à six heures du soir. On assure cependant qu’il ne la reçut que le 14 à neuf heures du matin, c’est-à-dire lorsque déjà l’on se battait. On rapporte aussi que le roi de Prusse dit alors : “Si cette lettre était arrivée plus tôt, peut-être aurait-on pu ne pas se battre ; mais ces jeunes gens ont la tête tellement montée, que s’il eût été question hier de la paix, je n’aurais pas ramené le tiers de mon armée à Berlin.” Le roi de Prusse a eu deux chevaux tués sous lui, et a reçu un coup de fusil dans la manche. Le duc de Brunswick a eu tous les torts dans cette guerre ; il a mal conçu et mal dirigé les mouvements de l’armée : il croyait l’Empereur à Paris, lorsqu’il se trouvait sur ses flancs ; il pensait avoir l’initiative des mouvements , et il était déjà tourné. Au reste, la veille de la bataille, la consternation était déjà dans les chefs : ils reconnaissaient qu’on était mal posté, et qu’on allait jouer le va-tout de la monarchie. Ils disaient tous : “Eh bien ! nous payerons de notre personne.” Ce qui est d’ordinaire le sentiment des hommes qui conservent peu d’espérance. La reine se trouvait toujours au quartier général à Weimar ; il a bien fallu lui dire enfin que les circonstances étaient sérieuses, et que le lendemain il pouvait se passer de grands événements pour la monarchie prussienne. Elle voulait que le roi lui dît de s’en aller ; en effet, elle fut mise dans le cas de partir. Lord Morpeth, envoyé par la cour de Londres pour marchander le sang prussien, mission véritablement indigne d’un homme tel que lui, arriva le 11 à Weimar, chargé de faire des offres séduisantes, et de proposer des subsides considérables. L’horizon s’était déjà fort obcurci : le cabinet ne voulut pas voir cet envoyé; il lui fit dire qu’il y avait peut-être peu de sûreté pour sa personne, et il l’engagea à retourner à Hambourg, pour y attendre l’événement. Qu’aurait dit la duchesse de Devonshire, si elle avait vu son gendre chargé de souffler le feu de la guerre, de venir offrir un or empoisonné, et obligé de retourner sur ses pas tristement et en grande hâte ? On ne peut que s’indigner de voir l’Angleterre compromettre de la sorte des agents estimables et jouer un rôle aussi odieux. On n’a point encore de nouvelles de la conclusion d’un traité entre la Prusse et la Russie, et il est certain qu’aucun Russe n’a paru jusqu’à ce jour sur le territoire prussien. Du reste, l’armée désire fort les voir : il trouveront Austerlitz en Prusse. Le prince Louis-Ferdinand de Prusse, et les autres généraux qui ont succombé sous les premiers coups des Fiançais, sont désignés aujourd’hui comme les principaux moteurs de cette incroyable frénésie. Le roi, qui en a couru toutes les chancse, et qui supporte tous les malheurs qui en ont été le résultat, est de tous les hommes entraînés par elle celui qui y était demeuré le plus étranger. Il y a à Leipsick une telle quantité de marchandises anglaises, qu’on a déjà offert soixante millions pour les racheter. On se demande ce que l’Angleterre gagnera à tout ceci. Elle pouvait recouvrer le Hanovre, garder le cap de Bonne-Espérance, conserver Malte, faire une paix honorable, et rendre la tranquillité au monde. Elle a voulu exciter la Prusse contre la France, pousser l’Empereur et la France à bout ; eh bien ! elle a conduit la Prusse à sa ruine, procuré à l’Empereur une plus grande gloire, à la France une plus grande puissance ; et le temps approche ou l’on pourra déclarer l’Angleterre en état de blocus continental. Est-ce donc avec du sang que les Anglais ont espéré alimenter leur commerce et ranimer leur industrie ? De grands malheurs peuvent fondre sur l’Angleterre ; l’Europe les attribuera à la perte de ce ministre honnête homme qui voulait gouverner par des idées grandes et libérales, et que le peuple anglais pleurera un jour avec des larmes de sang. Les colonnes françaises sont déjà en marche sur Postdam et Berlin. Les députés de Postdam sont arrivés pour demander une sauvegarde. Le quartier impérial est aujourd’hui à Wittemberg.

Lettre au roi de Prusse, portée par M. de Montesquieu, capitaine, officier d’ordonnance, parti de Géra le 13 octobre 1806, à 10 heures du matin, arrivé au camp du général Hohenlohe à 4 heures après-midi.

Monsieur mon frère, je n’ai reçu que le 7 la lettre de V. M., du 25 septembre. Je suis fâché qu’on lui ait fait signer cette espèce de pamphlet ( Ceci a rapport a une lettre du roi de Prusse, composée de vingt pages, véritable rhapsodie, et que très certainement le roi n’a pu ni lire ni comprendre. Nous n’avons pu l’imprimer, attendu que tout ce qui tient à la correspondance particulière des souverains reste dans le portefeuille de l’empereur, et ne vient point à la connaissance du public. Si nous publions celle de S. M., c’est parce que beaucoup d’exemplaires en avaient été faits au quartier général des Prussiens, où on la trouva très belle : une copie en est tombée entre nos mains. ) Je ne lui réponds que pour lui protester que jamais je n’attribuerai à elle les choses qui y sont contenues ; toutes sont contraires à son caractère et à l’honneur de tous deux. Je plains et dédaigne les rédacteurs d’un pareil ouvrage. J’ai reçu immédiatement après la note de son ministre, du 1er. octobre. Elle m’a donné rendez-vous le 8 ; en bon chevalier je lui ai tenu parole : je suis au milieu de la Saxe. Qu’elle m’en croie : j’ai des forces telles, que toutes ses forces ne peuvent balancer longtemps la victoire. Mais pourquoi répandre tant de sang ? à quel but? Je tiendrai à V. M. le même langage que j’ai tenu à l’empereur Alexandre, deux jours avant la bataille d’Austerlitz. Fasse le ciel que des hommes vendus ou fanatisés, plus les ennemis d’elle et de son règne, qu’ils ne le sont des miens et de ma nation, ne lui donnent pas les mêmes conseils pour la faire arriver au même résultat! Sire, j’ai été ami de V. M. depuis six ans. Je ne veux point profiter de cette espèce de vertige qui anime ses conseils, qui lui ont fait commettre des erreurs politiques dont l’Europe est encore tout étonnée, et des erreurs militaires de l’énormité desquelles l’Europe ne tardera pas à retentir. Si elle m’eut demandé des choses possibles par sa note, je les lui eusse accordées ; elle a demandé mon déshonneur, elle devait être certaine de ma réponse. La guerre est donc faite entre nous, l’alliance rompue pour jamais. Mais pourquoi faire égorger nos sujets ? Je ne prise point une victoire qui sera achetée par la vie d’un bon nombre de mes enfants. Si j’étais à mon début dans la carrière militaire, si je pouvais craindre les hasards des combats, ce langage serait tout-a-fait déplacé. Sire, votre majesté sera vaincue ; elle aura compromis le repos de ses jours, l’existence de ses sujets, sans l’ombre d’un prétexte. Elle est aujourd’hui intacte et peut traiter avec moi d’une manière conforme à son rang ; elle traitera avant un mois dans une situation différente. Elle s’est laissé aller à des irritations qu’on a calculées et préparées avec art ; elle m’a dit qu’elle m’avait souvent rendu des services ; eh bien ! je veux lui donner la preuve du souvenir que j’en ai ; elle est maîtresse de sauver à ses sujets les ravages et les malheurs de la guerre ; à peine commencée, elle peut la terminer, et elle fera une chose dont l’Europe lui saura gré. Si elle écoute les furibonds qui, il y a quatorze ans, voulaient prendre Paris, et qui aujourd’hui l’ont embarquée dans une guerre, et immédiatement après dans des plans offensifs également inconcevables, elle fera à son peupIe un mal que le reste de sa vie ne pourra guérir. Sire, je n’ai rien à gagner contre votre majesté ; je ne veux rien et n’ai rien voulu d’elle : la guerre actuelle est une guerre impolitique. Je sens que peut-être j’irrite dans cette lettre une certaine susceptibilité naturelle à tout souverain ; mais les circonstances ne demandent aucun ménagement ; je lui dis les choses comme je les pense. Et d’ailleurs, que votre majesté me permette de le lui dire ; ce n’est pas pour l’Europe une grande découverte que d’apprendre que la France est du triple plus populeuse, et aussi brave et aguerrie que les états de votre majesté. Je ne lui ai donné aucun sujet réel de guerre. Qu’elle ordonne à cet essaim de malveillants et d’inconsidérés de se taire à l’aspect de son trône dans le respect qui lui est dû ; et qu’elle rende la tranquillité à elle et à ses états. Si elle ne retrouve plus jamais en moi un allié, elle retrouvera un homme désireux de ne faire que des guerres indispensables à la politique de mes peuples, et de ne point répandre le sang dans une lutte avec des souverains qui n’ont avec moi aucune opposition d’industrie, de commerce et de politique. Je prie votre majesté de ne voir dans cette lettre que le désir que j’ai d’épargner le sang des hommes, et d’éviter à une nation qui géographiquement ne saurait être ennemie de la mienne, l’amer repentir d’avoir trop écouté ces sentiments éphémères qui s’excitent et se calment avec tant de facilité parmi les peuples. Sur ce, je prie Dieu, monsieur mon frère, qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.

De votre majesté , le bon frère , Signé, NAPOLÉON.

De mon camp impérial de Géla, le 22 octobre 1606.

aigle et papillon

SEIZIÈME BULLETIN.

Le duc de Brunswick a envoyé son maréchal du palais à l’Empereur. Cet officier était chargé d’une lettre par laquelle le duc recommandait ses états à Sa Majesté. L’Empereur lui a dit : “Si je faisais démolir la ville de Brunswick, et si je n’y laissais pas pierre sur pierre, que dirait votre prince? La loi du talion ne me permet-elle pas de faire à Brunswick ce qu’il voulait faire dans ma capitale? Annoncer le projet de démolir des villes, cela peut être insensé ; mais vouloir ôter l’honneur à toute une armée de braves gens, lui proposer de quitter l’Allemagne par journées d’étapes, à la seule sommation de l’armée prussienne, voilà ce que la postérité aura peine à croire. Le duc de Brunswick n’eût jamais dû se permettre un tel outrage : lorsqu’on a blanchi sous les armes, on doit respecter l’honneur militaire ; et ce n’est pas d’ailleurs dans les plaines de Champagne, que ce général a pu acquérir le droit de traiter les drapeaux français avec un tel mépris. Une pareille sommation ne déshonorera que le militaire qui l’a pu faire. Ce n’est pas au roi de Prusse que restera ce déshonneur ; c’est au chef de son conseil militaire ; c’est au général à qui, dans ces circonstances difficiles, il avait remis le soin des affaires ; c’est enfin le duc de Brunswick que la France et la Prusse peuvent accuser seul de la guerre. La frénésie dont ce vieux général a donné l’exemple, a autorisé une jeunesse turbulente et entraîné le roi contre sa propre pensée et son intime conviction. Toutefois, monsieur, dites aux habitants du pays de Brunswick qu’ils trouveront dans les Français des ennemis généreux ; que je désire adoucir à leur égard les rigueurs de la guerre, et que le mal que pourrait occasionner le passage des troupe serait contre mon gré. Dites au général Brunswick qu’il sera traité avec tous les égards dus à un officier prussien, mais que je ne puis reconnaître dans un général prussien un souverain. S’il arrive que la maison de Brunswick perde la souveraineté de ses ancêtres, elle ne pourra s’en prendre qu’à l’auteur de deux guerres, qui dans l’une voulut saper jusque dans ses fondements la grande capitale ; qui, dans l’autre, prétendit déshonorer deux cent mille braves qu’on parviendrait peut-être à vaincre, mais qu’on ne surprendra jamais hors du chemin de l’honneur et de la gloire. Beaucoup de sang a été versé en peu de jours ; de grands désastres pèsent sur la monarchie prussienne. Qu’il est digne de blâme cet homme qui d’un mot pouvait les prévenir! Si, comme Nestor, élevant la parole au milieu des conseils, il avait dit : Jeunesse inconsidérée, taisez-vous ; femmes, retournez à vos fuseaux et rentrez dans l’intérieur de Vos ménages ; et vous, sire, croyez-en le compagnon du plus illustre de vos prédécesseurs : puisque l’Empereur Napoléon ne veut pas la guerre, ne le placez pas entre la gloire et le déshonneur ; ne vous engagez pas dans une lutte dangereuse avec une armée qui s’honore de quinze ans de travaux glorieux, et que la ,victoire a accoutumée à tout soumettre ! Au lieu de tenir ce langage , qui convenait si bien à la prudence de son âge et à l’expérience de sa longue carrière, il a été le premier à crier aux armes. Il a méconnu jusqu’aux liens du sang, en armant un fils contre son père ; il a menacé de planter ses drapeaux sur le palais de Stuttgard ; et, accompagnant ces démarches d’imprécations contre la France, il s’est déclaré l’auteur de ce manifeste insensé qu’il avait désavoué pendant quatorze ans , quoiqu’il n’osât pas nier de l’avoir revêtu de sa signature. “

On a remarqué que, pendant cette conversation, l’Empereur, avec cette chaleur dont il est quelquefois a animé, a répété souvent : “Renverser et détruire les habitations des citoyens paisibles, c’est un crime qui se répare avec du temps et de l’argent ; mais déshonorer une armée, vouloir qu’elle fuie hors de l’Allemagne devant l’aigle prussienne, c’est une bassesse que celui-là seul qui la conseille était capable de commettre.”

M. de Lucchesini est toujours au quartier général. L’Empereur a refusé de le voir : mais on observe qu’il fut a de fréquentes conférences avec le grand maréchal du a palais, Duroc. L’Empereur a ordonné de faire présent, sur la grande quantité de draps anglais qui a été trouvée à Leipsick, d’un habillement complet à chaque officier, et d’une capote et d’un habit à chaque soldat.

Le quartier général est à Kropsladt.

aigle et papillon

DIX-SEPTIÈME BULLETIN.

A Postdam , le 25 octobre 1806.

Le corps du maréchal Lannes est arrivé le 24 à Postdam. Le corps du maréchal Davoust a fait son entrée le 25,  à dix heures du matin , à Berlin. Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo est à Brandenbourg. Le corps du maréchal Augereau fera son entrée a  Berlin demain 26. L’Empereur est arrivé hier à Postdam , et est descendu au palais. Dans la soirée, il est allé visiter le  nouveau palais de Sans-Souci, et toutes les positions qui environnent Postdam. Il a trouvé la situation et  la distribution du château de Sans-Souci agréables. Il est resté quelque temps dans la chambre du grand Frédéric, qui se trouve tendue et meublée telle qu’elle était à sa mort.  Le prince Ferdinand, frère du grand Frédéric, est demeuré à Berlin. On a trouvé dans l’arsenal de Berlin 500 pièces de canon, plusieurs centaines de milliers de poudre et plusieurs milliers de fusils. Le général Hullin est nommé commandant de Berlin. Le général Bertrand, aide-de-camp de l’Empereur, est rendu à Spandau ; la forteresse se défend ; il en fait l’investissement avec les dragons de la division Dupont. Le grand-duc de Berg s’est rendu à Spandau pour se mettre à la poursuite d’une colonne qui file de Spandau sur Stettin , et qu’on espère couper. Le maréchal Lefebvre, commandant la garde impériale à pied , et le maréchal Bessières, commandant la garde impériale à cheval, sont arrivés à Postdam le 24 à 9 heures du soir. La garde à pied a fait quatorze lieues dans un jour.  Le corps du maréchal Ney bloque Magdebourg  Le corps du maréchal Soult a passé l’Elbe à une journée de Magdebourg, et poursuit l’ennemi sur Stettin. Le temps continue à être superbe : c’est le plus bel automne que l’on ait vu. En route, l’Empereur étant à cheval, pour se rendre de VVittemberg à Postdam, a été surpris par un orage, et a mis pied à terre dans la maison du grand veneur de Saxe. Sa Majesté a été fort étonnée de s’entendre appeler par son nom par une jolie femme ; c’était une Égyptienne, veuve d’une officier français de l’armée d’Egypte, et qui se trouvait en Saxe depuis trois mois : elle demeurait chez le grand veneur de Saxe, qui l’avait recueillie et honorablement traitée. L’Empereur lui a fait une pension de 1200 et s’est chargé de placer son enfant. “C’est la première fois, a dit l’Empereur, que je mets pied à temps pour un orage ; j’avais le pressentiment qu’une bonne action m’attendait là. On remarque comme une singularité que l’Empereur Napoléon est arrivé à Postdam et descendu dans le même appartement, le jour même et presque la même heure que l’empereur de Russie, lors du voyage que fit ce prince, l’an passé, et qui a été si funeste à la Prusse. C’est de ce moment que la reine a quitté le soin de ses affaires intérieures et les graves occupations de la toilette pour se mêler des affaires d’état, influencer le roi, et susciter partout ce feu dont elle était possédée. La saine partie de la nation prussienne regarde ce voyage comme un des plus grands malheurs qui soient arrivés à la Prusse. On ne se fait point d’idée de l’activité de la faction pour porter le roi à la guerre malgré lui. Le résultat du célèbre serment fait sur le tombeau du grand Frédéric , le 4 novembre 1805, a été la bataille d’Austerlitz, et l’évacuation de l’Àllemagne par l’armée russe à journée d’étapes. On fit 24 heures après sur ce sujet une gravure qu’on trouve dans toutes les boutiques, et qui excite le rire même des paysans. On y voit le bel empereur de Russie, près de lui la reine, et de l’autre côté le roi qui lève la main sur le tombeau du grand Frédéric ; la reine elle-même, drapée d’un schall à peu près comme les gravures de Londres représentent lady Hamilton, appuie la main sur son cœur, et a l’air de regarder l’empereur dé Russie. On ne conçoit point que la police de Berlin ait laissé répandre une aussi pitoyable satire. Toutefois l’ombre du grand Frédéric n’a pu que s’indigner de cette scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses vœux, étaient avec la nation qu’il a tant aimée, et dont il disait que s’il en était roi  il ne se ferait pas un coup de canon en Europe sans sa permission.

N6940937_JPEG_1_1DMhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b69409373

aigle et papillon

DIX-HUITIÈME BULLETIN.

Postdam, le 26 octobre 1806.

L’Empereur a passé à Postdam la revue de la garde pied, composée de 10 bataillons et de 60 pièces d’artillerie, servies par l’artillerie à cheval. Ces troupes, qui ont éprouvé tant de fatigues, avaient la même tenue qu’à la parade de Paris. A la bataille d’Iena, le général de division Victor a reçu un biscayen qui lui a fait une contusion : il a été obligé de garder le lit pendant quelques jours. Le général de brigade Gardanne, aide-de-camp de l’Empereur, a eu un cheval tué, et a été légèrement blessé. Quelques officiers supérieurs ont eu des blessures, d’autres des chevaux tués, et tous ont rivalisé de courage  et de zèle. L’Empereur a été voir le tombeau du grand Frédéric. Les restes de ce grand homme sont renfermés dans un cercueil de bois recouvert en cuivre, placé dans un caveau sans ornement, sans trophées, sans les distinctions qui rappellent les grandes actions qu’il a faites.

N6941162_JPEG_1_1DMhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6941162q

L’Empereur a fait présent à l’hôtel des Invalides de Paris, de l’épée de Frédéric , de son cordon de l’Aigle-Noire, de sa ceinture de général , ainsi que des drapeaux que portait sa garde dans la guerre de sept ans. Les vieux invalides de l’armée de Hanovre accueilleront avec un respect religieux tout ce qui a appartenu à un des premiers capitaines dont l’histoire conservera le souvenir. Lord Morpeth, envoyé d’Angleterre auprès du cabinet prussien, ne se trouvait, pendant la journée de Iena, qu’à six lieues du champ de bataille. Il a entendu le canon. Un courrier vint bientôt lui annoncer que la bataille était perdue, et en un moment il fut entouré de fuyards qui le poussaient de tous côtés. II courait en criant : Il ne faut pas que je sois pris ! II offrit jusqu’à soixante guinées pour obtenir un cheval. Il en obtint un et se sauva. La citadelle de Spandau, située à trois lieues de Berlin, et à quatre lieues de Potsdam, forte par sa situation au milieu des eaux, et renfermant 1200 hommes de garnison et une grande quantité de munitions de guerre et de bouche, a été cernée le 24 dans la nuit. Le général Bertrand, aide-de-camp de l’Empereur avait déjà reconnu la place. Les pièces étaient disposées pour jeter des obus et intimider la garnison. Le maréchal Lannes a fait signer par le commandant la capitulation ci-jointe. On a trouvé à Berlin des magasins considérables  d’effets de campement et d’habillement ; on en dresse les inventaires. Une colonne commandée par le duc de Weimar est poursuivie par le maréchal Soult. Elle s’est présentée le 23 devant Magdebourg. Nos troupes étaient là depuis le 20. Il est probable que cette colonne, forte de 15,000 hommes, sera coupée et prise. Magdebourg est le preimier point de rendez-vous des troupes prussiennes. Beaucoup de corps s’y rendent. Les Français le bloquent. Une lettre de Helmstadt, récemment interceptée, contient des détails curieux. Elle est ci-jointe.

MM. les princes d’Hatzfeld ; Busching , président de  la police ; le président de Kercheisen ; Formey, conseiller intime ; Polzig, conseiller de la municipalité ;  MM. Ruek, Siegr et de Hermensdorf, conseillers, députés de la ville de Berlin, ont remis ce matin à l’Empereur ,a Potsdam, les clefs de la ville de Berlin. Ils étaient accompagnés de MM. Crote, conseiller des finances, le baron de Vichnitz et le baron d’Eckarlstein. Ils ont dit que les bruits qu’on avait répandus sur l’esprit de cette ville étaient faux ; que les bourgeois et la masse du peuple avaient vu la guerre avec peine ; qu’une poignée de femmes et de jeunes officiers avaient faits seuls ce tapage ; qu’il n’y avait pas un seul homme sensé qui n’eût vu ce qu’on avait à craindre, et qui pût deviner ce qu’on avait à espérer. Comme tous les Prussiens, ils accusent le voyage de l’empereur Alexandre des malheurs de la Prusse. Le changement qui s’est dès lors opéré dans l’espril de la reine, qui, de femme timide et modeste, s’occupant de son intérieur, est devenue turbulente et guerrière, a été une révolution subite. Elle a voulu tout à coup avoir un régiment, aller au conseil ; et elle a si bien mené la monarchie, qu’en peu de jours elle l’a conduite au bord du précipice.

Le quartier général est à Charlottembourg.

Copie de la Capitulation de la forteresse de Spandau

Nous , général divisionnaire au service de S. M. I. et R. , grand cordon de la Légion-d’Honneur, chef de l’état major général du 5e. corps de la Grande Armée, fondé de pouvoirs de M. le maréchal d’empire Lannes, commandant en chef ledit corps d’armée ; Et M. le major de Benekendorff, major au service de S. M. le Roi de Prusse, commandant de la forteresse de Spandau, sommes convenus de ce qui suit :  Art. Ier. MM. les officiers de la garnison de Spandau se retireront où ils voudront avec leurs armes, hardes et autres effets à eux appartenant. II. M. le maréchal Lannes s’engage à demander à S. M. I. et R. que les invalides et leurs femmes conservent aussi leurs effets, et qu’ils puissent rester dans la citadelle. III. Les sous officiers et soldats formant la garnison de la forteresse de Spandau sont prisonniers de guerre. IV. La forteresse sera sur le champ remise à l’armée française, avec l’artillerie , armes, munitions, en général tous ses approvisionnements. V. MM. les officiers seront libres de se retirer ou il leur plaira ; il leur sera délivré un passeport par le chef d’état major du 5e. corps de la Grande Armée. VI. Tout ce qui n’est pas militaire sortira de la place sans aucune condition, et emportera ses hardes et autres effets.

Spandau, le 25 octobre 1806.

Signé , le général de division VICTOR ; et V. BENEKENDORFF.

lettre écrite d’Helmstadt, dans le duché de Brunswick, le 18 octobre 1806.

A MON EPOUSE ET A MES ENFANS.

Au milieu du fracas de la guerre , qui s’approche de plus en plus de notre paisible demeure, et des nouvelles d’une défaite totale qu’annoncent ici les fuyards prussiens qui y passent par troupes, et (ce qu’il y a de plus affreux pour moi ) sans aucune nouvelle sur le sort de mes deux fils aînés, je suis dans une telle anxiété, que je suis à peine capable de penser ou d’écrire quelque chose de raisonnable. Notre bon duc est blessé à mort ; on dit même qu’il n’est déjà plus. Le prince Louis de Prusse a été tué. Moellendorff a de fortes blessures et garde le lit ; le roi est parvenu avec peine à échapper aux ennemis ; Halberstadt est plein de blessés. Dieu ! que seront devenus mes deux fils, surtout l’aîné ? Plût au ciel qu’il fut mort pour sa patrie les armes à la main, pourvu qu’il ait pu contribuer abattre l’ennemi ! Mais mourir d’une manière aussi ignominieuse ! Ce serait pour moi un pas de plus vers la tombe, de le savoir une des victimes d’une journée ou les Français se sont vengés au centuple de leur défaite de Rosbach, et qui donnera le coup de grace à la réputation militaire des Prussiens. Il ne reste qu’environ 100 hommes du régiment du duc. Il n’y a pas la moindre possibilité pour les Prussiens de livrer une seule bataille pour réparer une aussi grande perte : c’est ce qu’affirment les généraux prussiens mêmes qui passent ici. Et quand on leur demande ce que sont devenus leurs camarades et où ils se sont sauvés, ils ne peuvent donner aucune réponse satisfaisante : on dirait que leur armée a été dispersée vers les quatre points cardinaux. “J’ai fait enfin ce que vous désiriez, et en voici le résultat.” C’est ce langage que peut tenir à juste titre le bon roi, Frédéric-Guillaume à ces jeunes officiers qui, à la parade, témoignaient hautement leur mécontentement de ce qu’il tardait autant à les mener contre les Français. Il est temps que les Prussiens, Russes, Autrichiens, soient enfin convaincus que les Français sont et resteront invincibles, tant que les autres puissances de l’Europe s’obstineront et s’entêteront, malgré les leçons de l’expérience, à conserver leur ancienne routine militaire, au lieu d’adopter le système des Français, et de chercher à les vaincre avec leurs propres armes. Un officier prussien, en passant ici, disait d’eux : Ces Français sont des petits bonshommes, des nains. S’il s’agissait simplement de se mesurer avec eux corps à corps, je me ferais fort de venir à bout de six d’entr’eux et de les faire sauter par la fenêtre ; mais en troupe et dans les rangs, ce sont des diables : cela marche, cela se déploie avec une promptitude sans exemple ; les boulets passent par-dessus ; et pendant qu’un inutile et lourd serre-file prussien fait une seule fois demi-tour à droite, les Français ont déjà répété ce mouvement une demi-douzaine de fois. Que ne pourrait-on pas encore ajouter à ces paroles d’un officier très distingué ! Par exemple ces petits bonshommes ne deviennent pas des machines militaires à force de coups de bâton, comme des chiens ; mais le point d’honneur en fait de vrais héros, qui commencent, il est vrai, par se vouer fort à contrecœur au métier de soldat, qu’ils sont forcés d’embrasser, ainsi que les recrues prussiennes, mais finissent par le préférer à tout autre, tant à cause de l’humanité avec laquelle on les traite , que par la perspective honorable que peut avoir le simple soldat même. Malgré l’impossibilité que, de 400,000 hommes, chacun puisse atteindre au grade d’officier, et encore moins aux premières dignités militaires, il n’en est pas moins vrai que le soldat qui peut se dire à lui même : Il n’est pas impossible que je devienne maréchal d’empire, prince ou duc ainsi que tout autre, doit être bien encouragé par cette pensée. Un homme qui ne saurait pas ce que c’est que l’honneur, doit en acquérir le sentiment, en se familiarisant avec cette pensée, et doit aller au combat avec un courage sans exemple, quand il sait qu’il affronte la mort pour un but plus élevé que celui de recevoir cinq sols par jour. Quand je me représente, au contraire, un pauvre diable de soldat au service de telle ou telle puissance ; quand je pense aux innombrables coups de bâton que j’ai vu distribuer, et que je me convaincs que chez un ancien soldat, vieilli au service de ces puissances, ce serait une pensée digne des petites maisons d’oser espérer, après tant de mauvais traitements, de services pénibles et de batailles auxquelles il aura assisté, de parvenir seulement au grade de porte-drapeau ou de cornette ; quand je réfléchis à tout cela, je ne m’étonne plus un instant que les Prussiens aient été battus par les Français, et j’aurais regardé comme une merveille de les voir vaincre. A Rosbach, cela était tout différent. Alors aussi étaient à la tête de l’armée française des gens de qualité qui ne devaient leurs rang qu’à leur naissance et à la protection d’une Pompadour, et qui commandaient à des soi-disant soldats, sur la trace desquels, après leur fuite, on ne trouva que des bourses à cheveux et des sacs à poudre. Mais combien tout cela a changé de face ! Il est bien malheureux que les puissances belligérantes fassent si peu attention à ce changement, et qu’elles cherchent aussi peu à prendre des mesures analogues à ces nouvelles circonstances. Elles préfèrent se laisser battre par les Français, à prendre des leçons d’eux ; et cependant il n’y a d’autre moyen que de prendre ce parti, pendant qu’il en est encore temps , ou de se résoudre à une ruine inévitable.

P. S. Du 20 octobre. — Sur le point de faire partir cette lettre, j’ai été retenu un instant par la pensée que les détails que je vous donne, quoique venant de source sûre, pourraient paraître exagérés, et augmenter inutilement vos alarmes ; mais malheureusement les nouvelles les plus récentes sont encore plus affligeantes, et le deviennent davantage d’un moment à l’autre. Aujourd’hui lundi, j’ai eu à dîner un officier de dragons du corps du général Blücher, faisant partie de l’un des deux régiments qui ont escorté le roi pendant la nuit à travers l’armée française, qui était placée ainsi :

Arméeet c’est dans l’intervalle marqué A que S. M. a été obligée de passer avec son escorte pour n’être point coupée. Pendant cette marche, on distinguait aisément les cris d’allégresse des deux corps français pour célébrer la victoire. Les officiers prussiens persistent à dire qu’il est impossible à leur armée de se réunir en corps pour s’opposer aux Français. Il est douteux encore qu’il y ait une armée russe en mouvement et dans le voisinage , etc.

aigle et papillon

DIX-NEUVIÈME BULLETIN.

Charlottembourg, le 27 octobre 1806.

L’Empereur , parti de Postdam aujourd’hui à midi, a été visiter la forteresse de Spandau. Il a donné des ordres au général de division Chasseloup, commandant le génie de l’armée, sur les améliorations à faire aux fortifications de cette place. C’est un ouvrage superbe ; les magasins sont magnifiques. On a trouvé à Spandau des farines, des grains, de l’avoine pour nourrir l’armée pendant deux mois, des munitions de guerre pour doubler l’approvisionnement de l’artillerie. Cette forteresse, située sur la Sprée, à deux lieues de Berlin, est une acquisition inestimable. Dans nos mains, elle soutiendra deux mois de tranchée ouverte. Si les Prussiens ne l’ont pas défendue, c’est que le commandant n’avait pas reçu d’ordre, et que les Français y sont arrivés en même temps que la nouvelle de la bataille perdue. Les batteries n’étaient pas faites et la place était désarmée. Pour donner une idée de l’extrême confusion qui règne dans cette monarchie, il suffit de dire que la ireine, à son retour de ses ridicules et tristes voyages d’Erfurt et de Weimar, a passé la nuit à Berlin sans voir personne, qu’on a été longtemps sans avoir de nouvelles du roi ; que personne n’a pourvu à la sûreté de la capitale, et que les bourgeois ont été obligés de se réunir pour former un gouvernement provisoire. L’indignation est à son comble contre les auteurs de la guerre. Le manifeste, que l’on appelle à Berlin un indécent libelle, ou aucun grief n’a été articulé ; a soulevé la nation contre son auteur, misérable scribe nommé Gentz, un de ces hommes sans honneur qui se vendent pour de l’argent. (La Prusse et les deux empires ) Tout le monde avoue que la reine est l’auteur des maux que souffre la nation prussienne. On entend dire partout : Elle était si bonne, si douce il n’y a pas un an ! Mais depuis cette fatale entrevue avec l’empereur Alexandre, combien elle est changée! Il n’y a eu aucun ordre donné dans les palais ; de manière qu’on a trouvé à Postdam l’épée du grand Frédéric, la ceinture de général qu’il portait à la guerre de sept ans, et son cordon de l’Aigle-Noire. L’Empereur s’est saisi de ces trophées avec empressement, et a dit : “J’aime mieux cela que vingt millions.” Puis, pensant un moment à qui il confierait ce précieux dépôt : “Je les enverrai, dit-il , à mes vieux soldats de la guerre d’Hanovre; j’en ferai présent au gouverneur des Invalides : cela restera à l’hôtel.”

N6941164_JPEG_1_1DMhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6941164j/f1.item.langfr

On a trouvé, dans l’appartement qu’occupait la reine à Postdam , le portrait de l’empereur de Russie, dont ce prince lui avait fait présent ; on a trouvé à  Charlottembourg sa correspondance avec le roi pendant trois ans, et des mémoires rédigés par des écrivains anglais, pour prouver qu’on ne devait tenir aucun compte des traités conclus avec l’Empereur Napoléon, mais se tourner tout-à-fait du côté de la Russie. Ces pièces surtout sont des pièces historiques ; elles démontreraient, si cela avait besoin d’une démonstration, combien sont malheureux les princes qui laissent prendre aux femmes l’influence sur les affaires politiques. Les notes, les rapports, les papiers d’états étaient musqués, et se trouvaient mêlés avec des chiffons et d’autres effets de la toilette de la reine. Cette princesse avait exalté les têtes de toutes les femmes de Berlin ; mais aujourd’hui elles ont bien changé. Les premiers fuyards ont été mal reçus ; on leur a rappelé, avec ironie, le jour où ils aiguisaient leurs sabres sur les places de Berlin, voulant tout tuer et tout pourfendre. Le général Savary , envoyé, avec un détachement de cavalerie, à la recherche de l’ennemi, mande que le prince de Hohenlohe, obligé de quitter Magdebourg, se trouvait , le 25, entre Rathenau et Ruppin , se retirant sur Stettin. Le maréchal Lannes était déjà à Zehdenick ; il est probable que les débris de ce corps ne parviendront pas à se sauver sans être de nouveau entamés. Le corps bavarois doit être rentré ce matin à Dresde : on n’en a pas encore de nouvelles. Le prince Louis-Ferdinand, qui a été tué dans la première affaire de la campagne, est appelé publiquement à Berlin le petit duc d’Orléans. Ce jeune homme abusait de la bonté du roi au point de l’insulter. C’est lui qui, à la tête d’une troupe de jeune officiers, se porta , pendant une nuit, à la maison de M. d’Haugwitz, lorsque ce ministre revint de Paris, et cassa ses fenêtres. On ne sait si l’on doit le plus s’étonner de tant d’audace ou de tant de faiblesse. Une grande partie de ce qui a été dirigé de Berlin sur Magdebourg et sur l’Oder, a été intercepté par la cavalerie légère. On a déjà arrêté plus de 60 bateaux chargés d’effets d’habillement, de farine et d’artillerie. Il y a des régiments de hussards qui ont plus de 500,000 fr. On a rendu compte qu’ils achetaient de l’or pour de l’argent à 50 pour cent de perte. Le château de Charlottembourg, où loge l’Empereur, est situé à une lieue de Berlin, sur la Sprée.

aigle et papillon

VINGTIÈME BULLETIN

Charlottembourg, le 37 octobre 1806.

Si les événements militaires n’ont plus l’intérêt dé l’incertitude, ils ont toujours l’intérêt des combinaisons, des marches et des manœuvres. L’infatigable grand-duc de Berg se trouvait à Zehdenick le 26 à trois heures après-midi avec la brigade de cavalerie légère du général Lasalle ; et les divisions de dragons des généraux Beaumont et Grouchy étaient en marche pour arriver sur-ce point. La brigade du général Lasalle contint l’ennemi , qui lui montra près de 6000 hommes de cavalerie. C’était toute la cavalerie de l’armée prussienne qui, ayant abandonné Magdebourg, formait l’avant-garde du corps du prince de Hohenlohe, qui se dirigeait sur Stettin. A quatre heures après-midi, les deux divisions de dragons étant arrivées, la brigade du général Lasalle chargea l’ennemi avec cette singulière intrépidité qui a caractérisé les hussards et les chasseurs français dans cette campagne. La ligne de l’ennemi, quoique triple, fut rompue, l’ennemi poursuivi dans le village de Zehdenick et culbuté dans les défilés. Le régiment des dragons de la Reine voulut se reformer ; mais les dragons de la division Grouchy se présentèrent, chargèrent l’ennemi et en firent un horrible carnage. De ces 6000 hommes de cavalerie, une partie a été culbutée dans les marais, 300 hommes sont restés sur le champ de bataille, 700 ont été pris avec leurs chevaux ; le colonel du régiment de la Reine et un grand nombre d’officiers sont de ce nombre. L’étendard de ce régiment a été pris. Le corps du maréchal Lannes est en pleine marche pour soutenir la cavalerie. Les cuirassiers se portent en colonne sur la droite, et un autre corps d’armée se porte sur Granzée. Nous arriverons à Stettin avant cette armée, qui, attaquée dans sa marche en flanc, est déjà débordée par sa tête. Démoralisée comme elle l’est, on a lieu d’espérer que rien n’échappera, et que toute la partie de l’armée prussienne qui a inutilement perdu deux jours à Magdebourg pour se rallier n’arrivera pas sur l’Oder. Ce combat de cavalerie de Zehdenick a son intérêt comme fait militaire. De part et d’autre, il n’y avait pas d’infanterie ; mais la cavalerie prussienne est si loin de la nôtre, que les événements de la campagne ont prouvé qu’elles ne pouvait tenir vis-à-vis de forces moindres de la moitié. Un adjoint de l’état major, arrêté par un parti ennemi du côté de la Thuringe, lorsqu’il portait des ordres au maréchal Mortier, a été conduit à Custrin, et y a vu le roi. Il rapporte qu’au delà de l’Oder, il n’est arrivé que très peu de fuyards, soit à Stettin, soit à Custrin ; il n’a presque point vu de troupes d’infanterie.

Lettre du chirurgien qui traite la blessure du duc de Brunswick, au roi de Prusse.

Votre majesté m’a fait la grace de me mander que, vu l’approche des troupes françaises du pays de brandebourg, où elles sont effectivement arrivées le même jour de notre départ, elle s’était résolue à faire Transporter ici S. A. le duc. J’ai la satisfaction de lui annoncer que nous y sommes arrivés très heureusement aujourd’hui. La santé de ce prince est un peu améliorée, et le serait davantage, si S. A. avait le repos et le contentement de l’âme ; mais c’est ce qui est impossible dans des circonstances aussi malheureuses. Brunswick , le 22 octobre 1806.

Signé FALLWIST.

Autre bulletin de la santé du duc. ( On ne sait à qui il est adressé. )

La santé du duc s’est beaucoup améliorée depuis le 17 ; la fièvre a tout-à-fait cessé, et la figure n’est plus enflée ; la blessure est surtout en bon état. On ne peut encore rien décider quant à ce qui a rapport à la vue, car il a été jusqu’à présent impossible à S. A. d’ouvrir les yeux. S. A. serait dans un meilleur état de santé  sans ces inquiétudes et cette impression que les malheurs ont fait sur son âme. Tous les moyens qu’on emploie pour la distraire sont vains. C’est par cette raison que l’on ne peut pas encore positivement répondre de la vie de S. A.

Brunswick, le 22 octobre 1806.

aigle et papillon

VINGT-UNIÈME BULLETIN.

Berlin , le 28 octobre 1806.

L’Empereur a fait, hier 27, une entrée solennelle à Berlin. Il était environné du prince de Neufchâtel, des maréchaux Davoust et Augereau, de son grand maréchal du palais, de son grand écuyer et de ses aides de camp. Le maréchal Lefebvre ouvrait la marché à la tête de la garde impériale à pied ; les cuirassiers de la division Nansouty étaient en bataille sur le chemin. L’Empereur marchait entre les grenadiers et les chasseurs à cheval de sa garde. Il est descendu au palais à trois heures après-midi. Il a été reçu par le grand maréchal du palais, Duroc. Une foule immense était accourue sur son passage. L’avenue de Charottembourg à Berlin est très-belle ; l’entrée par cette porte est magnifique. La journée était superbe. Tout le corps de la ville, présenté par le général Hullin, commandant de la place, est venu à la porte offrir les clefs de la ville à l’Empereur. Ce corps s’est rendu ensuite chez S. M. Le général, prince d’Hatzfeld. Il était à la tête. L’Empereur a ordonné que les deux mille bourgeois les plus riches se réunissent à l’hôtel de ville, pour nommer soixante d’entre eux qui formeront le corps municipal. Les vingt cantons fourniront une garde de soixante hommes chacun, ce qui fera douze cents des plus riches bourgeois, pour garder la ville et en faire la police. L’Empereur a dit au prince d’Hatzfeld : “Ne vous présentez pas devant moi, je n’ai pas besoin des vos services ; retirez-vous dans vos terres.” Il a reçu les chancelier et les ministres du roi de Prusse. Le 28 , à neuf heures du matin, les ministres de la Bavière, d’Espagne, de Portugal et de la Porte, qui étaient à Berlin, ont été admis à l’audience de l’Empereur. Il a dit au ministre de la Porte d’envoyer un courrier à Constantinople, pour porter des nouvelles de ce qui se passait, et annoncer que les Russes n’entreraient pas aujourd’hui en Moldavie, et qu’ils ne tenteraient rien contre l’empire ottoman. Ensuite il a reçu tout le clergé protestant et calviniste. Il y a à  Berlin plus de dix ou douze mille Français réfugiés par suite de l’édit de Nantes. S. M. a causé avec les principaux d’entre eux. Il leur a dit qu’ils avaient de justes droits à sa protection, et que leurs privilèges et leur culte seraient maintenus. Il leur a recommandé de s’occuper de leurs affaires, de rester tranquilles, et de porter obéissance et respect à César. Les cours de justice lui ont été présentées par le chancelier. Il s’est entretenu avec les membres de la division des cours d’appel et de première instance ; il est informé de la manière dont se rendait la justice. M. le comte de Néale s’étant présenté dans les salons de l’Empereur, S. M. lui a dit : “Eh bien , monsieur, vos femmes ont voulu la guerre ; en voici le rélultat : vous devriez mieux contenir votre famille.” Des lettres de sa fille avaient été interceptées. “Napoléon, disaient ces lettres, ne veut pas faire la guerre, il faut la lui faire.” Non, dit S. M. à M. de Néale, “je ne veux pas la guerre ; non pas que je me défie de ma puissance, comme vous le pensez, mais parce que le sang de mes peuples m’est précieux, et que mon premier devoir est de ne le répandre que pour sa sûreté et son honneur. Mais ce bon peuple de Berlin est victime de la guerre, tandis que ceux qui l’ont attirée se sont sauvés. Je rendrai cette noblesse de cour si petite, qu’elle sera obligée de mendier son pain.” En faisant connaître ses intentions au corps municipal, “J’entends, dit l’Empereur, qu’on ne casse les fenêtres de personne. Mon frère le roi de Prusse a cessé d’être roi depuis le jour où il n’a pas fait pendre le prince Louis-Ferdinand, lorsqu’il a été assez osé pour aller casser les fenêtres de ses ministres.” Aujourd’hui 28, l’Empereur est monté à cheval pour passer en revue le corps du maréchal Davoust, demain S. M. passera en revue le corps du maréchal Augereau. Le grand-duc de Berg et les maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo, sont à la poursuite du prince de Hohenlohe. Après le brillant combat de cavalerie de Zehdenick, le grand-duc de Berg s’est porté à Templin ; il a trouvé les vivres et le dîner préparés pour les généraux et les troupes prussiennes. A Gransée le prince de Hohenlohe a changé de route, et s’est dirigé sur Furstemberg. Il est probable qu’il sera coupé sur l’Oder, et qu’il sera enveloppé et pris. Le duc de Weimar est dans une position semblable vis-à-vis du maréchal Soult. Ce duc a montré l’intention de passer l’Elbe à Tanger-Munde, pour gagner l’Oder. Le 25, le maréchal Soult l’a prévenu. S’il est joint, pas un homme n’échappera ; s’il parvient à passer, il tombe dans les mains du grand duc de Berg et des maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo ; Une partie de nos troupes borde l’Oder. Le roi dut Prusse a passé la Vistule.  M. le çomte de Zastrow a été présenté à l’Empereur le 27, à Charlottembourg, et lui a remis une  lettre du roi de Prusse. Au moment même l’Empereur reçoit un aide-de-camp du prince Eugène, qui lui annonce une vicvtoire remportée sur les Russes en Albanie.

Voici la proclamation que l’Empereur a faite à ses Soldats : Proclamation de l’Empereur et Roi.

Soldats !

Vous avez justifié mon attente et répondu dignement à la confiance du peuple français. Vous avez supporté les privations et les fatigues avec autant de courage que vous avez montré d’intrépidité et de sang-froid au milieu des combats. Vous êtes les dignes défenseurs de l’honneur de ma couronne et de la gloire du grand peuple ; tant que vous serez animés de cet esprit, rien ne pourra vous résister. La cavalerie a rivalisé avec l’infanterie et l’artillerie : je ne sais désormais à quelle arme je dois donner la préférence… Vous êtes tous de bons soldats. Voici les résultats de vos travaux. Une des premières puissances militaires de l’Europe, qui osa naguères nous proposer une honteuse capitulation, est anéantie. Les forêts, les défilés de la Franconie, la Saale, l’Elbe, que nos pères n’eussent pas traversés en sept ans, nous les avons traversés en sept jours, et livré dans l’intervalle quatre combats et une grande bataille. Nous avons précédé à Potsdam , à Berlin, la renommée de nos victoires. Nous avons fait 60,000 prisonniers, pris 55 drapeaux, parmi lesquels sont ceux des gardes du roi de Prusse, 600 pièces de canon, 3 forteresses, plus de 20 généraux. Cependant, près de la moitié de vous regrettent de n’avoir pas encore tiré un coup de fusil. Toutes les provinces de la monarchie prussienne jusqu’à l’Oder sont en notre pouvoir. Soldats, les Russes se vantent de venir à nous : nous marcherons à leur rencontre, nous leur épargnerons la moitié du chemin ; il retrouveront Austerlitz au milieu de la Prusse. Une nation qui a aussitôt oublié la générosité dont nous avons usé envers elle après cette bataille où son empereur, sa cour, les débris de son armée n’ont dû leur salut qu’à la capitulation que nous leur avons accordée, est une nation qui ne saurait lutter avec succès contre nous. Cependant, tandis que nous marchons, au-devant des Russes, de nouvelles armées, formées dans l’intérieur de l’empire, viennent prendre notre place pour garder nos conquêtes. Mon peuple tout entier s’est levé, indigné de la honteuse capitulation que les ministres prussiens, dans leur délire, nous ont proposée. Nos routes et nos villes frontières sont remplie de conscrits qui brûlent de marcher sur vos traces. .Nous ne serons plus désormais les jouets d’une paix traîtresse ; et nous ne poserons plus les armes que nous n’ayons obligé les Anglais, ces éternels ennemis de notre nation, à renoncer au projet de troubler le continent, et à la tyrannie des mers. Soldats! je ne puis mieux vous exprimer les sentiments que j’ai pour vous, qu’en vous disant que je vous porte dans mon cœur l’amour que vous ne montrez tous les jours. De notre camp impérial de Potsdam , le 26 octobre 1806. Signé, NAPOLÉON.

Par l’Empereur, Le major général de la Grande Armée , prince de Neufchâtel et Vallengin, Maréchal ALEX. BERTHIER.

Lettre de S. M. I. et R. à MM. les archevêques et évéques de l’Empire.

Monsieur l’évêque, les succès que nous venons de remporter sur nos ennemis, avec l’aide de la divine providence, imposent à nous et à notre peuple l’obligation d’en rendre au dieu des armées de solennelles actions de grâces. Vous avez vu, par la dernière note du roi de Prusse, la nécessité où nous nous sommes trouvé de tirer l’épée pour défendre le bien le plus précieux de notre peuple, l’honneur. Quelque répugnance que nous ayons eue , nous avons été poussé à bout par nos ennemis ; ils ont été battus et confondus. Au reçu de la présente, veuillez donc réunir nos peuples dans les temples, chanter un Te Deum, et ordonner des prières pour remercier Dieu de la prospérité qu’il accordée à nos armes. Cette lettre n’étant pas à autre fin, je prie Dieu,  l’évêque, qu’il vous ait en sa sainte garde.  De notre camp impérial de Weimar, le 15 octobre 1806. Signé, NAPOLÉON

aigle et papillon

VINGT-DEUXIÈME BULLETIN.

Berlin , le 29 octobre 1806.

Les événements se succèdent avec rapidité. Le grand-duc de Berg est arrivé le 27 à Hasleben avec une division de dragons. Il avait envoyé à Botzembourg le général Milhaud avec le 13e. régiment de chasseurs, et la brigade de cavalerie légère du général Lasalle, sur Prentzlow. Instruit que l’ennemi était m force à Botzembourg , il s’est porté à Wigneenslorf. A peine arrivé là, il s’aperçut qu’une brigade de cavalerie ennemie s’était portée sur la gauche, dans l’intention de couper le général Milhaud. Les voir, les charger, jeter le corps des gendarmes du roi dans le lac, fut l’affaire d’un moment. Ce régiment se voyant perdu, demanda à capituler. Le prince, toujours généreux, le lui accorda. Cinq cents hommes mirent pied à terre et rendirent leurs chevaux. Les officiers se retirent chez eux sur parole. Quatre étendards de la garde, tous d’or, furent le trophée du petit combat de Wigneensdorf, qui n’était que le prélude de la belle affaire de Prentzlow. Ces célèbres gendarmes, qui ont trouvé tant de commisération après la défaite, sont les mêmes qui, pendant trois mois, ont révolté la ville de Berlin par toutes sortes de provocations. Ils allaient sous les fenêtres de M. Laforêt, ministre de France, aiguiser leurs sabres ; les gens de bon sens haussaient les épaules ; mais la jeunesse sans expérience, et les femmes passionnées, à l’exemple de la reine, voyaient dans cette ridicule fanfaronnade un pronostic sûr des grandes destinées qui attendaient l’armée prussienne. Le prince de Hohenlohe, avec les débris de la bataille d’Iéna, cherchait à gagner Stettin. Il avait été  obligé de changer de route, parce que le grand-duc de Berg était àTemplin avant lui. Il voulut déboucher de Botzembourg sur Ilalseben ; il fut trompé dans son mouvement. Le grand-duc de Berg jugea que l’ennemi cherchait à gagner Prentzlow ; cette conjecture était fondée. Le prince marcha toute la nuit avec les divisions de dragons des généraux Beaumont et Grouchy, éclairés par la cavalerie légère du général Lasalle. Les premiers postes de nos hussards arrivèrent à Prentzlow avec l’ennemi ; mais ils furent obligés de se retirer le 28 au matin devant les forces supérieures que déploya le prince de Hohenlohe. A neuf heures du matin, le grand-duc de Berg arriva à Prentzlow ; et à dix, il vit l’armée ennemie en pleine marche. Sans perdre de temps en vains mouvements, le prince ordonna au général Lasalle de charger dans les faubourgs de Prentzlow, et le fit soutenir par les généraux Grouchy et Beaumont, et leurs six pièces d’artillerie légère. Il fit traverser à Golmitz la petite rivière qui passe à Prentzlow, par trois régiments de dragons, attaquer le flanc de l’ennemi, et chargea son autre brigade de dragons de tourner la ville. Nos braves canonniers à cheval placèrent si bien leurs pièces, et tirèrent avec tant d’assurance, qu’ils mirent de l’incertitude dans les mouvements de l’ennemi. Dans le moment, le général Grouchy reçut ordre de charger ; ses braves dragons s’en acquittèrent avec intrépidité. Cavalerie, infanterie, artillerie, tout fut culbuté dans les faubourg de Prentzlow. On pouvait entrer pêle-mêle avec l’ennemi dans la ville ; mais le prince préféra les faire sommer par le général Béliard. Les portes de la ville étaient déjà brisées. Sans espérance, le prince de Hohenlohe , un des principaux boute-feux de cette guerre impie, capitula, et défila devant l’armée française avec 16,000 hommes d’infanterie, presque tous gardes ou grenadiers, 6 régiments de cavalerie, 45 drapeaux, et 64 pièces d’artillerie attelées. Tout ce qui avait échappé des gardes du roi de Prusse à la bataille d’Iéna , est tombé en notre pouvoir. Nous avons tous les drapeaux des gardes à pied et à cheval du roi. Le prince de Hohenlohe, commandant en chef après la blessure du duc de Brunswick, un prince de Mecklembourg-Schwerin, et plusieurs généraux, sont nos prisonniers. “Mais il n’y a rien de fait tant qu’il reste à faire, écrivit l’Empereur au grand-duc de Berg. Vous avez débordé une colonne de 8000 hommes commandée par le général Blücher ; que j’apprenne bientôt qu’elle a éprouvé le même sort.” Une autre de 10,000 hommes a passé l’Elbe ; elle est commandée par le duc de Weimar. Tout porte à croire que lui et toute sa colonne vont être enveloppés. Le prince Auguste-Ferdinand, frère du prince Louis, tué à Saalfeld, et fils du prince Ferdinand, frère du grand Frédéric, a été pris par nos dragons les armes à la main. Ainsi cette grande et belle année prussienne a disparu comme un brouillard d’automne au lever du soleil. Généraux en chef, généraux commandant les corps d’armée, princes , infanterie, cavalerie, artillerie , il n’en reste plus rien. Nos postes étant entrés à Francfort sur l’Oder, le roi de Prusse s’est porté plus loin. Il ne lui reste pas 15,000 hommes ; et pour un tel résultat, il n’y a presque aucune perte de notre côté. Le général Clarke, gouverneur du pays d’Erfurt, a fait capituler un bataillon saxon qui errait sans direction. L’Empereur a passé , le 28, la revue du corps du maréchal Davoust, sous les murs de Berlin. Il a nommé à toutes les places vacantes : il a récompensé les braves. Il a ensuite réuni les officiers et sous-officiers en cercle, et leur a dit : “Officiers et sous officiers du 3e. corps d’armée, vous vous êtes couverts de gloire à la bataille d’Iéna ; j’en conserverai un éternel souvenir. Les braves qui sont morts sont morts avec gloire. Nous devons désirer de mourir dans des circonstances si glorieuses.” En passant la revue des 12e. , 61e. et 85e. régiments de ligne, qui ont le plus perdu à cette bataille, parce qu’ils ont dû soutenir les plus grands efforts, l’Empereur a été attendri de savoir morts ou grièvement blessés beaucoup de vieux soldats dont il connaissait le dévouement et la bravoure depuis 14 ans. Le 12e. régiment surtout a montré une intrépidité digne des plus grands éloges. Aujourd’hui à midi, l’Empereur a passé la revue du 7e. corps, que commande le maréchal Augereau. Ce corps a très peu souffert. La moitié des soldats n’a pas eu occasion de tirer un coup de fusil, mais tous avaient la même volonté, la même intrépidité. La vue de ce corps était magnifique. “Votre corps, a dit l’Empereur, est plus fort que tout ce qui reste au roi de Prusse , et vous ne composez pas le dixième de mon armée !”  Tous les dragons à pied que l’Empereur avait fait venir à la Grande-Armée sont montés, et il y a au grand dépôt de Spandau 4000 chevaux sellés et bridés dont on ne sait que faire, parce qu’il n’y a pas de cavaliers qui en aient besoin. On attend avec impatience l’arrivée des dépôts. Le prince Auguste a été présenté à l’Empereur au palais de Berlin, après la revue du 7e. corps d’armée. Ce prince a été renvoyé chez son père, le prince Ferdinand, pour se reposer et se faire panser de ses blessures. Hier, avant d’aller à la revue du corps du maréchal Davoust, l’Empereur avait rendu visite à la veuve du prince Henri, et au prince et à la princesse Ferdinand, qui se sont toujours fait remarquer par la manière distinguée avec laquelle ils n’ont cessé d’accueillir les Français. Dans le palais qu’habite l’Empereur à Berlin, se trouve la sœur du roi de Prusse, princesse électorale de Hesse-Cassel. Cette princesse est en couche. L’Empereur a ordonné à son grand maréchal du palais de veiller à ce qu’elle ne fût pas incommodée du bruit et des mouvements du quartier général. Le dernier bulletin rapporte la manière dont l’Empereur a reçu le prince d’Hatzfeld à son audience. Quelques instants après, ce prince fut arrêté. Il aurait été traduit devant une commission militaire et inévitablement condamné à mort. Des lettres de ce prince au prince Hohenlohe, interceptées aux avant-postes, avaient appris que, quoiqu’il se dit chargé du gouvernement civil de la ville, il instruisait l’ennemi des mouvements des Français. Sa femme, fille du ministre Schulembourg, est venue se jeter aux pieds de l’Empereur ; elle croyait que son mari était arrêté à cause de la haine que le ministre Schulembourg portait à la France. L’Empereur la dissuada bientôt, et lui fit connaître qu’on avait intercepté des papiers dont il résultait que son mari faisait un double rôle, et que les lois de la guerre étaient impitoyables sur un pareil délit. La princesse attribuait à l’imposture de ses ennemis ce qu’elle appelait une calomnie. “Vous connaissez l’écriture de votre mari, dit l’Empereur ; je vais vous faire juge.” Il fit apporter la lettre interceptée et la lui remit. Cette femme, grosse de plus de huit mois, s’évanouissait à chaque mot qui lui découvrait jusqu’à quel point était compromis son mari, dont elle reconnaissait l’écriture. L’Empereur fut touché de sa douleur, de sa confusion, des angoisses qui la déchiraient. Eh bien, lui dit-il, vous tenez cette lettre, jetez-la au feu ; cette pièce anéantie, je ne pourrai plus faire condamner votre mari. » ( Cette scène touchante se passait près de la cheminée ). Madame d’Hatzfeld ne se le fit pas dire deux fois. Immédiatement après le prince de Neufchâtel reçut ordre de lui rendre son mari. La commission militaire était déjà réunie. La lettre seule de M. d’Hatzfeld le condamnait : trois heures plus tard, il était fusillé.

N8413383_JPEG_1_1DMhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8413383k.r=Cl%C3%A9mence+de+Napol%C3%A9on+.langFR

Le général Marmont mande de Vieux-Raguse, en date du 4 octobre 1806, qu’il avait à peine fait quelques dispositions relatives à la remise qui devait lui être faite des bouches du Cattaro, que l’amiral russe Sinavin, informé de la nouvelle rupture, temporisa encore sous divers prétextes, et chercha même à s’opposer à l’enlèvement des approvisionnements que le général Marmont avait rassemblés à Malonta. Après s’être retiré sur Vieux-Raguse, le général Marmont eut connaissance d’un rassemblement de 6000 Russes et de 9 à 10,000 Monténégrins, à Castel-Novo, dans la vallée de Satorina et sur le col de Débilibrich ; il résolut de les attaquer, et surtout de les déposter de ce col, par où ils menaçaient sa communication avec Raguse. La nuit du 29 au 30 septembre, le général Marmont se mit en marche avec un corps d’environ 6000 hommes, composé des 5e., 11e. , 23e. et 79e. de ligne, du 18e. d’infanterie légère et de la garde italienne. Les voltigeurs et grenadiers des 5e., 23e. et 79e. régiments, le général Lauriston à leur tête, dispersèrent les avant-postes russes, et, soutenus par le 11e., ils s’emparèrent du col de Débilibrich, malgré la vive rrésistance des Monténégrins, dont une soixantaine resta sur le carreau : l’ennemi se retira de position en position sans combattre ; la difficulté du terrain ne permettait pas de le forcer à un engagement. Le lendemain, le général Marmont continua sa marche, et s’approcha de Castel-Novo, dirigeant les 79e. , 23e., 18e. régiments et la garde, par échelons dans la vallée, et faisant attaquer les hauteurs en face de la ville par les troupes d’élite et par le 11e. régiment. Le général Launay enleva, à la tête de ses grenadiers, cette position, défendue par une nuée de Monténégrins et par un bataillon russe. Le 11e. régiment, commandé par le colonel Bachelu et le général Aubrée, culbuta à la baïonnette deux bataillons russes, et dispersa le reste des Monténégrins. Ils laissèrent 4oo des leurs sur le champ de bataille. Cette position enlevée, la colonne qui agissait par la vallée, déboucha et arriva sur une ligne de 4000 russes rangés en bataille ; le 79e., formé en colonne, se précipite aussitôt sur cette ligne et l’ébranlé ; le 23e. arrive, le général Delzons à sa tête ; le général Marmont lui fait prendre la droite, fait déployer le 79e. en l’appuyant aux hauteurs de la gauche ; et, pendant que ce dernier régiment entretient un feu de mousqueterie très vif avec l’ennemi, il ordonne au 23e. de charger en colonne. Ce régiment s’avance ; le 18e. vient prendre sa place en ligne, et la garde reste en réserve : l’ennemi ne peut résister à la charge conduite par le général Delzons ; sa droite est coupée, son centre débordé ; il se retire en désordre sous le canon de la place et de la flotte russe, qui envoie des chaloupes pour assurer sa fuite. La perte de l’ennemi dans cette journée a été de 500 hommes tués, autant de blessés, et 200 prisonniers ; nous avons eu 25 hommes: tués et 100 blessés. L’adjudant major Couturier, du23e., et l’aide-de-camp du général Marmont, Gayet, ont été tués ; le sous-lieutenant Courtot, du 79e., a été blessé en prenant un drapeau russe. Les Monténégrins n’avaient cessé d’inquiéter les avant-postes du général Marmont, même pendant la suspension des hostilités ; il a ordonné qu’on brûlât leurs villages et le faubourg de Castel-Novo, centre de leurs intrigues ; une seule maison, dont le maître avait sauvé la vie à un Français , a été respectée. Pendant que les villages brûlaient, plusieurs milliers de Monténégrins se sont présentés pour nous attaquer ; mais ils ont été bientôt dispersés par les 11e. et 79e. régiments, et par la garde italienne, qui en ont tué ou blessé 2 à 300 : le chef de bataillon Rossy, de la garde , a été blessé. Après avoir ainsi jeté l’épouvante et la terreur parmi ces bandes de brigands, le général Marmont a ramené son armée au Vieux-Raguse, et n’a pas vu un seul Russe ni un Monténégrin dans sa marche. L’amiral Sinavin continue de croiser, mais l’échec qu’il a éprouvé le met dans l’impossihilité de rien tenter ; ses moyens sont épuisés. Toutes les troupes se sont distinguées : le général Marmont fait l’éloge de tous les généraux et chefs de corps.

aigle et papillon

VINGT-TROISIÈME BULLETIN.

Berlin, le 30 octobre 1806.

Le duc de Weimar est parvenu a passer l’Elbe à Haverberg. Le maréchal Soult s’est porté le 29 à Rathnau, et le 3o à Wertedhausen. Le 29, la colonne du duc de Weimar était à Rhinsberg, et le maréchal prince de Ponte-Corvo à Furstemberg. Il n’y a pas de doute que ces 14,000 hommes ne soient tombés ou ne tombent dans ce moment au pouvoir de l’armée française. D’un autre côté, le général Blücher, avec 7000 hommes, quittait Rhinsberg, Ie 29 au matin , pour se porter sur Stettin. Le maréxhal Lannes et le grand duc de Berg avaient trois marches d’avance sur lui. Cette colonne est tombée en notre pouvoir, ou y tombera sous 48 heures. Nous avons rendu compte, dans le dernier Bulletin, qu’à l’affaire de Prentzlow, le grand duc de Berg avait fait mettre bas les armes au prince de Hohenlohe et à ses 17,000 hommes. Le 29, une colonne ennemie de 6000 hommes a capitulé dans les mains du général Milhaud à Passewalk. Cela nous donne encore 2000 chevaux sellés et bridés , avec les sabres. Voià plus de 6000 chevaux que l’Empereur a ainsi à spandau, après avoir monté sa cavalerie. Le maréchal Soult, arrivé à Rathnau, a rencontré cinq escadrons de cavalerie saxonne qui ont demandé à capituler. C’est encore 50 chevaux pour l’armée. Le maréchal Davoust a passé l’Oder à Francfort. Les alliés bavarois et wirtembergeois, sous les ordres du prince Jérôme, sont en marche de Dresde sur Francfort. Le roi de Prusse a quitté l’Oder et a passé la Visule ; il est à Grandentz. Les places de Silésie sont sans garnison et sans approvisionnements. Il est probable que la place de Stettin ne tardera pas à tomber au notre pouvoir. Le roi de Prusse est sans armée, ans artillerie, sans fusils. C’est beaucoup que d’évacuer à 12 ou 15,000 hommes ce qu’il aura pu réunir sur la Vistule. Rien n’est curieux comme les mouvements actuels. C’est une espèce de chasse, ou la cavalerie légère, qui va aux aguets des corps d’armée, est sans cesse détournée par des colonnes ennemies qui sont coupées. Jusqu’à cette heure, nous avons 150 drapeaux, parmi lesquels sont ceux brodés des mains de la belle reine, beauté aussi funeste aux peuples de la Prusse, que le fut Hélène aux Troyens. Les gendarmes de la garde ont traversé Berlin pour se rendre prisonniers à Spandau. Le peuple qui les avait vus si arrogants il y a peu de semaines, les a vus dans toute leur humiliation. L’Empereur a fait aujourd’hui une grande parade qui a duré depuis onze heures du matin jusqu’à six heures du soir. Il a vu en détail toute sa garde à pied et à cheval, et les beaux régiments de carabiniers et des cuirassiers de la division Nansouty ; il a fait différentes promotions en se faisant rendre compte de tout dans le plus grand détail. Le général Savary, avec deux régiments de cavalerie, a déjà atteint le corps du duc de Weimar, et sert de communication pour transmettre les renseignemens au grand duc de Berg, au prince de PonteCorvo et au maréchal Soult. On a pris possession des états du duc de Brunswick. On croit que ce duc s’est réfugié en Angleterre. Toute ses troupes ont été désarmées. Si ce prince a mérité, à juste titre l’animadversion du peuple français, il a aussi encouru celle du peuple et de l’armée prussienne ; du peuple, qui lui reproche d’être l’un des auteurs de la guerre ; de l’armée, qui se plaint de ses manœuvres et de sa conduite militaire. Les faux calculs des jeunes gendarmes sont pardonnables ; mais la conduite de ce vieux prince, àgé de 72 ans, est un excès de délire, et dont la catastrophe ne saurait exciter de regrets. Qu’aura donc de respectable la vieillesse, si, aux défaut de son âge, elle joint la fanfaronnade et l’inconsidération de la jeunesse ?

aigle et papillon

VINGT-QUATRIÈME BULLETIN.

Berlin, le 31 octobre 1806.

Stettin est en notre pouvoir. Pendant que la gauche du grand-duc de Berg , commandée par le général Milhaud, faisait mettre bas les armes à une colonne de 6000 hommes à Passewalk, la droite, commandée par le général Lasalle, sommait la ville de Stettin. Stettin est une place en bon état, bien armée et bien palissadée. 160 pièces de canon, des magasins considérables, une garnison de 6000 hommes de belles troupes, prisonnière, beaucoup de généraux ; tel est le résultat de la capitulation de Stettin, qui ne peut s’expliquer que par l’extrême découragement qu’a produit sur l’Oder et dans tous les pays de la rive droite, la disparition de la grande armée prussienne. De toute cette belle armée de 180,000 hommes, rien n’a passé l’Oder. Tout a été pris, tué, ou erre encore entre l’Elbe et l’Oder, et sera pris avant quatre jours. Le nombre des prisonniers montera à près de 100,000 hommes. Il est inutile de faire sentir l’importance de la prise de la ville de Stettin, une des place les plus commerçantes de la Prusse, et qui assure à l’armée un bon pont sur l’Oder et une bonne ligne d’opérations. Du moment que les colonnes du duc de Weimar et du général Blücher, qui sont débordées par la droite et la gauche, et poursuivies par la queue, seront rendues, l’armée prendra quelques jours de repos. On n’entend point encore parler des Russes. Nous désirons fort qu’il en vienne une centaine de milliers. Mais le bruit de leur marche est une Vraie fanfaronnade. Ils n’oseront pas venir à notre rencontre. La journée d’Austerlitz se représente à leurs yeux. Ce qui indigne les gens sensés, c’est d’entendre l’empereur Alexandre et son sénat dirigeant, dire que ce sont les alliés qui ont été battus. Toute l’Europe sait bien qu’il n’y a pas de familles en Russie qui ne portent le deuil. Ce n’est point la perte de ses alliés qu’elles pleurent : 195 pièces de bataille russes qui ont été prises, et qui sont à Strasbourg, ne sont pas les canons des alliés. Les 50 drapeaux qui sont suspendus à Notre-Dame de Paris ne sont point les drapeaux des alliés. Les bandes de Russes qui sont morts dans nos hôpitaux ou sont prisonniers dans nos villes, ne sont pas les soldats des alliés. L’empereur Alexandre , qui commandait à Austerlitz et à Vischau avec un si grand corps d’armée, et qui faisait tant de tapage, ne commandait pas les alliés. Le prince qui a capitulé et s’est soumis à évacuer l’Allemagne par journées d’étapes, n’était pas sans doute un prince allié. On ne peut que hausser les épaules à de pareilles forfanteries. Voilà le résultat de la faiblesse des princes et de la vénalité des ministres. Il était bien plus simple pour l’empereur Alexandre de ratifier le traité de paix qu’avait conclu son plénipotentiaire, et de donner le repos au continent. Plus la guerre durera, plus la chimère de la Russie s’effacera, et elle finira par être anéantie : autant la sage politique de Catherine était parvenue à faire de sa puissance un immense épouvantail, autant l’extravagance et la folie des ministres actuels la rendront ridicule en Europe. Le roi de Hollande, avec l’avant-garde de l’armée du Nord, est arrivé le 21 à Gottingue. Le maréchal Morlier, avec les deux divisions du 8e. corps de la Grande-Armée, commandées par les généraux Lagrange et Dupas , est arrivé le 26 à Fulde. Le roi de Hollande a trouvé à Munster, dans le comté de la Marck et autres états prussiens, des magasins et de l’artillerie. On a ôté à Fulde et à Brunswick les armes du prince d’Orange et celles du duc. Ces deux princes ne régneront plus. Ce sont les principaux auteurs de cette nouvelle coalition. Les Anglais n’ont pas voulu faire la paix, ils la feront ; mais la France aura plus d’états et de côtes dans non système fédératif. Voici le rapport que le prince de Hohenlohe a adressé au roi de Prusse après la capitulation de son corps d’armée, et qui a été intercepté.

A Sa Majesté le Roi.

Je n’ai pas eu le bonheur de pouvoir passer l’Oder avec l’armée qui m’était confiée, et de la soustraire ainsi aux poursuites de l’ennemi. Ayant atteint, après les marches les plus pénibles, les environs de Botzembourg, et me trouvant au moment de passer ce défilé pour atteindre Prentzlow, le même soir je le trouvai déjà occupé par l’ennemi. Quoique parvenu à le forcer, je ne jugeai pas à propos de poursuivre directement ma marche : ma cavalerie se trouvant sans fourrages et extrêmement fatiguée, et devant m’attendre à la pointe du jour à une attaque dont l’issue malheureuse était bien à craindre, je me tournai en conséquence le plus promptement possible vers la gauche et atteignis dans la nuit les environs de Schonemarck. J’avais, dès deux heures du matin, ordonné que de fortes patrouilles, fussent poussées au devant de l’ennemi : ces patrouilles revinrent sans l’avoir rencontré. Pour éviter de tomber dans un cul-de-sac, j’envoyais encore une patrouille jusqu’à Prentzlow. Elle rendi compte qu’aucun ennemi ne s’était montré dans les environs, et qu’à Prentzlow on n’avait pas aperçu de ses patrouilles. Je me mis alors en marcbe pour atteindre cette ville, où j’espérais trouver du pain et des fourrages ; tout autour de moi on en demandait, la détresse était parvenue à son comble. A peine avais-je atteint les hauteurs de Prentzlow, que l’ennemi parut sur mon flanc droit ; on en vint aussitôt aux mains. La supériorité de l’ennemi et son artillerie me forcèrent à la retraite par Prentzlow ; l’espoir d’y trouver du pain et des fourrages fut donc totalement déçu par l’arrivée de l’ennemi. Des corps ennemis se montrèrent sur mon flanc droit. Les Français, bien supérieurs à moi en artillerie et en cavalerie , se disposaient à renouveler l’attaque sur mon centre ; plusieurs bataillons se trouvaient sans cartouches ; une batterie entière d’artillerie légère était perdue, et d’après le rapport du colonel Hozen, il ne restait plus à la plupart des autres pièces que cinq charges. Je me trouvais encore à sept milles de Stettin, et même toute apparence de secours fondée sur cette marche était évanouie. Coupé des secours restés à Lichen et du corps du général Blücher, sans cavalerie en état de combattre, puisque l’abattement des hommes et la fatigue des chevaux lui avait ôté toute confiance en elle-même, sans munitions et surtout sans vivres, enfin, persuadé que je sacrifierais la vie de cette poignée d’hommes sans aucune utilité pour le service de V. M., je me suis soumis à ma triste destinée, et j’ai capitulé avec l’ennemi. Je suis à même de justifier de ma conduite pendant tous le cours de cette campagne aux yeux de mes contemporains et de la postérité, à ceux de V. M. et devant mes propres regards, que je puis tourner avec calme et avec sérénité sur moi-même. Je pense pouvoir prouver que j’ai été la malheureuse victime de la non-exécution de mes premiers plans. Le malheur seul m’atteint, et non la honte. La supériorité de la cavalerie ennemie avait déjà détruit en grande partie le détachement du général Schimmelpenning, et cependant la possibilité de ma retraite ne reposait que sur l’existence de ce corps, qui devait brûler tous les ponts sur le Rhinau, le Havel et le canal de Finaw.  J’ai conduit une armée qui, manquant de pain, de munitions, de fourrages, devait atteindre un passage difficile, dans un cercle dans toute l’étendue duquel l’ennemi était en mouvement. L’impossibilité de l’exécution ne tenait ni à mon zèle, ni à ma bonne volonté, ni à la chose en elle-même, ni à l’insuffisance de mes dispositions. Ou doit plaindre l’étendue de mon malheur, et l’on ne saurait me condamner. Je me réserve de déposer aux pieds de V. M. un rapport détaillé sur tous les événements qui m’ont accablé depuis le 14.

Prentzlow , le 29 octobre 1806.

Signés F. L., prince de Hohenlohe.

aigle et papillon

VINGT-CINQUIÈME BULLETIN.

Berlin , le 2 novembre 1806.

Le général de division Beaumont a présenté aujourd’hui à l’Empereur 50 nouveaux drapeaux et étendards pris sur l’ennemi ; il a traversé toute la ville avec les dragons qu’il commande , et qui portaient ces trophées. Le nombre des drapeaux dont la prise a été la suite de la bataille d’Iena, s’élève en ce moment à 200. Le maréchal Davoust a fait cerner et sommer Custrin, et cette place s’est rendue : on y a fait 4000 hommes prisonniers de guerre. Les offciers retournent chez eux sur parole, et les soldats sont conduits en France : 90 pièces de canon ont été trouvées sur les remparts. La place, en très bon état, est située au milieu des marais ; elle renferme des magasins considérables. C’est une des conquêtes les plus importantes de l’armée; elle a achevé de nous rendre maîtres de toutes les places sur l’Oder.Le maréchal Ney va attaquer en règle Magdebourg, et il est probabe que cette forteresse fera peu de résistance. Le duc de Berg avait son quartier général le 31 à Friedland. Ses dispositions faites, il a ordonné l’attaque de la colonne du général prussien Bila, que le général Becker a chargé sur la plaine en avant de la petite ville d’ Anclam, avec la brigade de dragons du général Boussart. Tout a été enfoncé, cavalerie et infanterie ; et le général Becker est entré dans la ville avec les ennemis, qu’il a forcés de capituler. Le résultat de cette capitulation a été 4000 prisonniers de guerre : les officiers sont renvoyés sur parole, et les soldats sont conduits en France. Parmi ces prisonniers, se trouve le régiment des hussards de la garde du roi, qui, après la guerre de sept ans, avaient reçu de l’impératrice Catherine en témoignage de leur bonne conduite, des pelisses de peau de tigre. La caisse du corps du général Bila, et une partie des bagages, avaient passé la Penne et se trouvaient dans la Poméranie suédoise. Le grand-duc de Berg les a fait réclamer. Le 1er. novembre au soir, le grand-duc avait son quartier général à Demmin. Le général Blücher et le duc de Weimar, voyant le chemin de Stettin fermé, se portaient sur leur gauche, comme pour retourner sur l’Elbe ; mais le maréchal Soult avait prévu ce mouvement, et il y a peu de doute que ces deux corps ne tombent bientôt entre nos mains. Le maréchal a réuni son corps d’armée à Stettin, où l’on trouve encore chaque jour des magasins et des pièces de canon. Nos coureurs sont déjà entrés en Pologne. Le prince Jérôme, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, formant un corps d’armée, se porte en Silésie.  S. M. a nommé le général Clarke gouverneur général de Berlin et de la Prusse, et a déjà arrêté toutes les bases de l’organisation intérieure du pays. Le roi de Hollande marche sur Hanovre, et le maréchal Mortier sur Cassel.

aigle et papillonN6941132_JPEG_1_1DM

VINGT-SIXIÈME BULLETIN.

Berlin, le 3 novembre 1806.

On n’a pas encore reçu la nouvelle de la prise des colonnes du général Blücher et du duc de Weimar. Voici la situation de ces deux divisions ennemies et celle de nos troupes. Le général Blücher, avec sa colonne, s’était dirigé sur Stettin. Ayant appris que nous étions déjà dans cette ville, et que nous avions gagné deux marches sur lui, il se reploya, de Gransée où nous arrivions en même temps que lui, sur Neustrelitz, ou il arriva le 30 octobre, ne s’arrêtant point là, et se dirigeant sur Wharen, où on le suppose arrivé le 31, avec le projet de chercher à se retirer du côté de Rostock, pour s’y embarquer. Le 31 , six heures après son départ, le général Savary, avec une colonne de 600 chevaux, est arrivé à Strelitz, où il a fait prisonnier le frère de la reine de Prusse, qui est général au service du roi. Le 1er. novembre, le grand-duc de Berg était à Demmin, filant pour arriver à Rostock et couper la mer au général Blücher. Le maréchal prince de Ponte-Corvo avait débordé le général Blücher. Ce maréchal se trouvait le 31, avec son corps d’armée, à Neubrandebourg, et se met tait en marche sur Wharen , ce qui a dû le mettre aux prises, dans la journée du 1er., avec le général Blücher. La colonne commandée par le duc de Weimar était arrivée le 29 octobre à Neustrelitz ; mais instruit que la route de Stettin était coupée, et ayant rencontré les avant-postes français, il fit une marche rétrograde le 29 sur Wistock. Le 30, le maréchal Soult en avait connaissance par ses hussards, et se mettait en marche sur Wertenhausen. Il l’a immanquablement rencontré le 31 ou le 1er. Ces deux colonnes ont donc été prises hier ou aujourd’hui au plus tard. Voici leurs forces. Le général Blücher a 30 pièces de canon, 7 bataillons d’infanterie et 1 500 hommes de cavalerie. Il est difficile d’évaluer la force de ce corps, ses équipages, ses caissons, ses munitions ont été pris. Il est dans la plus pitoyable situation. Le duc de Weimar a 12 bataillons et 35 escadrons en bon état, mais il n’a pas une pièce d’artillerie. Tels sont les faibles débris de toute l’armée prussienne. Il n’en restera rien. Ces deux colonnes prises, la puissance de la Prusse est anéantie, et elle n’a presque plus de soldats. En évaluant à 10,000 hommes ce qui s’est retiré avec le roi sur la Vistule , ce serait exagérer. M. Schullembourg s’est présenté à Strelitz pour demander un passeport pour Berlin. Il a dit au général Savary: “Il y a huit heures que j’ai vu passer les débris de la monarchie prussienne ; vous les aurez aujourd’hui ou demain. Quelle destinée inconcevable et inattendue. La foudre nous a frappés.” Il est vrai que depuis que l’Empereur est entré en campagne, il n’a pas pris un moment de repos. Toujours en marches forcées, devinant constamment les mouvements de l’ennemi. Les résultats en sont tels, qu’il n’y en a aucun exemple dans l’histoire. De plus de 15,000 hommes qui se sont présentés à la bataille d’Iéna, pas un ne s’est échappé pour en porter la nouvelle au delà de l’Oder. Certes, jamais aggression ne fut plus injuste ; jamais guerre ne fut plus intempestive. Puisse cet exemple servir de leçon aux princes faibles que les intrigues, les cris et l’or de l’Angleterre excitent toujours à des entreprises insensées ! La division bavaroise, commandée par le général de Wrède, est partie de Dresde le 31 octobre. Celle commandée par le général Deroi , est partie le ler. novembre. La colonne wirtembergeoise est partie le 3. Toutes ces colonnes se rendent sur l’Oder ; elles forment le corps d’armée du prince Jérôme. Le général Durosnel a été envoyé à Odesberg avec un parti de cavalerie, immédiatement après notre entrée à Berlin , pour intercepter tout ce qui se jetterait du canal dans l’Oder. Il a pris plus de 80 bateaux chargés de munitions de toute espèce, qu’il a envoyés à Spandau. On a trouvé à Custrin des magasins de vivres suffisants pour nourrir l’armée pendant deux mois. Le général de brigade Macon, que l’Empereur avait nommé commandant de Leipsick, est mort dans cette ville d’une fièvre putride. C’était un parfait honnête homme. L’Empereur en faisait cas, et a été très affligé de sa mort.

ÉTAT MAJOR GÉNÉRAL.

Au quartier général impérial, à Berlin le 2 novembre 1806. ORDRE DU JOUR.

L’armée est instruite que Custrin s’est rendu au maréchal Davoust. Le général de division Gudin y est entré hier à sept heures du soir. S. M. a vu avec plaisir les corps de cette division, qui se sont tant distingués à la bataille d’Iéna, recueillir la plus belle récompense, en entrant les premiers dans cette belle et magnifique place forte. Il y avait dans la place 4000 hommes, qui ont été faits prisonniers, 90 pièces d’artillerie sur les remparts, parfaitement approvisionnées, et des magasins de subsistances considérables. La colonne du général prussien de Bila a été faite prisonnière le 31 octobre, sur les frontières de la Poméranie suédoise, après le combat d’Anclam. Le général de division Becker, à la tête de la brigade de dragons Boussard, a chargé vigoureusement l’ennemi, l’a fait prisonnier, et l’a obligé à capituler. S. M. témoigne sa satisfaction au général de division Becker et à la brigade de dragons Boussard. Elle a déjà vu avec plaisir la conduite du général Becker aux combats de Zehdenick et de Viemendorf.

Le prince de Neufchâtel et Vallengin, major  général de la Grande – Armée, Signé, maréchal ALEX. BERTHIER.

Ordre du jour du 1er. corps d’armée de réserve, au quartier général à Boulogne, le 8 novembre 1806, contenant le 21e. Bulletin de la Grande Armée.

SOLDATS !

Vous lirez quinze jours de suite dans vos chambrées la proclamation sublime de S. M. l’Empereur et Roi à sa Grande Armée. Vous l’apprendrez par cœur ; chacun de vous attendri répandra les larmes du courage et sera pénétré de cet enthousiasme irrésistible qu’inspire l’héroïsme. Souvenez-vous toujours de ces mots sacrés de Sa Majesté : ” Soldats! je ne puis mieux vous exprimer les sentiments que j’ai pour vous, qu’en vous disant que je vous porte dans mon cœur l’amour que vous me montrez tous les jours.” Signé, maréchal BRUNE.

aigle et papillon

VINGT-SEPTIÈME BULLETIN.

Berlin , le 6 novembre 1806.

On a trouvé à Stettin une grande quantité de marchandises anglaises, à l’entrepôt sur l’Oder : on y a trouvé 500 pièces de canon et des magasins considérables de vivres. Le 1er. novembre, le grand duc de Berg était à Demmin, le 2 à Teterow, ayant sa droite sur Rostock. Le général Savary était le 1er. à Kratzebourg, et le 2 de bonne heure à Wharen et à Jabel. Le prince de Ponte-Corvo attaqua le soir du 1er., à Jabel, l’arrière-garde de l’ennemi. Le combat fut assez soutenu ; le corps ennemi fut plusieurs fois mis en déroute ; il eût été entièrement enlevé, si les lacs et la difficulté de passer le pays de Meeklembourg ne l’eussent encore sauvé ce jour-là. Le prince de Ponte-Corvo, en chargeant avec la cavalerie, a fait une chute de cheval qui n’a eu aucune suite. Le maréchal Soult est arrivé le 2 à Plauer. Ainsi l’ennemi a renoncé à se porter sur l’Oder. Il change tous les jours de projets. Voyant que la route de l’Oder lui était fermée, il a voulu se retirer sur la Poméranie suédoise. Voyant celle-ci également interceptée, il a voulu retourner sur l’Elbe ; mais le maréchal Soult l’ayant prévenu, il paraît se diriger sur le point le plus prochain des côtes. Il doit avoir été à bout le 4 ou le 5 novembre. Cependant, tous les jours un ou deux bataillons, et même des escadrons de cette colonne, tombent en notre pouvoir. Elle n’a plus ni caissons, ni bagages. Le maréchal Lannes est à Stettin; Le maréchal Davoust à Francfort; Le prince Jérôme en Silésie. Le duc de Weimar a quitté le commandement pour retourner chez lui, et l’a laissé à un général peu connu. L’Empereur a passé aujourd’hui la revue de la division de dragons du général Beaumont, sur la place du palais de Berlin : il a fait différentes promotions. Tous les hommes de cavalerie qui se trouvaient à pied, se sont rendus à Postdam, où l’on a envoyé les chevaux de prise. Le général de division Bourcier a été chargé de la direction de ce grand dépôt. Deux mille dragons à pied qui suivaient l’armée, sont déjà montés. On travaille avec activité à armer la forteresse de Spandau, et à rétablir les fortifications de Wittemberg, d’Erfurth, de Custrin et de Stettin. Le maréchal Mortier, commandant le 8e. corps de la Grande Armée, s’est mis en marche le 30 octobre sur Cassel. Il y est arrivé le 31. Voici la note que le chargé d’affaires de France a présentée au prince, vingt-quatre heures auparavant.

NOTE.

Du 29 octobre 1806.

“Le soussigné, chargé d’affaires de S. M. l’Empereur des Français et Roi d’Italie, est chargé de déclarer à S. A. S. le prince de Hesse-Cassel, maréchal au service de Prusse, que S. M. l’Empereur a une parfaite connaissance de l’adhésion à la coalition de la Prusse de la part de la cour de Cassel ; Que c’est en conséquence de cette adhésion que les semestriers ont été appelés, des chevaux distribués sa la cavalerie , la place de Hanau approvisionnée et abondamment pourvue de garnison ; Que c’est en vain que S. M. a fait connaître à M. de Malsbourg, ministre du prince de Hesse-Casssel à Paris, que tout armement de la part du prince de Hesse Cassel serait regardé comme une hostilité ; que, pour toute réponse, la cour de Cassel a ordonné à M. de Malsbourg de demander des passeports à Paris, et de retourner à Cassel ; Que depuis, les troupes prussiennes sont entrées à Cassel ; qu’elles y ont été accueillies avec enthousiasme par le prince héréditaire, général au service de Prusse, qui a même traversé la ville à leur tête ; Que ces troupes ont traversé tous les états de Hesse-Cassel pour attaquer l’armée française à Francfort ; Qu’immédiatement après, le plan de campagne de l’armée française étant venu à se développer, les généraux prussiens ont senti la nécessité de rappeler tous les détachements pour se concentrer à Weimar, afin de livrer bataille ; Que c’est donc par l’effet des circonstances militaires, et non de la neutralité de la Hesse, que les troupes prussiennes ont rétrogradé sur leurs lieux de rassemblement ; Que pendant tout le temps que le sort des armes a été incertain, la cour de Hesse-Cassel a continué ses armements, toujours en opposition aux déclarations de l’Empereur, qu’il considérerait tous armements comme un acte d’hostilité ; Que les armées prusiennes ayant été battues, et rejetées au delà de l’Oder, il serait aussi imprudent qu’insensé de la part du général de l’armée française de laisser se former cette armée hessoise qui serait prête à tomber sur les derrières de l’armée française, si elle éprouvait un échec ; Que le soussigné a donc reçu l’ordre exprès de déclarer que la sûreté de l’armée française exige que la place de Hanau et tout le pays de Hesse-Cassel soient occupés ; que les armes, canons, arsenaux, soient remis à l’armée française, et que tous les moyens soient pris pour assurer les derrières de l’armée contre l’inimitié constante qu’a montrée à l’égard de la France la maison de Hesse-Cassel. Il reste au prince de Hesse-Cassel à voir, dans la situation des choses, s’il veut repousser la force par la force, et rendre son pays le théâtre des désastres de la guerre. Toutefois cela étant incompatible avec une mission politique, le soussigné a reçu ordre de demander ses passeports et de se retirer de suite.” Signé, SAINT-GENEST.

Voici ensuite la proclamation qu’a faite le maréchal Mortier.

Proclamation du 19 octobre.

Édouard Mortier , maréchal de l’Empire , etc.

Habitans de Hesse, je viens prendre possession de votre pays. C’est le seul moyen de vous éviter les horreurs de la guerre. Vous avez été témoins de la violation de votre territoire par les troupes prussiennes. Vous avez été scandalisés de l’accueil que leur a fait le prince héréditaire. D’ailleurs, votre souverain et son fils, ayant des grades au service de Prusse, sont tenus à l’obéissance aux ordres du commandant en chef de l’armée prussienne. La qualité de souverain est incompatible avec celle d’officier au service d’une puissance et la dépendance des tribunaux étrangers. Votre religion, vos lois, vos moeurs, vos priviléges, seront respectés, la discipline sera maintenue ; de votre côté, soyez tranquilles. Ayez confiance au grand souverain dont dépend votre sort ; vous n’y pourrez éprouver que de l’amélioration.

Signé, ÉD. MORTIER.

Le prince de Hesse-Cassel, maréchal au service de Prusse, et son fils, général au service de la même puissance, se sont retirés. Le prince de Hesse-Cassel, pour réponse à la note qui lui fut remise, demanda de marcher à la tête de ses troupes avec l’armée française contre nos ennemis ; le maréchal Mortier répondit qu’il n’avait pas d’instructions sur cette proposition ; que ce prince ayant armé après la déclaration qui avait été faite à Paris à M. de Malsbourg, son ministre, que le moindre armement serait considéré comme un acte d’hostilité, son territoire n’avait pas été seulement violé par les Prussiens, mais qu’ils y avaient été accueillis avec pompe par le prince héréditaire ; que depuis ils avaient évacué Cassel par suite de combinaisons militaires, et que ce ne fut qu’à la nouvelle de la bataille d’Iéna que les armements discontinuèrent à Cassel ; qu’à la vérité le prince héréditaire avait eu le grand bonheur de marcher à la tête des troupes prussiennes et d’insulter les Français par toutes sortes de provocations.  Il paiera cette frénésie de la perte de ses états. Il n’y a pas en Allemagne une maison qui ait été plus constamment ennemie de la France. Depuis bien des années, elle vendait le sang de ses sujets à l’Angleterre pour nous faire la guerre dans les deux mondes ; et c’est à ce trafic de ses troupes que le prince doit les trésors qu’il a amassés, dont une partie est, dit-on, enfermée à Magdebourg, et une autre a été transportée à l’étranger. Cette avarice sordide a entraîné la catastrophe de sa maison, dont l’existence sur nos frontières est incompatible avec la sûreté de la France. Il est temps enfin qu’on ne se fasse plus un jeu d’inquiéter quarante millions d’habitants, et de porter chez eux le trouble et le désordre. Les Anglais pourront encore corrompre quelques souverains avec de l’or ; mais la perte des trônes de ceux qui le recevront sera la suite infaillible de la corruption. Les alliés de la France prospéreront et s’agrandiront ; ses ennemis seront confondus et détrônés. Les peuples de Hesse-Cassel seront plus heureux. Déchargés de ces immenses corvées militaires, ils pourront se livrer paisiblement à la culture de leurs champs ; déchargés d’une partie des impôts, ils seront aussi gouvernés par des principes généreux et libéraux, principes qui dirigent l’administration de la France et de ses alliés. Si les Français eussent été battus , on aurait envahi et distribué nos provinces ; il est juste que la guerre ait aussi des chances sérieuses pour les souverains qui la font, afin qu’ils réfléchissent plus mûrement dans leurs conseils avant de la commencer. Dans ce terrible jeu , les chances doivent être égales. L’Empereur a ordonné que les forteresses de Hanau et de Marbourg soient détruites, tous les magasins et arsenaux transportés à Mayence, toutes les troupes désarmées, et les armes de Hesse-Cassel enlevées de toutes parts. La suite prouvera que ce n’est point une ambition insatiable ni la soif des conquêtes qui a porté le cabinet des Tuileries à prendre ce parti, mais bien la nécessité de terminer enfin cette lutte ; et de faire se succéder une longue paix à cette guerre insensée, provoquée par les misérables intrigues et les basses manœuvres d’agents tels que les lords Paget et Morpeth.

aigle et papillon

VINGT-HUITIÈME BULLETIN.

Berlin, le 7 novembre 1806.

S. M. a passé aujourd’hui, sur la place du palais de Berlin, depuis onze heures du matin jusqu’à trois après-midi, la revue de la division de dragons du général Klein. Elle a fait plusieurs promotions. Cette division a donné avec distinction à la bataille d’Iéna, et a enfoncé plusieurs carrés d’infanterie prussienne. L’Empereur a vu ensuite défiler le grand parc de l’armée, l’équipage de pont et le parc du génie : le grand parc est commandé par le général d’artillerie Saint-Laurent ; l’équipage de pont par le colonel Boucher, et le parc du génie par le général du génie Casais. S. M. a témoigné au général Songis , inspecteur général, sa satisfaction de l’activité qu’il mettait dans l’organisation des différentes parties du service de l’artillerie de cette Grande Armée. Le général Savary a tourné près de Wismar sur la Baltique, à la tête de 500 chevaux du 1er. de hussard s et du 7ème. de chasseurs, le général prussien Husdunne, et l’a fait prisonnier avec deux brigades de hussards et deux bataillons de grenadiers. Il a pris aussi plusieurs pièces de canon. Cette colonne appartient au corps que poursuivent le grand-duc de Berg, le prince de Ponte-Corvo et le maréchal Soult, lequel corps, coupé du côté de l’Oder et de la Poméranie, paraît acculé du côté de Lubeck. Le colonel Excelmans, commandant le 1er. régiment de chasseurs du maréchal Davoust, est entré à Posen, capitale de la grande Pologne. Il y a été reçu avec un enthousiasme difficile à peindre ; la ville était remplie de monde, les fenêtres parées comme en un jour de fête ; à peine la cavalerie pouvait-elle se faire jour pour traverser les rues. Le général du génie Bertrand, aide-de-camp de l’Empereur, s’est embarqué sur le lac de Stettin, pour faire la reconnaissance de toutes les passes. On a formé à Dresde et à Wittemberg un équipage de siége pour Magdebourg ; l’Elbe en est couvert. Il est à espérer que cette place ne tiendra pas longtemps. Le maréchal Ney est chargé de ce siège.

aigle et papillon

VINGT-NEUVIÈME BULLETIN.

Berlin, le 9 novembre 1806.

La brigade de dragons du général Beker a paru aujourd’hui à la parade. S. M. voulant récompenser la bonne conduite des régiments qui la composent, a fait différentes promotions. Mille dragons, qui étaient venus à pied à l’armée, et qui ont été montés au dépôt de Postdam, ont passé hier la revue du maréchal Bessières ; ils ont été munis de quelques objets d’équipement qui leur manquaient, et ils partent aujourd’hui pour rejoindre leurs corps respectifs, pourvus de bonne selles et montés sur de bons chevaux, fruits de la victoire. S. M. a ordonné qu’il serait frappé une contribution de 150 millions sur les états prussiens et sur ceux des alliés de la Prusse. Après la capitulation du prince de Hohenlohe, le général Blücher, qui le suivait, changea de direction, et parvint à se réunir à la colonne du duc de Weimar, à laquelle s’était jointe celle du prince Frédéric-Guillaume Brunswick-OEls, fils du duc de Brunswick. Ces trois divisions se trouvèrent ainsi sous les ordres du général Blücher. Différentes petites colonnes se joignirent également à ce corps. Pendant plusieurs jours, ces troupes essayèrent de pénétrer par des chemins que les Français pouvaient avoir laissé libres ; mais les marches combinées du grand-duc de Berg, du maréchal Soult et du prince de Ponte-Corvo, avaient obstrué tous les passages. L’ennemi tenta d’abord de se porter sur Anclam, et ensuite sur Rostock : prévenu dans l’exécution de ce projet, il essaya de revenir sur l’Elbe ; mais s’étant trouvé encore prévenu, il marcha devant lui pour gagner Lubeck. Le 4 novembre, il prit position à Crevismulen ; le prince de Ponte-Corvo culbuta l’arrière-garde ; mais il ne put entamer ce corps, parce qu’il n’avait que 600 hommes de cavalerie, et que celle de l’ennemi était beaucoup plus forte. Le général Vattier a fait dans cette affaire de très belles charges, soutenu par les généraux Pactod et Maison, avec le 27e. régiment d’infanterie légère et le 8e. de ligne. On remarque dans les différentes circonstances de ce combat, qu’une compagnie d’ éclaireurs du 94e régiment, commandée par le capitaine Razout, fut entourée par quelques escadrons ennemis ; mais les voltigeurs français ne redoutent point le choc des cuirassiers prussiens. Ils les reçurent de pied ferme, et firent un feu si bien nourri et si adroitement dirigé, que l’ennemi renonça à les enfoncer. On vit alors les voltigeurs à pied poursuivre la cavalerie à toute course. Les Prussiens perdirent 7 pièces de canon et 1000 hommes. Mais le 4 au soir , le grand-duc de Berg, qui s’était porté sur la droite, arriva avec sa cavalerie sur l’ennemi, dont le projet était encore incertain. Le maréchal Soult marcha par Ratzebourg, le prince de PonteCorvo marcha par Rehna. Il coucha du 5 au 6 à Schoemberg, d’où il partit à deux heures après minuit. Arrivé à Schlukup sur la Trave, il fit environner un corps de 1600 Suédois qui avaient enfin jugé convenable d’opérer leur retraite du Lauenbourg, pour s’embarquer sur la Trave. Des coups de canon coulèrent les bâtiments préparés pour l’embarquement. Les Suédois, après avoir riposté, mirent bas les armes. Un convoi de 300 voitures, que le général Savary avait poursuivi de Wismar, fut enveloppé par la colonne du prince de Ponte-Corvo, et pris. Cependant l’ennemi se fortifiait à Lubeck. Le maréchal Soult n’avait pas perdu de temps dans sa marche de Ratzebourg ; de sorte qu’il arriva à la porte de Mullen, lorsque le prince de Ponte-Corvo arrivait à celle de la Trave. Le grand duc de Berg, avec sa cavalerie, était entre deux. L’ennemi avait arrangé à la hâte l’ancienne enceinte de Lubeck ; il avait disposé des batteries sur les bastions ; il ne doutait pas qu’il ne pût gagner là une journée ; mais le voir, le reconnaître et l’attaquer, fut l’affaire d’un instant. Le général Drouet, à la tête du 27e régiment d’infanterie légère et des 94e, et 95e. régiments , aborda les batteries avec ce sang-froid et cette intrépidité qui appartiennent aux troupes françaises. Les portes sont aussitôt enfoncées, les bastions escaladés, l’ennemi mis en fuite, et le corps du prince de Ponte-Corvo entre par la Trave. Les chasseurs corses , les tirailleurs du Pô et le 26e. d’infanterie légère, composant la division d’avant-garde du général Legrand, qui n’avaient point encore combattu dans cette campagne, et qui étaient impatients de se mesurer avec l’ennemi, marchèrent avec la rapidité de l’éclair : redoutes, bastions, fossés, tout est franchi ; et le corps du maréchal Soult entre par la porte de Mullen. Ce fut en vain que l’ennemi voulut se défendre dans les rues, dans les places ; il fut poursuivi partout. Toutes les rues, toutes les places furent jonchées de cadavres. Les deux corps d’armée arrivant de deux côtés opposés, se réunirent au milieu de la ville. A peine le grand-duc de Berg put-il passer, qu’il se mit à la poursuite des fuyards : 400 prisonniers, 60 pièces de canon, plusieurs généraux, un grand nombre d’officiers tués ou pris, tel est le résultat de cette belle journée. Le 7, avant le jour, tout le monde était à cheval, et le grand-duc de Berg cernait l’ennemi près de Schwartau avec la brigade Lasalle et la division de cuirassiers d’Hautpoul. Le général Blücher, le prince Frédéric-Guillaume de Brunswick-OEls , et tous les généraux se présentent alors aux vainqueurs, demandent à signer une capitulation, et défilent devant l’armée française. Ces deux journées ont détruit le dernier corps qui restait de l’armée prussienne, et nous ont valu le reste de l’artillerie de cette armée, beaucoup de drapeaux et 16,000 prisonniers, parmi lesquels se trouvent 4000 hommes de cavalerie. Ainsi ces généraux prussiens qui, dans le délire de leur vanité, s’étaient permis tant de sarcasmes contre les généraux autrichiens, ont renouvelé quatre fois la catastrophe d’Ulm : la première, par la capitulation d’Erfurth, la seconde, par celle du prince Hohenlohe ; la troisième, par la reddition de Stettin ; et la quatrième, par la capitulation de Schwartau. La ville de Lubeck a considérablement souffert : prise d’assaut, ses places, ses rues ont été le théâtre du carnage. Elle ne doit s’en prendre qu’à ceux qui ont attiré la guerre dans ses murs. Le Mecklembourg a été également ravagé par les armées française et prussienne. Un grand nombre de troupes se croisant en tout sens, et à marches forcées sur ce territoire, n’a pu trouver sa subsistance qu’aux dépens de cette contrée. Ce pays est intimement lié avec la Russie ; son sort servira d’exemple aux princes d’Allemagne qui cherchent des relations éloignées avec une puissance à l’abri des malheurs qu’elle attire sur eux, et qui ne fait rien pour secourir ceux qui lui sont attachés par les liens les plus étroits du sang, et par les rapports les plus intimes. L’aide-de-camp du grand-duc de Berg, Dery, a fait capituler le corps qui escortait les bagages qui s’étaient retirés derrière la Peene. Les Suédois ont livré les fuyards et les caissons. Cette capitulation a produit 1500 prisonniers et une grande quantité de bagages et de chariots. Il y a aujourd’hui des régiments de cavalerie qui possèdent plusieurs centaines de milliers d’écus. Le maréchal Ney, chargé du siége de Magdebourg, a fait bombarder cette place. Plusieurs maisons ayant été brûlées, les habitants ont manifesté leur mécontentement , et le commandant a demandé à capituler. Il y a dans cette forteresse beaucoup d’artillerie, des magasins considérabless, 16,000 hommes appartenant à plus de 70 bataillons, et beaucoup de caisses des corps. Pendant ces événements importans, plusieurs corps de notre armée arrivent sur la Vistule. La malle de Varsovie a apporté beaucoup de lettres de Russie qui ont été interceptées. On y voit que, dans ce pays, les fables des journaux anglais trouvent une grande croyance : ainsi, l’on est persuadé en Russie que le maréchal Masséna a été tué, que la ville de Naples s’est soulevée, qu’elle a été occupée par les Calabrois, que le roi s’est réfugié à Rome, et que les Anglais, avec 5 ou 6000 hommes, sont maîtres de l’Italie ; il ne faudrait cependant qu’un peu de réflexion pour rejeter de pareils bruits. La France n’a-t-elle donc plus d’armée en Italie ? Le roi de Naples est dans sa capitale ; il a 80,000 français ; il est maître des deux Calabres, et à Pétersbourg on croit les Calabrois à Rome. Si quelques galériens armés et endoctrinés par cet infâme Sidney Smith, la honte des braves militaires anglais, tuent des hommes isolés, égorgent des propriétaires riches et paisibles, la gendarmerie et l’échafaud en font justice. La marine anglaise ne désavouera point le titre d’infâme donné à Sidney Smith. Les généraux Stuart et Fox, tous les officiers de terre, s’indignent de voir le nom anglais associé à des brigands. Le brave général Stuart s’est même élevé publiquement contre ces menées aussi impuissantes qu’attroces, et qui tendent à faire du noble métier de la guerre, un échange d’assassinats et de brigandage ; mais quand Sidney Smith a été choisi pour seconder les fureurs de la reine, on n’a vu en lui qu’un de ces instruments que les gouvernements emploient trop souvent, et qu’ils abandonnent au mépris qu’ils sont les premiers à avoir pour eux. Les Napolitains feront connaître un jour avec détail les lettres de Sidney Smith, les missions qu’il a données, l’argent qu’il a répandu pour l’exécution des atrocités dont il est l’agent en chef. On voit aussi dans les lettres de Pétersbourg , et même dans les dépêches oflicielles, qu’on croit qu’il n’y a plus de Français dans l’Italie supérieure : on doit savoir cependant, qu’indépendamment de l’armée de Naples, il y a encore en Italie 100,000 hommes prêts à punir ceux qui voudraient y porter la guerre. On attend aussi à Pétersbourg des succès de la division de Corfou ; mais on ne tardera pas à apprendre que cette division, à peine débarquée aux bouches de Cattaro, a été défaite par le général Marmont, qu’une partie a été prise, et l’autre rejetée dans ses vaisseaux : c’est une chose fort différente d’avoir affaire à des Français ou à des Turcs, que l’on tient dans la crainte et dans l’oppression, en fomentant avec art la discorde dans les provinces! Mais, quoi qu’il en puisse être, les Russes ne seront point embarrassés pour détourner d’eux l’opprobre de ces résultats. Un décret du sénat dirigeant a déclaré qu’à Austerlitz ce n’étaient point les Russes, mais leurs alliés, qui avaient été battus. S’il y a sur la Vistule une nouvelle bataille d’Austerlitz, ce sera encore d’autres qu’eux qui auront été vaincus, quoique, aujourd’hui comme alors, leurs alliés n’aient point de troupes à joindre à leurs troupes, et que leur armée ne puisse être composée que de Russes. Les états de mouvement et ceux des marches de l’armée russe sont tombés dans les mains de l’état major français. II n’y aurait rien de plus ridicule que les plans d’opérations des Russes, si leurs vaines espérances n’étaient plus ridicules encore. Le général Lagrange a été déclaré gouverneur général de Cassel et des états de Hesse. Le maréchal Mortier s’est mis en marche pour le Hanovre et pour Hambourg avec son corps d’armée. Le roi de Hollande a fait bloquer Hameln. Il faut que cette guerre soit la dernière, et que ses auteurs soient si sévèrement punis, que quiconque voudra désormais prendre les armes contre le peuple français, sache bien, avant de s’engager dans une telle entreprise , quelles peuvent en être les conséquences.

ÉTAT MAJOR GÉNÉRAL.

Au quartier général impérial, à Berlin, le 8 novembre 1806.

ORDRE DU JOUR.

L’Empereur témoigne sa satisfaction au général Savary, ainsi qu’au 1er. régiment de hussards et au 7e. de chasseurs sous ses ordres , qui ont pris à Wismar le général Husdunne avec 2 régiinens de hussards 1 forts de 1000 chevaux, 2 bataillons de grenadiers et 2 pièces de canon.

Le prince de Neufchâtel et Vallengin, major général de la Grande Armée, Signé, maréchal ALEXANDRE BERTHIER.

Berlin, le 9 novembre 1806.

L’Empereur témoigne sa satisfaction au grand-duc de Berg, au prince de Ponte-Corvo, au maréchal Soult, et aux corps de troupes d’infanterie, cavalerie, artillerie et génie à leurs ordres pour leur conduite brillante à Lubeck, et pour l’activité qu’ils ont mise dans leur marche à la poursuite de l’ennemi. Vivement pressé, constamment débordé sur tous les points où il cherchait une retraite ; enfin, accablé de toute manière, le corps du maréchal Blücher, fort de 16,000 hommes d’infanterie, 4000 de cavalerie, 80 pièces de canon, a été obligé de capituler, et de se rendre prisonnier de guerre pour être conduit en France. Il avait perdu tous ses bagages et ses magasins. II ne reste plus aucune troupe ennemie en campagne en deçà de la Vistule.

Le prince de Neufchâtel, ministre de la guerre, major général, Signé, maréchal ALEXANDRE BERTHIER.

aigle et papillon

TRENTIÈME BULLETIN.

Berlin, le 10 novembre 1806.

La place de Magdebourg s’est rendue le 8. Le 9 , les portes ont été occupées par les troupes françaises. 16,000 hommes, près de 800 pièces de canon, des magasins de toute espèce, tombent en notre pouvoir. Le prince Jérôme a fait bloquer la place de Glogau, capitale de la haute Silésie, par le général de brigade Lefebvre, à la tête de 2000 chevaux bavarois. La place a été bombardée le 8 par 10 obusiers servis par de l’artillerie légère. Le prince fait l’éloge de la conduite de la cavalerie bavaroise. Le général Deroi, avec sa division, a investi Glogau le 9 : on est entré en pourparler pour sa reddition.Le maréchal Davoust est entré à Posen avec un corps d’armée le 10. Il est extrêmement content de l’esprit qui anime les Polonais. Les agents prussiens auraient été massacrés si l’armée française ne les eût mis sous sa protection. La tête de quatre colonnes russes, fortes chacune de 15,000 hommes, entrait dans les états prussiens par Georgenbourg, Olita, Grodno et Jalowka : le 25 octobre, ces têtes de colonnes avaient fait deux marches, lorsqu’elles reçurent la nouvelle de la bataille du 14 et des événements qui l’ont suivie ; elles rétrogradèrent sur le champ. Tant de succès, des événemnents d’une si haute importance, ne doivent pas ralentir en France les préparatifs militaires ; on doit au contraire les poursuivre avec une nouvelle  énergie, non pour satisfaire une ambition insatiable, mais pour mettre un terme à celle de nos ennemis. L’armée française ne quittera pas la Pologne et Berlin que la Porte ne soit rétablie dans toute son indépendance, et que la Valachie et la Moldavie ne indépendance, et que la Valachie et la Moldavie ne soient déclarées appartenantes en toute suzeraineté à la Porte. L’armée française ne quittera point Berlin que les possessions des colonies espagnoles, hollandaises et françaises ne soient rendues, et la paix générale faite. On a intercepté une malle de Dantzick, dans laquelle on a trouvé beaucoup de lettres venant de Pétersbourg et de Vienne. On use à Vienne d’une ruse assez simple pour répandre de faux bruits. Avec chaque exemplaire des gazettes, dont le ton est fort réservé, on envoie, sous la même enveloppe, un bulletin à la main qui contient les nouvelles les plus absurdes. On y lit que la France n’a plus d’armée en Italie ; que toute cette contrée est en feu ; que l’État de Venise est dans le plus grand mécontentement et a les armes à la main ; que les Russes ont attaqué l’armée française en Dalmatie, et l’ont complètement battue. Quelque fausses et ridicules que soient ces nouvelles, elles arrivent de tant de côtés à la fois, qu’elles obscurcissent la vérité. Nous sommes autorisés à dire que l’Empereur a 200,000 hommes en Italie, dont 80,000 à Naples, et 25,000 en Dalmatie ; que le royaume de Naples n’a jamais été troublé que par des brigandages et des assassinats ; que le roi de Naples est maître de toute la Calabre ; que si les Anglais veulent y débarquer avec des troupes régulières, ils trouveront à qui parler ; que le maréchal Masséna n’a jamais eu que des succès, et que le roi est tranquille dans sa capitale, occupé des soins de son armée et de l’administration de son royaume ; que le général Marmont, commandant l’armée française en Dalmatie, a complètement battu les Russes et les Monténégrins, entre lesquels la division règne ; que les Monténégrins accusent les Russes de s’être mal battus, et que les Russes reprochent aux Monténégrins d’avoir fui ; que, de toutes les troupes de l’Europe, les moins propres à faire la guerre en Dalmatie, sont certainement les troupes russes ; aussi, y font-elles en général une fort mauvaise figure. Cependant le corps diplomatique, endoctriné par ces fausses directions données à Vienne à l’opinion, égare les cabinets par ces rhapsodies. De faux calculs s’établissent là-dessus ; et comme tout ce qui est bâti sur le mensonge et sur l’erreur tombe promptement en ruine, des entreprises aussi mal calculées tournent à la confusion de leurs auteurs. Certainement, dans la guerre actuelle, l’Empereur n’a pas voulu affaiblir son armée d’Italie ; il n’en a pas retiré un seul homme ; il s’est contenté de faire revenir huit escadrons de cuirassiers, parce que les troupes de cette arme sont inutiles en Italie. Ces escadrons ne sont pas encore arrivés à Inspruch. Depuis la dernière campagne, l’Empereur a, au contraire, augmenté son armée d’Italie de 15 régiments qui étaient dans l’intérieur, et de 9 régiments du corps du général Marmont. 40,000 conscrits, presque tous de la conscription de 1806, ont été dirigés sur l’Italie ; et par les états de situation de cette armée au 1er. novembre, 25,000 y étaient déjà arrivés. Quant au peuple des états vénitiens, l’Empereur ne saurait être que très satisfait de l’esprit qui l’anime. Aussi S. M. s’occupe-t-elle des plus chers intérêts des Vénitiens, aussi a-t-elle ordonné des travaux pour réparer et améliorer leur port, et pour rendre la passe de Malmocco propre aux vaisseaux de tout rang. Du reste, tous ces faiseurs de nouvelles en veulent beaucoup à nos maréchaux et à nos généraux : ils ont tué le maréchal Masséna à Naples ; ils ont tué en Allemagne le grand-duc de Berg, le maréchal Soult. Cela n’empêche heureusement personne de se porter très bien.

aigle et papillon

TRENTE-UNIÈME BULLETIN.

Berlin, le 12 novembre 1806.

La garnison de Magdebourg a défilé le 11, à neuf heures du matin, devant le corps d’armée du maréchal Ney. Nous avons 20 généraux, 800 officiers, 22,000 prisonniers, parmi lesquels 2000 artilleurs, 54 drapeaux, 5 étendards, 800 pièces de canon, un million de poudre, un grand équipage de pont, et un matériel immense d’artillerie. Le colonel Gérard et l’adjudant commandant Ricard ont présenté, ce matin à l’Empereur, au nom des 1er. et 4e. corps, 60 drapeaux, qui ont été pris à Lubeck au corps du général prussien Blücher : il y avait 22 étendards. 4000 chevaux tout harnachés, pris dans cette journée, se rendent au dépôt de Postdam. Dans le vingt-neuvième Bulletin, on a dit que le corps du général Blücher avait fourni 16,000 prisonniers, parmi lesquels 4000 de cavalerie. On s’est trompé : il y avait 21,000 prisonniers, parmi lesquels 5000 hommes de cavalerie montés : de sorte que, par le résultat de ces deux capitulations, nous avons 120 drapeaux et étendards, et 43,000 prisonniers. Le nombre des prisonniers qui ont été faits dans la campagne passe 140,000 ; le nombre des drapeaux pris passe 250; le nombre des pièces de campagne prises devant l’ennemi et sur le champ de bataille passe 800 ; celui des pièces prises à Berlin et dans les places qui se sont rendues passe 4000. L’Empereur a fait manœuvrer hier sa garde à pied et à cheval dans une plaine aux portes de Berlin. La journée a été superbe. Le général Savary, avec sa colonne mobile, s’est rendu à Rostock, et y a pris 40 ou 50 bâtiments suédois sur leur lest ; il les a faits vendre sur le champ.

aigle et papillon

TRENTE-DEUXIÈME BULLETIN.

Berlin , le 16 novembre 1806.

Après la prise de Magdehourg et l’aflaire de Lubeck, la campagne contre la Prusse se trouve entièrement finie. Voici quelle était la situation de l’armée prussienne en entrant en campagne. Le corps du général Ruchel, dit de Westphalie, était composé de 33 bataillons d’infanterie, de 4 compagnies de chasseurs, de 45 escadrons de cavalerie, d’un bataillon d’artillerie, et de 7 batteries, indépendamment des pièces de régiment. Le corps du prince d’Hohenlohe était composé de 24 bataillons prussiens et de 25 bataillons saxons ; de 45 escadrons prussiens et de 36 escadrons saxons ; de 2 bataillons d’artillerie, de 8 batteries prussiennes, et de huit batteries saxonnes. L’armée commandée par le roi en personne, était composée d’une avant-garde de 10 bataillons et de 15 escadrons, commandée par le duc de Weimar, et de trois divisions. La première, commandée par le prince d’Orange, était composée de 11 bataillons et de 20 escadrons. La seconde division, commandée par le général Wartensleben, était composée de 11 bataillons et 15 escadrons. La troisième division, commandée par le général Schmettau , était composée de 10 bataillons et de 15 escadrons. Le corps de réserve de cette armée, que commandait le général Kalkreuth, était composé de deux divisions, chacune de 10 bataillons des régiments de la garde ou d’élite et de 20 escadrons. La réserve, que commandait le prince Eugène de Wurtemberg, était composée de 18 bataillons et de 20 escadrons. Ainsi le total général de l’armée prussienne était de 160 bataillons, de 236 escadrons et de 30 batteries ; ce qui faisait présents sous les armes 115,000 hommes d’infanterie, 30,000 de cavalerie, et 800 pièces de canon, y compris les canons de bataillon. Toute cette armée se trouvait à la bataille du 14, hormis le corps du duc de Weimar, qui était encore sur Eisenach, et la réserve du prince de Wurtemberg ; ce qui porte les forces prussiennes qui se trouvaient à la bataille, à 126,000 hommes. De ces 126,000 hommes, pas un n’a échappé. Du corps du duc de Weimar, pas un homme n’a échappé. Du corps de réserve du duc de Wurtemberg, qui a été battu à Halle, pas un homme n’est échappé. Ainsi ces 145,000 hommes ont tous été pris, blessés ou tués. Tous les drapeaux et étendards, tous les canons, tous les bagages, tous les généraux ont été pris, et rien n’a passé l’Oder. Le roi, la reine, le général Kalkreuth, et à peine 10 ou 12 officiers, voilà tout ce qui s’est sauvé. Il reste aujourd’hui au roi de Prusse un régiment dans la place de Gros-Glogau qui est assiégée, un à Breslau, un à Brieg, deux à Varsovie, et quelques régiments à Kœnigsberg ; en tout à peu près 15,000 hommes d’infanterie et 3 ou 4000 hommes de cavalerie. Une partie de ces troupes est enfermée dans des places fortes. Le roi ne peut pas réunir à Kœnigsberg, où il s’est réfugié dans ce moment, plus de 3000 hommes. Le souverain de Saxe a fait présent de son portrait au général Lemarois, gouverneur de Wirtemberg, qui, se trouvant à Torgau, a remis l’ordre dans une maison de correction, parmi 600 brigands qui s’étaient armés et menaçaient de piller la ville. Le lieutenant Lebrun a présenté hier à l’Empereur quatre étendards de quatre escadrons prussiens que commandait le général Pelet, et que le général Drouet a fait capituler du côté du Lauembourg. Ils s’étaient échappés du corps du général Blücher. Le major Ameil, à la tête d’un escadron du 16e. de chasseurs, envoyé par le maréchal Soult le long de l’Elbe, pour ramasser tout ce qui pourrait s’échapper du corps du général Blücher, a fait un millier de prisonniers, dont 500 hussards, et a pris une grande quantité de bagages. Voici la position de l’armée française. La division de cuirassiers du général d’Hautpoult, les divisions de dragons des généraux Grouchy et Sahuc, la cavalerie légère du général Lasalle, faisant partie de la réserve de cavalerie que le grand-duc de Berg avait à Lubeck, arrivent à Berlin. La tête du corps du maréchal Ney, qui a fait capituler la place de Magdebourg, est entrée aujourd’hui à Berlin. Les corps du prince de Ponte-Corvo et du maréchal Soult sont en route pour venir à Berlin. Le corps du maréchal Soult y arrivera le 20, celui du prince de Ponte-Corvo quelques jours après. Le maréchal Mortier est arrivé avvc le huitième corps à Hambourg pour fermer l’Elbe et le Weser. Le général Savary a été chargé du blocus de Hameln avec la division hollandaise. Le corps du maréchal Lannes est à Thorn. Le corps du maréchal Augereau est à Bromberg et vis-à-vis Graudentz. Le corps du maréchal Davoust est en marche de Posen sur Varsovie, ou se rend le grand-duc de Berg avec l’autre partie de la réserve de cavalerie, composée des divisions de dragons des généraux Beaumont, Klein et Beker, de la division de cuirassiers du général Nansouty, et de la cavalerie légère du général Milhaud. Le prince Jérôme, avec le corps des alliés, assiège Gros-Glogau ; son équipage de siége a été formé à Custrin. Une de ses divisions investit Breslau. Il prend possession de la Silésie. Nos troupes occupent le fort de Lenczyc, à mi-chemin de Posen à Varsovie. On y a trouvé des magasins et de l’artillerie. Les Polonais montrent la meilleure volonté ; mais, jusqu’à la Vistule, ce pays est difficile ; il y a beaucoup de sables. Pour la première fois, la Vistule a vu l’aigle gauloise. L’Empereur a désiré que le roi de Hollande retournât dans son royaume, pour veiller lui même à sa défense. Le roi de Hollande a fait prendre possession du Hanovre par le corps du maréchal Mortier. Les aigles prussiennes et les armes électorales en ont été ôtées ensemble.

aigle et papillon

TRENTE-TROISIÈME BULLETIN.

Berlin, le 17 novembre 1806.

La suspension d’armes ci-jointe a été signée hier à Charlottembourg. La saison se trouvant avancée, cette suspension d’armes assied les quartiers de l’armée. Partie de la Pologne prussienne se trouve ainsi occupée par l’armée française, et partie est neutre. S. M. l’Empereur des Français et Roi d’Italie, et S. M. le roi de Prusse, en conséquence des négociations ouvertes depuis le 23 octobre dernier pour le rétablissement de la paix si malheureusement altérée entre elles, ont jugé nécessaire de convenir d’une suspension d’armes ; et, à cet effet, elles ont nommé pour leurs plénipotentiaires, savoir : S. M. l’Empereur des Français, Roi d’Italie, le général de division Michel Duroc, grand cordon de la Légion d’Honneur, chevalier des ordres de l’Aigle-Noire et de l’Aigle-Rouge de Prusse, et de la Fidélité de Bade, et grand maréchal du palais impérial ; et S. M. le roi de Prusse, le marquis de Lucchésini, son ministre d’état, chambellan et chevalier des ordres de l’Aigle-Noire et de l’Aigle-Rouge de Prusse, et le général Frédéric-Guillaume de Zastrow, chef d’un régiment et inspecteur général d’infanterie, et chevalier des ordres de l’Aigle-Rouge et pour le mérite ; lesquels, après avoir échangé leurs pleins-pouvoirs, sont convenus des articles suivans.

Art. I”. Les troupes de S. M. le roi de Prusse, qui se trouvent aujourd’hui sur la rive droite de la Vistule , se réuniront sur Kœnigsberg et dans la Prusse royale depuis la rive droite de la Vistule.

II. Les troupes de S. M. l’Empereur des Français, Roi d’Italie, occuperont la partie de la Prusse méridionale qui se trouve sur la rive droite de la Vistule jusqu’à l’embouchure du Bug, Thorn, la forteresse et la ville de Graudentz, la ville et citadelle de Dantzick, les places de Colberg et de Lenczyc, qui leur seront remises pour sûreté ; et en Silésie, les places de Glogau et de Breslaw, avec la portion de cette province qui se trouve sur la rive droite de l’Oder, et la partie de celle située sur la rive gauche de la même rivière, qui aura pour limite une ligne appuyée à cette rivière, à cinq lieues au-dessus de Breslaw, passant à Ohlau, Zobsen, à trois lieues derrière Schweidnitz et sans le comprendre, et de là à Freyburg, Landshut et joignant la Bohème à Liebau.

III. Les autres parties de la Prusse orientale ou nouvelle Prusse orientale ne seront occupées par aucune des armées, soit françaises, soit prussiennes ou russes ; et si des troupes russes s’y trouvaient, sa majesté le roi de Prusse s’engage à les faire rétrograder jusque sur leur territoire ; comme aussi de ne pas recevoir des troupes de cette puissance dans ses états pendant tout le temps que durera la présente suspension d’armes.

IV. Les places de Hameln et Nieubourg , ainsi que celles désignées dans l’article II, seront remises aux troupes françaises avec leurs armements et munitions, dont il sera dressé un inventaire dans les huit jours qui suivront l’échange des ratifications de la présente ; suspension d’armes. Les garnisons de ces places ne seront point prisonnières de guerre ; elles seront dirigées sur Koenigsberg, et on leur donnera à cet effet toutes les facilités nécessaires.

V. Les négociations seront continuées à Charlottembourg, et si la paix ne devait pas s’ensuivre, les deux hautes parties contractantes s’engagent à ne reprendre les hostilités qu’après s’en être réciproquement prévenues dix jours d’avance.

VI. La présente suspension d’armes sera ratifiée par les deux hautes puissances contractantes, et l’échange des ratifications aura lieu a Graudentz, au plus tard le 21 du présent mois.

En foi de quoi, les plénipotentiaires soussignés ont signé le présent, et y ont apposé leurs sceaux respectifs.

Fait à Charlottembourg, ce 16 novembre 1806.

Signés DUROC, LUCCHÉSINI, ZASTROW.

aigle et papillon

TRENTE-QUATRIÈME BULLETIN.

Berlin , le 23 novembre 1806.

On n’a point encore de nouvelles que la suspension d’armes, signée le 17, ait été ratifiée par le roi de Prusse , et que l’échange des ratifications ait eu lieu. En attendant, les hostilités continuent toujours, ne devant cesser qu’au moment de l’échange. Le général Savary, auquel l’Empereur avait confié le commandement de Hameln, est arrivé le 19 à Ebersdorff, devant Hameln, a eu une conférence, le 20, avec le général Lecoq et les généraux prussiens enfermés dans cette place, et leur a fait signer la capitulation : 9000 prisonniers, parmi lesquels 6 généraux, des magasins pour nourrir 10,000 hommes pendant 6 mois, des munitions de toute espèce, une compagnie d’artillerie à cheval, 300 hommes à cheval, sont en notre pouvoir. Les seules troupes qu’avait le général Savary, étaient 1 régiment français d’infanterie légère, e.t 2 régiments hollandais, que commandait le général hollandais Dumonceau. Le général Savary est parti sur le champ pour Nienbourg, pour faire capituler cette place, dans laquelle on croit qu’il y a 2 ou 3000 hommes de garnison. Un bataillon prussien de 800 hommes , tenant garnison à Czenstoschau, à l’extrémité de la Pologne prussienne, a capitulé le 13 devant 150 chasseurs du 21e. régiment, réunis à 300 Polonais confédérés qui se sont présentés devant cette place. La garnison est prisonnière de guerre ; il y a des magasins considérables. L’Empereur a employé toute la journée à passer en revue l’infanterie du 4e. corps d’armée, commandé par le marochal Soult. II a fait des promotions et distribué des récompenses dans chaque corps.

aigle et papillon

TRENTE-CINQUIÈME BULLETIN.

Posen , le 28 novembre 1806.

L’Empereur est parti de Berlin le 25, à deux heures du matin, et est arrivé à Custrin le même jour, à dix heures du matin. Il est arrivé à Meseritz le 26, et à Posen le 27, à dix heures du soir. Le lendemain, Sa Majesté a reçu les différents ordres des Polonais. Le maréchal du palais, Duroc, a été jusqu’à Osterode, où il a vu le roi de Prusse, qui lui a déclaré qu’une partie de ses états était occupée par les Russes, et qu’il était entièrement dans leur dépendance ; qu’en conséquence, il ne pouvait ratifier la suspension d’armes qu’avaient conclue ses plénipotentiaires, parce qu’il ne pourrait pas en exécuter les stipulations. S. M. se rendait à Kœnigsberg. Le grand-duc de Berg, avec une partie de sa réserve de cavalerie, et les corps des maréchaux Davoust, Lannes et Augereau, est entré à Varsovie. Le général russe, Benigsen, qui avait occupé la ville avant l’approche des Français, l’a évacuée, apprenant que l’armée française venait à lui et voulait tenter un engagement. Le prince Jérôme, avec le corps des Bavarois, se trouve à Kalitsch. Tout le reste de l’armée est arrivé à Posen, ou est en marche par différentes directions pour s’y rendre. Le maréchal Mortier marche sur Anklam, Rostock. et la Poméranie suédoise? après avoir pris possession des villes anséatiques. La reddition d’Hameln a été accompagnée d’événements assez étranges. Outre la garnison destinée à la défense de cette place, quelques bataillons prussiens paraissent s’y être réfugiés après la bataille du 14. L’anarchie régnait dans cette nombreuse garnison. Les officiers étaient insubordonnés contre les généraux, et les soldats contre les officiers. A peine la capitulation était-elle signée, que le général Savary reçut la lettre ci-jointe, N°. I, du général Von Schœler ; il lui répondit par la lettre N°. II. Pendant ce temps la garnison était insurgée et le premier acte de la sédition fut de courir aux magasins d’eau de vie, de les enfoncer et d’en boire outre mesure. Bientôt, animés par ces boissons spiritueuses, on se fusilla dans les rues, soldats contre soldats, soldats contre officier, soldats contre bourgeois : Le désordre était extrême. Le général Van Schœler envoya courrier sur courrier au général Savary, pour le prier de venir prendre possession de la place avant le moment fixé pour sa remise. Le général Sayary accourut apssitôt, entra dans la ville à travers une grêle de balles, fit filer tous les soldats de la garnison par une porte, et les parqua dans une prairie. Il assembla ensuite les officiers, et leur fit connaître que ce qui arrivait était un effet de la mauvaise discipline , leur fit signer leur cartel, et rétablit l’ordre dans la ville.On croit que, dans le tumulte, il y a eu plusieurs bourgeois de tués.

N°. I.

Monsieur le général,

A peine la nouvelle de la reddition de la place s’est-elle répandue ici, qu’un mécontentement universel, et même un esprit de révolte, s’est manifesté parmi les officiers et dans toute la garnison. Je fais mon possible pour tranquilliser les esprits, et j’espère d’y parvenir ; mais je vous supplie, monsieur le général, d’ajouter aux articles dont nous étions convenus, les deux suivants, et de me les envoyer par le porteur avant l’occupation de la porte et des forts : 1. Pour le simple soldat, la permission de retourner à ses foyers ; 2 pour les officiers, l’assurance de leur existence future, en leur assignant le paiement de leur solde sur les caisses des provinces occupées par les troupes françaises, pour que je me trouve dans la possibilité de remplir scrupuleusement la capitulation que j’ai signée. Je vous proteste, monsieur le général, que cette mesure de précaution est absolument nécessaire ; et je serais au désespoir si vous me supposiez d’autres motifs que ceux que je viens d’alléguer. J’ai l’honneur d’être avec la plus parfaite considération, monsieur le général, Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Signé, DE SCHOELER.

Hameln, le 21 novembre 1806.

N°. II.

A. M. le général Schœler, commandant la garnison d’Hameln.

Monsieur le général,

Je ne suis point accoutumé à céder aux mouvements de sédition et de révolte. J’ai parcouru toute la révolution de mon pays, et je sais comment on les apaise. Il ne sera rien changé à la capitulation d’Hameln : je n’en ai plus le droit, puisqu’elle est annoncée officiellement à l’Empereur lui-même. Depuis quand une troupe indisciplinée aurait-elle acquis le droit de faire ajouter à une capitulation des articles qui ne concerneraient que des intérêts particuliers ou purement mercantiles? Je vous le répète, monsieur, la capitulation sera maintenue dans tout son contenu. Demain mes troupes se présenteront à neuf heures pour occuper les forts et les portes ; et je déclare que s’il leur est fait une insulte ou un refus de les livrer, je regarderai cela comme une infraction complète à la capitulation. J’ordonnerai aux troupes de se retirer, et dès ce moment tout ce qui sera fait prisonnier sera puni de mort, conformément à nos règlements. Je rends chaque officier prussien responsable du moindre accident. Sa fortune, sa liberté et sa vie m’en répondent. Et vous, monsieur le général, que votre âge et vos longs services ont rendu l’ennemi des mouvements séditieux, je vous enjoins de me désigner ceux des officiers les plus mutins, pour que je puisse faire appesantir sur eux la vengeance que je me propose de tirer d’une pareille conduite. Vous-voudrez bien faire assembler chez vous les vingt plus mauvaises têtes de chaque régiment, leur expliquer le contenu de ma lettre, et leur dire que si dans l’instant même tout ne rentre pas dans l’ordre, je les déclare chefs de bandes ; que, quand il plaira à la fortune de les mettre en mon pouvoir, je les ferai exécuter sur le champ. Si la moindre insulte est commise envers votre personne et celles des oiffciers généraux et officiers supérieurs, ils m’en feront raison.Recevez, monsieur le général, l’assurance de ma haute considération. Signé. SAVARY.

aigle et papillon

TRENTE-SIXIÈME BULLETIN.

Posen, le 1er décembre 1806.

Le quartier général du duc de Berg était, le 27 à Lowiez. Le général Benigsen, commandant l’armée russe, espérant empêcher les Français d’entrer à Varsovie, avait envoyé une avant-garde border la rivière de Bsura. Les avant-postes se rencontrèrent dans la journée du 26 ; les Russes ont été culbutés. Le général Beaumont passa la Bsura à Lowiez, rétablit le pont, tua ou blessa plusieurs hussards russes, fit prisonniers plusieurs Cosaques, et les poursuivit jusqu’à Blonic. Le 27, quelques coups de sabre furent donnés entre les grand gardes de cavalerie ; les Russes furent poursuivis ; on leur fit quelques prisonniers. Le 28, à la nuit tombante, le grand-duc de Berg, avec sa cavalerie, entra à Varsovie. Le corps du maréchal Davoust y est entré le 29. Les Russes avaient repassé la Vistule en brûlant le pont. Il est difficile de peindre l’enthousiasme des Polonais. Notre entrée dans cette grande ville était un triomphe ; et les sentiments que les Polonais de toutes les classes montrent depuis notre arrivée , ne sauraient s’exprimer. L’amour de la patrie et le sentiment national est non seulement conservé en entier dans le cœur du peuple, mais il a été retrempé par le malheur : sa première passion, son premier désir est de redevenir nation. Les plus riches sortent de leurs châteaux pour venir demander à grands cris le rétablissement de la nation, et offrir leurs enfants, leur fortune, leur influence. Ce spectacle est vraiment touchant. Déjà ils ont partout repris leur ancien costume, leurs anciennes habitudes. Le trône de Pologne se rétablira-t-il, et cette grande nation reprendra-t-elle son existence et son indépendance ? Du fond du tombeau renaîtra-t-elle à la vie ? Dieu seul, qui tient dans ses mains les combinaisons de tous les événements, est l’arbitre de ce grand problème politique ; mais certes il n’y eut jamais d’événement plus mémorable, plus digne d’intérêt, et, par une correspondance de sentiments qui fait l’éloge des Français, des traînards qui avaient commis quelques excès dans d’autres pays, ont été touchés du bon accueil du peuple, et n’ont eu besoin d’aucun effort pour se bien comporter. Nos soldats trouvent que les solitudes de la Pologne contrastent avec les Campagnes riantes de leur patrie ; mais ils ajoutent aussitôt : Ce sont de bonnes gens que les Polonais. Ce peuple se montre vraiment sous des couleurs intéressantes.

PROCLAMATION.

Au quartier général impérial, à Posen, le 2 décem bre 1806.

Soldats !

Il y a en aujourd’hui un an, à cette heure même, que vous étiez sur le champ mémorable d’Austerlitz. Les bataillons russes épouvantés fuyaient en déroute, ou, enveloppés, rendaient les armes à leurs vainqueurs. Le lendemain, ils firent entendre des paroles de paix ; mais elles étaient trompeuses. A peine échappés, par l’effet d’une générosité peut-être condamnable, aux désastres de la troisième coalition, ils en ont ourdi une quatrième. Mais l’allié sur la tactique duquel ils fondaient leur principale espérance, n’est déjà plus. Ses places fortes, ses capitales, ses magasins, ses arsenaux, 280 drapeaux, 700 pièces de bataille, cinq grandes places de guerre, sont en notre pouvoir. L’Oder, la Wartha, les déserts de la Pologne, les mauvais temps de la saison n’ont pu vous arrêter un moment. Vous avez tout bravé, tout surmonté ; tout a fui à votre approche. C’est en vain que les Russes ont voulu défendre la capitale de cette ancienne et illustre Pologne ; l’aigle française plane sur la Vistule. Le brave et infortuné Polonais, en vous voyant, croit revoir les légions de Sobieski de retour de leur mémorable expédition. Soldats! nous ne déposerons point les armes que la paix générale n’ait affermi et assuré la puissance de nos alliés, n’ait restitué à notre commerce sa liberté et ses colonies. Nous avons conquis sur l’Elbe et l’Oder, Pondichéry , nos établissement des Indes, le cap de Bonne-Espérance et les colonies espagnoles. Qui donnerait le droit de faire espérer aux Russes de balancer les destins? Qui leur donnerait le droit de renverser de si justes desseins ? Eux? ET NOUS, NE SOMMES-NOUS PAS LES SOLDATS D’AUSTERLITZ ?

N55001963_JPEG_1_1DMSigné NAPOLÉON.

Par l’Empereur, Le prince de Neufchâtel, ministre de la guerre, major général, Signé, maréchal ALEX. BERTBIEll.

ORDRE DU JOUR.

De notre camp impérial de Posen, le 2 décembre 1806.

NAPOLÉON, EMPEREUR DES FRANÇAIS ET ROI D’ITALIE, avons décrété et décrétons ce qui suit:

Art. Ier. Il sera établi sur l’emplacement de la Madeleine de notre bonne ville de Paris, aux frais du trésor de notre couronne, un monument dédié à la Grande Armée, portant sur le frontispice : L’EMPEREUR NAPOLÉON AUX SOLDATS DE LA GRANDE ARMÉE.

II. Dans l’intérieur du monument seront inscrits , sur des tables de marbre, le nom de tous les hommes, par corps d’armée et par régiment, qui ont assisté aux batailles d’Ulm, d’Austerlitz et d’Iéna, et sur les tables d’or massif, les noms de tous ceux qui sont morts sur les champs de bataille. Sur des tables d’argent sera gravée la récapitulation, par département, des soldats que chaque département a fournis à la Grande Armée.

III. Autour de la salle seront sculptés des bas-reliefs, où seront représentés les colonels de chacun des régiments de la Grande Armée avec leurs noms ; ces bas-reliefs seront faits de manière que les colonels soient groupés autour de leurs généraux de division et de brigade par corps d’armée. Les statues en marbre des maréchaux qui ont commandé des corps ou qui ont fait partie de la Grande Armée, seront placées dans l’intérieur de la salle.

IV. Les armures, statues, monuments de toute espèce enlevés par la Grande Armée dans ces deux campagnes, les drapeaux, étendards et timbales conquis par la Grande Armée , avec les noms des régiments ennemis auxquels ils appartenaient, seront déposés dans l’intérieur du monument.

V. Tous les ans, aux anniversaires des batailles d’Austerlitz et d’Iéna, le monument sera illuminé, et il sera donné un concert, précédé d’un discours sur les vertus nécessaires au soldat, et d’un éloge de ceux qui périrent sur le champ de bataille dans ces journées mémorables. Un mois avant, un concours sera ouvert pour receevoir la meilleure pièce de musique analogue aux circonstances. Une médaille d’or de 150 doubles napoléons sera  donnée aux auteurs de chacune de ces pièces qui auront remporté le prix. Dans les discours et odes, il est expressément défendu de faire mention de l’Empereur.

VI. Notre ministre de l’intérieur ouvrira sans délai un concours d’architecture pour choisir le meilleur projet pour l’exécution de ce monument. Une des conditions du prospectus sera de conserver la partie du bâtiment de la Madeleine qui existe aujourd’hui, et que la dépense ne dépasse pas trois  millions. Une commission de la classe des beaux-arts de  notre institut sera chargée de faire un rapport à notre ministre de l’intérieur, avant le mois de mars 1807 sur les projets soumis au concours. Les travaux commenceront le 1er. mai, et devront -être achevés avant l’an 1809. Notre ministre de l’intérieur sera chargé de tous les détails relatifs à la construction du monument, et le directeur général de nos musées, de tous les détails des bas-reliefs, statues et tableaux.

VII. Il sera acheté 100,000 francs de rente en inscriptions sur le grand-livre , pour servir à la dotation du monument et à son entretien annuel.

VIII. Une fois le monument construit, le grand conseil de la Légion-d’honneur sera spécialement chargé de sa garde, de sa conservation et de tout ce qui est relatif au concours annuel.

IX. Notre ministre de l’intérieur et l’intendant des biens de la couronne, sont chargés de l’exécution du présent décret.

Signé NAPOLÉON.

Par l’Empereur, Le ministre secrétaire d’état, H.-B. MARET. – Le prince de Neufchâtel, ministre de la guerre, major général, Signé, maréchal ALEX. BERTHIER.

aigle et papillon

TRENTE-SEPTIÈME BULLETIN.

Posen , le 2 décembre 1806.

Le fort de Czentoschau a capitulé : 600 hommes qui en formaient la garnison, 30 bouches à feu, des magasins, sont tombés en notre pouvoir. Il y a un trésor formé de beaucoup d’objets précieux, que la dévotion des Polonais avait offerts à une image de là Vierge qui est regardée comme la patronne de la Pologne. Ce trésor avait été mis sous le séquestre, mais l’Empereur a ordonné qu’il fût rendu. La partie de l’armée qui est à Varsovie continue à être satisfaite de l’esprit qui anime cette grande capitale. La ville de Posen a donné aujourd’hui un bal à l’Empereur. Sa Majesté y a passé une heure. Il y a eu aujourd’hui un Te Deum pour l’anniversaire du couronnement de l’Empereur.

aigle et papillon

TRENTE-HUITIÈME BULLETIN.

Posen, le 5 décembre 1806.

Le prince Jérôme, commandant l’armée des alliés, après avoir resserré le blocus de Glogau et fait construire des batteries autour de cette place, se porta, avec les divisions bavaroises de Wrede et Deroi, du côté de Kalitsch, à la rencontre des Russes, et laissa le général Vandamme et le corps würtembourgeois continuer le siège de Glogau. Des mortiers et plusieurs pièces de canon arrivèrent le 29 novembre. Ils furent sur le champ mis en batterie, et après quelques heures de bombardement, la place s’est rendue, et la capitulation a été signée. Les troupes alliées du roi de Wurtemberg se sont bien montrées : 2,500 hommes, des magasins assez considérables de biscuit, de blé, de poudre, près de 200 pièces de canon, sont les résultats de cette conquête importante, surtout par la bonté de ses fortifications et par sa situation. C’est la capitale de la Basse-Silésie. Les Russes ayant refusé la bataille devant Varsovie, ont repassé la Vistule. Le grand-duc de Berg l’a passée après eux ; il s’est emparé du faubourg de Praga. Il les poursuivit sur le Bug. L’Empereur a donné en conséquence l’ordre au prince Jérôme de marcher par sa droite sur Breslaw, et de cerner cette place, qui ne tardera pas de tomber en notre pouvoir. Les sept places de la Silésie seront successivement attaquée et bloquées. Vu le moral des troupes qui s’y trouvent, aucune ne fait présumer une longue résistance. Le petit fort dé Culmbach, nommé Plassembourg, avait été bloqué par un bataillon bavarois ; muni de vivres pour plusieurs mois, il n’y avait pas de raison pour qu’il se rendît. L’Empereur a fait préparer à Cronach et à Forcheim des pièces d’artillerie pour battre ce fort et l’obliger à se rendre. Le 24 novembre, 22 pièces étaient en batterie, ce qui a décidé le commandant à livrer la place. M. de Becker, colonel du 6e. régiment d’infanterie de ligne bavarois, et commandant le blocus, a montré de l’activité et du savoir-faire dans cette circonstance. L’anniversaire de la bataille d’Austerlitz et du couronnement de l’empereur a été célébré à Varsovie avec le plus grand enthousiasme.

aigle et papillon

TRENTE-NEUVIÈME BULLETIN.

Posen, le 7 décembre 1806

Le général Savary, après avoir pris possession d’Hameln, s’est porté sur Nienbourg. Le gouverneur faisait des difficultés pour capituler. Le général Savary entra dans la place, et après quelques pourparlers, il conclut une capitulation. Un courrier vient d’arriver, apportant la nouvelle à l’Empereur que les Russes ont déclaré la guerre à la Porte ; que Choczin et Bender sont cernés par leurs troupes ; qu’ils ont passé à l’improviste le Dniester, et poussé jusqu’à Jassy. C’est le général Michelson qui commande l’armée russe en Valachie. L’armée russe, commandée par le général Benigsen, a évacué la Vistule, et paraît décidée à s’enfoncer dans les terres. Le maréchal Davoust a passé la Vistule, et a établi son quartier général en avant de Praga ; ses avant-postes sont sur le Bug. Le grand-duc de Berg est toujours à Varsovie. L’Empereur a toujours sont quartier général à  Posen.

aigle et papillon

QUARANTIÈME BULLETIN.

Posen , le 9 décembre 1806.

Le maréchal Ney a passé la Vistule, et est entré les 6 à Thorn. Il se loue particulièrement du colonel Savary, qui, à la tête du 4e. régiment d’infanterie, et des grenadiers et voltigeurs du 96e. et du 6e. d’infanterie légère, passa le premier la Vistule. Il eut à Thorn un engagement avec les Prussiens, qu’il força,après un léger combat, d’évacuer la ville. Il leur tua quelques hommes, et leur fit 20 prisonniers. Cette affaire offre un trait remarquable. La rivière, large de 400 toises, charriait des glaçons ; le bateau qui portait notre avant-garde, retenu par les glaces, ne pouvait avancer ; de l’autre rive, des bateliers polonais s’élancèrent au milieu d’une grêle de balles pour les dégager. Les bateliers prussiens voulurent s’y opposer : une lutte à coups de poing s’engagea entres eux. Les bateliers polonais jetèrent les Prussiens à l’eau, et guidèrent nos bateaux jusqu’à la rive droite. L’Empereur a demandé le nom de ces braves gens pour les récompenser. L’Empereur a reçu aujourd’hui la députation de Varsovie, composée de MM. Gutakouski, grand chambellan de Lithuanie, chevalier des ordres de Pologne ; Gorsenki, lieutenant général, chevalier des ordres de Pologne ; Lubienski, chevalier des ordres de Pologne ; Alexandre Potocki ; Rzetkowki, chevalier de l’ordre de Saint-Stanislas ; Luszewski.

aigle et papillon

QUARANTE-UNIÈME BULLETIN.

Posen, le 14 décembre 1806.

Le général de brigade Belair, du corps du maréxhal Ney, partit de Thorn le 9 de ce mois, et se porta sur Galup. Le 6e. bataillon d’infanterie légère, et le chef d’esçadron Schoeni, avec 60 hommes du 5e. du hussards, rencontrèrent un parti de 400 chevaux ennemis. Ces deux avant-postes en vinrent aux mains. Les prussiens perdirent un officier et 5 dragons faits prisonniers  et eurent 30 hommes tués dont les chervaux restèrent en notre pouvoir. Le maréchal Ney se loue beaucoup du chef d’escadron Schoeni. Nos avant-postes de ce côté arrivent jusqu’à Strasburg. Le 11, à six heures du matin, la canonnade se fit entendre du côté du Bug. Le maréchal Davoust avait fait passer cette rivière au général de brigade Gauthier, à l’embouchure de la Wrka, vis-à-vis le village d’Okunin. Le 25e. de ligne et le 89e. étant passés, s’étaient déjà couverts par une tête de pont, et s’étaient porté une demi-lieue en avant, au village de Pomikuwo, lorsqu’une division russe se présenta pour enlever ce village ; elle ne fit que des efforts inutiles, fut repoussée et perdit beaucoup de monde. Nous avons eu 20 hommes tués ou blessés. Le pont de Thorn, qui est sur pilotis, est rétabli ; on relève les fortifications de cette place. Le pont de Varsovie, au faubourg de Praga, est terminé; c’est un pont de bateaux. On fait au faubourg de Praga un camp retranché ; le général du génie Chasseloup dirige en chef ces travaux. Le 10, le maréchal Augereau a passé la Vistule, entre Zakroczym et Utrata. Ses détachements travaillent sur la rire droite à se couvrir par des retranchements. Les Russes paraissent avoir des forces à Pultusk. Le maréchal Bessières débouche de Thorn avec le second corps de la réserve de cavalerie, composé de la division de cavalerie légère du général Tilly, des dragons des généraux Grouchy et Sahuc, et des cuirassiers du général d’Hautpoult. MM. de Lucchesini et de Zastrow, plénipotentiaires du roi de Prusse, ont pasé le 10 à Thorn pour se rendre à Kœnigsberg auprès de leur maître. Un bataillon prussien de Klock a déserté tout entier du village de Brok. Il s’est dirigé par différents chemins sur nos postes. Il est composé en partie de Prussiens et de Polonais. Tous sont indignés du traitement qu’ils reçoivent des Russes : “Notre prince nous a vendus au Russes, disent-ils ; nous ne voulons point aller avec eux.”  L’ennemi a brûlé les beaux faubourgs de Breslaw : beaucoup de femmes et d’enfants ont péri dans cet incendie. Le prince Jérôme a donné des secours à ces malheureux habitants. L’humanité l’a emporté sur les lois de la guerre, qui ordonnent de repousser dans une place assiégée les bouches inutiles que l’ennemi veut en éloigner. Le bombardemént était commencé. Le général Gouvion est nommé gouverneur de Varsovie.

aigle et papillon

QUARANTE-DEUXIÈME BULLETIN.

Posen , le 15 décembre 1806.

Le pont sur la Narew, à son embouchure dans le Bug, est terminé. La tête du pont est finie et armée de canons. Le pont sur la Vistule, entre Zakroczym et Utrata, auprès de l’embouchure du Bug, est également terminé. La tête du pont, armée d’un grand nombre de batteries, est un ouvrage très-redoutable. Les armées russes viennent sur la direction de Grodno et sur celle de Bielsk, en longeant la Narew et le Bug. Le quartier général d’une de leurs divisions était le 10 à Pultusk, sur la Narew. Le général Dulauloi est nommé gouverneur de Thorn. Le 8e. corps de la Grande Armée, que commande le maréchal Mortier, s’avance ; il a sa droite à Stettin, sa gauche à Rostock, et son quartier général à Anklam. Les grenadiers de la réserve du général Oudinot arrivent à Custrin. La division des cuirassiers, nouvellement formée, sous le commandement du général Espagnè, arrive à Berlin. La division italienne du général Lecchi se réunit à Magdebourg. Le corps du grand-duc de Bade est à Stettin ; sous quinze jours il pourra entrer en ligne. Le prince héréditaire a constamment suivi le quartier général, et s’est trouvé à toutes les affaires, La division polonaise de Zayonschek , qui a été organisée à Haguenau, et qui est forte de 6000 hommes, est à Leipsick pour y former son habillement. S. M. a ordonné de lever dans les états prussiens, au delà de l’Elbe, un régiment qui se réunira à Munster. Le prince de Hohenzollern Sigmaringen est nommé colonel de ce corps. Une division de l’armée de réserve du maréchal Kellermann est partie de Mayence. La tête de cette division est déjà arrivée à Magdebourg. La paix avec l’électeur de Saxe et le duc de Saxe-Weimar a été signée à Posen. Tous les princes de Saxe ont été admis dans la confédération du Rhin. S. M. a désapprouvé la levée des contributions frappées sur les états de Saxe-Gotha et Saxe-Meinungen, et a ordonné de restituer ce qui a été perçu. Ces princes n’ayant point été en guerre avec la France, et n’ayant point fourni de contingent à la Prusse, ne devaient point être sujets à des contributions de guerre. L’armée a pris possession du pays de Mecklenbourg. C’est une suite du traité signé à Schwerin le 25 octobre 1805. Par ce traité, le prince de Mecklenbourg avait accordé passage sur son territoire aux troupes russes commandées par le général Tolstoy. La saison étonne les habitants de la Pologne. Il ne gèle point. La soleil paraît tous les jours, et il fait encore un temps d’automne. L’Empereur part cette nuit pour Varsovie.

aigle et papillon

QUARANTE-TROISIÈME BULLETIN.

Kutuo, le 17 décembre 1806.

L’Empereur est arrivé à Kutuo à une heure après-midi, ayant voyagé toute la nuit dans des calèches du pays, le dégel ne permettant pas de se servir de voitures ordinaires. La calèche dans laquelle se trouvait le grand maréchal du palais Duroc a versé. Cet officier a été grièvement blessé à l’épaule, sans cependant aucune espèce de danger. Cela l’obligera à garder le lit huit à dix jours. Les têtes de pont de Prag, de Zakroczym, de la Narew et de Thorn, acquièrent tous les jours un nouveau degré de perfection. L’Empereur sera demain à Varsovie. La Vistule étant extrêmement large y les ponts ont partout 5 à 400 toises ; ce qui’est un travail très considérable.

aigle et papillon

QUARANTE-QUATRIÈME BULLETIN.

Varsovie , le 21 décembre 1806.

L’Empereur a visité hier les travaux de Praga. Huit belles redoutes palissadées et fraisées, ferment une enceinte de 1500 toises ; et trois fronts bastionnés de 600 toises de développement, forment le réduit d’un camp retranché. La Vistule est une des plus grandes rivières qui existent. Le Bug, qut est comparativement beaucoup plus petit, est cependant plus fort que la Seine. Le pont sur ce dernier fleuve est entièrement terminé. Le général Gauthier, avec les 25e. et 85e. régiments d’infanterie , occupe la tête du pont, que le général Chasseloup a fait fortifier avec intellijgence, de manière que cette tête de pont, qui n’a cependant que 400 toises de développèment, se trouvant appuyée à des marais et à la rivière, entoure un camp retranché qui peut renfermer, sur la rive droite, toute une armée à l’abri de toute attaque de l’ennemi. Une brigade de cavalerie légère de la réserve a tous les jours de petites escarmouches avec la cavalerie russe. Le 18, le maréchal Davoust sentit la nécessité pour rendre son camp sur la rive droite meilleur, de s’emparer d’une petite île située à l’embouchure de la Wrka. L’ennemi reconnut l’importance de ce poste. Une vive fusillade d’avant-garde s’engagea ; mais la victoire et l’île restèrent aux Français. Notre perte a été de peu d’hommes blessés. L’officier de génie Clouet, jeune homme de la plus grande espérance, a eu une balle dans la poitrine. Le. 19, un régiment de Cosaques, soutenu par des hussards russes, essaya d’enlever la grand’garde de la brigade de cayalerie légère, placée en avant de la tête du pont du Bug ; mais la grand’garde s’était placée de manière à être à l’abri d’une surprise. Le 1er. d’hussards sonna à cheval. Le colonel se précipita à la tête d’un escadron, et le 13e. s’avança pour le soutenir. L’ennemi fut culbuté. Nous avons eu dans cette petite affaire 3 ou 4 hommes blessés ; mais le colonel des Cosaques a été tué. Une trentaine d’hommes et 25 chevaux sont restés en notre pouvoir. Il n’y a rien de si lâche et de si misérable que les Cosaques ; c’est la honte de la nature humaine. Ils passent le Bug et violent chaque jour la neutralité de l’Autriche, pour piller une maison en Gallicie ou pour se faire donner un verre d’eau-de-vie , dont ils sont très friands ; mais notre cavalerie légère est familiarisée, depuis la dernière campagne, avec la manière de combattre ces misérables, qui peuvent arrêter par leur nombre et le tintamarre qu’ils font en chargeant, des troupes qui n’ont pas l’habitude de les voir ; mais, quand on les connaît, 2000 de ces malheureux ne sont pas capables de charger un escadron qui les attend de pied ferme. Le maréchal Augereau a passé la Vistule à Utrata. Le général Lapisse est entré à Plousk , et en a chassé l’ennemi. Le maréchal Soult a passé la Vistule à Vizogrod. Le maréchal Bessières est arrivé le 18 à Kikol avec le second corps de réserve de cavalerie. La tête est arrivée à Siepez. Différentes rencontres de cavalerie avaient eu lieu avec les hussards prussiens, dont bon nombre a été pris. La rive droite de la Vistule se trouve entièrement nettoyée. Le maréchal Ney, avec son corps d’armée, appuie le maréchal Bessières. Il était arrivé le 18 à Rypin. Il avait lui-même sa droite appuyée par le maréchal prince de Ponte-Corvo. Tout se trouve donc en mouvement. Si l’ennemi persiste à rester dans sa position, il y aura une bataille dans peu de jours. Avec l’aide de Dieu, l’issue n’en peut-être incertaine. L’armée russe est commandée par le maréchal Kamenskoy, vieillard de soixante-quinze ans. Il a sous lui les généraux Benigsen et Buxhowden. Le général Michelson est décidément entré en Moldavie. Des rapports assurent qu’il est entré le 29 novembre à Jassi. On assure même qu’un de ses généraux a pris d’assaut Bender, et a tout passé au fil de l’épée. Voilà donc une guerre déclarée à la Porte sans prétexte ni raison ; mais on avait jugé à Saint-Pétersbourg que le moment où la France et la Prusse, les deux puissances les plus intéressées à maintenir l’indépendance de la Turquie, étaient aux mains, devenait le moment favorable pour assujettir cette puissance. Les événements d’un mois ont déconcerté ces calculs, et la Porte leur devra sa conservation. Le grand-duc de Berg est malade de la fièvre. Il va mieux. Le temps est doux comme à Paris au mois d’octobre, et humide ; ce qui rend les chemins difficiles. On est parvenu à se procurer une assez grande quantité de vin pour soutenir la force du soldat. Le palais des rois de Pologne est beau et bien meublé. Il y a à Varsovie un grand nombre de beaux palais et de belles maisons. Nos hôpitaux y sont bien établis ; ce qui n’est pas un petit avantage dans ce pays. L’ennemi paraît avoir beaucoup de malades ; il a aussi beaucoup de déserteurs. On ne parle pas des Prussiens, car même des corps entiers ont déserté pour ne pas être, sous les Russes, obligés de dévorer de continuels affronts.

aigle et papillon

QUARANTE-CINQUIÈME BULLETIN.

Palusky , le 27 décembre 1806.

Le général russe Benigsen commandait une armée que l’on évaluait à 60,000 hommes. Il avait d’abord le projet de couvrir Varsovie ; mais la renommée des événements qui s’étaient passés en Prusse lui porta conseil, et il prit le parti de se retirer sur la frontière russe. Sans presque aucun engagement, les armées françaises entrèrent dans Varsovie, passèrent la Vistule et occupèrent Prag. Sur ces entrefaites, le feld-maréchal Kaminski arriva à l’armée russe au moment même où la jonction du corps de Benigsen avec celui de Buxhowden s’opérait. Il s’indignait de la marche rétrograde des Russes. Il crut qu’elle compromettait l’honneur des armes de sa nation, et il marcha en avant. La Prusse faisait instances sur instances, se plaignant qu’on l’abandonnait après lui avoir promis de la soutenir, et disant que le chemin de Berlin n’était ni par Grodno, ni par Mita, ni par Brezsc ; que ses sujets se désaffectionnaient ; que l’habitude de voir le trône de Berlin occupé par des Français était dangereuse pour elle et favorable à l’ennemi. Non-seulement le mouvement rétrograde des Russes cessa, mais ils se reportèrent en avant. Le 5 décembre, le général Benigsen rétablit son quartier général à Pultusk. Les ordres étaient d’empêcher les Français de passer la Narew, de reprendre Prag, et d’occuper la Vistule jusqu’au moment où l’on pourrait effectuer des opérations offensives d’une plus grande importance. La réunion des généraux Kaminski, Buxhowden et Benigsen, fut célébrée au château de Sierock par des réjouissances et des illuminations, qui furent aperçues du haut des tours de Varsovie. Cependant, au moment même où l’ennemi s’encourageait par des fêtes, la Narew se passait : 800 Français jetés de l’autre côté de cette rivière, à l’embouchure de la Wrka, s’y retranchèrent cette même nuit ; et lorsque l’ennemi se présenta le matin pour les rejeter dans la rivière, il n’était plus temps ; ils se trouvaient à l’abri de tout événement. Instruit de ce changement survenu dans les opérations de l’ennemi, l’Empereur partit de Posen le 16. Au même moment, il avait mis en mouvement son armée. Tout ce qui revenait des discours des Russes faisait comprendre qu’il voulaient reprendre l’offensive. Le maréchal Ney était depuis plusieurs jours maître de Thorn. Il réunit son corps d’armée à Gallup. Le maréchal Bessières, avec le 2e, corps de la cavalerie de la réserve, composé des divisions de dragons Sahuc et Grouchy, et de la division des cuirassiers d’Hautpoult, partit de Thorn pour se porter sor Biezun. Le maréchal prince de Ponte-Corvo partit avec son corps d’armée pour le soutenir. Le maréchal Soult passait la Vistule vis-à-vis de Plock ; le maréchal Augereau la passait vis-à-vis de Zakroczym, où l’on travaillait à force à établir un pont. Celui de la Narew se poussait aussi vivement. Le 22, le pont de la Narew fut terminé. Toute la réserve de cavalerie passa sur le champ la Vistule à Prag, pour se rendre sur la Narew. Le maréchal Davoust y réunit tout son corps. Le 23, à une heure du matin, l’Empereur partit de Varsovie, et passa la Narew à neuf heures. Après avoir reconnu l’Wrka et les retranchements considérables qu’avait élevés l’ennemi, il fit jeter un pont au confluent de la Narew et de l’Wrka. Ce pont fut jeté en deux heures par les soins du général d’artillerie.

Combat de nuit de Czarnowo.

La division Morand passa sur le champ pour aller s’emparer des retranchements de l’ennemi près du village de Czarnowo. Le général de brigade Marulaz Ia soutenait avec sa cavalerie Iégère. La division de dragons du général Beaumont passa immédiatement après. La canonnade s’engaga à Czarnowo. Le maréchal Davoust fit passer le général Petit avec le I2e. de ligne pour enlever les redoutes du pont. La nuit vint, on dut achever toutes les opérations au clair de lune ; et à deux heures du matin, l’objet que se proposait l’Empereur fut rempli. Toutes les batteries du vilage de Czarnowo furent enlevées ; celles du pont furent prises; 15,000 hommes qui les défendaiept furent mis en déroute, malgré leur vive résistance. Quelques prisonniers et 6 pièces de canon restèrent en notre pouvoir. Plusieurs généraux ennemis furent blessés. De notre côtè, le général de brigade Boussard a été légèrement blessé. Nous avons eu peude morts, mais près de 200 blessés. Dans le même temps, à l’autre extrémité de la ligne d’opérations, le maréchal Ney culbutait les restes de l’armée prussienne, et les jetait dans les bois de Lauterburg, en leur faisant éprouver une perte notable. Le maréchal Bessières avait une brillante affaire de cavalerie, cernait trois escadrons de hussards qu’il faisait prisonniers, et enlevait plusieurs pièces de canon.

Combat de Nasielsk.

Le 24, la réserve de cavalerie et le corps du maréchal Davoust se dirigèrent sur Nasielsk. L’Empereur donna le commandement de l’avant-garde au général Rapp. Arrivé à une lieue de Nasielsk, on rencontra l’avant-garde ennemie. Le général Lemarrois partit avec deux régiments de dragons, pour tourner un grand bois et cerner cette avant-garde. Ce mouvement fut exécuté avec promptitude. Mais l’avant-garde ennemie, voyant l’armée française ne faire aucun mouvement pour avancer, soupçonna quelque projet et ne tint pas. Cependant il se fit quelques charges, dans l’une desquelles fut pris le major Ourvarow, aide-de-camp de l’empereur de Russie. Immédiatement après, un détachement arriva sur la petite ville de Nasielsk. La canonnade devint vive. La position de l’ennemi était bonne : il était retranché par des marais et des bois. Le maréchal Kaminski commandait lui-même. Il croyait pouvoir passer la nuit dans cette position, en attendant que d’autres colonnes vinssent le joindre. Vain calcul ; il en fut chassé, et mené tambour battant pendant plusieurs lieues. Quelques généraux russes furent blessés, plusieurs colonels faits prisonniers, et plusieurs pièces de canon prises. Le colonel Beker, du 8e. régiment de dragons, brave officier, a été blessé mortellement.

Passage de l’Wrka.

Au même moment, le général Nansouty, avec la division Klein et une brigade de cavalerie légère, culbutait, en avant de Kursomb, les Cosaques et la cavalerie ennemie, qui avait passé l’Wrka sur ce point, et traversait là cette rivière. Le 7e. corps d’armée, que commande le maréchal Augereau, effectuait son passage de Wrka à Kursomb, et culbutait les 15,000 hommes qui la défendaient. Le passage du pont fut brillant. Le 14e. de ligne l’exécuta en colonnes serrées, pendant que le 16e. d’infanterie légère établissait une vive fusillade sur la rive droite. A peine le 14e. eut-il débouché du pont, qu’il essuya une charge de cavalerie, qu’il soutint avec l’intrépidité ordinaire à l’infanterie française ; mais un malheureux lancier pénétra jusqu’à la tête du régiment, et vint percer d’un coup de lance le colonel qui tomba raide mort. C’était un brave soldat ; il était digne de commander un si brave corps. Le feu à bout portant qu’exécuta son régiment, et qui mit la cavalerie ennemie dans le plus grand désordre, fut le premier des honneurs rendus à sa mémoire. Le 25, le 5e. corps, que commande le maréchal Davoust, se porta à Tykoczyn, où s’était retiré l’ennemi. Le 5e. corps, commandé par le maréchal Lannes, se dirigeait sur Pultusk, avec la division de dragons Beker. L’Empereur se porta, avec la plus grande partie de la cavalerie de réserve, à Ciechanow.

Passage de la Sonna.

Le général Gardanne, que l’Empereur avait envoyé avec 50 hommes de sa garde pour reconnaître les mouvements de l’ennemi, rapporta qu’il passait la rivière de Sonna à Lopackzin , et se dirigeait sur Tycokzyn. Le grand-duc de Berg, qui était resté malade à Varsovie, n’avait pu résister à l’impatience de prendre part aux événements qui se préparait. Il partit de Varsovie et vint rejoindre l’Empereur. Il prit deux escadrons des chasseurs de la garde pour observer les mouvements de la colonne ennemie. Les brigades de cavalerie légère de la réserve, et les divisions Klein et Nansouty, pressèrent le pas pour le joindre. Arrivé au pont de Lopackzin, il trouva un régiment de hussards russes, qui le gardait. Ce régiment fut aussitôt chargé par les chasseurs de la garde, et culbuté dans la rivière, sans autre perte de la part des chasseurs, qu’un maréchal des logis blessé. Cependant la moitié de cette colonne n’avait pas encore passé ; elle passait plus haut. Le grand-duc de Berg la fit charger par le colonel Dalhmann, à la tête des chasseurs de la garde, qui lui prit 5 pièces de canon, après avoir mis plusieurs escadrons en déroute. Tandis que la colonne que l’ennemi avait si imprudemment jetée sur la droite cherchait à gagner la Narew, pour arriver à Tykoczyn, point de rendez-vous, Tykoczyn était occupé par le maréchal Davoust, qui y prit 2000 voitures de bagages et une grande quantité de traînards qu’on ramassa de tous côtés. Toutes les colonnes russes sont coupées, errantes à l’aventure, dans un désordre difficile à imaginer. Le général russe a fait la faute de cantonner son .armée, ayant sur ses flancs l’armée française, séparée, il est vrai, par la Narew, mais ayant un pont sur cette rivière. Si la saison était belle, on pourrait prédire que l’armée russe ne se retirerait pas et serait perdue sans bataille ; mais dans une saison où il fait nuit à quatre heures, et où il ne fait jour qu’à huit, l’ennemi qu’on poursuit a toutes les chances pour se sauver, surtout dans un pays difficile et coupé de bois. D’ailleurs les chemins sont couverts de quatre pieds de boue, et le dégel continue. L’artillerie ne peut faire plus de deux lieues dans un jour. Il est donc à prévoir que l’ennemi se retirera de la position fâcheuse où il se trouve : mais il perdra toute son artillerie, toutes ses voitures, tous ses bagages. Voici quelle était, le 25 au soir, la position de l’armée française. La gauche, composée des corps du maréchal prince de Ponte-Corvo et des maréchaux Ney et Bessières marchant de Biézun sur la route de Grodno ; Le maréchal Soult arrivant à Ciechanow ; Le maréchal Augereau marchant sur Golymin ; Le maréchal Davoust entre Golymin et Pultusk ; Le maréchal-Lannes à Pultusk. Dans ces deux jours nous avons fait 15 à 1600 prisonniers, pris 25 à 50 pièces de canon, 5 drapeaux et un étendard. Le temps est extraordinaire ici ; il fait plus chaud qu’au mois d’octobre à Paris ; mais il pleut, et dans un pays où il n’y a pas de chaussées, on est constamment dans la boue.

aigle et papillon

QUARANTE-SIXIÈME BULLETIN.

Golymin, le 28 décembre 1806.

Le maréchal Ney, chargé de manœuvrer pour détacher le lieutenant général prussien Lestocq de l’Wrka, déborder et menacer ses communications, et pour le couper des Russes, a dirigé ces mouvements avec son habileté et son intrépidité ordinaire. Le 23, la division Marchand se rendit à Gurzno. Le 24, l’ennemi a été poursuivi jusqu’à Kunsbroch. Le 25, l’arrière-garde de l’ennemi a été entamée. Le 26, l’ennemi s’étant concentré à Soldau et Mlawa, le maréchal Ney résolut de marcher à lui et de l’attaquer. Les Prussiens occupaient Soldau avec 6000 hommes d’infanterie et un millier d’hommes de cavalerie ; ils comptaient, protégés par les marais et les obstacles qui environnent cette ville, être à l’abri de toute attaque. Tous ces obstacles ont été surmontés par les 69e. et 76e. L’ennemi s’est défendu dans toutes les rues, et a été repoussé partout à coups de baïonnette. Le général Lestocq, voyant le petit  nombre de troupes qui l’avaient attaqué, voulut reprendre la ville. Il fit quatre attaques successives pendant la nuit, dont aucune ne réussit. Il se retira à Neidenbourg : 6 pièces de canon, quelques drapeaux, un assez bon nombre de prisonniers, ont été le résultat du combat de Soldau. Le maréchal Ney se loue du général Wonderveidt, qui a été blessé. Il fait une mention particulière du colonel Brun, du 69e., qui s’est tait remarquer par sa bonne conduite. Le même jour, le 59e. a passé sur Lauterburg. Pendant le combat de Soldau, le général Marchand, avec sa division, repoussait l’ennemi de Mlawa, où il eut un très-brillant combat. Le maréchal Bessières, avec le second corps de la réserve de cavalerie, avait occupé Biézun dès le 19. L’ennemi reconnaissant l’importance de cette position, et sentant que la gauche de l’armée française voulait séparer les Prussiens des Russes, tenta de reprendra ce poste ; ce qui donna lieu au combat de Biézun. Le 23, à huit heures, il déboucha par plusieurs routes. Le maréchal Bessières avait placé les deux seules compagnies d’infanterie qu’il avait, près du pont. Voyant l’ennemi venir en très grande force, il donna ordre au général Grouçhy de déboucher avec sa division. L’ennemi était déjà maître du village de Karmidjen, et y avait jeté un bataillon d’infanterie. Chargée par la division Grouchy, la ligne ennemie fut rompue. Cavalerie et infanterie prussienne, fortes de 6000 hommes, ont été enfoncées et jetées dans les marais ; 500 prisonniers, 5 pièces de canon, 2 étendards, sont le résultat de cette charge. Le maréchal Bessières se loue beaucoup du général Grouchy, du général Rouget, et de son chef d’état major le général Roussel. Le chef d’escadron Renié, du 6e. régiment de dragons, s’est distingué. M. Launay, capitaine de la compagnie d’élite du même régiment, a été tué. M. Bourreau, aide-de-camp du maréchal Bessières, a été blessé. Notre perte est, du reste, peu considérable. Nous avons eu 8 hommes tués et une vingtaine de blessés. Les deux étendards ont été pris par le dragon Plet, du 6e. régiment de dragons, et par le fourrier Jeuffroy, du 3e. régiment. S. M., désirant que le prince Jérôme eût occasion de s’instruire, l’a fait appeler de Silésie. Ce prince a pris part à tous les combats qui ont eu lieu, et s’est trouvé souvent aux avant-postes. S. M. a été satisfaite de la conduite de l’artillerie, pour l’intelligence et l’intrépidilé qu’elle a montrées devant l’ennemi, soit dans la construction des ponts, soit pour faire marcher l’artillerie au milieu des mauvais chemins. Le général Marulaz, commandant la cavalerie légèré du 3e. corps ; le colonel Excelmans, du 1er. de chasseurs, et le général Petit, ont fait preuve d’intelligence et de bravoure. S. M. a recommandé que dans les relations officielles des différentes affaires, on fît connaître un grand nombre de traits qui méritent de passer à la postérité ; car c’est pour elle, et pour vivre éternellement dans sa mémoire, que le soldat français affronte tous les dangers et toutes les fatigues.

aigle et papillon

QUARANTE-SÈPTIÈME BULLETIN.

Pultusk, le 30 décembre 1806.

Le combat de Czarnowo, delui de Nasielsk, celui de Kursomb, le combat de cavalerie de Lopackzyn , ont été suivis par les combats de Golymin et de Pultusk ; et la retraite entière et précipitée des armées russes a terminé l’année et la campagne.

Combat, de Pultusk.

Le maréchal Lannes ne put arriver vis-à-vis Pultusk que le 26 au matin. Tout le corps de Benigsen s’y était réuni dans la nuit. Les divisions russes qui avaient été battues à NasieIsk, poursuivies par la 9e. division du corps du maréchal Davoust, entrèrent dans le camp de Pultusk à deux heures après minuit. A dix heures, le maréchal Lannes attaqua, ayant la divisiion Suchet en première ligne, la division Gazan en seconde ligne, la division Gudin du 5e. corps d’armée, commandée par le général Daultanne, sur sa gauche. Le combat devint vif. Après différents engagements, l’ennemi fut culbuté. Le 17e. régiment d’infanterie légère et le 34°. se couvrirent de gloire. Les généraut Vedel et Claparède ont été blessés. Le général Treillard, commandant la cavalerie légère du corps d’armée ; le général Boussard, commandant une brigade de la division de dragons Beker ; le colonel Barthélémy, du 15e. régiment de dragons, ont été blessés par la mitraille. L’aide-de-camp Voisin, du maréchal Lannes, et l’aide-de-camp Curial, du général Suchet, ont été tués l’un et l’autre avec gloire. Le maréchal Lannes a été touché d’une balle. Le 5e. corps d’armée a montré, dans cette circonstance, ce que peuvent des braves, et l’immense supériorité de l’infanterie française sur celle des autres nations. Le maréchal Lannes, quoique malade depuis huit jours, avait voulu suivre son corps d’armée. Le 85e. régiment a soutenu plusieurs charges de cavalerie ennemie avec sang-froid et succès. L’ennemi, dans la nuit, a battu en retraite et a gagné Ostrolenka.

Combat de Golymin

Pendant que le corps de Benigsen était à Pultusk, et y était battu, celui de Buxhowden se réunissait à Golymin, à midi. La division Panin, de ce corps, qui avait été attaquée la veille par le grand-duc de Berg, une autre division qui avait été battue à Nasielsk, arrivaient par différents chemins au camp de Golymin. Le maréchal Davoust, qui poursuivait l’ennemi depuis Nasielsk, l’atteignit, le chargea, et lui enleva un bois près du camp de Golymin. Dans le même temps, le maréchal Augereau arrivant de Golaczima, prenait l’ennemi en flanc. Le général de brigade Lapisse, avec le 16e. d’infanterie légère, enlevait à la baïonnette un village qui servait de point d’appui à l’ennemi. La division Heudelet se déployait et marchait à lui. A trois heures après-midi, le feu était des plus chauds. Le grand-duc de Berg fit exécuter avec le plus grand succès plusieurs charges, dans lesquelles la division de dragons Klein se distingua. Cependant la nuit arrivant trop tôt, le combat continua jusqu’à onze heures du soir. L’ennemi fit sa retraite en désordre, laissant son artillerie, ses bagages, presque tous ses sacs, et beaucoup de morts. Toutes les colonnes ennemies se retirèrent sur Ostrolenka. Le général Fenerolle, commandant une brigade de dragons, fut tué d’un boulet. L’intrépide général Rapp, aide-de-camp de l’Empereur, a été blessé d’nn coup de fusil à la tête de sa division de dragons. Le colonel Sémélé, du brave 24e. de ligne, a été blessé. Le maréchal Augereau a eu un cheval tué sous lui. Cependant le maréchal Soult, avec son corps d’armée, était déjà arrivé à Molati, à deux lieues de Makow ; mais les horribles boues, suite des pluies et du dégel, arrêtèrent sa marche et sauvèrent l’armée russe, dont pas un seul homme n’eût échappé sans cet accident. Les destins de l’armée de Benigsen et de celle de Buxhowden devaient se terminer en deça de la petite rivière d’Oreye ; mais tous les mouvements ont été contrariés par l’effet du dégel, au point que l’artillerie a mis jusqu’à deux jours pour faire trois lieues. Toutefois l’armée russe a perdu 80 pièces de canon, tous ses caissons, plus de 1200 voitures de bagages, et 12,000 hommes tués, blessés ou faits prisonniers. Les mouvements des colonnes françaises et russes seront un objet de vive curiosité pour les militaires lorsqu’ils seront tracés sur la carte. On y verra à combien peu il a tenu que toute cette armée ne fut prise et anéantie en peu de jours, et cela par l’effet d’une seule faute du général russe. Nous avons perdu 800 hommes tués , et nous avons eu 2000 blessés. Maître d’une grande partie de l’artillerie ennemie, de toutes les positions ennemies, ayant repoussé l’ennemi à plus de quarante lieues, l’Empereur a mis son armée en quartier d’hiver. Avant cette expédition, les ofliciers russes disaient  qu’ils avaient 150,000 hommes ; auj’ouru’hui ils prétendent n’en avoir en que la moitié. Qui croire, des officiers russes avant la bataille, ou des officier russes après la bataille ? La Perse et’ la Porte ont déclaré la  guerre à la Russie. Michelsoh attaque la Porte. Ces deux grands empires, voisins de la Russie, sont tourmentés par la politique fallacieuse du cabinet de Saint-Pétersbourg, qui agit depuis dix ans chez eux comme elle à fait pendant cinquante ans en Pologne. M. Philippe Ségur, maréchal des logis de la maison de l’Empereur, se rendant à Nasielsk, est tombé dans une embuscade de Cosaques, qui s’étaient placés dans une maison de bois qui se trouve derrière Nasielsk. Il en a tué deux de sa main, mais il a été fait prisonnier. l’Empereur l’a fait réclamer, mais le général russe l’avait sur le champ dirigé sur Saint-Pétersbourg.

aigle et papillon

QUARANTE-HUITlÈME BULLETIN.

Varsovie, le 3 janvier 1807.

Le général Corbineau , aide-de-camp de l’Empereur, est parti de Pultusk avec 3 régiments de cavalerie légère, pour se mettre à la poursuite de l’ennemi. Il est arrivé le 1er janvier à Ostrowiec, après avoir occupé Brock. Il a ramassé 400 prisonniers, plusieurs officiers et plusieurs voitures de bagages. Le maréchal Soult, ayant sous ses ordres les trois brigades de cavalerie légère de la division Lasalle, borde la petite rivière d’Orcye, pour mettre à couvert les cantonnements de l’armée. Le maréchal Ney, le maréchal prince de Ponte-Corvo, et le maréchal Bessières ont leurs troupes cantonnées sur la gauche. Les corps d’armée des maréchaux Soult, Davoust et Lannes, occupent Pultusk et les bords du Bug. L’armée ennemie continue son mouvement de retraite. L’Empereur est arrivé le 2 janvier à Varsovie, à deux heures après-midi. Il a gelé et neigé pendant deux jours ; mais déjà le dégel recommence ; et les chemins, qui paraissaient s’améliorer, sont devenus aussi mauvais qu’auparavant. Le prince Borghèse a été constamment à la tête du 1er. régiment des carabiniers qu’il commande. Les braves carabiniers et cuirassiers brûlaient d’en venir aux mains avec l’ennemi ; mais les divisions de dragons qui marchaient en avant ayant tout enfoncé, ne les ont pas mis dans le cas de fournir une charge. S. M. a nommé le général Lariboissière généralde division, et lui a donné le commandement de l’artillerie de sa garde. C’est un officier du plus rare mérite. Les troupes du grand duc de Wurzbourg forment la garnison de Berlin. Elles sont composées de deux régiments qui se font distinguer par leur belle tenue. Le corps du prince Jérôme assiège toujours Breslaw. Cette belle ville est réduite en cendres. L’attente des événements, et l’espérance qu’elle avait d’être secourue par les Russes, l’ont empêchée de se rendre ; mais le siège avance. Les troupes bavaroises et wurtembergeoises ont mérité les éloges du prince Jérôme ét l’estime de l’armée française. Le commandant de la Silésie avait réuni les garnisons des places qui ne sont pas bloquées, et en avait formé un corps de 8000 hommes, avec lequel il s’était rmis en marche pour inquiéter le siège de Breslaw. Le général Hédouville, chef de l’état major du prince Jérôme, a fait marcher contre ce corps le général Montbrun, commandant les Wurtembergeois, et le général Minucci, commandant les Bavarois. Ils ont atteint les prussiens à Strehlen, les ont mis dans une grande déroute, et leur ont pris 400 hommes, 600 chevaux, et des convois considérables de subsistances que l’ennemi avait le projet de jeter dans la place. Le miajor Erschet, à la tête de 150 hommes des chervaux-légers de Linange, a chargé deux escadrons prussiens, les a rompus, et leur a fait 36 prisonniers. S. M. a ordonné qu’une partie des drapeaux pris au siège de Glogau fût envoyée au roi de Wurtemberg , dont les troupes se sont emparées de cette place. S. M., voulant aussi reconnaître la bonne conduite de ces troupes, a accordé au corps de Wurtemberg dix décorations de la Légion d’Honneur. Une députation du royaume d’Italie, composée de MM. Prima, ministre des finances, et homme d’un grand mérite ; Renier, podestat de Venise, et Gusta Villani, conseiller d’état, a été présentée aujourd’hui à l’Empereur. S. M. a reçu le même jour toutes les autorités du pays, et les différents ministres étrangers qui se trouvent à Varsovie.

aigle et papillon

QUARANTE-NEUVIÈME BULLETIN.

Varsovie , le 8 janvier 1807.

Breslaw s’est rendu. On n’a pas encore la capitulation au quartier général. On n’a pas non plus l’état des magasins de subsistances, d’habillement et d’artillerie. On sait cependant qu’ils sont très considérables. le prince Jérôme a dû faire son entrée dans la place. Il va assiéger Brieg, Schweidnitz et Kosel. Le général Victor, commandant le 10e. corps d’armée, s’est mis en marche pour aller faire le siège de Colbert et de Dantzick, et prendre ces places pendant le reste de l’hiver. M. de Zastrow, aide-de-camp du roi de Prusse, homme sage et modéré, qui avait signé l’armistice que son maître n’a pas ratifié, a cependant été chargé, à son arrivée à Kœnigsberg, du portefeuille des affaires étrangères. Notre cavalerie légère n’est pas loin de Kœnigsberg. L’armée russe continue son mouvement sur Grodno. On apprend que dans les dernières affaires elle a eu un grand nombre de généraux tués et blessés. Elle montre assez de mécontentement contre l’empereur de Russie et la cour. Les soldats disent que si l’on avait jugé leur armée assez forte pour se mesurer avec avantage contre les Français, l’empereur, sa garde , la garnison de Saint-Pétersbourg et les généraux de la cour, auraient été conduits à l’armée par cette même sécurité qui les y amena l’année dernière ; que si, au contraire, les événements d’Austerlitz et ceux d’Iéna ont fait penser que les Russes ne pouvaient pas obtenir des succès contre l’armée française, il ne fallait pas s’engager dans une lutte inégale. Ils disent aussi : L’empereur Alexandre a compromis notre gloire. Nous avions toujours été vainqueurs ; nous avions établi et partagé l’opinion que nous étions invincibles. Les choses sont bien changées. Depuis deux ans on nous fait promener des frontières de la Pologne en Autriche, du Dniester a la Vistule, et tomber partout dans des piéges de l’ennemi. Il est difficile de ne pas s’apercevoir que tout cela est mal dirigé.Le général Michelson est toujours en Moldavie. On n’a pas de nouvelles qu’il se soit porté contre l’armée turque qui occupe Bucharest et la Valachie. Les faits d’armes de cette guerre se bornent jusqu’à présent à l’investissement de Choczim et de Bender. De grands mouvements ont lieu dans toute la Turquie pour repousser une aussi injuste agression. Le général baron de Vincent est arrivé de Vienne à Varsovie, porteur de lettres de l’empereur d’Autriche pour l’Empereur Napoléon. Il était tombé beaucoup de neige, et il avait gelé pendant trois jours. L’usage des traîneaux avait donné une grande rapidité aux communications ; mais le dégel vient de recommencer. Les Polonais prétendent qu’un pareil hiver est sans exemple dans ce pays-ci. La température est effectivement plus douce qu’elle ne l’est ordinairement à Paris dans cette saison.

aigle et papillon

CINQUANTIÈME BULLETIN.

Varsovie, le 13 janvier 1807.

Les troupes françaises ont trouvé à Ostrolenka quelques malades russes que l’ennemi n’avait pu transporter. Indépendamment des pertes de l’armée russe en tués et en blessés, elle en éprouve encore de très considérables par les maladies, qui se multiplient chaque jour. La plus grande désunion s’est établie entre les généraux Kaminski, Benigsen et Buxhowden. Tout le territoire de la Pologne prussienne se trouve actuellement évacué par l’ennemi. Le roi de Prusse a quitté Kœnigsberg, et s’est réfugié à Memel. La Vistule, la Narew et le Bug, avaient, pendant quelques jours, charrié des glaçons ; mais le temps s’est ensuite radouci, et tout annonce que l’hiver sera moins rude à Varsovie qu’il ne l’est ordinairement à Paris. Le 8 janvier, la garnison de Breslaw, forte de 5500 hommes, a défilé devant le prince Jérôme. La ville a beaucoup souffert. Dès les premiers moments où elle a été investie, le gouverneur prussien avait fait brûler ses trois faubourgs. La place ayant été assiégée en règle, on était déjà à la brèche lorsqu’elle s’est rendue. Les Bavarois et les Wurtembergeois se sont distingués par leur intelligence et leur bravoure. Le prince Jérôme investit dans ce moment et assiège à la fois toutes les autres places de la Silésie. Il est probable qu’elles ne feront pas une longue résistance. Le corps de 10,000 hommes que le prince de Pless avait composé de tout ce qui était dans les garnisons des places, a été mis en pièces dans les combats du 29 et du 30 décembre. Le général Montbrun, avec la cavalerie wurtembergeoise, fut à la rencontre du prince de Pless vers Ohlau, qu’il occupa le 28 au soir. Le lendemain, à cinq heures du matin, le prince de Pless le fit attaquer. Le général Montbrun, profitant d’une position défavorable où se trouvait l’infanterie ennemie, fit un mouvement sur sa gauche, la tourna, lui tua beaucoup de monde, lui prit 700 hommes, 4 pièces de canon et beaucoup de chevaux. Cependant, les principales forces du prince de Pless étaient derrière la Neisse, où il les avait rassemblées après le combat de Slrehlen. Parti de Schurgaft, et marchant jour et nuit, il s’avança jusqu’au bivouac de la brigade wurtembergeoise, placée en arrière de d’Hubé sous Breslaw. A huit heures du matin il attaqua avec 9000 hommes le village de Grietern, occupé par deux bataillons d’infanterie et par les chevaux-légers de Linange, sous les ordres de l’adjudant commandant Duveyrier ; mais il fut reçu vigoureusement et forcé à une retraite précipitée. Les généraux Montbrun et Minucci , qui revenaient d’ohlau eurent aussitôt l’ordre de marcher sur Schweidnitz, pour couper la retraite à l’ennemi. Mais le prince de Pless s’empressa de disperser toutes ses troupes, et les fit rentrer par détachements dans les places, en abandonnant dans sa fuite une partie de son artillerie, beaucoup de bagages et des chevaux. Il a de plus perdu dans cette affaire beaucoup d’hommes tués et 800 prisonniers. S. M. a ordonné, de témoigner sa satisfaction aux troupes bavaroises et wurtembergeoises.Le marchal Mortier entre dans la Poméranie suédoise. Des lettres arrivées de Bucharest donnent des détails sur les préparatifs de guerre de Barayctar et du pacha de Widdin. Au 20 décembre, l’avant-garde de l’armée turque, forte de 15,000 hommes, était sur les frontières de la Valachie et de la Moldavie. Le prince Dolgoroucki s’y trouvait aussi avec ses troupes. Ainsi l’on était en présence. En passant à Bucharest, les officiers turcs paraissaient fort animés ; ils disaient à un officier français qui se trouvait dans cette ville : “Les Français verront de quoi nous sommes capables. Nous formerons la droite de l’armée de Pologne ; nous nous montrerons dignes d’être loués par l’Empereur Napoléon.” Tout est en mouvement dans ce vaste empire : les scheiks et les ulhemas donnent l’impulsion, et tout le monde court aux armes pour repousser la plus injuste des agressions. M. Italinski n’a évité jusqu’à présent d’être mis aux Sept-Tours, qu’en promettant qu’au retour de son courrier les Russes auraient l’ordre d’abandonner la Moldavie, et de rendre Choczim et Bender. Les Serviens, que les Russes ne désavouent plus pour alliés, se sont emparés d’une île du Danube qui appartient à l’Autriche, et d’où ils canonnent Belgrade. Le gouvernement autrichien a ordonné de la reprendre. L’Autriche et la France sont également intéressées à ne pas voir la Moldavie, la Valachie, la Servie, la Grèce, la Romélie, la Natolie, devenir le jouet de l’ambition des Moscovites. L’intérêt de l’Angleterre dans cette contestation est au moins aussi évident que celui de la France et de l’Autriche ; mais le reconnaîtra-t-elle? Imposera-t-elle silence à la haine qui dirige son cabinet? Écoutera-t-elle les leçons de la politique et de l’expérience? Si elle ferme les yeux sur l’avenir, si elle ne vit qu’au jour le jour, si elle n’écoute que sa jalousie contre la France, elle déclarera peut-être la guerre à la Porte ; elle se fera l’auxiliaire de l’insatiable ambition des Russes ; elle creusera elle-même un abîme dont elle ne reconnaîtra la profondeur qu’en y tombant.

aigle et papillon

CINQUANTE-UNIEME BULLETIN.

Varsovie , le 14 janvier 1807.

Le 29 décembre, une dépêche du général Benigsen parvint à Kœnigsberg, au roi de Prusse. Elle fut sur le champ publiée et placardée dans toute la ville, où elle excita les transports de la plus vive joie. Le roi reçut publiquement des compliments; mais le 31 au soir, on apprit, par des officiers prussiens et par d’autres relations du pays, le véritable état des choses. La tristesse et la consternation furent alors d’autant plus grandes, qu’on s’était plus entièrement livré à l’allégresse. On songea dès lors à évacuer Kœnigsberg, et l’on en fit sur le champ tous les préparatifs. Le trésor et les effets les plus précieux furent aussitôt dirigés sur Memel. La reine, qui était assez malade, s’embarqua le 3 janvier pour cette ville. Le roi partit le 6 pour s’y rendre. Les débris de la division du général Lestocq se replièrent aussi sur cette place, en laissant à Kœnigsberg deux bataillons et une compagnie d’invalides. Le ministère du roi de Prusse est composé de la manière suivante : M. le général de Zastrow est nommé ministre des affaires étrangères ; M. le général Ruche, encore malade de la blessure qu’il a reçue à la bataille d’Iéna, est nommé ministre de la guerre ; M. le président de Sagebarthe est nommé ministre de l’intérieur. Voici en quoi consistent maintenant les forces de la monarchie prussienne : Le roi est accompagné par 1500 hommes de troupes, tant à pied qu’à cheval. Le général Lestocq a, à peu près 5000 hommes, y compris les 2 bataillons laissés à Kœnigsberg avec la compagnie d’invalides ; Le lieutenant général Hamberger, commande à Dantzick, où il a 6000 hommes de garnison. Les habitants ont été désarmés. On leur a intimé qu’en cas d’alerte, les troupes feront feu sur tous ceux qui sortiront de leurs maisons. Le général Gutadon commande à Colberg avec 1800 hommes. Le lieutenant général Courbière est à Graudentz avec 3000 hommes. Les troupes françaises sont en mouvement pour cerner et assiéger ces places. Un certain nombre de recrues que le roi de Prusse avait fait réunir, et qui n’étaient ni habillées ni armees, ont été licenciées, parce qu’il n’y avait plus de moyen de les contenir. Deux ou trois officiers anglais étaient à Kœnigsberg, et faisaient espérer l’arrivée d’une armée anglaise. Le prince de Pless a en Silésiè 12 ou 15,000 hommes enfermés dans les places de Brieg , Neisse, Schweidnitz et Kosel, que le prince Jérôme a fait investir. Nous ne dirons rien de la ridicule dépêche du général Benigsen ; nous remarquerons seulement qu’elle paraît contenir quelque chose d’inconcevable. Ce général semble accuser son collègue le général Buxhowden ; il dit qu’il était à Makow. Comment pouvait-il ignorer que le général Buxhowden était allé jusqu’à Golymin, où il avait été battu ? Il prétend avoir remporté une victoire, et cependant il était en pleine retraite à dix heures du soir, et cette retraite fut si précipitée qu’il abandonna ses blessés. Qu’il nous montre une seule pièce de canon, un seul drapeau français, un seul prisonnier, hormis 10 ou 15 hommes isolés qui peuvent avoir été pris par les Cosaques sur les derrières de l’armée, tandis que nous pouvons lui montrer 6000 prisonniers, 2 drapeaux qu’il a perdus près de Pultusk, et 3000 blessés qu’il a abandonnés dans sa fuite. Il dit encore qu’il a eu contre lui le grand-duc de Berg et le maréchal Davoust, tandis qu’il n’a eu affaire qu’à la division Suchet, du corps du maréchal Lannes. Le 17e. régiment d’infanterie légère, le 34e. de ligne, le 64e. et le 88e., sont les seuls régiments qui se soient battus contre lui. Il faut qu’il ait bien peu réfléchi sur la position de Pultusk, pour supposer que les Français voulaient s’emparer de cette ville. Elle est dominée à portée de pistolet. Si le général Buxhowden a fait de son côté une relation aussi véridique du combat de Golymin, il deviendra évident que l’armée française a été battue, et que, par suite de sa défaite, elle s’est emparée de 100 pièces de canon et 1600 voitures de bagages ; de tous les hôpitaux de l’armée, de tous ses blessés, et des importantes positions de Sieroch, de Pultusk, d’Ostrolenka, et qu’elle a obligé l’ennemi à reculer de 80 lieues. Quant à l’induction que le général Benigsen veut tirer de ce qu’il n’a pas été poursuivi, il suffira d’observer qu’on se serait bien gardé de le poursuivre, puisqu’il était débordé de deux journées, et que, sans les mauvais chemins, qui ont empêché le maréchal Soult de suivre ce mouvement, le général russe aurait trouvé les Français à Ostrolenka. Il ne reste plus qu’à chercher quel peut être le but d’une pareille relation. Il est le même, sans doute que celui que se proposaient les Russes dans les relations qu’ils ont faites de la bataille d’Austerlitz. Il est le même, sans doute, que celui des ukases par lesquels l’empereur Alexandre refusait la grande décoration de l’ordre de Saint-Georges, parce que, disait-il, il n’avait pas commandé à cette bataille, et acceptait la petite décoration pour les succès qu’il y avait obtenus, quoique sous le commandement de l’empereur d’Autriche. Il y a cependant un point de vue sous lequel la relation du général Benigsen peut être justifiée. On a craint sans doute l’effet de la vérité dans les pays de la Pologne prussienne et de la Pologne russe que l’ennemi avait à traverser, si elle y était parvenue avant qu’il eût pu mettre ses hôpitaux et ses délachemens isolés à l’abri de toute insulte. Ces relations, aussi évidemment ridicules, peuvent avoir encore pour les Russes l’avantage de retarder de quelques jours l’élan que des récits fidèles donneraient aux Turcs ; et il est des circonstances où quelques jours sont un délai d’une certaine importance. Cependant l’expérience a prouvé que toutes ces ruses vont contre leur but, et qu’en toutes choses la simplicité et la vérité sont les meilleurs moyens de politique.

aigle et papillon

CINQUANTE-DEUXIEME BULLETIN.

Varsovie, le 19 janvier 1807.

Le 8e. corps de la Grande Armée, que commande le maréchal Mortier, a détaché un bataillon du 2e.régiment d’infanterie légère sur Wollin. Trois compagnies de ce bataillon y étaient à peine arrivées, qu’elles furent attaquées avant le jour par un détachement de 1000 hommes d’infanterie, avec 150 chevaux et 4 pièces de canon. Ce détachement venait de Colberg, dont la garnison étend ses courses jusque-là. Les trois compagnies d’infanterie légère française ne s’étonnèrent point du nombre de leurs ennemis et iui enlevèrent un pont et ses 4 pièces de canon, et lui firent 100 prisonniers : le reste prit la fuite, en laissant beaucoup de morts dans la ville de Wollin, dont les rues sont jonchées de cadavres prussiens. La ville de Brieg, en Silésie, s’est rendue après un siège de cinq jours. La garnison est composée de 5 généraux et de 1400 hommes. Le prince héréditaire de Bade a été dangereusement malade ; mais il est rétabli. Les fatigues de la campagne, et les privations qu’il a supportées comme simple officier, ont beaucoup contribué à sa maladie. La Pologne, riche en blé, en avoine, en fourrages, en bestiaux, en pommes-de-terre, fournit abondamment à nos magasins. La seule manutention de Varsovie fait 100,000 rations par jour, et nos dépôts se remplissent de biscuit. Tout était tellement désorganisé à notre arrivée, que pendant quelque temps les subsistances ont été difficiles. Il ne règne dans l’armée aucune maladie ; cependant, pour la conservation de la santé du soldat, on désirerait un peu plus de froid. Jusqu’à présent, il s’est à peine fait sentir, et l’hiver est déjà fort avancé. Sous ce point de vue, l’année est fort extraordinaire. L’Empereur fait tous les jours défiler la parade devant le palais de Varsovie, et passe successivement en revue les differents corps de l’armée, ainsi que les détachements et les conscrits venant de France, auxquels les magasins de Varsovie distribuent des souliers et des capotes.

aigle et papillon

CINQUANTE-TROISIÈME BULLETIN.

Varsovie, le 12 janvier 1807.

On a trouvé à Brieg ( qui vient de capituler ) des magasins assez considérables de subsistances. Le prince Jérôme continue avec activité sa campagne de Silésie. Le lieutenant général Deroi avait déjà cerné Kosel et ouvert la tranchée. Le siège de Schweidnitz et celui de Neisse se poursuivent en même temps. Le général Victor, se rendant à Stettin, et étant en voiture avec son aide-de-camp et un domestique, a été enlevé par un parti de 25 hussards qui battaient le pays. Le temps est devenu froid. Il est probable que sous peu de jours les rivières seront gelées. Cependant la saison n’est pas plus rigoureuse qu’elle ne l’est ordinairement à Paris. L’Empereur fait défiler tous les jours la parade et passe en revue plusieurs régiments. Tous les magasins de l’armée s’organisent et s’approvisionnent. On fait du biscuit dans toutes les manutentions. L’Empereur vient d’ordonner qu’on établit de grands magasins et qu’on confectionnât une quantité considérable d’habillements dans la Silésie.Les Anglais, qui ne peuvent plus faire accroire que les Russes, lesTartares, les Calmoucks vont dévorer l’armée française, parce que, même dans les cafés de Londres, on sait que ces dignes alliés ne soutiennent point l’aspect de nos baïonnettes, appellent aujourd’hui à leur secours la dyssenterie, la peste et toutes les maladies épidémiques. Si ces fléaux étaient à la disposition du cabinet de Londres, point de doute que non-seulement notre armée, mais même nos provinces et toute la classe manufacturière du continent, ne devinssent leur proie. En attendant, les Anglais se contentent de publier et de faire publier, sous toute espèce de formes, par leurs nombreux émissaires, que l’armée française est détruite par les maladies. A les entendre, des bataillons entiers tombent comme ceux des Grecs au commencement de la guerre de Troie. Ils auraient là une manière toute commode de se défaire de leurs ennemis ; mais il faut bien qu’ils y renoncent. Jamais l’armée ne s’est mieux portée ; les blessés guérissent, et le nombre des morts est peu considérable. Il n’y a pas autant de malades que dans la campagne précédente ; il y en a même moins qu’il n’y en aurait en France en temps de paix, suivant les calculs ordinaires.

aigle et papillon

CINQUANTE-QUATRIÈME BULLETIN.

Varsovie, le 27 janvier 1807.

89 pièces de canon prises sur les russes sont rangées sur la place du palais de la République à Varsovie, Ce sont celles qui ont été enlevées aux généraux Kaminski, Benigsen et Buxhowden, dans les combats de Czarnowo, Nazielsk, Pultusk et Golymin. Ce sont les mêmes que les Russes traînaient avec ostentation dans les rues de cette ville, lorsque naguère ils la traversaient pour aller au-devant des Français. Il est facile de comprendre l’effet que produit l’aspect d’un si magnifique trophée sur un peuple charmé de voir humiliés les ennemis qui l’ont si longtemps et si cruellement outragé. Il y a dans les pays occupés par l’armée plusieurs hôpitaux renfermant un grand nombre de Russes blessés et malades. 5000 prisonniers ont été évacués sur la France, 2000 se sont échappés dans les premiers moments du désordre, et 1500 sont entrés dans les troupes polonaises. Ainsi les combats livrés contre les Russes, leur ont coûté une grande partie de leur artillerie, tous leurs bagages, et 25 ou 30,000 hommes tant tués que blessés ou prisonniers. Le général Kaminski, qu’on avait dépeint comme un autre Suwarow, vient d’être disgracié ; on dit qu’il en est de même du générale Buxhowden, et il paraît que c’est le général Benigsen qui commande actuellement l’armée. Quelques bataillons d’infanterie légère du maréchal Ney s’étaient portés à vingt lieues en avant de leurs cantonnements ; l’armée russe en avait conçu des alarmes, et avait fait un mouvement sur sa droite : ces bataillons sont rentrés dans la ligne de leurs cantonnements sans éprouver aucune perte. Pendant ce temps, le prince de Ponte-Corvo prenait possession d’Elbing et des pays situés sur le bord de la Baltique. Le général de division Drouet entrait à Christbourg, où il faisait 300 prisonniers du régiment de Courbière, y compris un major et plusieurs officiers. Le colonel Saint-Genez, du 19e de dragons, chargeait un autre régiment ennemi et lui faisait 50 prisonniers, parmi lesquels était le colonel commandant. Une colonne russe s’était portée sur Liebstadt, au delà de la petite rivière de Passarge, et avait enlevé une demi-compagnie de voltigeurs du 9e. régiment de ligne qui étaient aux avant-postes du cantonnement. Le prince de Ponte-Corvo, informé de ce mouvement, quitta Elbing, réunit ses troupes, se porta, avec la division Rivaud, au-devant de l’ennemi, et le rencontra auprès de Mohringen. Le 25 de ce mois, à midi, la division ennemie paraissait forte de 12,000 hommes ; on en vint bientôt aux mains : le 8e. régiment de ligne se précipita sur les Russes avec une valeur inexprimable, pour réparer la perte d’un des postes. Les ennemis furent battus, mis dans une déroute complète, poursuivis pendant quatre lieues, et forcés de repasser la rivière de Passarge. La division Dupont arriva au moment où le combat finissait, et ne put y prendre part. Un vieillard de 117 ans a été présenté à l’Empereur, qui lui a accordé une pension de 100 napoléons, et a ordonné qu’une année lui fût payée d’avance. La notice jointe à ce Bulletin donne quelques détails sur cet homme extraordinaire. Le temps est fort beau ; il ne fait froid qu’autant qu’il le faut pour la santé du soldat et pour l’amélioration des chemins, qui deviennent très praticables. Sur la droite et sur le centre de l’armée, l’ennemi est éloigné de plus de trente lieues de nos postes. L’Empereur est monté à cheval pour aller faire le tour de ses cantonnements ; il sera absent de Varsovie pendant huit ou dix jours.

141791Sanstitre7http://www.passion-histoire.net/viewtopic.php?f=82&t=35449

François-Ignace Narocki, né à Witki, près de Wilna, est fils de Joseph et Anne Narocki ; il est d’une famille noble, et embrassa dans sa jeunesse le parti des armes. Il faisait partie de la confédération de Bar, fut fait prisonnier par les Russes et conduit à Kasan. Ayant perdu le peu de fortune qu’il avait, il se livra à l’agriculture, et fut employé comme fermier des biens d’un curé. Il se maria en premières noces à l’âge de 70 ans, et eut 4 enfants de ce mariage. A 86 ans il épousa une seconde femme, et en eut 6 enfants, qui sont tous morts ; il ne lui reste que le dernier fils de sa première femme. Le roi de Prusse, en considération de son grand âge, lui avait accordé une pension de 24 florins de Pologne par mois, faisant 14 liv. 8 sous de France. Il n’est sujet à aucune infirmité, jouit encore d’une bonne mémoire, et parle la langue latine avec une extrême facilité ; il cite les auteurs classiques avec esprit et à propos.

La pétition dont la traduction est ci-jointe, est entièrement écrite de sa main. Le caractère en est très-ferme et très-lisible.

Pétition.

SIRE,

Mon extrait baptistaire date de l’an 1690 ; donc j’ai à présent 117 ans. Je me rappelle encore la bataille de Vienne, et les temps de Jean Sobieski. Je croyais qu’ils ne se reproduiraient plus ; mais assurément je m’attendais encore moins à revoir le siècle d’Alexandre. Ma vieillesse m’a attiré les bienfaits de tous les souverains qui ont été ici, et je réclame ceux du grand Napoléon, étant, à mon âge plus que séculaire, hors d’état de travailler. Vivez, Sire, aussi longtemps que moi ; votre gloire n’en a pas besoin, mais le bonheur du genre humain le demande. Signé, NAROCKI.

aigle et papillon

CINQUANTE-CINQUIÈME BULLETIN.

Varsovie, le 29 janvier 1807.

Voici les détails du combat de Mohringen : Le maréchal prince de Ponte-Corvo arriva à Mohringen, avec la division Drouet, le 25 de ce mois, à onze heures du matin, au moment où le général de brigade Pactod était attaqué par l’ennemi. Le maréchal prince de Ponte-Corvo fit attaquer sur le champ le village de Pfarresfeldehen par un bataillon du 9e. d’infanterie légère. Ce village était défendu par trois bataillons russes, que l’ennemi fit soutenir par trois autres bataillons. Le prince de Ponte-Corvo fit aussi marcher deux autres bataillons pour appuyer celui du 9e. La mêlée fut très-vive : l’aigle du 9e. régiment d’infanterie légère fut enlevée par l’ennemi ; mais à l’aspect de cet affront, dont ce brave régiment allait être couvert pour toujours, et que ni la victoire ni la gloire acquise dans cent combats n’auraient lavé, les soldats, animés d’une ardeur inconcevable, se précipitent sur l’ennemi, le mettent en déroute, et ressaisissent leur aigle. Cependant la ligne française, composée du 8e. de ligne, du 27e. d’infanterie légère, et du 94e. était formée. Elle aborde la ligne russe, qui avait pris position sur un rideau. La fusillade devient vive et à bout portant. A l’instant même le général Dupont débouchait de la route d’Holland avec les 32e. et 96e. régiments. Il tourna la droite de l’ennemi. Un bataillon du 32e. régiment se précipita sur les Russes avec l’impétuosité ordinaire à ce corps ; il les mit en désordre, et leur tua beaucoup de monde. Il ne fit de prisonniers que les hommes qui étaient dans les maisons. L’ennemi a été poursuivi pendant deux lieues. La nuit a empêché de continuer la poursuite. Les comtes Pahlen et Gallitzin commandaient les Russes. Ils ont perdu 500 hommes faits prisonniers, 1200 hommes laissés sur le champ de bataille et plusieurs obusiers. Nous avons eu 100 hommes tués et 400 blessés. Le général de brigade Laplanche s’est fait distinguer. Le 19e. de dragons a fait une belle charge sur l’infanterie russe. Ce qui est à remarquer, ce n’est pas seulement la bonne conduite des soldats et l’habileté des généraux, mais la rapidité avec laquelle les corps ont levé leurs cantonnements, et fait une marche très forte pour toutes autres troupes, sans qu’il manquât un seul homme sur le champ de bataille. Voilà ce qui distingue éminemment des soldats qui ne sont mus que par l’honneur. UnTartare vient d’arriver de Constantinople, d’où il est parti le 1er. janvier. Il est expédié à Londres par la Porte. Le 30 décembre, la guerre contre la Russie avait été solennellement proclamée. La pelisse et l’épée avaient été envoyées au grand-visir. Vingt-huit régiments de janissaires étaient partis de Constantinople. Plusieurs autres passaient d’Asie en Europe. L’ambassadeur de Russie, toutes les personnes de sa légation, tous les Russes qui se trouvaient dans cette résidence, et tous les Grecs attachés à leur parti, au nombre de 7 à 800, avaient quitté Constantinople le 29. Le ministre d’Angleterre et les deux vaisseaux anglais restaient spectateurs des événements, et paraisiaient attendre les ordres de leur gouvernement. Le Tartare était passé à Widdin le 15 janvier. Il avait trouvé les roules couvertes de troupes qui marchaient avec gaieté contre leur éternel ennemi : 60,000 hommes étaient déjà à Rodschuk, et 25,000 hommes d’avant-garde se trouvaient entre cette ville et Bucharest. Les Russes s’étaient arrêtés à Bucharest, qu’ils avaient fait occuper par un avant-garde de 15,000 hommes. Le prince de Suzzo a été déclaré hospodar de Valachie. Le prince Ipsilanti a été proclamé traître, et l’on a mis sa tête à prix. Le Tartare a rencontré l’ambassadeur persan à moitié chemin de Constantinople à Widdin, et l’ambassadeur extraordinaire de la Porte au delà de cette dernière ville. Les victoires de Pultusk et de Golymin étaient déjà connues dans l’empire ottoman. Le courrier tartare en a entendu le récit de la bouche des Turcs avant d’arriver à Widdin. Le froid se soutient entre deux et trois degrés au-dessous de zéro. C’est le temps le plus favorable pour l’armée.

aigle et papillon

CINQUANTE-SIXIÈME BULLETIN.

Arensdorf, le 5 février 1807.

Après le combat de Mohringen, où elle avait été battue et mise en déroute, l’avant-garde de l’armée russe se retira sur Liebstadt ; mais le surlendemain, 27 janvier, plusieurs divisions russes la joignirent, et toutes étaient en marche pour porter le théâtre de la guerre sur le bas de la Vistule. Le corps du général Essen, accouru du fond de la Moldavie, où il était d’abord destiné à servir contre les Turcs, et plusieurs régiments qui étaient en Russie, mis en marche depuis quelque temps des extrémités de ce vaste empire, avaient rejoint les corps d’armée. L’Empereur donna ordre au prince de PonteCorvo de battre en retraite, et de favoriser les opérations offensives de l’ennemi, en l’attirant sur le bas de la Vistule. Il ordonna en même temps la levée de ses quartiers d’hiver. Le 5e corps, commandé par le général Savary, le maréchal Lannes étant malade, se trouva réuni le 31 janvier à Brok, devant tenir en échec le corps du général Essen, cantonné sur le Haut-Bug. Le 3e corps se trouva réuni à Mysiniez ; Le 4e corps à Willenberg; Le 6e corps à Gilgenburg ; Le 7e corps à Neidenburg. L’Empereur partit de Varsovie, et arriva le 31 au soir à Willenberg. Le grand-duc s’y était rendu depuis deux jours, et y avait réuni toute sa cavalerie. Le prince de Ponte-Corvo avait successivement évacué Osterode, Tobau , et s’était jeté sur Strasburg. Le maréchal Lefebvre avait réuni le 10e corps à Thorn, pour la défense de la gauche de la Vistule et de cette ville, Le 1er février, on se mit en marche. On rencontra à Passenheim l’avant-garde ennemie qui prenait l’offensive, et se dirigeait déjà sur Willenberg. Le grand-duc, avec plusieurs colonnes de cavalerie, la fit charger, et entra de vive force dans la ville. Le corps du maréchal Davoust se porta à Ortelsburg, Le 2, le grand-duc de Berg se porta à Allenstein avec le corps du maréchal Soult. Le corps du maréchal Davoust marcha sur Whastruburg. Les corps des maréchaux Augereau et Ney arrivèrent dans la journée du 3 à Allenstein. Le 3 au matin, l’armée ennemie, qui avait rétrogradé en toute hâte, se voyant tournée par son flanc gauche, et jetée sur cette Vistule qu’elle s’était tant vantée de vouloir passer, parut rangée en bataille, la gauche appuyée au village de Moudtken, le centre à Joukowo, couvrant la grande route de Liebstadt.

Combat de Bergfried.

L’Empereur se porta au village de Getkendorf, et plaça en bataille le corps du maréchal Ney sur la gauche, le corps du maréchal Augereau au centre, et le corps du maréchal Soult à la droite, la garde impériale en réserve. Il ordonna au maréchal Soult de se porter sur le chemin de Gustadt, et de s’emparer du pont de Bergfried, pour déboucher sur les derrières de l’ennemi avec tout son corps d’armée ; manœuvre qui donnait à cette bataille un caractère décisif. Vaincu, l’ennemi était perdu sans ressource. Le maréchal Soult envoya le général Guyot, avec sa cavalerie légère, s’emparer de Gustadt, où il prit une grande partie du bagage de l’ennemi, et fit successivement 1600 prisonniers russes. Gustadt était son centre de dépôts. Mais au même moment le maréchal Soult se portait sur le pont de Bergfried avec les divisions Leval et Legrand. L’ennemi, qui sentait que cette position importante protégeait la retraite de son flanc gauche, défendait ce pont avec 12 de ses meilleurs bataillons. A trois heures après-midi, la canonnade s’engagea. Le 4e régiment de ligne et le 24e d’infanterie légère, eurent la gloire d’aborder les premiers l’ennemi. Ils soutinrent leur vieille réputation. Ces deux régiments seuls , et un bataillon du 28e en réserve , suffirent pour débusquer l’ennemi, passèrent au pas de charge le pont, enfoncèrent les 12 bataillons russes, prirent 4 pièces de canon, et couvrirent le champ de bataille de morts et de blessés. Le 46e et le 55e, qui formaient la seconde brigade, étaient derrière, impatients de se déployer; mais déjà l’ennemi en déroule abandonnait épouvanté toutes ses belles positions ; heureux présage pour la journée du lendemain! Dans le même temps, le maréchal Ney s’emparait d’un bois où l’ennemi avait appuyé sa droite ; la division Saint-Hilaire s’emparait du village du centre ; et le grand-duc de Berg, avec une division de dragons placée par escadrons au centre, passait le bois et balayait la plaine, afin d’éclaircir le devant de notre position. Dans ces petites attaques partielles, l’ennemi fut repoussé et perdit une centaine de prisonniers. La nuit surprit ainsi les deux armées en présence. Le temps est superbe pour la saison ; il y a trois pieds de neige ; le thermomètre est à deux ou trois degrés de froid. A la pointe du jour du 4 , le général de cavalerie légère Lasalle battit la plaine avec ses hussards. Une ligne de cosaques et de cavalerie ennemie vint sur le champ se placer devant lui. Le grand-duc de Berg forma en ligne sa cavalerie, et marcha pour reconnaître l’ennemi. La canonnade s’engagea ; mais bientôt on acquit la certitude que l’ennemi avait profité de la nuit pour battre en retraite, et n’avait laissé qu’une arrière-garde de la droite, de la gauche et du centre. On marcha à elle, et elle fut menée battant pendant six lieues. La cavalerie ennemie fut culbutée plusieurs fois ; mais les difficultés d’un terrain montueux et inégal s’opposèrent aux efforts de la cavalerie. Avant la fin du jour, l’avant-garde française vint coucher à Deppen. L’Empereur coucha à Schlett. Le 5, à la pointe du jour, toute l’armée française fut en mouvement. A Deppen, l’Empereur reçut le rapport qu’une colonne ennemie n’avait pas encore passé l’Alle, et se trouvait ainsi débordée par notre gauche, tandis que l’armée russe rétrogradait toujours sur les routes d’Arensdorf et de Landsberg. Sa Majesté donna l’ordre au grand-duc de Berg et aux maréchaux Soult et Davoust de poursuivre l’ennemi dans cette direction. Elle fit passer l’Alle au corps du maréchal Ney, avec la division de cavalerie légère du général Lasalle et une division de dragons, et lui donna l’ordre d’attaquer le corps ennemi qui se trouvait coupé.

Combat de Waterdorf.

Le grand-duc de Berg, arrivé sur la hauteur de Waterdorf, se trouva en présence de 8 à 9,000 hommes de cavalerie. Plusieurs charges successives eurent lieu, et l’ennemi fit sa retraite.

Combat de Deppen.

Pendant ce temps, le maréchal Ney se canonnait et était aux prises avec le corps ennemi qui était coupé. L’ennemi voulut un moment essayer de forcer le passage, mais il vint trouver la mort au milieu de nos baïonnettes. Culbuté au pas de charge, et mis dans une déroute complète, il abandonna canons, drapeaux et autres bagages. Les autres divisions de ce corps voyant le sort de leur avant-garde, battirent en retraite. A la nuit, nous avions déjà fait plusieurs milliers de prisonniers, et pris 16 pièces de canon. Cependant, par ces mouvements, la plus grande partie des communications de l’armée russe ont été coupées. Ses dépôts de Gustadt et de Liebstadt, et une partie de ses magasins de l’Alle, avaient été enlevés par notre cavalerie légère. Notre perte a été peu considérable dans tous ces petits combats; elle se monte à 80 ou 100 morts, et à 3 ou 400 blessés. Le général Gardanne, aide-de-camp de l’Empereur, et gouverneur des pages, a eu une forte contusion à la poitrine. Le colonel du 4e régiment de dragons a été grièvement blessé. Le général de brigade Latour-Maubourg a été blessé d’une balle dans le bras. L’adjudant-commandant Lauberdière, chargé du détail des hussards, a été blessé dans une charge. Le colonel du 4e régiment de ligne a été blessé.

aigle et papillon

CINQUANTE-SEPTIÈME BULLETIN.

Preussich-Eylau, le 7 février 1807.

Le 6 au matin, l’armée se mit en marche pour suivre l’ennemi : le grand-duc de Berg, avec le corps du maréchal Soult, sur Landsberg ; le corps du maréchal Davoust, sur Heilsberg, et celui du maréchal Ney sur Worenditt, pour empêcher le corps coupé à Deppen de s’élever.

Combat de Hoff.

Arrivé à Glaudau, le grand-duc de Berg rencontra l’arrière-garde ennemie, et la fit charger entre Glaudau et Hoff. L’ennemi déploya plusieurs lignes de cavalerie qui paraissaient soutenir cette arrièregarde, composée de douze bataillons, ayant le front sur les hauteurs de Landsberg. Le grand-duc de Berg fit ses dispositions. Après différentes attaques sur la droite et sur la gauche de l’ennemi, appuyées à un mammelon et à un bois, les dragons et les cuirassiers de la division du général d’Hautpoult firent une brillante charge, culbulèrent et mirent en pièces deux régiments d’infanterie russe. Les colonels, les drapeaux , les canons et la plupart des officiers et soldats furent pris. L’armée ennemie se mit en mouvement pour soutenir son arrière-garde. Le maréchal Soult était arrivé : le maréchal Augpreau prit position sur la gauche, et le village de Hoff fut occupé. L’ennemi sentit l’importance de cette position, et fit marcher dix bataillons pour le reprendre. Le grand-duc de Berg fit exécuter une seconde charge par les cuirassiers, qui les prirent en flanc et les écharpèrent. Ces manœuvres sont de beaux faits d’armes, et font le plus grand honneur à ces intrépides cuirassiers. Cette journée mérite une relation particulière. Une partie des deux armées passa la nuit du 6 au 7 en présence.L’ennemi fila pendant la nuit. A la pointe du jour, l’avant-garde française se mit en marche, et rencontra l’arrière-garde ennemie entre le bois et la petite ville d’Eylau. Plusieurs régiments de chasseurs à pied ennemis qui la défendaient furent chargés et en partie pris. On ne tarda pas à arriver à Eylau, et à reconnaître que l’ennemi était en position derrière cette ville.

aigle et papillon

CINQUANTE-HUITIÈME BULLETIN.

Preussich-Eylau, le 9 février 1807.

Combat d’Eylau.

A un quart de lieue de la petite ville de Preussich-Eylau, est un plateau qui défend le débouché de la plaine. Le maréchal Soult ordonna au 46e et au 18e régiments de ligne de l’enlever. Trois régiments qui le défendaient furent culbulés ; mais au même moment une colonne de cavalerie russe chargea l’extrémité de la gauche du 18e, et mit en désordre un de ses bataillons. Les dragons de la division Klein s’en aperçurent à temps ; les troupes s’engagèrent dans la ville d’Eylau. L’ennemi avait placé dans une église et un cimetière plusieurs régiments. Il fit là une opiniâtre résistance ; et, après un combat meurtrier de part et d’autre, la position fut enlevée à dix heures du soir. La division Legrand prit ses bivouacs au-devant de la ville, et la division Saint-Hilaire à la droite. Le corps du maréchal Augereau se plaça sur la gauche; le corps du maréchal Davoust avait, dès la veille, marché pour déborder Eylau, et tomber sur le flanc gauche de l’ennemi, s’il ne changeait pas de position. Le maréchal Ney était en marche pour le déborder sur son flanc droit. C’est dans cette position que la nuit se passa.

N6941196_JPEG_1_1DM

Bataillle d’Eylau.

A la pointe du jour l’ennemi commença l’attaque par une vive canonnade sur la ville d’Eylau et sur la division Saint-Hilaire. L’Empereur se porta à la position de l’église que l’ennemi avait tant défendue la veille. Il fit avancer le corps du maréchal Augereau, et fit canonner le monticule par quarante pièces d’artillerie de sa garde. Une épouvantable canonnade s’engagea de part et d’autre. L’armée russe, rangée en colonnes, était à demi-portée de canon : tout coup frappait. Il parut un moment, aux mouvements de l’ennemi, qu’impatienté de tant souffrir, il voulait déborder notre gauche. Au même moment, les tirailleurs du maréchal Davoust se firent entendre, et arrivèrent sur les derrières de l’armée ennemie. Le corps du maréchal Augereau déboucha en même temps en colonnes, pour se porter sur le centre de l’ennemi, et, partageant ainsi son attention, l’empêcher de se porter tout entier contre le corps du maréchal Davoust. La division Saint-Hilaire déboucha sur la droite, l’une et l’autre devant manœuvrer pour se réunir au maréchal Davoust. A peine le corps du maréchal Augereau et la division Saint-Hilaire eurent-ils débouché, qu’une neige épaisse, et telle qu’on ne distinguait pas à deux pas, couvrit les deux armées. Dans cette obscurité le point de direction fut perdu, et les colonnes s’appuyant trop à gauche, flottèrent incertaines. Cette désolante obscurité dura une demi-heure. Le temps s’étant éclairci, le grand-duc de Berg, à la tête de la cavalerie , et soutenu par le maréchal Bessières, à la tête de la garde, tourna la division Saint-Hilaire, et tomba sur l’armée ennemie ; manœuvre audacieuse s’il en fut jamais, qui couvrit de gloire la cavalerie, et qui était devenue nécessaire dans la circonstance où se trouvaient nos colonnes. La cavalerie ennemie, qui voulut s’opposer à cette manœuvre, fut culbutée ; le massacre fut horrible. Deux lignes d’infanterie russe furent rompues ; la troisième ne résista qu’en s’adossant à un bois. Des escadrons de la garde traversèrent deux fois toute l’armée ennemie. Cette charge brillante et inouie, qui avait culbuté plus de 20 mille hommes d’infanterie, et les avait obligés à abandonner leurs pièces, aurait décidé sur le champ la victoire, sans le bois et quelques difficultés de terrain. Le général de division d’Hautpoult fut blessé d’un biscayen. Le général Dalhmann, commandant les chasseurs de la garde, et un bon nombre de ses intrépides soldats, moururent avec gloire. Mais les cent dragons, cuirassiers ou soldats de la garde que l’on trouva sur le champ de bataille, on les y trouva environnés de plus de mille cadavres ennemis. Cette partie du champ de bataille fait horreur à voir. Pendant ce temps, le corps du maréchal Davoust débouchait derrière l’ennemi. La neige, qui plusieurs fois dans la journée obscurcit le temps, retarda aussi sa marche et l’ensemble de ses colonnes. Le mal de l’ennemi est immense ; celui que nous avons éprouvé est considérable. Trois cents bouches à feu ont vomi la mort de part et d’autre pendant douze heures. La victoire, longtemps incertaine, fut décidée et gagnée , lorsque le maréchal Davoust déboucha sur le plateau, et déborda l’ennemi, qui, après avoir fait de vains efforts pour le reprendre, battit en retraite. Au même moment, le corps du maréchal Ney débouchait par Altorff sur la gauche, et poussait devant lui le reste de la colonne prussienne échappée au combat de Deppen. Il vint se placer le soir au village de Schenaditten ; et par-là l’ennemi se trouva tellement serré entre les corps des maréchaux Ney et Davoust, que, craignant de voir son arrière-garde compromise, il résolut, à huit heures du soir, de reprendre le village de Schenaditten. Plusieurs bataillons de grenadiers russes, les seuls qui n’eussent pas donné, se présentèrent à ce village ; mais le 6e régiment d’infanterie légère les laissa approcher à bout portant, et les mit dans une entière déroute. Le lendemain, l’ennemi a été poursuivi jusqu’à la rivière de Frischling. Il se retire au-delà de la Pregel. Il a abandonné sur le champ de bataille seizes pièces de canon et ses blessés. Toutes les maisons des villages qu’il a parcourus la nuit, en sont remplies. Le maréchal Augereau a été blessé d’une balle. Les généraux Desjardins, Heudelet, Lochet, ont été blessés. Le général Corbineau a été enlevé par un boulet. Le colonel Lacuée, du 63e, et le colonel Lemarois, du 43e, ont été tués par des boulets. Le colonel Bouvières, du 11e régiment de dragons, n’a pas survécu à ses blessures. Tous sont morts avec gloire. Notre perte se monte exactement à 1,900 morts et à 5,700 blessés, parmi lesquels un millier qui le sont grièvement, seront hors de service. Tous les morts ont été enterrés dans la journée du 10. On a compté sur le champ de bataille 7,000 Russes. Ainsi l’expédition offensive de l’ennemi, qui avait pour but de se porter sur Thorn en débordant la gauche de la Grande-Armée, lui a été funeste. 12 à 15,000 prisonniers , autant d’hommes hors de combat, 18 drapeaux, 45 pièces de canon, sont les trophées trop chèrement payés sans doute par le sang de tant de braves. De petites contrariétés de temps, qui auraient paru légères dans toute autre circonstance, ont beaucoup contrarié les combinaisons du général français. Notre cavalerie et notre artillerie ont fait des merveilles. La garde à cheval s’est surpassée ; c’est beaucoup dire. La garde à pied a été toute la journée l’arme au bras, sous le feu d’une épouvantable mitraille, sans tirer un coup de fusil ni faire aucun mouvement. Les circonstances n’ont point été telles qu’elle ait dû donner. La blessure du maréchal Augereau a été aussi un accident défavorable, en laissant, pendant le plus fort de la mêlée, son corps d’armée sans chef capable de le diriger. Ce récit est l’idée générale de la bataille. Il s’est passé des faits qui honorent le soldat français : l’état-major s’occupe de les recueillir. La consommation en munitions à canon a été considérable ; elle a été beaucoup moindre en munitions d’infanterie. L’aigle d’un des bataillons du 18e régiment ne s’est pas retrouvée ; elle est probablement tombée entre les mains de l’ennemi. On ne peut en faire un reproche à ce régiment : c’est, dans la position où il se trouvait, un accident de guerre ; toutefois l’Empereur lui en rendra un autre, lorsqu’il aura pris un drapeau à l’ennemi. Cette expédition est terminée, l’ennemi battu et rejeté à cent lieues de la Vistule. L’armée va reprendre ses cantonnements et rentrer dans ses quartiers d’hiver.

aigle et papillonN8413450_JPEG_1_1DM

CINQUANTE-NEUVIÈME BULLETIN.

Preussich-Eylau, le 14 février 1807.

L’ennemi prend position derrière la Prégel. Nos coureurs sont sur Kœnigsberg ; mais l’Empereur a jugé convenable de mettre son armée en quartiers , en se tenant à portée de couvrir la ligne de la Vistule. Le nombre des canons qu’on a pris depuis le combat de Bergfried, se monte à près de 60. Les vingt-quatre que l’ennemi a laissés à la bataille d’Eylau , viennent d’être dirigés sur Thorn. L’ennemi a fait courir la notice ci-jointe. Tout y est faux. L’ennemi a attaqué la ville, et a été constamment repoussé. Il avoue avoir perdu 20,000 hommes tués ou blessés. Sa perte est beaucoup plus forte. La prise de 9 aigles est aussi fausse que la prise de la ville. Le grand-duc de Berg a toujours son quartier-général à Vittenberg, tout près de la Prégel. Le général d’Hautpoult est mort de ses blessures. Il a été généralement regretté. Peu de soldats ont eu une fin plus glorieuse. Sa division de cuirassiers s’est couverte de gloire à toutes les affaires. L’Empereur a ordonné que son corps serait transporté à Paris. Le général de cavalerie Bonardi-Saint-Sulpice, blessé au poignet, ne voulut point aller à l’ambulance et fournit une seconde charge. S. M. a été si contente de ses services, qu’elle l’a nommé général de division. Le maréchal Lefebvre s’est porté le 12 sur Marienweder. Il y a trouvé 7 escadrons prussiens, les a culbutés, leur a pris 300 hommes, parmi lesquels un colonel, un major et plusieurs officiers, et 250 chevaux. Ce qui a échappé à ce combat s’est réfugié dans Dantzick. (La notice annoncée dans ce bulletin ne s’y est pas trouvée jointe. )

aigle et papillon

SOIXANTIÈME BULLETIN.

Preussich-Eylau, le 17 février 1807.

La reddition de la Silésie avance. La place de Schweidnitz a capitulé. Ci-jointe la capitulation. Le gouverneur prussien de la Silésie a été cerné dans Glatz, après avoir été forcé dans la position de Frankeinstein et de Neuhrode par le général Lefèvre. Les troupes de Wurtemberg se sont fort bien comportées dans cette affaire. Le régiment bavarois de la Tour-et-Taxis, commandé par le colonel Seydis, et le 6e régiment de ligne bavarois, commandé par le colonel Baker, se sont fait remarquer. L’ennemi a perdu dans ces combats une centaine d’hommes tués, et 300 faits prisonniers. Le siège de Kosel se poursuit avec activité. Depuis la bataille d’Eylau , l’ennemi s’est rallié derrière la Prégel. On concevait l’espoir de le forcer dans cette position, si la rivière fut restée gelée ; mais le dégel continue, et cette rivière est une barrière au-delà de laquelle l’armée française n’a pas intérêt de le jeter. Du côté de Willenberg, 3,000 prisonniers russes ont été délivrés par un parti de 1,000 cosaques. Le froid a entièrement cessé, et la neige est par tout fondue ; et la saison actuelle nous offre le phénomène, au mois de février, du temps de la fin d’avril. L’armée entre dans ses cantonnements.

aigle et papillon

SOIXANTE-UNIÈME BULLETIN.

Landsberg, le 18 février 1807.

La bataille d’Eylau avait d’abord été présentée par plusieurs officiers ennemis comme une victoire. On fut dans cette croyance à Kœnigsberg toute la matinée du 9. Bientôt le quartier-général et toute l’armée russe arrivèrent. Peu de temps après, on entendit des coups de canon, et l’on vit les Français maîtres d’une petite hauteur qui dominait tout le camp russe. Le général russe a déclaré qu’il voulait défendre la ville ; ce qui a augmenté la consternation des habitants, qui disaient : Nous allons éprouver le sort de Lubeck. Il est heureux pour cette ville qu’il ne soit pas entré dans les calculs du général français de forcer l’armée russe dans cette position. Le nombre des morts dans l’armée russe, en généraux et en officiers, est extrêmement considérable. Par la bataille d’Eylau, plus de 5,000 blessés russes restés sur le champ de bataille ou dans les ambulances environnantes, sont tombés au pouvoir du vainqueur. Partie sont morts, partie légèrement blessés, ont augmenté le nombre des prisonniers. 1,500 viennent d’être rendus à l’armée russe. Indépendamment de ces 5,000 blessés, qui sont restés au pouvoir de l’armée française, on calcule que les Russes en ont eu 15,000. L’armée vient de prendre ses cantonnements. Les pays d’Elbing, de Liebstadt, d’Osterode, sont les plus belles parties de ces contrées. Ce sont ceux que l’Empereur a choisis pour y établir sa gauche. Le maréchal Mortier est entré dans la Poméranie suédoise. Stralsund a été bloqué. Il est à regretter que l’ennemi ait mis le feu sans raison au beau faubourg de Kniper. Cet incendie offrait un spectacle horrible. Plus de 2,000 individus se trouvent sans maisons et sans asile.

Proclamation.

Preussich-EyIau, le 19 février 1807.

Soldats!

Nous commencions à prendre un peu de repos dans nos quartiers d’hiver, lorsque l’ennemi a attaqué le premier corps, et s’est présenté sur la Basse-Vistule. Nous avons marché à lui. Nous l’avons poursuivi l’épée dans les reins pendant l’espace de 80 lieues. Il s’est réfugié sous les remparts de ses places, et a repassé la Prégel. Nous lui avons enlevé, aux combats de Bergfried, de Deppen, de Hoff, à la bataille d’Eylau, 66 pièces de canon, 16 drapeaux, et tué, blessé ou pris plus de 40,000 hommes. Les braves qui, de notre côté, sont restés sur le champ d’honneur, sont morts d’une mort glorieuse ; c’est la mort des vrais soldats. Leurs familles auront des droits constants à notre sollicitude et à nos bienfaits. Ayant ainsi déjoué tous les projets de l’ennemi, nous allons nous rapprocher de la Vistule et rentrer dans nos cantonnements. Qui osera en troubler le repos, s’en repentira ; car au-delà de la Vistule, comme au-delà du Danube, au milieu des frimats de l’hiver, comme au commencement de l’automne, nous serons toujours les soldats français, et les soldats français de la Grande-Armée.

aigle et papillon

SOIXANTE-DEUXIÈME BULLETIN.

Liebstadt, le 21 février 1807.

La droite de la Grande-Armée a été victorieuse, comme le centre et la gauche. Le général Essen, à la tête de 25,000 hommes, s’est porté sur Ostrolenka, le 15, par les deux rives de la Narew. Arrivé au village de Flacies-Lawowa, il rencontra l’avant-garde du général Savary, commandant le 5e corps. Le 16, à la pointe du jour, le général Gazan se porta avec une partie de sa division à l’avant-garde. À 9 heures du matin, il rencontra l’ennemi sur la route de Nowogrod, l’attaqua, le culbuta, et le mit en déroute. Mais au même moment l’ennemi attaquait Ostrolenka par la rive gauche. Le général Campana, avec une brigade de la division Gazan, et le général Ruffin, avec une brigade de la division du général Oudinot, défendaient cette petite ville. Le général Savary y envoya le général de division Reille, chef de l’état-major du corps d’armée. L’infanterie russe, sur plusieurs colonnes, voulut emporter la ville. On la laissa avancer jusqu’à la moitié des rues. On marcha à elle au pas de charge ; elle fut culbutée trois fois, et laissa les rues couvertes de morts. La perte de l’ennemi fut si grande, qu’il abandonna la ville et prit position derrière les monticules de sable qui la couvrent. Les divisions des généraux Suchet et Oudinot avancèrent ; à midi, leurs têtes de colonnes arrivèrent à Ostrolenka. Le général Savary rangea sa petite armée de la manière suivante : Le général Oudinot, sur deux lignes , commandait la gauche ; le général Suchet le centre ; et le général Reille, commandant une brigade de la division Gazan, formait la droite. Il se couvrit de toute son artillerie et marcha à l’ennemi. L’intrépide général Oudinot se mit à la tête de la cavalerie, fit une charge qui eut du succès, et tailla en pièces les cosaques de l’arrière-garde ennemie. Le feu fut très-vif ; l’ennemi ploya de tous côtés et fut mené battant pendant trois lieues. Le lendemain, l’ennemi a été poursuivi plusieurs lieues, mais avant qu’on pût reconnaître que sa cavalerie avait battu en retraiie toute la nuit. Le général Suwarow et plusieurs autres officiers ennemis ont été tués. L’ennemi a abandonné un grand nombre de blessés. On en avait ramassé 1,200 ; on en ramassait à chaque instant. Sept pièces de canon et deux drapeaux sont les trophées de la victoire. L’ennemi a laissé 1,300 cadavres sur le champ de bataille. De notre côté, nous avons eu 60 hommes tués et 4 à 500 blessés. Mais une perte vivement sentie, est celle du général de brigade, Campana, qui était un officier d’un grand mérite et d’une grande espérance. Il était né dans le département de Marengo. L’Empereur a été très peiné de sa perte. Le 103e régiment s’est particulièrement distingué dans cette affaire. Parmi les blessés, sont le colonel du Hamel, du 21e régiment d’infanterie légère, et le colonel d’artillerie Nourrit. L’Empereur a ordonné au 5e corps de s’arrêter et de prendre ses quartiers d’hiver. Le dégel est affreux. La saison ne permet pas de rien faire de grand. C’est celle du repos. L’ennemi a le premier levé ses quartiers ; il s’en repent.

aigle et papillon

SOIXANTE-TROISIÈME BULLETIN.

Osterode, le 28 février 1807.

Le capitaine des grenadiers à cheval de la garde impériale, Auzouï, blessé à mort à la bataille d’Eylau, était couché sur le champ de bataille. Ses camarades viennent pour l’enlever et le porter à l’ambulance. Il ne recouvre ses esprits que pour leur dire : “Laissez-moi, mes amis; je meurs content, puisque nous avons la victoire, et que je puis mourir sur le lit d’honneur, environné de canons pris à l’ennemi et des débris de leur défaite. Dites à l’Empereur que je n’ai qu’un regret ; c’est que, dans quelques moments , je ne pourrai plus rien pour son service et pour la gloire de notre belle France. A elle mon dernier soupir.” L’effort qu’il fit pour prononcer ces paroles, épuisa le peu de forces qui lui restaient. Tous les rapports que l’on reçoit s’accordent à dire que l’ennemi a perdu à la bataille d’Eylau 20 généraux et 900 officiers tués et blessés, et plus de 30,000 hommes hors de combat. Au combat d’Ostrolenka, du 16, deux généraux russes ont été tués et trois blessés. S. M. a envoyé à Paris les 16 drapeaux pris à la bataille d’Eylau. Tous les canons sont déjà dirigés sur Thorn. S. M. a ordonné que ces canons seraient fondus, et qu’il en serait fait une statue en bronze du général d’Haupoult, commandant la 2e division de cuirassiers, dans son costume de cuirassier. L’armée est concentrée dans ses cantonnements derrière la Passarge, appuyant sa gauche à Marienwerder, à l’île du Nogat et à Elbing, pays qui fournissent des ressources. Instruit qu’une division russe s’était portée sur Braunsberg, à la tête de nos cantonnements, l’Empereur a ordonné qu’elle fût attaquée. Le prince de Ponte-Corvo chargea de cette expédition le général Dupont, officier d’un grand-mérite. Le 26, à 2 heures après-midi, le général Dupont se présenta devant Braunsberg, attaqua la division ennemie, forte de 10,000 hommes, la culbuta à la baïonnette, la chassa de la ville, et lui fit repasser la Passarge, lui prit 16 pièces de canon, 2 drapeaux, et lui fit 2,000 prisonniers. Nous avons eu très peu d’hommes tués. Du côté de Gustadt, le général Léger-Belair se porta au village de Peterswalde à la pointe du jour du 26 sur l’avis qu’une colonne russe était arrivée dans la nuit à ce village, la culbuta, prit le général, baron de Korff, qui la commandait, son état-major, plusieurs Iieutenants-colonels et officiers, et 400 hommes. Cette brigade était composée de 10 bataillons, qui avaient tellement souffert, qu’ils ne formaient que 1,600 hommes présents sous les armes. L’Empereur a témoigné sa satisfaction au général Savary pour le combat d’Ostrolenka, lui a accordé la grande décoration de la légion d’honneur, et l’a rappelé près de sa personne. S. M. a donné le commandement du 5e corps au maréchal Masséna, le maréchal Lannes continuant à être malade. A la bataille d’Eylau, le maréchal Augereau, couvert de rhumatismes, était malade et avait à peine connaissance ; mais le canon réveille les braves : il revole au galop à la tête de son corps, après s’être fait attacher sur son cheval. Il a été constamment exposé au plus grand feu, et a même été légèrement blessé. L’Empereur vient de l’autoriser à rentrer en France pour y soigner sa santé. Les garnisons de Colberg et de Dantzick, profitant du peu d’attention qu’on avait fait à elles, s’étaient encouragées par différentes excursions. Un avant-poste de la division italienne a été attaqué, le 16, à Stargard, par un parti de 800 hommes de la garnison de Colberg. Le général Bonfanti n’avait avec lui que quelques compagnies du 1er régiment de ligne italien, qui ont pris les armes à temps, ont marché avec résolution sur l’ennemi, et l’ont mis en déroute. Le général Teulié, de son côté, avec le gros de la division italienne, le régiment de fusiliers de la garde et la première compagnie de gendarmes d’ordonnance, s’est porté pour investir Colberg. Arrivé à Naugarten, il a trouvé l’ennemi retranché, occupant un fort hérissé de pièces de canon. Le colonel Boyer, des fusiliers de la garde, est monté l’assaut. Le capitaine de la compagnie des gendarmes, M. de Montmorency, a fait une charge qui a eu du succès. Le fort a été pris, 300 hommes faits prisonniers et 6 pièces de canon enlevées. L’ennemi a laissé 100 hommes sur le champ de bataille. Le général Dabrowsky a marché contre la garnison de Dantzick ; il l’a rencontrée à Dirschan, l’a culbutée, lui a fait 600 prisonniers, pris 7 pièces de canon, et l’a poursuivie plusieurs lieues l’épée dans les reins. Il a été blessé d’une balle. Le maréchal Lefebvre était arrivé sur ces entrefaites, au commandement du 10e corps : il avait été joint par les Saxons, et il marchait pour investir Dantzick. Le temps est toujours variable. Il gelait hier; il dégèle aujourd’hui. L’hiver s’est ainsi passé. Le thermomètre n’a jamais été à plus de cinq degrés.

aigle et papillon

SOIXANTE-QUATRIÈME BULLETIN.

Osterode, le 2 mars 1807.

La ville d’Elbing fournit de grandes ressources à l’armée : on y a trouvé une grande quantité de vins et d’eau-de-vie, ce pays de la basse Vistule est très fertile. Les ambassadeurs de Constantinople et de Perse sont entrés en Pologne et arrivent à Varsovie. Après la bataille d’Eylau, l’Empereur a passé tous les jours plusieurs heures sur le champ de bataille, spectacle horrible, mais que le devoir rendait nécessaire. Il a fallu beaucoup de travail pour enterrer tous les morts. On a trouvé un grand nombre de cadavres d’officiers russes avec leurs décorations. Il paraît que parmi eux il y avait un prince Repnin. Quarante-huit heures encore après la bataille, il y avait plus de 5000 Russes blessés qu’on n’avait encore pu emporter. On leur faisait porter de l’eau-de-vie et du pain, et successivement on les a transportés à l’ambulance. Qu’on se figure, sur un espace d’une lieue carrée, 9 ou 10,000 cadavres, 4 ou 5000 chevaux tués, des lignes de sacs russes, des débris de fusils et de sabres, la terre couverte de boulets, d’obus, de munitions, 24 pièces de canon, auprès desquelles on voyait les cadavres des conducteurs tués au moment où ils faisaient des efforts pour les enlever : tout cela avait plus de relief sur un fond de neige : ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l’amour de la paix et l’horreur de la guerre. Les 5000 blessés que nous avons eus, ont été tous évacués sur Thorn et sur nos hôpitaux de la rive gauche de la Vistule sur des traîneaux. Les chirurgiens ont observé avec étonnement, que la fatigue de cette évacuation n’a point nui aux blessés.

Voici quelques détails sur le combat de Braunsberg.

Le général Dupont marcha à l’ennemi sur deux colonnes. Le général Bruyère, qui commandait la colonne de droite, rencontra l’ennemi à Ragern, le poussa sur la rivière qui se trouve en avant de ce village. La colonne de gauche poussa l’ennemi sur Willenberg, et toute la division ne tarda pas à déboucher hors du bois. L’ennemi, chassé de sa première position, fut obligé de se replier sur la rivière qui couvre la ville de Braunsberg : il a d’abord tenu ferme, mais le général Dupont a marché à lui, l’a culbuté au pas de charge, et est entré avec lui dans la ville qui a été jonchée de cadavres russes. Le 9e d’infanterie légère, le 32e, le 96e de ligne qui composent cette division, se sont distingués. Les généraux Barrois, Lahoussaye, le colonel Semelé, du 24e de ligne, le colonel Meunier, du 9e d’infanterie légère, le chef de bataillon Bouge, du 32e de ligne, et le chef d’escadron Hubinet, du 9e de hussards, ont mérité des éloges particuliers. Depuis l’arrivée de l’armée française sur la Vistule, nous avons pris aux Russes, aux affaires de Pultusk et de Golymin, 89 pièces de canon ; au combat de Bergfried , 4 pièces ; dans la retraite d’Allenstein, 5 pièces ; au combat de Deppen, 16 pièces ; au combat de Hoff, 12 pièces ; à la bataille d’Eylau, 24 pièces ; au combat de Braunsberg, 16 pièces ; au combat d’Ostrolenka, 9 pièces : total, 175 pièces de canon. On a fait à ce sujet la remarque, que l’Empereur n’a jamais perdu de canons dans les armées qu’il a commandées, soit dans les premières campagnes d’Italie et d’Egypte, soit dans celle de l’armée de réserve, soit dans celle d’Autriche et de Moravie, soit dans celle de Prusse et de Pologne.

Par décrets des 16, 21, 25 février, 1er et 3 mars 1807, sont nommés :

1 2 3 4

aigle et papillon

SOIXANTE-CINQUIÈME BULLETIN.

Osterode, le 10 mars 1807.

L’armée est cantonnée derrière la Passarge ; Le prince de Ponte-Corvo, à Rolland et à Braunsberg ; Le maréchal Soult, à Liebstadt et Mohrungen ; Le maréchal Ney, à Guttstadt ; Le maréchal Davoust, à Allenstein, Hoheinstein et Deppen ; Le quartier-général, à Osterode ; Le corps d’observation polonais, que commande le général Zayonchek, à Neidenbourg ; Le corps du maréchal Lefebvre, devant Dantzick ; Le 5e corps, sur l’Omulew ; Une division de Bavarois, que commande le prince royal de Bavière, à Varsovie ; Le corps du prince Jérôme, en Silésie ; Le 8e corps, en observation dans la Poméranie suédoise. Les places de Breslaw, de Schweidnitz et de Brieg sont en démolition. Le général Rapp, aide-de-camp de l’Empereur, est gouverneur de Thorn. On jette des ponts sur la Vistule, à Marienbourg et à Dirschau. Ayant été instruit, le 1er mars, que l’ennemi, encouragé par la position qu’avait prise l’armée, faisait voir des postes tout le long de la rive droite de la Passarge, l’Empereur ordonna aux maréchaux Soult et Ney de faire des reconnaissances en avant pour repousser l’ennemi. Le maréchal Ney marcha sur Guttstadt. Le maréchal Soult passa la Passarge à Wormditt. L’ennemi fit aussitôt un mouvement général, et se mit en retraite sur Kœnigsberg. Ses postes, qui s’étaient retirés en toute hâte, furent poursuivis à huit lieues. Voyant ensuite que les Français ne faisaient plus de mouvements, et s’apercevant que ce n’étaient que des avant-gardes qui avaient quitté leurs régiments, deux régiments de grenadiers russes se rapprochèrent, et se portèrent de nuit sur le cantonnement de Zechern. Le 50e les reçut à bout portant ; le 27e et le 39 se comportèrent de même. Dans ces petits combats, les Russes ont eu un millier d’hommes blessés, tués ou prisonniers. Après s’être ainsi assurée des mouvements de l’ennemi, l’armée est rentrée dans ses cantonnements. Le grand-duc de Berg, instruit qu’un corps de cavalerie s’était porté sur Willenberg, l’a fait attaquer dans cette ville par le prince Borghèse, qui, à la tête de son régiment, a chargé 8 escadrons russes, les a culbutés et mis en déroute, et leur a fait une centaine de prisonniers, parmi lesquels se trouvent 3 capitaines et 8 officiers. Le maréchal Lefebvre a cerné entièrement Dantzick, et a commencé les ouvrages de circonvallation de la place.

aigle et papillon

SOIXANTE-SIXIÈME BULLETIN.

Osterode, le 14 mars 1807.

La Grande-Armée est toujours dans ses cantonnements, où elle prend du repos. De petits combats ont eu lieu souvent entre les avant-postes des deux armées. Deux régiments de cavalerie russe sont venus le 12 inquiéter le 69e régiment d’infanterie de ligne dans son cantonnement de Linguau , en avant de Guttstadt. Un bataillon de ce régiment prit les armes, s’embusqua, et tira à bout portant sur l’ennemi, qui laissa 80 hommes sur la place. Le général Guyot, qui commande les avant-postes du maréchal Soult, a eu de son côté quelques engagements qui ont été à son avantage. Après le petit combat de Willenberg, le grand-duc de Berg a chassé les cosaques de toute la rive droite de l’Alle, afin de s’assurer que l’ennemi ne masquait pas quelque mouvement. Il s’est porté à Wartembourg, Seeburg, Meusguth, Bischoffsbourg. Il a eu quelques engagements avec la cavalerie ennemie, et a fait une centaine de cosaques prisonniers. L’armée russe paraît concentrée du côté de Bartenstein, sur l’Alle ; la division prussienne, du côté de Creutzbourg. L’armée ennemie a fait un mouvement de retraite, et s’est rapprochée d’une marche de Kœnigsberg. Toute l’armée française est cantonnée ; elle est approvisionnée par les villes d’Elbing , de Bransberg, et par les ressources que l’on tire de l’île du Nogat, qui est d’une très grande fertilité. Deux ponts ont été jetés sur la Vistule ; un à Marienbourg, et l’autre à Marienwerder. Le maréchal Lefebvre a achevé l’investissement de Dantzick. Le général Teulié a investi Colberg. L’une et l’autre de ces garnisons ont été rejetées dans ces places après de légères attaques. Une division de 12,000 Bavarois, commandée par le prince-royal de Bavière, a passé la Vistule à Varsovie, et vient joindre l’armée.

aigle et papillon

SOIXANTE-SEPTIÈME BULLETIN.

Osterode, le 25 mars 1807.

Le 14 mars à trois heures après-midi, la garnison de Stralsund, à la faveur d’un temps nébuleux, déboucha avec deux mille hommes d’infanterie, deux escadrons de cavalerie et six pièces de canon, pour attaquer une redoute construite par la division Dupas. Cette redoute qui n’était ni fermée ni palissadée, ni armée de canons, était occupée par une seule compagnie de voltigeurs du 58e de ligne. L’immense supériorité de l’ennemi n’étonna point ces braves. Cette compagnie, ayant été renforcée par une compagnie du 4e d’infanterie légère, commandée par le capitaine Barral, brava les efforts de cette brigade suédoise. Quinze soldats suédois arrivèrent sur les parapets, mais ils y trouvèrent la mort. Toutes les tentatives que fit l’ennemi furent également inutiles. Soixante-deux cadavres suédois ont été enterrés au pied de la redoute. On peut supposer que plus de 120 hommes ont été blessés ; 50 ont été faits prisonniers. Il n’y avait cependant dans cette redoute que 150 hommes. Plusieurs officiers suédois, décorés, ont été trouvés parmi les morts. Cet acte d’intrépidité a fixé les regards de l’Empereur, qui a accordé trois décorations de la Légion d’honneur aux compagnies de voltigeurs du 58e et du 4e légère. Le capitaine Drivet, qui commandait dans cette mauvaise redoute, s’est particulièrement distingué. Le maréchal Lefebvre a ordonné, le 20, au général de brigade Schramm, de passer de l’île du Nogat dans Frisch-Hoff, pour couper la communication de Dantzick avec la mer. Le passage s’est effectué à trois heures du matin ; les Prussiens ont été culbutés et ont laissé entre nos mains 300 prisonniers. A six heures du soir, la garnison a fait un détachement de 4000 hommes pour reprendre ce poste ; il a été repoussé avec perte de quelques centaines de prisonniers et d’une pièce de canon. Le général Schramm avait sous ses ordres le 2e bataillon du 2e régiment d’infanterie légère et plusieurs bataillons saxons qui se sont distingués. L’Empereur a accordé trois décorations de la Légion d’honneur aux officiers saxons, et trois aux sous-officiers et soldats, et au major qui les commandait. En Silésie, la garnison de Neiss a fait une sortie. Elle a donné dans une embuscade. Un régiment de cavalerie wurtembergeoise a pris les troupes sorties en flanc, et leur a tué une cinquantaine d’hommes et fait 60 prisonniers. Cet hiver a été en Pologne comme il paraît qu’il a été à Paris, c’est-à-dire variable. Il gèle et dégèle tour à tour. Cependant nous sommes assez heureux pour n’avoir point de malades. Tous les rapports disent que l’armée russe en a, au contraire, beaucoup. L’armée continue à être tranquille dans ses cantonnements. Les places formant tête de pont de Sierock, Modin, Praga, Marienbourg et Marienwerder, prennent tous les jours un nouvel accroissement de forces. Les manutentions et les magasins sont organisés, et s’approvisionnent sur tous les points de l’armée. On a trouvé à Elbing 300 mille bouteilles de vin de Bordeaux, et quoiqu’il coûtât 4 fr. la bouteille, l’Empereur l’a fait distribuer à l’armée, en en faisant payer le prix aux marchands. L’Empereur a envoyé le prince Borghèse à Varsovie avec une mission.

aigle et papillon

SOIXANTE-HUITIÈME BULLETIN.

Osterode, le 29 mars 1807.

Le 17 mars à trois heures du matin, le général de brigade Lefèvre, aide-de-camp du prince Jérôme, se trouvant, avec 3 escadrons de chevau-légers et le régiment d’infanterie légère de Taxis, passa auprès de Glalz, pour se rendre à Wunchelsbourg. Quinze cents hommes sortirent de la place avec deux pièces de canon. Le lieutenant-colonel Gérard les chargea aussitôt et les rejeta dans Glatz, après leur avoir pris 100 soldats, plusieurs officiers et leurs deux pièces de canon. Le maréchal Masséna s’est porté de Villenberg sur Ortelsbourg ; il y a fait entrer la division de dragons Becker, et l’a renforcée d’un détachement de Polonais à cheval. Il y avait à Ortelsbourg quelques cosaques : plusieurs charges ont eu lieu, et l’ennemi a perdu 20 hommes. Le général Becker, en venant reprendre sa position à Willenberg, a été chargé par 2000 cosaques ; on leur avait tendu une embuscade d’infanterie dans laquelle ils ont donné. Ils ont perdu 200 hommes. Le 26, à cinq heures du matin, la garnison de Dantzick a fait une sortie générale, qui lui a été funeste. Elle a été repoussée partout. Un colonel nommé Cracaw, qui avait fait le métier de partisan, a été pris avec 400 hommes et deux pièces de canon, dans une charge du 19e de chasseurs. La légion polonaise du Nord s’est fort bien comportée ; deux bataillons saxons se sont distingués. Du reste il n’y a rien de nouveau ; les lacs sont encore gelés ; on commence cependant à s’apercevoir de l’approche du printemps.

aigle et papillon

SOIXANTE-NEUVIÈME BULLETIN.

Finckenstein, le 4 avril 1807.

Les gendarmes d’ordonnance sont arrivés à Marienwerder. Le maréchal Bessières est parti pour aller en passer la revue. Ils se sont très bien comportés, et ont montré beaucoup de bravoure dans les différentes affaires qu’ils ont eues. Le général Teulié, qui jusqu’à présent avait conduit le blocus de Colberg, a fait preuve de beaucoup d’activité et de talent. Le général de division Loison vient de prendre le commandement du siège de cette place. Le 19 mars, les redoutes de Selnow ont été attaquées et emportées par le 1er régiment d’infanterie légère italienne. La garnison a fait une sortie. La compagnie de carabiniers du 1er régiment léger, et une compagnie de dragons, l’ont repoussée. Les voltigeurs du 19e régiment de ligne se sont distingués à l’attaque du village d’Allstadt. L’ennemi a perdu dans ces affaires 3 pièces de canon et 200 hommes faits prisonniers. Le maréchal Lefebvre commande le siège de Dantzick. Le général Lariboissière a le commandement de l’artillerie. Le corps de l’artillerie justifie dans toutes les circonstances la réputation de supériorité qu’il a si bien acquise. Les canonniers français méritent, à juste raison, le titre d’hommes d’élite. On est satisfait de la manière de servir des bataillons du train. L’Empereur a reçu à Finckenstein une députation de la Chambre de Marienwerder, composée de MM. le comte de Groeben, le conseiller baron de Schleinitz et le comte de Dohna, directeur de la Chambre. Cette députation a fait à S. M. le tableau des maux que la guerre a attirés sur les habitants. L’Empereur lui a fait connaître qu’il en était touché, et qu’il les exemptait, ainsi que la ville d’Elbing, des contributions extraordinaires. Il a dit qu’il y avait des malheurs inévitables pour le théâtre de la guerre, qu’il y prenait part, et qu’il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour les alléger. On croit que S. M. partira aujourd’hui pour faire une tournée à Marienwerder et à Elbing. La seconde division bavaroise est arrivée à Varsovie. Le prince-royal de Bavière est allé prendre à Pultusk le commandement de la 1er division. Le prince héréditaire de Bade est allé se mettre à la tête de son corps de troupe à Dantzick. Le contingent de Saxe-Weimar est arrivé sur la Warta. Il n’a pas été tiré aux avant-postes de l’armée un coup de fusil depuis 15 jours. La chaleur du soleil commence à se faire sentir; mais elle ne parvient point à amollir la terre. Tout est encore gelé : le printemps est tardif dans ces climats. Des courriers de Constantinople et de Perse arrivent fréquemment au quartier-général. La santé de l’Empereur ne cesse pas d’être excellente. On remarque même qu’elle est meilleure qu’elle n’a jamais été. Il y a des jours ou S. M. fait 40 lieues à cheval. On avait cru la semaine dernière, à Varsovie, que l’Emppreur y était arrivé à 10 heures du soir ; la ville fut aussitôt et spontanément illuminée. Les places de Praga, Sierock, Modlin, Thorn et Marienbourg, commencent à être en état de défense ; celle de Marienwerder est tracée. Toutes ces places forment des têtes de pont sur la Vistule. L’Empereur se loue de l’activité du général Kellermann à former des régiments provisoires, dont plusieurs sont arrivés à l’armée dans une très bonne tenue, et ont été incorporés. S. M. se loue également du général Clarke, gouverneur de Berlin, qui montre autant d’activité et de zèle que de talent dans le poste important qui lui est confié. Le prince Jérôme, commandant des troupes en Silésie, fait preuve d’une grande activité, et montre les talents et la prudence qui ne sont d’ordinaire que les fruits d’une longue expérience.

aigle et papillon

SOIXANTE-DIXIÈME BULLETIN.

Finckenstein, le 9 avril 1807.

Un parti de 400 Prussiens, qui s’étaient embarqués à Kœnigsberg, a débarqué dans la presqu’île, vis-à-vis de Pilau, et s’est avancé vers le village de Carlsberg. M. Mainguernaud, aide-de-camp du maréchal Lefebvre, s’est porté sur ce point avec quelques hommes. Il a si habilement manœuvré, qu’il a enlevé les 400 Prussiens, parmi lesquels il y avait 120 hommes de cavalerie. Plusieurs régiments russes sont entrés par mer dans la ville de Dantzick. La garnison a fait différentes sorties. La légion polonaise du Nord, et le prince Michel Radzivil qui la commande, se sont distingués. Ils ont fait une quarantaine de prisonniers russes. Le siège continue avec activité. L’artillerie de siége commence à arriver. Il n’y a rien de nouveau sur les différents pointe de l’armée. L’Empereur est de retour d’une course qu’il a faite à Marienwerder et à la tête de pont sur la Vistule. Il a passé en revue le 12e régiment d’infanterie légère et les gendarmes d’ordonnance. La terre, les lacs, dont le pays est rempli, et les petites rivières, commencent à dégeler. Cependant il n’y a encore aucune apparence de végétation.

aigle et papillon

SOIXANTE-ONZIÈME BULLETIN.

Finckenstein, le 19 avril 1807.

La victoire d’Eylau, ayant fait échouer tous les projets que l’ennemi avait formés contre la Basse-Vistule , nous a mis en mesure d’investir Dantzick et de commencer le siège de cette place. Mais il a fallu tirer les équipages de siège des forteresses de la Silésie et de l’Oder, en traversant une étendue de plus de 100 lieues dans un pays ou il n’y a pas de chemins. Ces obstacles ont été surmontés et les équipages de siége commencent à arriver. 100 pièces de canon de gros calibre, venues de Stettin, de Custrin, de Glogau et de Breslaw, auront sous peu de jours leur approvisionnement complet. Le général prussien Kalkreuth commande la ville de Dantzick. Sa garnison est composée de 14,000 Prussiens et 6,000 Russes. Des inondations et des marais, plusieurs rangs de fortifications et le fort de Wechselmund, ont rendu difficile l’investissement de la place. Le journal ci-joint du siége de Dantzick fera connaître ses progrès à la date du 17 de ce mois. Nos ouvrages sont parvenus à 80 toises de la place ; nous avons même plusieurs fois insulté et dépalissadé les chemins couverts. Le maréchal Lefebvre montre l’activité d’un jeune homme. Il étai! parfaitement secondé par le général Savary ; mais ce général est tombé malade d’une fièvre bilieuse à l’abbaye d’Oliva, qui est à peu de distance de la place. Sa maladie a été assez grave pour donner pendant quelque temps des craintes sur ses jours. Le général de brigade, Schramm, le général d’artilierie, Lariboissière, et le général du génie, Kirgener, ont aussi très bien secondé le maléchal Lefebvre. Le général de division du génie, Chsseloup , vient de se rendre devant Dantzick. Les Saxons, les Polonais, ainsi que les Badois, depuis que le prince héréditaire de Bade est à leur tête, rivalisent. entre eux d’ardeur et de courage. L’ennemi n’a tenté d’autre moyen de secourir Dantzick , que d’y faire passer par mer quelques bataillons et quelques provisions. En Silésie, le prince Jérôme fait suivre très vivement le siège de Neiss. Depuis que le prince de Pletz a abandonné la partie, l’aide-de-camp du roi de Prusse, baron de Kleist, est arrivé à Glatz par Vienne, avec le titre de gouverneur-général de la Silésie. Un commissaire anglais l’a accompagné, pour surveiller l’emploi des 80,000 liv. sterl. donnés au roi de Prusse par l’Angleterre. Le 13 de ce mois, cet officier est sorti de Glatz avec un corps de 4,000 hommes, et est venu attaquer, dans la position de Frankenstein, le général de brigade Lefèvre, commandant le corps d’observation qui protège le siège de Neiss. Cette entreprise n’a eu aucun succès : M. de Kleist a été vivement repoussé. Le prince Jérôme a porté, le 14, son quartier-général à Munsterberg. Le général Loison a pris le commandement du siège de Colberg. Les moyens nécessaires pour ses opérations commencent à se réunir. Ils ont éprouvé quelques retards, parce qu’ils ne devaient pas contrarier la formation des équipages de siège de Dantzick. Le maréchal Mortier, sous la direction duquel se trouve le siège de Golberg, s’est porté sur cette place, en laissant en Poméranie le général Grandjean avec un corps d’observation, et l’ordre de prendre position sur la Peene. La garnison de Stralsund ayant, sur ces entrefaites, reçu par mer un renfort de quelques régiments, et ayant été informée du mouvement fait par le maréchal Mortier avec une partie de son corps d’armée, a débouché en forces. Le général Grandjean, conformément à ses instructions, a passé la Peene et a pris position à Anclam. La nombreuse flottille des Suédois leur a donné la facilité de faire des débarquemens sur différents points, et de surprendre un poste hollandais de 30 hommes et un poste italien de 37 hommes. Le maréchal Mortier,  instruit de ces mouvements, s’est porté, le 13, sur Stettin, et ayant réuni ses forces, a manœuvré pour attirer les Suédois, dont le nombre ne s’élève pas à 12,000 hommes. La Grande-Armée est depuis deux mois stationnaire dans ses positions. Ce temps a été employé à renouveler et remonter la cavalerie, à réparer l’armement, à former de grands magasins de biscuit et d’eau-de-vie, à approvisionner le soldat de souliers. Chaque homme, indépendamment de la paire qu’il porte, en a deux dans le sac. La Silésie et l’île du Nogat ont fourni aux cuirassiers, aux dragons, à la cavalerie légère, de bonnes et nombreuses remontes. Dans les premiers jours de mai, un corps d’observation de 50,000 hommes, français et espagnols, sera réuni sur l’Elbe. Tandis que la Russie a presque toutes ses troupes concentrées en Pologne, l’Empire français n’y a qu’une partie de ses forces : mais telle est la différence de puissances réelles des deux États. Les 500,000 Russes que les gazetiers font marcher tantôt à droite, tantôt à gauche, n’existent que dans leurs feuilles et dans l’imagination de quelques lecteurs, qu’on abuse d’autant plus facilement, qu’on leur montre l’immensité du territoire russe, sans parler de l’étendue de ses pays incultes et de ses vastes déserts. La garde de l’empereur de Russie est, à ce qu’on dit, arrivée à l’armée ; elle reconnaîtra , lors des premiers événements, s’il est vrai, comme l’ont assuré plusieurs généraux ennemis, que la garde impériale ait été détruite. Cette garde est aujourd’hui plus nombreuse qu’elle ne l’a jamais été, et presque double de ce qu’elle était à Austerlitz. Indépendamment du pont qui a été rétabli sur la Narew, on en construit un sur pilotis entre Varsovie et Praga ; il est déjà fort avancé : l’Empereur se propose d’en faire faire trois autres sur différents points. Ces ponts sur pilotis sont plus solides et d’un meilleur service que les ponts de bateaux. Quelques grands travaux qu’exigent ces entreprises sur une rivière de 400 toises de large, l’intelligence et l’activité des officiers qui les dirigent, et l’abondance des bois, en facilitent le succès. M. le prince de Bénévent est toujours à Varsovie, occupé à traiter avec les ambassadeurs de la Porte et de l’empereur de Perse. Indépendamment des services qu’il rend à S. M. dans son ministère, il est fréquemment chargé de commissions importantes relativement aux différents besoins de l’armée. Finckenstein, ou S. M. s’est établie pour rapprocher son quartier-général de ses positions, est un très beau château qui a été construit par M. de Finckenstein, gouverneur de Frédéric II, et qui appartient maintenant à M. de Dohna, grand-maréchal de la cour de Prusse. Le froid a repris depuis deux jours. Le printemps n’est encore annoncé que par le dégel. Les arbustes les plus précoces ne donnent aucun signe de végétation.

aigle et papillon

SOIXANTE-DOUZIÈME BULLETIN.

Finckenstein, le 23 avril 1807.

Les opérations du maréchal Mortier ont réussi comme on pouvait le désirer. Les Suédois ont eu l’imprudence de passer la Peene, de déboucher sur Anclam et Demmin, et de se porter sur Passewalk. Le 16, avant le jour, le maréchal Mortier réunit ses troupes, déboucha de Passewalk sur la route d’Anclam, culbuta les positions de Belling et de Ferdinandshoff, fit 400 prisonniers, prit deux pièces de canon, entra pêle-mêle avec l’ennemi dans Anclam, et s’empara de son pont sur la Peene. La colonne du géneral suédois Cardell a été coupée. Elle était à Uckermünde lorsque nous étions déjà à Anclam. Le général en chef suédois d’Armfeld a été blessé d’un coup de mitraille. Tous les magasins de l’ennemi ont été pris. La colonne coupée du général Cardell a été attaquée le 17 à Uckermünde, par le général de brigade Veau. Elle a perdu 3 pièces de canon et 500 prisonniers. Le reste s’est embarqué sur des chaloupes canonnières sur le Haff. Deux autres pièces de canon et 100 hommes ont été pris du côté de Demmin. Le baron d’Essen, qui se trouve commander l’armée suédoise en l’absence du général Armfeld, a proposé une trêve au général Mortier, en lui faisant connaître qu’il avait l’autorisation spéciale du roi pour sa conclusion. La paix et même une trêve accordée à la Suède remplirait les plus chers désirs de l’Empereur, qui a toujours éprouvé une véritable douleur de faire la guerre à une nation généreuse, brave, géographiquement et historiquement amie de la France. Et dans le fait, le sang suédois doit-il être versé pour la défense de l’empire ottoman ou pour sa ruine? Doit-il être versé pour maintenir l’équilibre des mers, ou pour leur asservissement? Qu’a à craindre la Suède de la France? Rien. Qu’a-t-elle à craindre de la Russie? Tout. Ces raisons sont trop solides pour que, dans un cabinet aussi éclairé et chez une nation qui a des lumières et de l’opinion, la guerre actuelle n’ait promptement un terme. Immédiatement après la bataille d’Iéna, l’Empereur fit connaître le désir qu’il avait de rétablir les anciennes relations de la Suède avec la France. Ces premières ouvertures furent faites au ministre de Suède à Hambourg ; mais elles furent repoussées. L’instruction de l’Empereur à ses généraux a toujours été de traiter les Suédois comme des amis avec lesquels nous sommes brouillés, et avec lesquels la nature des choses ne tardera pas à nous remettre en paix. Ce sont là les plus chers intérêts des deux peuples. “S’ils nous faisaient du mal, ils le pleureraient un jour ; et nous , nous voudrions réparer le mal que nous leur aurions fait. L’intérêt de l’État l’emporte tôt ou tard sur les brouilleries et sur les petites passions.” Ce sont les propres termes des ordres de l’Empereur. C’est dans ce sentiment que l’Empereur a contre-mandé les opérations du siége de Stralsund et en a fait revenir les mortiers et les pièces qu’on y avait envoyées de Stettin. Il écrivait dans ces termes au général Mortier : “Je regrette déjà ce qui s’est fait. Je suis fâché que le beau faubourg de Stralsund ait été brûlé. Est-ce à nous à faire du mal à la Suède? Ceci n’est qu’un rêve. C’est à nous à la défendre, et non à lui faire du mal. Faites-lui-en le moins que vous pourrez. Proposez au gouverneur de Stralsund un armistice, une suspension d’armes, afin d’alléger et de rendre moins funeste une guerre que je regarde comme criminelle, parce qu’elle est impolitique.” La suspension d’armes a été signée le 18, entre le maréchal Mortier et le baron d’Essen. Le 16 avril, à 8 heures du soir, un détachement de 2,000 hommes, et six pièces de canon de la garnison de Glatz, marcha sur la droite de la position de Frankenstein ; le lendemain 17 , à la pointe du jour, une nouvelle colonne de 800 hommes sortit de Silberberg. Ces troupes réunies marchèrent sur Frankenstein, et commencèrent l’attaque à 5 heures du matin, pour en déloger le général Lefèvre, qui était là avec son corps d’observation. Le prince Jérôme partit de Munsterberg au premier coup de canon, et arriva à 10 heures du matin à Frankenstein. L’ennemi a été complètement battu et poursuivi jusque sur les chemins couverts de Glatz. On lui a fait 600 prisonniers et pris 3 pièces de canon. Parmi les prisonniers se trouvent 1 major et 8 officiers, 300 morts sont restés sur le champ de bataille. 400 hommes s’étant perdus dans les bois furent attaqués à 11 heures du matin et pris. Le colonel Beckers, commandant le 68 régiment de ligne bavarois, et le colonel Scharfenstein, des troupes de Wurtemberg, ont fait des prodiges de valeur. Le premier, quoique blessé à l’épaule, ne voulut point quitter le champ de bataille ; il se portait partout avec son bataillon, et partout faisait des prodiges. L’Empereur a accordé à chacun de ces officiers l’aigle de la légion d’honneur. Le capitaine Brockfeld, commandant provisoirement les chasseurs à cheval de Wurtemberg, s’est fait remarquer. C’est lui qui a pris les pièces de canon. Le siège de Neiss avance. La ville est déjà à demi brûlée, et les tranchées approchent de la place.

aigle et papillon

SOIXANTE-TREIZIÈME BULLETIN.

Elbing, le 8 mai 1807.

L’ambassadeur persan a reçu son audience de congé. Il a apporté de très beaux présents à l’Empereur de la part de son maître, et a reçu en échange le portrait de l’Empereur enrichi de très belles pierreries. Il retourne en Perse directement : c’est un personnage très considérable de son pays, et un homme d’esprit et de beaucoup de sagacité : son retour dans sa patrie était nécessaire. Il a été réglé qu’il y aurait désormais une légation nombreuse de Persans à Paris, et de Français à Téhéran. L’Empereur s’est rendu à Elbing, et a passé la revue de 18 à 20,000 hommes de cavalerie, cantonnés dans les environs de cette ville et dans l’île dn Nogat, pays qui ressemble beaucoup à la Hollande Le grand-duc de Berg a commandé la manœuvre. A aucune époque l’Empereur n’avait vu sa cavalerie en meilleur état et mieux disposée. Le journal du siège de Dantzick fera connaître qu’on s’est logé dans le chemin couvert, que les feux de la place sont éteints, et donnera les détails de la belle opération qu’a dirigée le général Drouet, et qui a été exécutée par le colonel Aimé, le chef de bataillon Arnaud, du 2e légère, et le capitaine Avy. Cette opération a mis en notre pouvoir une île que défendaient 1,000 Russes, et 5 redoutes garnies d’artillerie, et qui est très importante pour le siège, puisqu’elle prend de revers la position que l’on attaque. Les Russes ont été surpris dans leurs corps de garde : 400 ont été égorgés à la baïonnette sans avoir le temps de se défendre, et 600 ont été faits prisonniers. Cette expédition, qui a eu lieu dans la nuit du 6 au 7, a été faite en grande partie par les troupes de Paris, qui se sont couvertes de gloire. Le temps devient plus doux, les chemins sont excellents, les bourgeons paraissent sur les arbres, l’herbe commence à couvrir les campagnes ; mais il faut encore un mois pour que la cavalerie puisse trouver à vivre. L’Empereur a établi à Magdebourg, sous les ordres du maréchal Brune, un corps d’observation qui sera composé de près de 80,000 hommes, moitié Français, et l’autre moitié Hollandais et confédérés du Rhin : les troupes hollandaises sont au nombre de 20,000 hommes. Les divisions françaises, Molitor et Boudet, qui font aussi partie de ce corps d’observation, arrivent le 15 mai à Magdebourg. Ainsi on est en mesure de recevoir l’expédition anglaise sur quelque point qu’elle se présente. Il est certain qu’elle débarquera ; il ne l’est pas qu’elle puisse se rembarquer.

aigle et papillon

SOIXANTE-QUATORZIÈME BULLETIN.

Finckenstein, le 16 mai 1807.

Le prince Jérôme ayant reconnu que trois ouvrages avancés de Neiss, qui étaient le long de la Biélau, gênaient les opérations du siège, a ordonné au général Vandamme de les enlever. Ce général, à la tête des troupes wurtembergeoises, a emporté ces ouvrages dans la nuit du 30 au 1er mai, a passé au fil de l’épée les troupes ennemies qui les défendaient, a fait 120 prisonniers et pris 9 pièces de canon. Les capitaines du génie, Depouthon et Prost, le premier officier d’ordonnance de l’Empereur, ont marché à la tête des colonnes et ont fait preuve de grande bravoure. Les lieutenants Hohendorff, Bawer et Mulher se sont particulièrement distingués. Le 2 mai, le lieutenant-général Camcer a pris le commandement de la division wurtembergeoise. Depuis l’arrivée de l’empereur Alexandre à l’armée, il paraît qu’un grand conseil de guerre a été tenu à Bartenstein, auquel ont assisté le roi de Prusse et le grand-duc Constantin ; que les dangers que courait Dantzick ont été l’objet des délibérations de ce conseil ; que l’on a reconnu que Dantzick ne pouvait être sauvé que de deux manières : la première, en attaquant l’armée française, en passant la Passarge, en courant la chance d’une bataille générale, dont l’issue, si l’on avait du succès, serait d’obliger l’armée française à découvrir Dantzick ; l’autre, en secourant la place par mer. La première opération paraît n’avoir pas été jugée praticable, sans s’exposer à une ruine et à une défaite totale ; et on s’est arrêté au plan de secourir Dautzick par mer. En conséquence, le lieutenant-général Kaminski, fils du feld-maréchal, avec deux divisions russes, formant douze régiments, et plusieurs régiments prussiens, ont été embarqués à Pillau. Le 12, 66 bâtiments de transport, escortés par trois frégates, ont débarqué les troupes à l’embouchure de la Vistule , au port de Dantzick, sous la protection du fort de Weischelmunde. L’Empereur donna sur le champ l’ordre au maréchal Lannes, commandant le corps de réserve de la Grande-Armée, de se porter de Marienbourg où était son quartier-général, avec la division du général Oudinot, pour renforcer l’armée du maréchal Lefebvre. Il arriva en une marche dans le même temps que l’armée ennemie débarquait. Le 13 et le 14, l’ennemi fit des préparatifs d’attaque ; il était séparé de la ville par un espace de moins d’une lieue, mais occupé par les troupes françaises. Le 15, il déboucha du fort sur trois colonnes ; il projetait de pénétrer par la droite de la Vistule. Le général de brigade Schramm, qui était aux avant-postes avec le 2e régiment d’infanterie légère et un bataillon de Saxons et de Polonais, reçut les premiers feux de l’ennemi, et le contint à portée de canon de Weischelmunde. Le maréchal Lefebvre s’était porté au pont situé au bas de la Vistule, et avait fait passer le 12e d’infanterie légère et des Saxons, pour soutenir le général Schramm. Le général Gardanne, chargé de la défense de la droite de la Vistule, y avait également appuyé le reste de ses forces. L’ennemi se trouvait supérieur, et le combat se soutenait avec une égale opiniâtreté. Le maréchal Lannes, avec la réserve d’Oudinot, était placé sur la gauche de la Vistule, par où il paraissait la veille que l’ennemi devait déboucher : mais voyant les mouvements de l’ennemi démasqués, le maréchal Lannes passa la Vistule avec quatre bataillons de la réserve d’Oudinot. Toute la ligne et la réserve de l’ennemi furent mises en déroute et poursuivies jusqu’aux palissades ; et à neuf heures du matin, l’ennemi était bloqué dans le fort de Weischelmunde. Le champ de bataille était couvert de morts. Notre perte se monte à 25 hommes tués et 200 blessés. Celle de l’ennemi est de 900 hommes tués, 1500 blessés et 200 prisonniers. Le soir on distinguait un grand nombre de blessés qu’on embarquait sur les bâtiments, qui, successivement , ont pris le large pour retourner à Kœnigsberg. Pendant cette action, la place n’a fait aucune sortie, et s’est contentée de soutenir les Russes par une vive canonnade. Du haut de ses remparts délabrés et à demi-démolis, l’ennemi a été témoin de toute l’affaire. Il a été consterné de voir s’évanouir l’espérance qu’il avait d’être secouru. Le général Oudinot a tué de sa propre main trois Russes. Plusieurs de ses officiers d’état-major ont été blessés. Le 12e et le 2e régiment d’infanterie légère se sont distingués. Les détails de ce combat n’étaient pas encore arrivés à l’état-major. Le journal du siège de Dantzick fera connaître que les travaux se poursuivent avec une égale activité, que le chemin couvert est couronné, et que l’on s’occupe des préparatifs du passage du fossé. Dès que l’ennemi sut que son expédition maritime était arrivée devant Dantzick, ses troupes légères observèrent et inquiétèrent toute la ligne, depuis la position qu’occupe le maréchal Soult le long de la Passarge, devant la division du général Morand sur l’Alle. Elles furent reçues à bout portant par les voltigeurs, perdirent un bon nombre d’hommes, et se retirèrent plus vite qu’elles n’étaient venues. Les Russes se présentèrent aussi à Malga, devant le général Zayonchek, commandant le corps d’observation polonais, et enlevèrent un poste de Polonais. Le général de brigade Fischer marcha à eux, les culbuta, leur tua une soixantaine d’hommes, 1 colonel et 2 capitaines. Ils se présentèrent également devant le 5e corps, insultèrent les avant-postes du général Gazan à Villemberg. Ce général les poursuivit pendant plusieurs lieues. Ils attaquèrent plus sérieusement la tête du pont de l’Omulew de Drenzewo. Le général de brigade Girard marcha à eux avec le 88e, et les culbuta dans la Narew. Le général de division Suchet arriva, poussa les Russes l’épée dans les reins, les culbuta dans Ostrolenka , leur tua une soixantaine d’hommes, et leur prit 50 chevaux. Le capitaine du 64e, Laurin, qui commandait une grand’garde, cerné de tous côtés par les cosaques, fit la meilleure contenance, et mérita d’être distingué. Le maréchal Masséna, qui était monté à cheval avec une brigade de troupes bavaroises, eut lieu d’être satisfait du zèle et de la bonne contenance de ces troupes. Le même jour, 13, l’ennemi attaqua le général Lemarrois à l’embouchure du Bug. Ce général avait passé cette rivière le 10 avec une brigade bavaroise et un régiment polonais, avait fait construire en trois jours des ouvrages de têtes de pont, et sétait porté sur Wiskowo, dans l’intention de brûler les radeaux auxquels l’ermemi faisait travailler depuis six semaines. Son expédition a parfaitement réussi ; tout a été brûlé ; et dans un moment ce ridicule ouvrage de six semaines fut anéanti. Le 13, à 9 heures du matin, 6,000 Russes, arrivés de Nur, attaquèrent le général Lemarrois dans son camp retranché. Ils furent reçus par la fusillade et la mitraille ; 300 Russes restèrent sur le champ de bataille ; et quand le général Lemarrois vit l’ennemi qui était arrivé sur les bords du fossé repoussé, il fit une sortie, et le poursuivit l’épée dans les reins. Le colonel du 4e de ligne bavarois, brave militaire, a été tué : il est généralement regretté. Les Bavarois ont perdu 20 hommes, et ont eu une soixantaine de blessés. Toute l’armée est campée par divisions en bataillons carrés dans des positions saines. Ces événements d’avant-postes n’ont occasionné aucun mouvement dans l’armée. Tout est tranquille au quartier-général. Cette attaque générale de nos avant-postes dans la journée du 13, paraît avoir eu pour but d’occuper l’armée française, pour l’empêcher de renforcer l’armée qui assiège Dantzick. Cette espérance de secourir Dantzick par une expédition maritime, paraîtra fort extraordinaire à tout militaire sensé, et qui connaîtra le terrain et la position qu’occupe l’armée française. Les feuilles commencent à pousser. La saison est comme au mois d’avril en France.

DÉCRETS IMPÉRIAUX.

Par décret rendu au camp impérial de Finckenstein, le 14 avril 1807, Sa Majesté a nommé membres de la Légion d’honneur, les militaires ci-après désignés :

Légion d’Honneur du 14 avril 1807

aigle et papillon

SOIXANTE-QUINZIÈME BULLETIN.

Finkenstein, le 18 mai 1807.

Voici de nouveaux détails sur la journée du 13. Le maréchal Lefebvre fait une mention particulière du général Schramm, auquel il attribue en grande partie le succès du combat de Weischelmunde. Le 15, depuis deux heures du matin, le général Schramm était en bataille, couvert par deux redoutes construites vis-à-vis le fort de Weischelmunde. Il avait les Polonais à sa gauche, les Saxons au centre, le 2e régiment d’infanterie légère à sa droite, et le régiment de Paris en réserve. Le lieutenant-général russe Kamenski déboucha du fort à la pointe du jour ; et, après deux heures de combat, l’arrivée du 12e d’infanterie légère, que le maréchal Lefebvre expédia de la rive gauche, et un bataillon saxon, décidèrent l’affaire. De la brigade Oudinot, un seul bataillon put donner. Notre perte a été peu considérable. Un colonel polonais , M. Paris, a été tué. La perte de l’ennemi est plus forte qu’on ne pensait. On a enterré plus de 900 cadavres russes. On ne peut pas évaluer la perte de l’ennemi à moins de 2500 hommes. Aussi ne bouge-t-il plus, et paraît-il très circonspect derrière l’enceinte de ses fortifications. Le nombre de bateaux chargés de blessés qui ont mis à la voile, est de 14. Pages 47,  71 et 75, sont les décrets des récompenses que S. M. a accordées à ceux qui se sont distingués, et dont le maréchal Lefebvre a fait une mention spéciale. Dans la journée du 14, une division de 5000 hommes Prussiens et Russes, mais en majorité Prussiens, partie de Kœnigsberg, débarqua à Pillau , longea la langue de terre dite le Nehrung, et arriva à Kahlberg devant nos premiers postes de grand’garde de cavalerie légère, qui se replièrent jusqu’à Furtenswerder. L’ennemi s’avança jusqu’à l’extrémité du Frisch-Haff. On s’attendait à le voir pénétrer par-là sur Dantzick. Un pont jeté sur la Vistule à Furtenswerder facilitait le passage de l’infanterie, cantonnée dans l’île du Nogat pour filer sur les derrières de l’ennemi. Mais les Prussiens furent mieux avisés, et n’osèrent pas s’aventurer. L’Empereur donna ordre au général Beaumont, aide-de-camp du grand-duc de Berg, de les attaquer. Le 16, à deux heures du matin, ce général déboucha avec le général de brigade Albert, à la tête de deux bataillons de grenadiers de la réserve, le 3e et le 11 régiments de chasseurs et une brigade de dragons. Il rencontra l’ennemi entre Passenwerder et Stege, à la petite pointe du jour, l’attaqua, le culbuta, et le poursuivit l’épée dans les reins pendant onze lieues, lui prit 1100 hommes, lui en tua un grand nombre, et lui enleva quatre pièces de canon. Le général Albert s’est parfaitement comporté. Les majors Chemineau et Salmon se sont distingués. Le 3e et le 11e de chasseurs ont donné avec la plus grande intrépidité. Nous avons eu un capitaine du 3e régiment de chasseurs et 5 ou 6 hommes tués, et 8 ou 10 blessés. Deux bricks ennemis qui naviguaient sur le Haff sont venus nous harceler. Un obus, qui a éclaté sur le pont de l’un d’eux, les a fait virer de bord. Ainsi, depuis le 12, sur les différents points, l’ennemi a fait des pertes notables. L’Empereur a fait manœuvrer dans la journée du 17, les fusiliers de la garde, qui sont campés, près du château de Finckenstein, dans d’aussi belles baraques qu’à Boulogne. Dans la journée du 18 au 19, toute la garde va également camper au même endroit. En Silésie, le prince Jérôme est campé avec son corps d’observation à Franckenstein, protégeant le siège de Neiss. Le 12, ce prince apprit qu’une colonne de 3000 hommes était sortie de Glatz pour surprendre Breslau. Il fit partir le général Lefèvre avec le 1er régiment de ligne bavarois, excellent régiment, 100 chevaux et un détachement de 300 Saxons. Le général Lefèvre atteignit la queue de l’ennemi le 14, à 4 heures du matin, au village de Cauth ; il l’attaqua aussitôt, enleva le village à la baïonnette, et fit 150 prisonniers. Cent chevau-légers du roi de Bavière taillèrent en pièces la cavalerie ennemie, forte de 500 hommes, et la dispersèrent. Cependant l’ennemi se plaça en bataille et fit résistance. Les 300 Saxons lâchèrent pied ; conduite extraordinaire, qui doit être le résultat de quelque malveillance ; car les troupes saxonnes, depuis qu’elles sont réunies aux troupes françaises, se sont toujours bravement comportées. Cette défection inattendue, mit le 1er régiment de ligne bavarois dans une situation critique. Il perdit 150 hommes, qui furent faits prisonniers, et dut battre en retraite, qu’il fit cependant en ordre. L’ennemi reprit le village de Cauth. A onze heures du matin, le général Dumuy, qui était sorti de Breslau à la tête d’un millier de Français, dragons, chasseurs et hussards à pied, qui avaient été envoyés en Silésie pour être montés, et dont une partie l’était déjà, attaqua l’ennemi en queue. Cent cinquante hussards à pied enlevèrent le village de Cauth à la baïonnette, firent cent prisonniers et reprirent tous les Bavarois qui avaient été faits prisonniers. L’ennemi , pour rentrer avec plus de facilité dans Glatz, s’était séparé en deux colonnes. Le général Lefèvre, qui était parti de Schweidnitz le 15, tomba sur une de ces colonnes, lui tua cent homnes, et lui fit 400 prisonniers, parmi lesquels 30 officiers. Un régiment de lanciers polonais, arrivé la veille à Franckenstein, et dont le prince Jérôme avait envoyé un détachement au général Lefèvre , s’est distingué. La seconde colonne de l’ennemi avait cherché à gagner Glatz par Silberberg ; le lieutenant-colonel Dacoudrats, aide-de-camp du prince, la rencontra et la mit en déroute. Ainsi cette colonne de 3 à 4000 hommes qui était sortie de Glatz, ne put y rentrer. Elle a été toute entière prise, tuée ou éparpillée.

De notre camp impérial de Finckenstein , le 18 mai 1807.

NAPOLÉON, EMPEREUR DES FRANÇAIS, ROI D’ITALIE, Avons nommé et nommons officier de la Légion d’honneur :

Légion d’Honneur du 18 mai 1807

aigle et papillon

SOIXANTE-SEIZIÈME BULLETIN.

Finckenstein, le 20 mai 1807.

Une belle corvette anglaise doublée en cuivre, de 4 canons, montée par 120 Anglais, et chargée de poudre et de boulets, s’est présentée pour entrer dans la ville de Dantzick. Arrivée à la hauteur de nos ouvrages, elle a été assaillie par une vive fusillade des deux rives, et obligée d’amener. Un piquet du régiment de Paris a sauté le premier à bord. Un aide-de-camp du général Kalkreuth, qui revenait du quartier-général russe, plusieurs officiers anglais, ont été pris à bord. Cette corvette s’appelle le Sans-Peur. Indépendamment de 120 Anglais, il y avait 60 Russes sur ce bâtiment. La perte de l’ennemi au combat de Weichselmunde du 15, a été plus forte qu’on ne l’avait d’abord pensé, une colonne russe qui avait longé la mer, ayant été passée au fil de la baïonnette. Compte fait, on a enterré 1,300 cadavres russes. Le 6 , une division de 7,000 Russes, commandée par le général Turkow , s’est portée de Brok sur le Bug, sur Pulstusk, pour s’opposer à de nouveaux travaux qui avaient été ordonnés pour rendre plus respectable la tête de pont. Ces ouvrages étaient défendus par 6 bataillons bavarois, commandés par le prince royal de Bavière. L’ennemi a tenté quatre attaques. Dans toutes, il a été culbuté par les Bavarois et mitraillé par les différents ouvrages. Le maréchal Masséna évalue la perte de l’ennemi à 300 morts et au double de blessés. Ce qui rend l’affaire plus belle, c’est que les Bavarois étaient moins de 4,000 hommes. Le prince royal se loue particulièrement du baron de Wrede, officier général au service de Bavière, d’un mérite distingué. La perte des Bavarois a été de 15 hommes tués et de 150 blessés. Il y a autant de déraison dans l’attaque faite contre les ouvrages du général Lemarrois dans la journée du 13, et dans l’attaque du 16 sur Pulstusk, qu’il y en avait, il y a six semaines, dans la construction de ce grand nombre de radeaux auxquels l’ennemi faisait travailler sur le Bug. Le résultat a été que ces radeaux, qui avaient coûté six semaines de travail, ont été brûlés en deux heures quand on l’a voulu, et que ces attaques successives contre des ouvrages bien retranchés et soutenus de bonnes batteries, leur ont valu des pertes considérables sans espoir de profit. Il paraîtrait que ces opérations ont pour but d’attirer l’attention de l’armée française sur sa droite ; mais les positions de l’armée française sont raisonnées sur toutes les bases et dans toutes les hypothèses, défensives comme offensives. Pendant ce temps, l’intéressant siège de Dantzick continue à marcher. L’ennemi éprouvera un notable dommage en perdant cette place importante et les 20,000 hommes qui y sont renfermés. Une mine a joué sur le blockhausen et l’a fait sauter. On a débouché sur le chemin couvert par quatre amorces, et on exécute la descente du fossé. L’Empereur a passé aujourd’hui l’inspection du 5e régiment provisoire. Les huit premiers ont subi leur incorporation. On se loue beaucoup dans ces régiments des nouveaux conscrits génois, qui montrent de la bonne volonté et de l’ardeur.

aigle et papillon

SOIXANTE-DIX-SEPTIÈME BULLETIN.

Finckenstein, le 29 mai 1807.

Dantzick a capitulé. Cette belle place est en notre pouvoir. 800 pièces d’artillerie, des magasins de toute espèce, plus de 500,000 quintaux de grains, des caves considérables, de grands approvisionnemens de draps et d’épiceries, des ressources de toute espèce pour l’armée, et enfin une place forte du premier ordre appuyant notre gauche, comme Thorn appuie notre centre et Prag notre droite ; ce sont les avantages obtenus pendant l’hiver, et qui ont signalé les loisirs de la Grande-Armée : c’est le premier, le plus beau fruit de la victoire d’Eylau. La rigueur de la saison, la neige qui a souvent couvert nos tranchées, la gelée qui y ajoute de nouvelles difficultés, n’ont pas été des obstacles pour nos travaux. Le maréchal Lefebvre a tout bravé. Il a animé d’un même esprit les Saxons, les Polonais, les Badois, et les a fait marcher à son but. Les difficultés que l’artillerie a eu à vaincre étaient considérables. 100 bouches à feu, 5 à 600 milliers de poudre , une immense quantité de boulets, ont été tirés de Stettin et des places de la Silésie. Il a fallu vaincre bien des difficultés de transport, mais la Vistule a offert un moyen facile et prompt. Les marins de la garde ont fait passer les bateaux sous le fort de Graudentz avec leur habileté et leur résolution ordinaires. Le général Chasseloup, le général Kirgener, le colonel Lacoste, et en général tous les officiers du génie, ont servi de la manière la plus distinguée. Les sapeurs, ont montré une rare intrépidité. Tout le corps d’artillerie, commandé par le général Lariboissière, a soutenu sa réputation. Le 2e régiment d’infanterie légère, le 12e et les troupes de Paris, le général Schramm et le général Puthod, se sont fait remarquer. Un journal détaillé de ce siége sera rédigé avec soin. Il consacrera un grand nombre de faits de bravoure dignes d’être offerts comme exemples, et faits pour exciter l’enthousiasme et l’admiration. Le 17, la mine fit sauter un blockhausen de la place d’armes du chemin couvert. Le 19, la descente et le passage du fossé furent exécutés à sept heures du soir. Le 21, le maréchal Lefebvre ayant tout préparé pour l’assaut, on y montait, lorsque le colonel Lacoste, qui avait été envoyé le matin dans la place pour affaires de service, fit connaître que le général Kalkreuth demandait à capituler aux mêmes conditions qu’il avait autrefois accordées à la garnison de Mayence. On y consentit. Le Hakelsberg aurait été enlevé d’assaut sans une grande perte ; mais le corps de place était encore entier. Un large fossé rempli d’eau courante offrait assez de difficultés pour que les assiégés prolongeassent leur défense pendant une quinzaine de jours. Dans cette situation, il a paru convenable de leur accorder une capitulation honorable. Le 27 , la garnison a défilé, le général Kalkreuth à sa tête. Cette forte garnison, qui d’abord était de 16,000 hommes, est réduite à 9,000, et sur ce nombre 4000 ont déserté. Il y a même des officiers parmi les déserteurs. “Nous ne voulons pas, disent-ils, aller en Sibérie.” Plusieurs milliers de chevaux d’artillerie nous ont été remis, mais ils sont en fort mauvais état. On dresse en ce moment les inventaires des magasins. Le général Rapp est nommé gouverneur de Dantzick. Le lieutenant-général russe Kamenski, après avoir été battu le 15, s’était acculé sous les fortifications de Weischelmunde ; il y est demeuré sans oser rien entreprendre, et il a été spectateur de la reddition de la place. Lorsqu’il a vu que l’on établissait des batteries à boulets rouges pour brûler ses vaisseaux, il est monté à bord et s’est retiré. Il est retourné à Pillau. Le fort de Weischelmunde tenait encore. Le maréchal Lefebvre l’a fait sommer le 26 ; et pendant que l’on réglait la capitulation, la garnison est sortie du fort et s’est rendue. Le commandant abandonné s’est sauvé par mer. Ainsi, nous sommes maîtres de la ville et du port de Dantzick. Ces événements sont d’un heureux présage pour la campagne. L’empereur de Russie et le roi de Prusse étaient à Heiligenbeel. Ils ont pu conjecturer de la reddition de la place par la cessation du feu. Le canon s’entendait jusque-là. L’Empereur, pour témoigner sa satisfaction à l’armée assiégeante, a accordé une gratification à chaque soldat. Le siège de Graudentz commence sous le commandement du général Victor. Le général Lazowski commande le génie, et le général Danthouard l’artillerie. Graudentz est fort par sa grande quantité de mines. La cavalerie de l’armée est belle. Les divisions de cavalerie légère, deux divisions de cuirassiers et une de dragons, ont été passées en revue à Elbing, le 26, par le grand-duc de Berg. Le même jour, sa majesté s’est rendue à Bischoffverder et à Straslburg, où elle a passé en revue la division de cuirassiers d’Hautpoult et la division de dragons du général Grouchy. Elle a été satisfaite de leur tenue et du bon état des chevaux. L’ambassadeur de la Porte , Seid-Mohammed-Emen-Vahid, a été présenté le 28, à deux heures après-midi, par M. le prince de Bénévent, à l’Empereur, auquel il a remis ses lettres de créance. Il est resté une heure dans le cabinet de sa majesté. Il est logé au château, et occupe l’appartement du grand-duc de Berg, absent pour la revue. On assure que l’Empereur lui a dit que lui et l’empereur Sélim étaient désormais inséparables comme la main droite et la main gauche. Toutes les bonnes nouvelles des succès d’Ismaïl et de Valachie venaient d’arriver. Les Russes ont été obligés de lever le siége d’Ismaïl et d’évacuer la Valachie.

aigle et papillon

SOIXANTE-DIX-HUITIÈME BULLETIN.

Heilsberg, le 12 juin 1807.

Des négociations de paix avaient eu lieu pendant tout l’hiver. On avait proposé à la France un congrès général, auquel toutes les puissances belligérantes auraient été admises, la Turquie seule exceptée. L’Empereur avait été justement révolté d’une telle proposition. Après quelques mois de pourparlers, il fut convenu que toutes les puissances belligérantes, sans exception, enverraient des plénipotentiaires au congrès qui se tiendrait à Copenhague. L’Empereur avait fait connaître que la Turquie étant admise à faire cause commune dans les négociations avec la France, il n’y avait pas d’inconvénient à ce que l’Angleterre fît cause commune avec la Russie. Les ennemis demandèrent alors sur quelles bases le congrès aurait à négocier. Ils n’en proposaient aucunes, et voulaient cependant que l’Empereur en proposât. L’Empereur ne fit point de difficulté de déclarer que, selon lui, la base des négociations devait être égalité et réciprocité entre les deux masses belligérantes, et que les deux masses belligérantes entreraient en commun dans un système de compensation. La modération, la clarté, la promptitude de cette réponse, ne laissèrent aucun doute aux ennemis de la paix sur les dispositions pacifiques de l’Empereur. Ils en craignaient les effets ; et au moment même où l’on répondait qu’il n’y avait plus d’obstacles à l’ouverture du congrès, l’armée russe sortit de ses cantonnements, et vint attaquer l’armée française. Le sang a donc été de nouveau répandu ; mais du moins la France en est innocente. Il n’est aucune ouverture pacifique que l’Empereur n’ait écoutée ; il n’est aucune proposition à laquelle il ait différé de répondre ; il n’est aucun piège tendu par les fauteurs de la guerre, que sa volonté n’ait écarté. Ils ont inconsidérément fait courir l’armée russe aux armes, quand ils ont vu leurs démarches déjouées, et ces coupables entreprises, que désavouait la justice, ont été confondues. De nouveaux échecs ont été attirés sur les armes de la Russie ; de nouveaux trophées ont couronné celles de la France. Rien ne prouve davantage que la passion et des intérêts étrangers à ceux de la Russie et de la Prusse dirigent le cabinet de ces deux puissances, et conduisent leurs braves armées à de nouveaux malheurs, en les forçant à de nouveaux combats : quelle est la circonstance où l’armée russe reprend les hostilités? C’est quinze jours après que Dantzick s’est rendu ; c’est lorsqu’il ne s’agit plus de faire lever le siége de ce boulevard, dont l’importance aurait justifié toutes les tentatives, et pour la conservation duquel aucun militaire n’aurait été blâmé d’avoir tenté le sort de 3 batailles. Ces considérations sont étrangères aux passions qui ont préparé les événements qui viennent de se passer. Empêcher les négociations de s’ouvrir ; éloigner deux princes prêts à se rapprocher et à s’entendre, tel est le but qu’on s’est proposé. Quel sera le résultat d’une telle démarche? Où est la probabilité du succès? Toutes ces questions sont indifférentes à ceux qui soufflent la guerre. Que leur importent les malheurs des armées russes et prussiennes? s’ils peuvent prolonger encore les calamités qui pèsent sur l’Europe, leur but est rempli. Si l’Empereur n’avait eu en vue d’autre intérêt que celui de sa gloire, s’il n’avait fait d’autres calculs que ceux qui étaient relatifs à l’avantage de ses opérations militaires, il aurait ouvert la campagne immédiatement après la prise de Dantzick ; et cependant, quoiqu’il n’existât ni trêve, ni armistice, il ne s’est occupé que de l’espérance de voir arriver à bien les négociations commencées.

Combat de Spanden.

Le 5 juin, l’armée russe se mit en mouvement.

Ses divisions de droite attaquèrent la tête de pont de Spanden, que le général Frère défendait avec le 27e régiment d’infanterie légère. 12 régiments russes et prussiens firent de vains efforts ; sept fois ils les renouvelèrent, et sept fois ils furent repoussés. Cependant le prince de Ponte-Corvo avait réuni son corps d’armée ; mais avant qu’il pût déboucher, une seule charge du 17e de dragons, faite immédiatement après le septième assaut donné à la tête de pont, avait forcé l’ennemi à abandonner le champ de bataille, et à battre en retraite. Ainsi, pendant tout un jour, 2 divisions ont attaqué sans succès un régiment qui, à la vérité, était retranché. Le prince de Ponte-Corvo, visitant en personne les retranchements dans l’intervalle des attaques, pour s’assurer de l’état des batteries, a reçu une blessure légère, qui le tiendra pendant une quinzaine de jours éloigné de son commandement. Notre perte, dans cette affaire, a été peu considérable : l’ennemi a perdu 1200 hommes, et a eu beaucoup de blessés.

Combat de Lomitten.

Deux divisions russes du centre attaquaient au même moment la tête de pont de Lomitten. La brigade du général Ferrey, du corps du maréchal Soult, défendait cette position. Le 46e, le 57e et le 24e d’infanterie légère repoussèrent l’ennemi pendant toute la journée. Les abattis et les ouvrages restèrent couverts de Russes, Leur général fut tué. La perte de l’ennemi fut de 1100 hommes tués, 100 prisonniers et un grand nombre de blessés. Nous avons eu 200 hommes tués ou blessés. Pendant ce temps le général en chef russe, avec le grand-duc Constantin, la garde impériale russe et trois divisions, attaqua à la fois les positions du maréchal Ney sur Altkirken, Amt, Guttstadt et Volfsdorff ; il fut partout repoussé ; mais lorsque le maréchal Ney s’aperçut que les forces qui lui étaient opposées étaient de plus de 40,000 hommes, il suivit ses instructions, et porta son corps à Açkendorff.

Combat de Deppen.

Le lendemain 6, l’ennemi attaqua le 6e corps dans sa position de Deppen sur la Passarge. Il y fut culbuté. Les manoeuvres du maréchal Ney, l’intrépidité qu’il a montrée et qu’il a communiquée à toutes ses troupes, les talents déployés dans cette circonstance par le général de division Marchand et par les autres officiers généraux, sont dignes des plus grands éloges. L’ennemi, de son propre aveu, a eu dans cette journée 2,000 hommes tués et plus de 3,000 blessés, notre perte a été de 160 hommes tués, 200 blessés et 250 faits prisonniers. Ceux-ci ont été pour la plupart enlevés par les cosaques, qui, le matin de l’attaque, s’étaient portés sur les derrières de l’armée. Le général Roger ayant été blessé, est tombé de cheval et a été fait prisonnier dans une charge. Le général de brigade Dutaillis a eu le bras emporté par un boulet. L’Empereur arriva le 8 à Deppen au camp du maréchal Ney. Il donna sur le champ les ordres nécessaires. Le 4e corps se porta sur Volfsdorff, où, ayant rencontré une division russe de Kamenski qui rejoignait le corps d’armée, il l’attaqua , lui mit hors de combat 4 ou 500 hommes, lui fit 150 prisonniers, et vint prendre position le soir à Altkirken.

Journée du 9.

Le 9, l’Empereur se porta sur Guttsladt avec les corps des maréchaux Ney, Davoust et Lannes, avec sa garde et la cavalerie de réserve ; une partie de l’arrière-garde ennemie, formant 10,000 hommes de cavalerie et 15,000 hommes d’infanterie, prit position à Glottau, et voulut disputer le passage. Le grand-duc de Berg, après des manœuvres fort habiles, la débusqua successivement de toutes ses positions. Les brigades de cavalerie légère des généraux Pajol, Bruyères et Durosnel, et la division de grosse cavalerie du général Nansouty, triomphèrent de tous les efforts de l’ennemi. Le soir à 8 heures nous entrâmes de vive force à Guttstadt : un millier de prisonniers, la prise de toutes les positions eu avant de Guttstadt, et la déroute de l’infanterie ennemie, furent les suites de cette journée. Les régiments de cavalerie de la garde russe ont surtout été très maltraités. Le 10, l’armée se dirigea sur Heilsberg. Elle enleva les divers camps de l’ennemi. Un quart de lieue au-delà de ces camps, l’arrière-garde se montra en position. Elle avait 15 à 18,000 hommes de cavalerie, et plusieurs lignes d’infanterie. Les cuirassiers de la division d’Espagne, la division de dragons Latour-Maubourg, et les brigades de cavalerie légère, entreprirent différentes charges, et gagnèrent du terrain. A deux heures, le corps du maréchal Soult se trouva formé. Deux divisions marchèrent sur la droite, tandis que la division Legrand marchait sur la gauche pour s’emparer de la pointe d’un bois dont l’occupation était nécessaire, afin d’appuyer la gauche de la cavalerie. Toute l’armée russe se trouvait alors à Heilsberg; elle alimenta ses colonnes d’infanterie et de cavalerie, et fit de nombreux efforts pour se maintenir dans ses positions en avant de cette ville. Plusieurs divisions russes furent mises en déroute, et à 9 heures du soir on se trouva sous les retranchements ennemis. Les fusiliers de la garde, commandés par le général Savary, furent mis en mouvement pour soutenir la division Saint-Hilaire, et firent dés prodiges. La division Verdier, du corps d’infanterie de réserve du maréchal Lannes, s’engagea, la nuit étant déjà tombée, et déborda l’ennemi, afin de lui couper le chemin de Lansberg ; elle réussit parfaitement. L’ardeur des troupes était telle, que plusieurs compagnies d’infanterie légère furent insulter les ouvrages retranchés des Russes. Quelques braves trouvèrent la mort dans les fossés des redoutes et au pied des palissades. L’Empereur passa la journée du 11 sur le champ de bataille. Il y plaça les corps d’armée et les divisions pour donner une bataille qui fût décisive, et telle qu’elle pût mettre fin à la guerre. Toute l’armée russe était réunie. Elle avait à Heilsberg tous ses magasins ; elle occupait une superbe position que la nature avait rendue très forte, et que l’ennemi avait encore fortifiée par un travail de quatre mois. A 4 heures après-midi, l’Empereur ordonna au maréchal Davoust de faire un changement de front par son extrémité de droite, la gauche en avant ; ce mouvement le porta sur la basse Alle, et intercepta complètement le chemin d’Eylau. Chaque corps d’armée avait ses postes assignés ; ils étaient tous réunis, hormis le 1er corps, qui continuait à manœuvrer sur la basse Passarge. Ainsi les Russes qui avaient les premiers recommencé les hostilités, se trouvaient comme bloqués dans leur camp retranché ; on venait leur présenter la bataille dans la position qu’ils avaient eux-mêmes choisie. On crut longtemps qu’ils attaqueraient dans la journée du 11. Au moment où l’armée française faisait ses dispositions, ils se laissaient voir rangés en colonnes au milieu de leurs retranchements , farcis de canons. Mais soit que ces retranchements ne leur parussent pas assez formidables à l’aspect des préparatifs qu’ils voyaient faire devant eux, soit que cette impétuosité qu’avait montrée l’armée française dans la journée du 10, leur en imposât, ils commencèrent, à 10 heures du soir, à passer sur la rive droite de l’Alle, abandonnant tous les pays de la gauche, et laissant à la disposition du vainqueur leurs blessés, leurs magasins et ces retranchements, fruit d’un travail si long et si pénible. Le 12 à la pointe du jour, tous les corps d’armée s’ebranlèrent, et prirent différentes directions. Les maisons d’Heilsberg et celles des villages voisins sont remplies de blessés russes. Le résultat de ces différentes journées, depuis le 5 jusqu’au 12, a été de priver l’armée russe d’environ 30,000 combattants. Elle a laissé dans nos mains 3 ou 4,000 hommes, 7 ou 8 drapeaux, et 9 pièces de canon. Au dire des paysans et des prisonniers, plusieurs des généraux russes les plus marquants ont été tués ou blessés. Notre perte se monte à 6 ou 700 hommes ; 2,000 ou 2,200 blessés, 2 ou 300 prisonniers. Le général de division Espagne a été blessé. Le général Roussel, chef de l’état-major de la garde, qui se trouvait au milieu des fusiliers, a eu la tête emportée par un boulet de canon. C’était un officier très distingué. Le grand-duc de Berg a eu deux chevaux tués sous lui. M. Ségur un de ses aides-de-camp, a eu un bras emporté. M. Lameth , aide-de-camp du maréchal Soult, a été blessé. M. Lagrange, colonel du 7e régiment de chasseurs à cheval, a été atteint par une balle. Dans les rapports détaillés que rédigera l’état-major, on fera connaître les traits de bravoure par lesquels se sont signalés un grand nombre d’officiers et de soldats, et les noms de ceux qui ont été blessés dans la mémorable journée du 10 juin. On a trouvé dans les magasins d’Heilsberg plusieurs milliers de quintaux de farine et beaucoup de denrées de diverses sortes. L’impuissance de l’armée russe, démontrée par la prise de Dantzick, vient de l’être encore par l’évacuation du camp de Heilsberg ; elle l’est par sa retraite ; elle le sera d’une manière plus éclatante encore, si les Russes attendent l’armée française : mais dans de si grandes armées, qui exigent vingt-quatre heures pour mettre tous les corps en position, on ne peut avoir que des affaires partielles, lorsque l’une d’elles n’est pas disposée à finir bravement la querelle dans une affaire générale. Il paraît que l’empereur Alexandre avait quitté son armée quelques jours avant la reprise des hostilités : plusieurs personnes prétendent que le parti anglais l’a éloigné pour qu’il ne fût pas témoin des malheurs qu’entraîne la guerre, et des désastres de son armée, prévus par ceux mêmes qui l’ont excité à rentrer en campagne. On a craint qu’un si déplorable spectacle ne lui rappelât les véritables intérêts de son pays, ne le fît revenir aux conseils des hommes sages et désintéressés, et ne le ramenât enfin, par les sentimens les plus propres à toucher un souverain, à repousser la funeste influence que la corruption anglaise exerce autour de lui.

aigle et papillon

SOIXANTE-DIX-NEUVIÈME BULLETIN.

Wehlau, le 18 juin 1807.

Les combats de Spanden, de Lomitten, les journées de Guttstadt et de Heilsberg, n’étaient que le prélude de plus grands événements. Le 12, à 4 heures du matin, l’armée française entra à Heilsberg. Le général Latour-Maubourg, avec sa division de dragons, et les brigades de cavalerie légère des généraux Durosnel et Wattier, poursuivirent l’ennemi sur la rive droite de l’Alle, dans la direction de Bartenstein, pendant que les corps d’armée se mettaient en marche dans différentes directions pour déborder l’ennemi et lui couper sa retraite sur Kœnigsberg, en arrivant avant lui sur ses magasins. La fortune a souri à ce projet. Le 12, à 5 heures après-midi, l’Empereur porta son quartier général à Eylau. Ce n’étaient plus ces champs couverts de neige ; c’était le plus beau pays de la nature, entrecoupé de beaux bois, de beaux lacs, et peuplé de jolis villages. Le grand-duc de Berg se porta, le 13, sur Kœnigsberg avec sa cavalerie : le maréchal Davoust marcha derrière pour le soutenir ; le maréchal Soult se porta sur Creutzbourg ; le maréchal Lannes sur Domnau ; les maréchaux Ney et Mortier sur Lampasch. Cependant le général Latour-Maubourg écrivait qu’il avait poursuivi l’arrière-garde ennemie ; que les Russes abandonnaient beaucoup de blessés ; qu’ils avaient évacué Bartenstein, et continuaient leur retraite sur Schippenbeil, par la rive droite de l’Alle. L’Empereur se mit sur le champ en marche sur Friedland. Il ordonna au grand-duc de Berg, aux maréchaux Soult et Davoust de manœuvrer sur Kœnigsberg ; et avec les corps des maréchaux Ney, Lannes, Mortier, avec la garde impériale et le premier corps commandé par le général Victor, il marcha en personne sur Friedland. Le 13, le 9e de hussards eutra à Friedland ; mais il en fut chassé par 3000 hommes de cavalerie, Le 14 l’ennemi déboucha sur le pont de Friedland. A trois heures du matin, des coups de canon se firent entendre. “C’est un jour de bonheur, dit l’Empereur ; c’est l’anniversaire de Marengo.” Les maréchaux Lannes et Mortier furent les premiers engagés ; ils étaient soutenus par la division de dragons du général Grouchy, et par les cuirassiers du général Nansouty. Différents mouvements, différentes actions eurent lieu. L’ennemi fut contenu, et ne put pas dépasser le village de Posthenem. Croyant qu’il n’avait devant lui qu’un corps de 15,000 hommes, l’ennemi continua son mouvement pour filer sur Kœnigsberg. Dans cette occasion, les dragons et les cuirassiers français et saxons firent les plus belles charges, et prirent quatre pièces de canon à l’ennemi. A 5 heures du soir, les différents corps d’armée étaient à leur place. A la droite, le maréchal Ney ; au centre, le maréchal Lannes; à la gauche, le maréchal Mortier ; à la réserve, le corps du général Victor et la garde. La cavalerie sous les ordres du général Grouchy soutenait la gauche. La division de dragons du général Latour-Maubourg était en réserve derrière la droite ; la division du général Lahoussaye et les cuirassiers saxons étaient en réserve derrière le centre. Cependant l’ennemi avait déployé toute son armée. Il déployait sa gauche à la ville de Friedland, et sa droite se prolongeait à une lieue et demie. L’Empereur, après avoir reconnu la position, décida d’enlever sur le champ la ville de Friedland, en faisant brusquement un changement de front, la droite en avant, et fit commencer l’attaque par l’extrémité de sa droite. A 5 heures et demie, le maréchal Ney se mit en mouvement ; quelques salves d’une batterie de vingt pièces de canon, furent le signal. Au même moment la division du maréchal Marchand avança, l’arme au bras, sur l’ennemi, prenant sa direction sur le clocher de la ville. La division du général Bisson le soutenait sur la gauche. Du moment où l’ennemi s’aperçut que le maréchal Ney avait quitté le bois, où sa droite était d’abord en position, il le fit déborder par des régiments de cavalerie, précédés d’une nuée de cosaques. La division de dragons du général Latour-Maubourg se forma sur le champ au galop sur la droite, et repoussa la charge ennemie. Cependant le général Victor fit placer une batterie de trente pièces de canon en avant de son centre ; le général Sennarmont qui la commandait, se porta à plus de quatre cents pas en avant, et fit éprouver une horrible perte à l’ennemi. Les différentes démonstrations que les Russes voulurent faire pour opérer une diversion, furent inutiles. Le maréchal Ney, avec un sang-froid et avec cette intrépidité qui lui est particulière, était en avant de ses échelons, dirigeait lui-même les plus petits détails, et donnait l’exemple à un corps d’armée qui toujours s’est fait distinguer, même parmi les corps de la Grande-Armée. Plusieurs colonnes d’infanterie ennemie qui attaquaient la droite du maréchal Ney, furent chargées à la baïonnette et précipitées dans l’Alle, plusieurs milliers d’hommes y trouvèrent la mort ; quelques-uns échappèrent à la nage. La gauche du maréchal Ney arriva sur ces entrefaites au ravin qui entoure la ville de Friedland. L’ennemi, qui y avait embusqué la garde impériale russe à pied et à cheval, déboucha avec intrépidité, et fit une charge sur la gauche du maréchal Ney, qui fut un moment ébranlée ; mais la division Dupont, qui formait la droite de la réserve, marcha sur la garde impériale, la culbuta, et en fit un horrible carnage. L’ennemi tira de ses réserves et de son centre d’autres corps pour défendre Friedland. Vains efforts! Friedland fut forcé et ses rues jonchées de morts. Le centre, que commandait le maréchal Lannes, se trouva dans ce moment engagé. L’effort que l’ennemi avait fait sur l’extrémité de la droite de l’armée française ayant échoué, il voulut essayer un semblable effort sur le centre. Il y fut reçu comme on devait l’attendre des braves divisions Oudinot et Verdier, et du maréchal qui les commandait. Les charges d’infanterie et de cavalerie ne purent pas retarder la marche de nos colonnes. Tous les efforts de la bravoure des Russes furent inutiles. Ils ne purent rien entamer, et vinrent trouver la mort, sur nos baïonnettes. Le maréchal Mortier, qui, pendant toute la journée, fit preuve de sang-froid et d’intrépidité, en maintenant la gauche, marcha alors en avant, et fut soutenu par les fusiliers de la garde, que commandait le général Savary. Cavalerie, infanterie, artillerie, tout le monde s’est distingué. La garde impériale à pied et à cheval, et deux divisions de la réserve du 1er corps, n’ont pas été engagées. La victoire n’a pas hésité un seul instant. Le champ de bataille est un des plus horribles qu on puisse voir. Ce n’est pas exagérer que de porter le nombre des morts du côté des Russes de 15 à 18,000 hommes. Du côté des Français, la perte ne se monte pas à 500 morts, ni à plus de 3000 blessés. Nous avons pris 80 pièces de canon et une grande quantité de caissons. Plusieurs drapeaux sont restés en notre pouvoir. Les Russes ont eu vingt-cinq généraux tués, pris ou blessés. Leur cavalerie a fait des pertes immenses. Les carabiniers et les cuirassiers, commandés par le général Nansouty, et les différentes divisions de dragons, se sont fait remarquer. Le général Grouchy, qui commandait la cavalerie de l’aile gauche, a rendu des services importants. Le général Drouet, chef de l’état-major du corps d’armée du maréchal Lannes ; le général Cohorn ; le colonel Regnaud, du 15e de ligne ; le colonel Lajonquière, du 60e de ligne; le colonel Lamotte, du 4e de dragons, et le général de brigade Brun, ont été blessés. Le général de division Latour-Maubourg l’a été à la main. Le colonel d’artillerie Destourneaux, et le chef d’escadron Hutin, premier aide-de-camp du général Oudinot, ont été tués. Les aides-de-cainp de l’Empereur, Mouton et Lacoste, ont été légèrement blessés. La nuit n’a point empêché de poursuivre l’ennemi ; on l’a suivi jusqu’à onze heures du soir. Le reste de la nuit les colonnes qui avaient été coupées ont essayé de passer l’Alle à plusieurs gués. Partout, le lendemain, à plusieurs lieues, nous avons trouvé des caissons , des canons et des voitures perdues dans la rivière. La bataille de Friedland est digne d’être mise à côté de celles de Marengo, d’Austerlitz et d’Iena. L’ennemi était nombreux, avait une belle et forte cavalerie, et s’est battu avec courage. Le lendemain 15, pendant que l’ennemi essayait de se rallier, et faisait sa retraite sur la rive droite de l’Alle, l’armée française continuait sur la rive gauche ses manœuvres pour le couper de Kœnigsberg. Les têtes des colonnes sont arrivées ensemble à Wehlau, vil!e située au confluent de l’Alle et de la Pregel. L’Empereur avait son quartier-général au village de Paterswalde. Le 16, à la pointe du jour, l’ennemi ayant coupé tous les ponts, mit à profit cet obstacle pour continuer son mouvement rétrograde sur la Russie. A 8 heures du matin, l’Empereur fit jeter un pont sur la Prégel, et l’armée s’y mit en position. Presque tous les magasins que l’ennemi avait sur l’Alle ont été par lui jetés à l’eau ou brûlés : par ce qui nous reste on peut connaître les pertes immenses qu’il a faites. Partout dans les villages les Russes avaient des magasins, et partout en passant ils les ont incendiés. Nous avons cependant trouvé à Wehlau plus de 6,000 quintaux de blé. A la nouvelle de la victoire de Friedland, Kœnigsberg a été abandonné. Le maréchal Soult est entré dans cette place, où nous avons trouvé des richesses immenses, plusieurs centaines de milliers de quintaux de blé, plus de 20,000 blessés Russes et Prussiens, tout ce que l’Angleterre a envoyé de munitions de .guerre à la Russie ; entre autres 160,000 fusils encore embarqués. Ainsi la Providence a puni ceux qui au lieu de négocier de bonne foi pour arriver à l’œuvre salutaire de la paix, s’en sont fait un jeu, prenant pour faiblesse et pour impuissance la tranquillité du vainqueur. L’armée occupe ici le plus beau pays possible. Les bords de la Prégel sont riches. Les magasins et les caves de Dantzick et de Kœnigsberg vont nous apporter de nouveaux moyens d’abondance et de santé. Les noms des braves qui se sont distingués, les détails de ce que chaque corps a fait, passent les bornes d’un simple bulletin, et l’état-major s’occupe de réunir tous les faits. Le prince de Neufchâtel a, dans la bataille de Friedland, donné des preuves particulières de son zèle et de ses talents. Plusieurs fois il s’est trouvé au fort de la mêlée, et y a fait des dispositions utiles. L’ennemi avait recommencé les hostilités le 5. On peut évaluer la perte qu’il a éprouvée en 10 jours, et par suite de ses opérations, à 60,000 hommes pris, blessés, tués ou hors de combat. Il a perdu une partie de son artillerie, presque toutes ses munitions , et tous ses magasins sur une ligne de plus de 40 lieues. Les armées françaises ont rarement obtenu de si grands succès avec moins de perte.

aigle et papillon

QUATRE-VINGTIÈME BULLETIN.

Tilsitt, le 19 juin.

Pendant le temps que les armes françaises se signalaient sur le champ de bataille de Friedland, le grand-duc de Berg, arrivé devant Kœnigsberg, prenait en flanc le corps d’armée du général Lestocq. Le 13 , le maréchal Soult trouva à Creutzbourg l’arrière-garde prussienne. La division de dragons Milhaud exécuta une belle charge, culbuta la cavalerie prussienne, et enleva plusieurs pièces de canon. Le 14, l’ennemi fut obligé de s’enfermer dans la place de kœnigsberg. Vers le milieu de la journée, deux colonnes ennemies coupées se présentèrent pour entrer dans la place. 6 pièces de canon et 3 ou 4,000 hommes qui composaient cette troupe furent pris. Tous les faubourgs de Kœnigsberg furent enlevés. On y fit un bon nombre de prisonniers. En résumé, les résultats de toutes ces affaires sont 4 à 5,000 hommes et 15 pièces de canon. Le 15 et le 16, le corps d’armée du maréchal Soult fut contenu devant les retranchements de Kœnigsberg ; mais la marche du gros de l’armée sur Wehlau obligea l’ennemi à évacuer Kœnigsberg, et cette place tomba en notre pouvoir. Ce qu’on a trouvé à Kœnigsberg en subsistances est immense. 200 gros bâtiments, venant de Russie, sont encore tout chargés dans le port. Il y a beaucoup plus de vins et d’eau-de-vie qu’on n’était dans le cas de l’espérer. Une brigade de la division Saint-Hilaire s’est portée devant Pillau pour en former le siège, et le général Rapp a fait partir de Dantzick une colonne chargée d’aller, par le Neirung, établir devant Pillau une batterie qui ferme le Haff. Des bâtiments montés par des marins de la garde nous rendent maîtres de cette petite mer. Le 17, l’Empereur porta son quartier-général à la métairie de Drucken, près Klein-Schirau ; le 18, il le porta à Sgaisgirren ; le 19, à deux heures aprèsmidi , il entra dans Tilsitt. Le grand-duc de Berg, à la tête de la plus grande partie de la cavalerie légère, des divisions de dragons et de cuirassiers, a mené battant l’ennemi ces trois jours derniers, et lui a fait beaucoup de mal. Le 5e régiment de hussards s’est distingué. Les cosaques ont été culbutés plusieurs fois et ont beaucoup souffert dans ces différentes charges. Nous avons eu peu de tués et de blessés. Au nombre de ces derniers se trouve le chef d’escadron Piéton , aide-de-camp du grand-duc de Berg. Après le passage de la Prégel, vis-à-vis Wehlau, un tambour fut chargé par un cosaque et se jeta ventre à terre. Le cosaque prend sa lance pour en percer le tambour ; mais celui-ci conserve toute sa présence d’esprit, tire à lui la lance, désarme le cosaque et le poursuit. Un fait particulier qui a excité le rire des soldats, a eu lieu pour la première fois vers Tilsitt ; on a vu une nuée de kalmoucks se battant à coups de flèches. Nous en sommes fâchés pour ceux qui donnent l’avantage aux armes anciennes sur les modernes ; mais rien n’est plus risible que le jeu de ces armes contre nos fusils. Le maréchal Davoust, à la tête du 3e corps, a débouché par Labiau, est tombé sur l’arrière-garde ennemie, et lui a fait 2500 prisonniers. De son côté, le maréchal Ney est arrivé le 17 à Insterbourg, y a pris un millier de blessés, et a enlevé à l’ennemi des magasins assez considérables. Les bois, les villages sont pleins de Russes isolés, ou blessés ou malades. Les pertes de l’armée russe sont énormes ; elle n’a ramené avec elle qu’une soixantaine de pièces de canon. La rapidité des marches empêche de connaître encore toutes les pièces qu’on a prises à la bataille de Friedland ; on croit que le nombre passera 120. A la hauteur de Tilsitt, les billets ci-joints no°1 et 2, ont été remis au grand-duc de Berg, et par suite le prince russe lieutenant-général Labanoff a passé le Niémen et a conféré une heure avec le prince de Neufchâtel. L’ennemi a brûlé en grande hâte le pont de Tilsitt sur le Niémen, et paraît continuer sa retraite sur la Russie. Nous sommes sur les confins de cet empire. Le Niémen vis-à-vis Tilsitt est un peu plus large que la Seine. L’on voit de la rive gauche une nuée de cosaques qui forment l’arrière-garde ennemie sur la rive droite. Déjà l’on ne commet plus aucunes hostilités. Ce qui restait au roi de Prusse est conquis. Cet infortuné prince n’a plus en son pouvoir que le pays situé entre le Niémen et Memel. La plus grande partie de son armée ou plutôt de la division de ses troupes, déserte, ne voulant pas aller en Russie. L’empereur de Russie est resté trois semaines à Tilsitt avec le roi de Prusse. A la nouvelle de la bataille de Friedland, l’un et l’autre sont partis en toute hâte.

N° I.

Le général en chef Beningsen, à S. Exc. le prince Bagration.

Mon prince, Après les flots de sang qui ont coulé ces jours derniers dans des combats aussi meurtriers que souvent répétés, je désirerais soulager les maux de celle guerre destructive, en proposant un armistice, avant que d’entrer dans une lutte, dans une guerre nouvelle, peut-être encore plus terrible que la première. Je vous prie, mon prince, de faire connaître aux chefs de l’armée française cette intention de ma part, dont les suites pourraient peut-être avoir des effets d’autant plus salutaires, qu’il est déjà question d’un congrès général, et pourraient prévenir une effusion inutile de sang humain. Vous voudrez bien ensuite me faire parvenir les résultats de votre démarche, et me croire avec la considération la plus distinguée, Mon prince, De Votre Excellence, Le très-humble et très-obéissant serviteur, Signé, B. BENINGSEN.

N° II.

Monsieur le général,

M. le général commandant en chef vient de m’adresser une lettre relativement aux ordres que S. Exc. a reçus de S. M. l’empereur, en me chargeant de vous faire part de son contenu. Je ne crois pas pouvoir mieux répondre à ses intentions, qu’en vous la faisant tenir en original. Je vous prie en même temps de me faire parvenir votre réponse, et d’agréer l’assurance de la considération distinguée avec laquelle j’ai l’honneur d’être, Monsieur le général, votre très-humble et très-obéissant serviteur, Signé, BAGRATION.

Le 6/18 juin.

aigle et papillon

QUATRE-VINGT-UNIÈME BULLETIN.

Tilsitt, le 11 juin 1807.

A la journée d’Heilsberg, le grand-duc de Berg passa sur la ligne de la 3e division de cuirassiers, au moment où le 6e régiment de cuirassiers venait de faire une charge. Le colonel d’Avenay, commandant ce régiment, son sabre dégouttant de sang, lui dit : “Prince, faites la revue de mon régiment, vous verrez qu’il n’est aucun soldat dont le sabre ne soit comme le mien.” Les colonels Colbert, du 7e de hussards; Lery, du 5e, se sont fait également remarquer par la plus brillante intrépidité. Le colonel Borde-Soult, du 22e de chasseurs, a été blessé. M. Gueheneuc, aide-decamp du maréchal Lannes, a été blessé d’une balle au bras. Les généraux aides-de-camp de l’Empereur, Reille et Bertrand , ont rendu des services importants. Les officiers d’ordonnance de l’Empereur, Bongars, Montesquiou, Labiffe, ont mérité des éloges pour leur conduite. Les aides-de-camp du prince de Neufchâtel, Louis de Périgord, capitaine, et Piré, chef d’escadron, se sont fait remarquer. Le colonel Curial, commandant les fusiliers de la garde, a été nommé général de brigade. Le général de division Dupas, commandant une division sous les ordres du maréchal Mortier, a rendu d’importants services à la bataille de Friedland. Les fils des sénateurs Pérignon, Clément de Ris, et Garran de Coulon, sont morts avec honneur sur le champ de bataille. Le maréchal Ney s’étant porté à Gumbinnen, a arrêté quelques parcs d’artillerie ennemie, beaucoup de convois de blessés, et fait un grand nombre de prisonniers.

aigle et papillon

QUATRE-VINGT-DEUXIÈME BULLETIN.

Tilsitt, le 22 juin 1807.

En conséquence de la proposition qui a été faite par le commandant de l’armée russe, un armistice a été conclu. dans les termes suivans :

ARMISTICE.

S. M. l’Empereur des Français, etc. , etc. , et S. M. l’empereur de Russie, voulant mettre un terme à la guerre qui divise les deux nations, et conclure, en attendant, un armistice, ont nommé et muni de leurs pleins pouvoirs savoir : d’une part, le prince de Neufchâtel, major-général de la Grande-Armée ; et de l’autre, le lieutenant-général prince Labanoff de Rostow, chevalier des ordres de Sainte-Anne, grand-croix, etc., lesquels sont convenus des dispositions suivantes :

Art. Ier. Il y aura armistice entre l’armée française et l’armée russe, afin de pouvoir, dans cet intervalle, négocier, conclure et signer une paix qui mette fin à une effusion de sang si contraire à l’humanité.

II. Celle des deux parties contractantes qui voudra rompre l’armistice, ce que Dieu ne veuille, sera tenue de prévenir au quartier-général de l’autre armée, et ce ne sera qu’après un mois de la date des notifications que les hostilités pourront recommencer.

III. L’armée française et l’armée prussienne concluront un armistice séparé ; et à cet effet des officiers seront nommés de part et d’autre. Pendant les quatre ou cinq jours nécessaires à la conclusion dudit armistice, l’armée française ne commettra aucune hostilité contre l’armée prussienne.

IV. Les limites de l’armée française et de l’armée russe, pendant le temps de l’armistice, seront depuis le Currisch-Haff, le Thalweg du Niémen ; et en remontant la rive gauche de ce fleuve jusqu’à l’embouchure de Lorasna à Schaim , et montant cette rivière jusqu’à l’embouchure du Bobra, suivant ce ruisseau par Bogari, Lipsk, Stabin, Dolistowo, Goniondz et Wizna jusqu’à l’embouchure du Bobra dans la Narew ; et de-là remontant la rive gauche de la Narew par Tykoczyn, Suras-Narew, jusqu’à la frontière de la Prusse et de la Russie : la limite dans le FrischNeirung sera à Nidden.

V. S. M. l’Empereur des Français et S. M. l’empereur de Russie nommeront, dans le plus court délai, des plénipotentiaires munis des pouvoirs nécessaires pour négocier, conclure et signer la paix définitive entre ces deux grandes et puissantes nations.

VI. Des commissaires seront nommés de part et d’autre, à l’effet de procéder sur le champ à l’échange, grade par grade, et homme par homme, des prisonniers de guerre.

VII. L’échange des ratifications du présent armistice sera fait au quartier-général de l’armée russe dans quarante-huit heures, et plutôt, si faire se peut.

Fait à Tilsitt le 21 juin 1807.

Signés, le prince de Neufchâtel, maréchal, Alexandre BERTHIER ; Le prince LABANOFF DE ROSTOW.

L’armée française occupe tout le Thalweg du Niémen ; de sorte qu’il ne reste plus au roi de Prusse que la petite ville et le territoire de Memel.

Proclamation de S. M. l’Empereur et Roi, à la Grande-Armée.

Soldats,

Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnements par l’armée russe. L’ennemi s’est mépris sur les causes de notre inactivité. II s’est aperçu trop tard que notre repos était celui du lion : il se repent de l’avoir troublé. Dans les journées de Guttstadt, de Heilsberg, dans celle à jamais mémorable de Friedland, dans dix jours de campagne enfin, nous avons pris 120 pièces de canon, 7 drapeaux ; tué, blessé ou fait prisonniers 60,000 Russes ; enlevé à l’armée ennemie tous ses magasins, ses hôpitaux, ses ambulances ; la place de koenigsberg, les 300 bâtiments qui étaient dans ce port, chargés de toute espèce de munitions ; 160,000 fusils que l’Angleterre envoyait pour armer nos ennemis. Des bords de la Vistule, nous sommes arrivés sur ceux du Niémen avec la rapidité de l’aigle. Vous célébrâtes à Austerlitz l’anniversaire du couronnement ; vous avez cette année dignement célébré celui de la bataille de Marengo, qui mit fin à la guerre de la seconde coalition. Français! vous avez été dignes de vous et de moi. Vous rentrerez en France couverts de tous vos lauriers, et après avoir obtenu une paix glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa durée. Il est temps que notre patrie vive en repos, à l’abri de la maligne influence de l’Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma reconnaissance et toute l’étendue de l’amour que je vous porte.

Au camp impérial de Tilsitt, le 22 juin 1807.

aigle et papillon

QUATRE-VINGT-TROISIÈME BULLETIN.

Tilsitt, le 23 juin 1807.

La place de Neiss a capitulé. La garnison, forte de 6000 hommes d’infanterie et de 300 hommes de cavalerie, a défilé le 16 juin devant le prince Jérôme. On a trouvé dans la place 300 milliers de poudre et 300 bouches à feu.

aigle et papillon

QUATRE-VINGT-QUATRIÈME BULLETIN.

Tilsitt, le 2t juin.

Le grand-maréchal du palais Duroc s’est rendu le 23 au quartier-général des Russes, au-delà du Niémen, pour échanger les ratifications de l’armistice, qui a été ratifié par l’empereur Alexandre. Le 24, le prince Labanoff ayant fait demander une audience à l’Empereur, y a été admis le même jour à deux heures après-midi. Il est resté longtemps dans le cabinet de S. M. Le général Kalkreuth est attendu au quartier-général, pour signer l’armistice du roi de Prusse. Le 11 juin, à quatre heures du matin, les Russes attaquèrent en force Druczewo. Le général Claparède soutint le feu de l’ennemi. Le maréchal Masséna se porta sur la ligne, repoussa l’ennemi et déconcerta ses projets. Le 17e régiment d’infanterie légère a soutenu sa réputation. Le général Montbrun s’est fait remarquer. Un détachement du 28e d’infanterie légère et un piquet du 25e de dragons ont mis en fuite les cosaques. Tout ce que l’ennemi a entrepris contre nos postes dans les journées du 11 et du 12, a tourné à sa confusion. On a vu par l’armistice que la gauche de l’armée française est appuyée sur le Currisch-Haff, à l’embouchure du Niémen ; de là notre ligne se prolonge sur Grodno. La droite, commandée par le maréchal Masséna, s’étend sur les confins de la Russie, entre les sources de la Narew et du Bug. Le quartier-général va se concentrer à Kœnigsberg, ou l’on fait toujours de nouvelles découvertes en vivres, munitions et autres effets appartenant a l’ennemi. Une position aussi formidable est le résultat des succès les plus brillants ; et tandis que toute l’armée ennemie est en fuite et presque anéantie, plus de la moitié de l’armée française n’a pas tiré un coup de fusil.

aigle et papillon

QUATRE-VINGT-CINQUIÈME BULLETIN.

Tilsitt, le juin 1807.

Demain les deux Empereurs de France et de Russie doivent avoir une entrevue. On a à cet effet élevé au milieu du Niémen un pavillon, où les deux monarques se rendront de chaque rive. Peu de spectacles seront aussi intéressants. Les deux côtés du fleuve seront bordés par les deux armées, pendant que les chefs conféreront sur les moyens de rétablir l’ordre et de donner le repos à la génération présente. Le grand-maréchal du palais Duroc est allé, hier, à trois heures après-midi, complimenter l’empereur Alexandre. Le maréchal comte de Kalkreuth a été présenté aujourd’hui à l’Empereur ; il est resté une heure dans le cabinet de S. M. L’Empereur a passé ce matin la revue du corps du maréchal Lannes. Il a fait différentes promotions, a récompensé les braves, et a témoigné sa satisfaction aux cuirassiers saxons.

aigle et papillonN6941220_JPEG_1_1DM

QUATRE-VINGT-SIXIÈME BULLETIN.

Tilsitt, le 25 juin 1807.

Le 25 juin, à une heure après-midi, l’Empereur, accompagné du grand-duc de Berg, du prince de NeufchâteI, du maréchal Bessières, du grand-maréchaI du palais Duroc et du grand-écuyer Caulaincourt, s’est embarqué sur les bords du Niémen dans un bateau préparé à cet effet ; il s’est rendu au milieu de la rivière, où le général Lariboissière, commandant l’artillerie de la garde, avait fait placer un large radeau , et élever un pavillon. A côté était un autre radeau et un pavillon pour la suite de leurs majestés. Au même moment, l’empereur Alexandre est parti de la rive droite, sur un bateau ; avec le grand-duc Constantin, le général Benigsen, le général Ouvaroff, le prince Labanoff et son premier aide-de-camp le comte de Liéven. Les deux bateaux sont arrivés en même temps ; les deux Empereurs se sont embrassés en mettant le pied sur le radeau ; ils sont entrés ensemble dans la salle qui avait été préparée, et y sont restés deux heures. La conférence finie, les personnes de la suite des deux Empereurs ont été introduites. L’empereur Alexandre a dit des choses agréables aux militaires qui accompagnaient l’Empereur, qui, de son côté, s’est entretenu longtemps avec le grand-duc Constantin et le général Benigsen. La conférence finie, les deux Empereurs sont montés chacun dans leur barque. On conjecture que la conférence a eu le résultat le plus satisfaisant. Immédiatement après, le prince Labanoff s’est rendu au quartier-général français. On est convenu que la moitié de la ville de Tilsitt serait neutralisée. On y a marqué le logement de l’empereur de Russie et de sa cour. La garde impériale russe passera le fleuve et sera cantonnée dans la partie de la ville qui lui est destinée. Le grand nombre de personnes de l’une et l’autre armée, accourues sur l’une et l’autre rive pour être témoins de cette scène, rendaient ce spectacle d’autant plus intéressant, que les spectateurs étaient des braves des extrémités du monde.

Tilsitt, Ie 26 juin 1807.

Aujourd’hui, à midi et demi, S. M. s’est rendue au pavillon du Niémen. L’empereur Alexandre et le roi de Prusse y sont arrivés au même moment. Ces trois souverains sont restés ensemble dans le salon du pavillon pendant une demi-heure. A 5 heures et demie, l’empereur Alexandre est passé sur la rive gauche. L’Empereur Napoléon l’a reçu à la descente du bateau. Ils sont montés à cheval l’un et l’autre ; ils ont parcouru la grande rue de la ville, où se trouvait rangée la garde impériale française à pied et à cheval, et sont descendus au palais de l’empereur Napoléon. L’empereur Alexandre y a dîné avec l’Empereur, le grand-duc Constantin et le grand-duc de Berg.

Tilsitt, le 27 juin 1807.

Le général de division Teulié, commandant la division italienne au siège de Colberg, qui avait été blessé à la cuisse d’un boulet, le 12, à l’attaque du fort Wolwsberg, vient de mourir de ses blessures. C’était un officier également distingué par sa bravoure et ses talents militaires. La ville de Kosel a capitulé. Le 24 juin, à 2 heures du matin , S. A. I. le prince Jérôme a fait attaquer et enlever le camp retranché que les Prussiens occupaient sous Glatz, à portée de mitraille de cette place. Le général Vandamme, à la tête de la division wurtembergeoise, ayant avec lui un régiment provisoire de chasseurs français à cheval, a commencé l’attaque sur la rive gauche de la Neiss, tandis que le général Lefèvre, avec les Bavarois, attaquait sur la rive droite. En une demi-heure, toutes les redoutes ont été enlevées à la baïonnette. L’ennemi a fait sa retraite en désordre, abandonnant dans le camp 1,200 tués et blessés, 500 prisonniers et 12 pièces de canon. Les Bavarois et les Wurtembergeois se sont très bien conduits. Les généraux Vandamme et Lefèvre ont dirigé les attaques avec une grande habilité.

Tilsitt, le 28 juin 1807.

Hier, à 3 heures après-midi, l’Empereur s’est rendu chez l’empereur Alexandre. Ces deux princes sont alors montés à cheval, et sont allés voir manœuvrer la garde impériale. L’empereur Alexandre a montré qu’il connaît très bien toutes nos manœuvres, et qu’il entend parfaitement tous les détails de la tactique militaire. A huit heures, les deux souverains sont revenus au palais de l’Empereur Napoléon, où ils ont dîné, comme la veille, avec le grand-duc Constantin et le grand-duc de Berg. Apres le dîner, l’Empereur Napoléon a présenté LL. Exc. le ministre des relations extérieures et le ministre secrétaire d’État à l’empereur Alexandre, qui lui a aussi présenté S. Exc. M. de Budberg, ministre des affaires étrangères, et le prince Kourakin. Les deux souverains sont ensuite rentrés dans le cabinet de l’Empereur Napoléon, où ils sont restés seuls jusqu’à onze heures du soir. Aujourd’hui 28, à midi, le roi de Prusse a passé le Niémen, et est venu occuper à Tilsitt le palais qui lui avait été préparé. Il a été reçu à la descente de son bateau par le maréchal Bessières. Immédiatement après, le grand-duc de Berg est allé lui rendre visite. A une heure, l’empereur Alexandre est venu faire une visite à l’Empereur Napoléon, qui est allé au-devant de lui jusqu’à la porte de son palais. A deux heures, S. M. le roi de Prusse est venu chez l’Empereur Napoléon, qui est allé le recevoir jusqu’au pied de l’escalier de son appartement. A quatre heures, l’Empereur Napoléon est allé voir l’empereur Alexandre. Ils sont montés à cheval à cinq heures, et se sont rendus sur le terrain où devait manœuvrer le corps du maréchal Davoust.

Tilsilt, le 1er juillet 1807.

Le 29 et le 30 juin , les choses se sont passées entre les trois souverains comme les jours précédens. Le 29, à six heures du soir, ils sont allés voir manœuvrer l’artillerie de la garde. Le lendemain, à la même heure, ils ont vu manœuvrer les grenadiers à cheval. La plus grande amitié paraît régner entre ces princes. A l’un des dîners, qui ont toujours lieu chez l’Empereur Napoléon, S. M. a porté la santé de l’impératrice de Russie et de l’impératrice-mère. Le lendemain, l’empereur Alexandre a porté la santé de l’impératrice des Français. La première fois que le roi de Prusse a dîné chez l’Empereur Napoléon, S. M. a porté la santé de la reine de Prusse. Le 29, le prince Alexandre Kourakin, ambassadeur et ministre plénipotentiaire de l’empereur Alexandre, a été présenté à l’Empereur Napoléon. Le 30, la garde impériale a donné un dîner de corps à la garde impériale russe. Les choses se sont passées avec beaucoup d’ordre. Cette réunion a produit beaucoup de gaieté dans la ville. La place de Glatz a capitulé. Le fort de Silberberg est la seule place de la Silésie qui tienne encore.

Tilsitt, le 5 juillet 1807.

Depuis le 1er de ce mois, les choses se sont passées entre les trois souverains de la même manière que les jours précédens. Ils ont vu manœuvrer, le 1er juillet, la cavalerie de la garde impériale ; le 2, l’artilierie, et le 3, les dragons du même corps. Le 4, ils sont allés visiter le camp du 3e corps, que commande M. le maréchal Davoust. Le même jour, le roi de Prusse a présenté le prince Henri, son frère, à l’Empereur Napoléon. S M. la reine de Prusse est arrivée à Baublen, à deux lieues de Tilsitt.

Tilsitt, le 7 juillet 1807.

La reine de Prusse est arrivée ici hier à midi. A midi et demi, l’Empereur Napoléon est allé lui rendre visite. Les trois souverains ont fait chaque jour, à six heures du soir, leurs promenades accoutumées. Ils ont ensuite diné chez l’Empereur Napoléon, avec la reine de Prussè, le grand-duc Constantin, le prince Henri de Prusse, le grand-duc de Berg, et le prince royal de Bavière. On a distribué à l’ordre de la Grande-Armée ; la notice snivante : Au quartier-général impérial, à Tilsitt, le 9 juillet 1807.

Notice pour l’armée.

La paix a été conclue entre l’Empereur des Français et l’empereur de Russie, hier 8 juillet, à Tilsitt, et signée par le prince de Bénévent, ministre des relations extérieures de France ; et par les princes Kourakin et Labanoff de Rostow, pour l’empereur de Russie ; chacun de ces plénipotentiaires étant muni de pleins-pouvoirs de leurs souverains respectifs. Les ratifications ont été échangées aujourd’hui 9 juillet, ces deux souverains se trouvant encore à Tilsitt.

Le major-général, prince de Neufchâtel, Maréchal ALEXANDRE BERTHIER.

Tilsitt, le 9 juillet 1807.

L’échange des ratifications du traité de paix entre la France et la Russie, a eu lieu aujourd’hui à neut heures du matin. A onze heures, l’Empereur Napoléon, portant le grand-cordon de l’ordre de Saint-André, s’est rendu chez l’empereur Alexandre, qui l’a reçu à la tête de sa garde, et ayant la grande décoration de la Légion d’honneur. L’Empereur a demandé à voir le soldat de la garde russe qui s’était le plus distingué ; il lui a été présenté. S. M., en témoignage de son estime pour la garde impériale russe, a donné à ce brave l’aigle d’or de la Légion d’honneur. Les Empereurs sont restés ensemble pendant trois heures, et sont ensuite montés à cheval. Ils se sont rendus au bord du Niémen, où l’empereur Alexandre s’est embarqué. L’Empereur Napoléon est demeuré sur le rivage jusqu’à ce que l’empereur Alexandre fût arrivé à l’autre bord. Les marques d’affection que ces princes se sont données en se séparant, ont excité la plus vive émotion parmi les nombreux spectateurs qui s’étaient rassemblés pour voir les plus grands souverains du monde offrir, dans les témoignages de leur union et de leur amitié, un solide garant du repos de la terre. L’Empereur Napoléon a fait remettre le grand-cordon de la Légion d’honneur au grand-duc Constantin, au prince Kourakin, au prince Labanoff et à M. Budberg. L’empereur Alexandre a donné le grand ordre de Saint-André au prince Jérôme Napoléon, roi de Westphalie, au grand-duc de Berg et de Clèves, au prince de Neufchâtel et au prince de Bénévent. A trois heures de l’après-midi, le roi de Prusse est venu voir l’Empereur Napoléon. Ces deux souverains se sont entretenus pendant une demi-heure. Immédiatement après, l’Empereur Napoléon à rendu au roi de Prusse sa visite. Il est ensuite parti pour Kœnigsberg. Ainsi, les trois souverains ont séjourné pendant vingt jours à Tilsitt. Cette petite ville était le point de réunion des deux armées. Ces soldats qui naguère étaient ennemis, se donnaient des témoignages réciproques d’amitié qui n’ont pas été troublés par le plus léger désordre. Hier, l’empereur Alexandre avait fait passer le Niémen à une dixaine de basckirs, qui ont donné à l’Empereur Napoléon un concert à la manière de leur pays. L’Empereur, en témoignage de son estime pour le général Platow, hetman des cosaques, lui a fait présent de son portrait. Les Russes ont remarqué que le 27 juin ( style russe, 9 juillet du calendrier grégorien ), jour de la ratification du traité de paix, est l’anniversaire de la bataille de Pultawa, qui fut si glorieuse et qui assura tant d’avantages à l’empire de Russie. Ils en tirent un augure favorable pour la durée de la paix et de l’amitié qui viennent de s’établir entre ces deux grands empires.

aigle et papillon

QUATRE-VINGT-SEPTIÈME BULLETIN.

Kœnigsberg, le 12 juillet 1807.

Les Empereurs de France et de Russie, après avoir séjourné pendant vingt jours à Tilsitt, ou les deux maisons impériales, situées dans la même rue, étaient à peu de distance l’une de l’autre, se sont séparés le 9, à trois heures après-midi, en se donnant les plus grandes marques d’amitié. Le journal de ce qui s’est passé pendant la durée de leur séjour sera d’un véritable intérêt pour les deux peuples. Après avoir reçu, à trois heures et demie, la visite d’adieu du roi de Prusse, qui est retourné à Memel, l’Empereur Napoléon est parti pour Kœnigsberg, où il est arrivé le 10 à quatre heures du matin. Il a fait hier la visite du port dans un canot qui était servi par les marins de la garde. S. M. passe aujourd’hui la revue du corps du maréchal Soult, et part demain à deux heures du matin pour Dresde. Le nombre des Russes tués à la bataille de Friedland s’élève à 17,500 ; celui des prisonniers est de 40,000; 18,000 sont passés à Kœnigsberg , 7000 sont restés malades dans les hôpitaux ; le reste a été dirigé sur Thorn et Varsovie. Les ordres ont été donnés pour qu’ils fussent renvoyés en Russie sans délai ; 7000 sont déjà revenus à Kœnigsberg, et vont être rendus. Ceux qui sont en France, seront formés en régiments provisoires. L’Empereur a ordonné de les habiller et de les armer. Les ratifications du traité de paix entre la France et la Russie avaient été échangées à Tiisitt le 9 ; celles du traité de paix entre la France et la Prusse l’ont été ici aujourd’hui. Les plénipotentiaires chargés de ces négociations étaient, pour la France, M. le prince de Bénévent; pour la Russie, le prince Kourakin et le prince Labanoff ; pour la Prusse, le feld-maréchal comte de Kalkreuth et le comte de Goltz. Après de tels événements, on ne peut s’empêcher de sourire quand on entend parler de la grande expédition anglaise et de la nouvelle frénésie qui s’est emparée du roi de Suède. On doit remarquer d’ailleurs que l’armée d’observation de l’Elbe et de l’Oder était de 70,000 hommes, indépendamment de la Grande-Armée, et non compris les divisions espagnoles qui sont en ce moment sur l’Oder. Ainsi, il aurait fallu que l’Angleterre mît en expédition toute son armée, ses milices, ses volontaires, ses fencibles pour opérer une diversion sérieuse. Quand on considère que, dans de telles circonstances, elle a envoyé 6000 hommes se faire massacrer par les Arabes, et 7000 hommes dans les Indes espagnoles, on ne peut qu’avoir pitié de l’excessive avidité qui tourmente ce cabinet. La paix de Tilsitt met fin aux opérations de la Grande-Armée, mais toutes les côtes, tous les ports de la Prusse n’en resteront pas moins fermés aux Anglais. Il est probable que le blocus continental ne sera pas un vain mot. La Porte a été comprise dans le traité. La révolution qui vient de s’opérer à Constantinople est une révolution anti-chrétienne qui n’a rien de commun avec la politique de l’Europe. L’adjudant commandant Guilleminot est parti pour la Bessarabie, où il va informer le grand-visir de la paix, de la liberté qu’a la Porte d’y prendre part, et des conditions qui la concernent.

Koenigsberg, le 13 juillet 1807.

L’Empereur a passé hier la revue du 4e corps d’armée. Arrivé au 26e régiment d’infanterie légère, on lui présenta le capitaine de grenadiers Roussel. Ce brave soldat, fait prisonnier à l’affaire de Hoff, avait été remis aux Prussiens. Il se trouva dans un appartement où un insolent officier se livrait à toutes sortes d’invectives contre l’Empereur. Roussel supporta d’abord patiemment ces injures ; mais enfin, il se lève fièrement, en disant : “Il n’y a que des lâches qui puissent tenir de pareils propos contre l’empereur Napoléon devant un de ses soldats. Si je suis contraint d’entendre de pareilles infamies, je suis à votre discrétion ; donnez-moi la mort.” Plusieurs autres officiers prussiens qui étaient présents, ayant autant de jactance que peu de mérite et d’honneur, voulurent se porter contre ce brave militaire à des voies de fait. Roussel, seul contre sept ou huit personnes, aurait passé un mauvais quart-d’heure, si un officier russe, survenant à l’instant, ne se fût jeté devant lui le sabre à la main : C’est notre prisonnier, dit-il, et non le vôtre. Il a raison, et vous outragez lâchement le premier capitaine de l’Europe. Avant de frapper ce brave homme, il vous faudra passer sur mon corps. En général, autant les prisonniers français se louent des Russes, autant ils se plaignent des Prussiens, surtout du général Ruchel, officier aussi méchant et fanfaron, qu’il est inepte et ignorant sur le champ de bataille. Des corps prussiens qui se trouvaient à la journée d’Iéna, le sien est celui qui s’est le moins bravement comporté. En entrant à Kœnigsberg, on a trouvé aux galères un caporal français qui y avait été jeté, parce qu’entendant les sectateurs de Ruchel parler mal de l’Empereur, il s’était emporté, et avait déclaré ne pas vouloir le souffrir en sa présence. Le général Victor, qui fut fait prisonnier dans une chaise de poste par un guet-à-pens, a eu aussi à se plaindre du traitement qu’il a reçu du général Ruchel, qui était gouverneur de Kœnigsberg. C’est cependant le même Ruchel qui, blessé grièvement à la bataille d’Iéna, fut accablé de bons traitement par les Français ; c’est lui qu’on laissa libre, et à qui, au lieu d’envoyer des gardes comme on devait le faire, on envoya des chirurgiens. Heureusement que le nombre des hommes auxquels il faut se repentir d’avoir fait du bien n’est pas grand. Quoi qu’en disent les misanthropes, les ingrats et les pervers forment une exception dans l’espèce humaine.

FIN DES BULLETINS DES CAMPAGNES DE PRUSSE ET DE POLOGNE.