Bulletins de la Campagne de Russie



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PREMIER BULLETIN.

Gumbinem, le 20 juin 1812.

A la fin de 1810, la Russie changea de système politique ; l’esprit anglais reprit son influence ; l’ukase sur le commerce en fut le premier acte. En février 1811, cinq divisions de l’armée russe quittèrent à marches forcées le Danube, et se portèrent en Pologne. Par ce mouvement, la Russie sacrifia la Valachie et la Moldavie. Les armées russes réunies et formées, on vit paraître une protestation contre la France, qui fut envoyée à tous les cabinets. La Russie annonça par là qu’elle ne voulait pas même garder les apparences. Tous les moyens de conciliation furent employés de la part de la France : tout fut inutile. A la fin de 1811, six mois après, on vit en France que tout ceci ne pouvait finir que par par la guerre ; on s’y prépara. La garnison de Dantzick fut portée à 20,000 hommes. Des approvisionnements de toute espèce, canons, fusils, poudre, munitions, équipages de pont, furent dirigés sur cette place ; des sommes considérables furent mises à la disposition du génie pour en accroître les fortifications. L’armée fut mise sur le pied de guerre. La cavalerie, le train d’artillerie et les équipages militaires furent complétés. En mars 1812, un traité d’alliance fut conclu avec l’Autriche : le mois précédent, un traité avait été conclu avec la Prusse. En avril le 1er corps de la grande armée se porta sur l’Oder ; Le 2e corps se porta sur l’Elbe ; Le 3e corps sur le Bas-Oder ; Le 4e corps partit de Véronne, traversa le Tyrol, et se rendit en Silésie. La Garde partit de Paris. Le 22 avril, l’empereur de Russie prit le commandement de son armée, quitta Pétersbourg et porta son quartier-général à Wilna. Au commencement de mai, le 1er corps arriva sur a Vistule à Elbing et à Marienbourg ; Le 2e corps à Marienwerder ; Le 3e corps à Thorn ; Le 4e et le 6e corps à Plock ; Le 5e corps se réunit à Varsovie ; Le 8e corps sur la droite de Varsovie ; Le 7e corps à Pulawi. L’Empereur partit de Saint-Cloud le 9 mai, passa le Rhin le 13, l’Elbe le 29, et la Vistule le 6 juin.

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DEUXIÈME BULLETIN.

Wilkowisky, le 22 juin 1812.

Tout moyen de s’entendre, entre les deux empires, devenait impossible : l’esprit qui dominait le cabinet russe le précipita à la guerre. Le général Narbonne, aide-de-camp de l’Empereur, fut envoyé à Wilna et ne put y séjourner que peu de jours. On acquérait la preuve que la sommation arrogante et tout-à-fait extraordinaire qu’avait présentée le prince Kourakin, où il déclara ne vouloir entrer dans aucune explication que la France n’eût évacué le territoire de ses propres alliés, pour les livrer à la discrétion de la Russie, était le sine qua non de ce cabinet, et il s’en vantait auprès des puissances étrangères. Le 1er corps se porta sur la Prégel. Le prince d’Eckmülh eut son quartier-général le 11 juin à Kœnigsberg. Le maréchal duc de Reggio, commandant le 2e corps, eut son quartier-général à Vehlau ; le maréchal duc d’Elchingen, commandant le 3e corps, à Soldapp ; le prince vice-roi, à Rastembourg ; le roi de Westphalie, à Varsovie ; le prince Poniatowski, à Pultusk ; l’Empereur porta son quartier-général le 12 sur la Prégel à Kœnigsberg, le 17 à Justerburg, le 19 à Gumbinem. Un léger espoir de s’entendre existait encore. L’Empereur avait donné au comte de Lauriston l’instruction de se rendre auprès de l’empereur Alexandre ou de son ministre des affaires étrangères, et de voir s’il n’y aurait pas moyen de revenir sur la sommation du prince Kourakin, et de concilier l’honneur de la France et l’intérêt de ses alliés avec l’ouverture des négociations. Le même esprit qui régnait dans le cabinet russe empêcha, sous différents prétextes, le comte de Lauriston de remplir sa mission, et l’on vit pour la première fois un ambassadeur ne pouvoir approcher ni le souverain ni son ministre dans des circonstances aussi importantes. Le secrétaire de légation Prevost apporta ces nouvelles à Gumbinem ; et l’Empereur donna l’ordre de marcher pour passer le Niémen : “Les vaincus, dit-il, prennent le ton de vainqueurs ; la fatalité les entraîne, que les destins s’accomplissent.” S. M. fit mettre à l’ordre de l’armée la proclamation suivante :

“Soldats, 

La seconde guerre de Pologne est commencée. La première s’est terminée à Friedland et à Tilsitt : à Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l’Angleterre. Elle viole aujourd’hui ses serments. Elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite que les aigles françaises n’aient repassé le Rhin, laissant par-là nos alliés à sa discrétion. La Russie est entraînée par la fatalité! Ses destins doivent s’accomplir. Nous croirait-elle donc dégénérés? Ne serions-nous donc plus les soldats d’Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la guerre. Le choix ne saurait être douteux, marchons donc. En avant! Passons le Niémen! portons la guerre sur son territoire. La seconde guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises comme la première, mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie et mettra un terme à cette orgueilleuse influence que la Russie a exercée depuis cinquante ans sur les affaires de l’Europe.

En notre quartier-général de Wilkowiski, le 22 juin 1812.

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TROISIÈME BULLETIN.

Kowno, le 26 juin 1812.

Le 23 juin, le roi de Naples, qui commande la cavalerie, porta son quartier-général à deux lieues du Niémen sur la rive gauche. Ce prince a sous ses ordres immédiats les corps de cavalerie commandés par les généraux comtes Nansouty et Montbrun ; l’un composé des divisions aux ordres des généraux comtes Bruyères, Saint-Germain et Valence ; l’autre composé des divisions aux ordres du général baron Vattier, et des généraux comtes Sébastiani et Defrance. Le maréchal prince d’Eckmülh, commandant le 1er corps, porta son quartier-général au débouché de la grande forêt de Pilwisky. Le 2e corps et la garde suivirent le mouvement du 1er corps. Le 3e corps se dirigea par Marienpol. Le vice-roi, avec les 4e et 6e corps restés en arrière, se porta sur Kalwarry. Le roi de Westphalie se porta à Novogrod avec les 5e, 7e, et 8e corps. Le 1er corps d’Autriche, commandé par le prince de Schwarzenberg, quitta Lemberg le….., fit un mouvement sur sa gauche et s’approcha de Lublin. L’équipage de ponts, sous les ordres du général Eblé, arriva le 23 à deux lieues du Niémen. Le 23, à deux heures du matin, l’Empereur arriva aux avant-postes près de Kowno, prit une capote et un bonnet polonais d’un des chevau-légers, et visita les rives du Niémen, accompagné seulement du général du génie Haxo. A huit heures du soir, l’armée se mit en mouvement. A dix heures, le général de division comte Morand fit passer trois compagnies de voltigeurs, et au même moment trois ponts furent jetés sur le Niémen. A onze heures, trois colonnes débouchèrent sur les trois ponts. A une heure un quart, le jour commençait déjà à paraître. A midi, le général baron Pajol chassa devant lui une nuée de cosaques, et fit occuper Kowno par un bataillon.  Le 24, l’Empereur se porta à Kowno. Le maréchal prince d’EckmüIh porta son quartier-général à Roumchicki ; Et le roi de Naples, à Eketanoni. Pendant toute la journée du 24 et celle du 25, l’armée défila sur les trois ponts. Le 24 au soir, l’Empereur fit jeter un nouveau pont sur la Vilia, vis-à-vis de Kowno, et fit passer le maréchal duc de Reggio avec le 2e corps. Les chevau-légers polonais de la garde passèrent à la nage. Deux hommes se noyaient, lorsqu’ils furent sauvés par des nageurs du 26e léger. Le colonel Guéhéneuc s’étant imprudemment exposé pour les secourir, périssait lui-même ; un nageur de son régiment le sauva. Le 25, le duc d’Elchingen se porta à Kormelou : le roi de Naples se porta à Jijmoroni. Les troupes légères de l’ennemi furent chassées de tous côtés. Le 26, le maréchal duc de Reggio arriva à Janow : le maréchal duc d’Elchingen arriva à Skorouli. Les divisions légères de cavalerie couvrirent toute la plaine jusqu’à dix lieues de Wilna. Le 24, le maréchal duc de Tarente, commandant le 10e corps dont les Prussiens font partie, a passé le Niémen à Tilsitt, et marche sur Rossiena, afin de balayer la rive droite du fleuve et de protéger la navigation. Le maréchal duc de Bellune, commandant le 9e corps, ayant sous ses ordres les divisions Heudelet, Lagrange, Durutte, Partonneaux, occupe le pays entre l’Elbe et l’Oder. Le général de division, comte Rapp, gouverneur de Dantzick, a sous ses ordres la division Daendels. Le général de division, comte Hogendorp, est gouverneur de Kœnigsberg. L’empereur de Russie est à Wilna avec sa garde et une partie de son armée, occupant Ronikoutoui et Newtroki. Le général russe Bagawout, commandant le 2e corps et une partie de l’armée russe coupée de Wilna, n’ont trouvé leur salut qu’en se dirigeant sur la Dwina. Le Niémen est navigable pour les bateaux de 2 à 300 tonneaux jusqu’à Kowno. Ainsi les communications par eau sont assurées jusqu’à Dantzick, et avec la Vistule, l’Oder et l’Elbe. Un immense approvisionnement en eau-de-vie, en farine, en biscuits, file de Dantzick et de Kœnigsberg sur Kowno. La Vilia, qui passe à Wilna, est navigable pour de plus petits bateaux, depuis Kowno jusqu’à Wilna Wilna, capitale de la Lithuanie, l’est de toute la Pologne russe. L’empereur de Russie est depuis plusieurs mois dans cette ville, avec une partie de sa cour. L’occupation de cette place par l’armée française sera le premier fruit de la victoire. Plusieurs officiers de cosaques et des officiers porteurs de dépêches ont été arrêtés par la cavalerie légère.

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QUATRIÈME BULLETIN.

Wilna, le 30 juin

Le 27, l’Empereur arriva aux avant-postes, à deux heures après midi, et mit en mouvement l’armée, pour s’approcher de Wilna, et attaquer, le 28, à la pointe du jour, l’armée russe, si elle voulait défendre Wilna ou en retarder la prise, pour sauver les immenses magasins qu’elle y avait. Une division russe occupait Troki, et une autre division était sur les hauteurs de Waka. A la pointe du jour, le 28, le roi de Naples se mit en mouvement avec l’avant-garde et la cavalerie légère du général comte Bruyères. Le maréchal prince d’Eckmülh l’appuya avec son corps. Les Russes se reployèrent partout. Après avoir échangé quelques coups de canon, ils repassèrent en toute hâte la Vilia, brûlèrent le pont de bois de Wilna, et incendièrent d’immenses magasins évalués à plusieurs millions de roubles ; plus de 150 mille quintaux de farine, un immense approvisionnement de fourrages et d’avoine, une masse considérable d’effets d’habillement furent brûlés. Une grande quantité d’armes, dont, en général, la Russie manque, et de munitions de guerre, furent détruites et jetées dans la Vilia. A midi, l’Empereur entra dans Wilna. A trois heures, le pont sur la Vilia fut rétabli : tous les charpentiers de la ville s’y étaient portés avec empressement, et construisaient un pont en même temps que les pontonniers en construisaient un autre. La division Bruyères suivit l’ennemi sur la rive gauche. Dans une légère affaire d’arrière-garde, une cinquantaine de voitures furent enlevées aux Russes. Il y eut quelques hommes tués et blessés ; parmi ces derniers est le capitaine des hussards, Ségur. Les chevau-légers polonais de la garde firent une charge sur la droite de la Vilia, mirent en déroute, poursuivirent et firent prisonniers bon nombre de cosaques. Le 25, le duc de Reggio avait passé la Vilia sur un pont jeté près de Kowno. Le 26, il se dirigea sur Javou, et le 27 sur Chatouï. Ce mouvement obligea le prince de Vittgenstein, commandant le 1er corps de l’armée russe, à évacuer toute la Samogitie et le pays situé entre Kowno et la mer, et à se porter sur Wilkomir en se faisant renforcer par deux régiments de la garde. Le 28, la rencontre eut lieu. Le maréchal duc de Reggio trouva l’ennemi en bataille vis-à-vis Develtovo. La canonnade s’engagea ; l’ennemi fut chassé de position en position, et repassa avec tant de précipitation le pont, qu’il ne put pas Ie brûler. Il a perdu 300 prisonniers, parmi lesquels plusieurs officiers et une centaine d’hommes tués ou blessés. Notre perte se monte à une cinquantaine d’hommes. Le duc de Reggio se loue de la brigade de cavalerie légère que commande le général baron Castex, et du 11e régiment d’infanterie légère, composé en entier de Français des départements au-delà des Alpes. Les jeunes conscrits romains ont montré beaucoup d’intrépidité. L’ennemi a mis le feu à son grand magasin de Wilkomir Au dernier moment, les habitants avaient pillé quelques tonneaux de farine ; on est parvenu à en recouvrer une partie. Le 29, le duc d’Elchingen a jeté un pont vis-à-vis Souderva, pour passer la Vilia. Des colonnes ont été dirigées sur les chemins de Grodno et de la Wolhynie, pour marcher à la rencontre de différents corps russes, coupés et éparpillés. Wilna est une ville de 25 à 30,000 âmes, ayant un grand nombre de couvents, de beaux établissements, et des habitants pleins de patriotisme. Quatre ou cinq cents jeunes gens de l’Université, ayant plus de dix-huit ans, et appartenant aux meilleures familles, ont demandé à former un régiment. L’ennemi se retire sur la Dwina. Un grand nombre d’officiers d’état-major et d’estafettes tombent à chaque instant dans nos mains. Nous acquérons la preuve de l’exagération de tout ce que la Russie a publié sur l’immensité de ses moyens. Deux bataillons seulement par régiment sont à l’armée ; les troisièmes bataillons, dont beaucoup d’états de situation ont été interceptés dans la correspondance des officiers des dépôts avec les régiments, ne se montent, pour la plupart, qu’à 120 ou 200 hommes. La cour est partie de Wilna, vingt-quatre heures après avoir appris notre passage à Kowno. La Samogitie, la Lithuanie sont presque entièrement délivrées. La centralisation de Bagration vers le nord a fort affaibli les troupes qui devaient défendre la Wolhynie. Le roi de Westphalie, avec le corps du prince Poniatowski, le 7e et le 8e corps, doit être entré le 29 à Grodno. Différentes colonnes sont parties pour tomber sur les flancs du corps de Bagration, qui, le 20, a reçu l’ordre de se rendre à marche forcée de Proujanoni sur Wilna, et dont la tête était déjà arrivée à quatre journées de marche de cette dernière ville, mais que les événements ont forcé de rétrograder, et que l’on poursuit. Jusqu’à cette heure, la campagne n’a pas été sanglante ; il n’y a eu que des manœuvres : nous avons fait en tout 1000 prisonniers. Mais l’ennemi a déjà perdu la capitale et la plus grande partie des provinces polonaises, qui s’insurgent. Tous les magasins de première, de deuxième et de troisième lignes, résultat de deux années de soin, et évaluées plus de 20 millions de roubles, sont consumés par les flammes ou tombés en notre pouvoir. Enfin, le quartier-général de l’armée française est dans le lieu ou était la cour depuis six semaines. Parmi le grand nombre de lettres interceptées, on remarque les deux suivantes : l’une de l’intendant de l’armée russe, qui fait connaître que déjà la Russie, ayant perdu tous ses magasins de première, de deuxième et de troisième lignes, est réduite à en former en toute hâte de nouveaux ; l’autre, du duc Alexandre de Wurtemberg, faisant voir qu’après peu de jours de campagne, les provinces du centre sont déjà déclarées en état de guerre. Dans la situation présente des choses, si l’armée russe croyait avoir quelque chance de victoire, la défense de Wilna valait une bataille, et dans tous les pays, mais surtout dans celui où nous nous trouvons, la conservation d’une triple ligne de magasins aurait dû décider un général à en risquer les chances. Des manœuvres ont donc seules mis au pouvoir de l’armée française une bonne partie des provinces polonais, la capitale et trois lignes de magasins. Le feu a été mis aux magasins de Wilna avec tant de précipitation, qu’on a pu sauver beaucoup de choses.

Rapport de l’intendant général Laba au ministre de la guerre à Wilna.

J’ai eu l’honneur de recevoir à l’instant même la lettre de V. Exc. sous le n° 279, datée du 12 (24) de ce mois, par laquelle elle me fait connaître la volonté de S. M. I. pour le prompt établissement de magasins à Vitepsk, Ostrow, Weliki Louki et Pskoff. J’ai déjà expédié pour Vitepsk le courrier Stephanoff qui m’a apporté cet ordre. Je vais prendre, pour son entière exécution, toutes les mesures nécessaires, et j’aurai l’honneur de vous rendre compte de ce que j’aurai fait pour obéir à la volonté de S. M. I. relativement à l’établissement de ces magasins.

Signé, l’intendant général, LABA.

N° 227. — Drissa, le 14 (26) juin 1812, à une heure après minuit.

                  Rapport du gouverneur militaire de la Russie-Blanche à S. M.              l’Empereur à Wilna.

J’ai eu le bonheur de recevoir aujourd’hui l’ukase de V. M. I., daté du 12 (24) de ce mois, par lequel il lui plaît de déclarer eu état de guerre les gouvernements de Russie-Blanche, de Witepsk et de Mokiloff. Je me suis occupé de suite de l’exécution de cet ordre.

Le gouverneur de la Russie-Blanche, Signé, le duc ALEXANDRE DE WURTEMBERG.

N° 2197. — Wiitepek, le 15 (27) juin 1812.

Au quartier-général impérial de Wilna, le 1er juiller 1812

Ordre du jour sur l’organisation de la Lithuanie

Il y aura un gouvernement provisoire de la Lithuanie, composé de sept membres et d’un secrétaire-général. La commission du gouvernement provisoire de la Lithuanie sera chargée de l’administration des finances, des subsistances, de l’organisation des troupes du pays, de la formation des gardes nationales et de la gendarmerie. Il y aura auprès de la commission provisoire du gouvernement de la Lithuanie un commissaaire impérial. Chacun des gouvernements de Wilna, Minsk et Byalistock sera administré par une commission de trois membres, présidé par un intendant. Ces commissions administratives seront sous les ordres de la commission provisoire du gouvernement de la Lithuanie.  L’administration de chaque district sera confiée à un sous-préfet. Il y aura pour la ville de Wilna, un maire, quatre adjoints et un conseil municipal composé de douze membres. Cette administration sera chargée de la gestion des biens de la ville, de la surveillance des établissements de bienfaisance et de la police municipale. Il sera formé à Wilna une garde nationale composée de deux bataillons. Chaque bataillon sera de six compagnies. La force des deux bataillons sera de quatre cent cinquante hommes. Il y aura dans chacun des gouvernements de Wilna, Grodno, Minsk et Byalistock une gendarmerie commandée par un colonel ayant sous ses ordres, savoir : ceux du gouvernement de Wilna et de Minsk, deux chefs d’escadron ; ceux des gouvernements de Grodno et de Byalistock, un chef d’escadron. Il y aura une compagnie de gendarmerie par district. Chaque compagnie sera composée de cent sept hommes. Le colonel de la gendarmerie résidera au chef-lieu du gouvernement. La résidence des officiers et l’emplacement des brigades seront déterminées par la commission provisoire de gouvernement de la Lithuanie. Les officiers, les sous-officiers et volontaires gendarmes, seront pris parmi les gentilshommes propriétaires du district : aucun ne pourra s’en dispenser. Ils seront nommés, savoir : les officiers, par la commission provisoire de gouvernement de la Lithuanie ; le sous-officiers et volontaires gendarmes, par les commissions administratives des gouvernements de Wilna, Minsk et Byalistock. L’uniforme de la gendarmerie sera l’uniforme polonais. La gendarmerie fera le service de police ; elle prêtera main-forte à l’autorité publique ; elle arrêtera les trainards, maraudeurs et déserteurs, de quelques armées qu’ils soient. Notre ordre du jour, en date du …. juin dernier, sera publié dans chaque gouvernement, et il y sera, en conséquence, établi une commission militaire. Le major-général nommera un officier-général ou supérieur, français ou polonais, des troupes de ligne, pour commander chaque gouvernement. Il aura sous ses ordres les gardes nationales, la gendarmerie et les troupes du pays.

NAPOLEON

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CINQUIÈME BULLETIN.

Wilna, le 6 juillet 1812.

L’armée russe était placée et organisée delà manière suivante au commencement des hostilités. Le 1er corps, commandé par le prince Wittgenstein, composé des 5e et 14e divisions d’infanterie et d’une division de cavalerie, formant en tout 18,000 hommes, artillerie et sapeurs compris, avait été long-temps à Chawli, et avait depuis occupé Rosiéna et était le 24 juin à Keydanoni. Le 2e corps, commandé par le général Bagawout, composé des 4e et 17e divisions d’infanterie et d’une division de cavalerie présentant la même force, occupait Kowno. Le 3e corps, commandé par le général Schomoaloff, composé de la 1re division de grenadiers ; d’une division d’infanterie et d’une division de cavalerie, formant 24,000 hommes, occupait Nov-Troki. Le 4e corps, commandé par le général Tutsckhoff, composé des 11e et 23e divisions d’infanterie et d’une division de cavalerie, formant 18,000 hommes, était placé depuis Nov-Troki jusqu’à Lida. La garde impériale était à Wilna. Le 6e corps, commandé par le général Doctorow, composé de deux divisions d’infanterie et d’une division de cavalerie, formant 18,000 hommes, avait fait partie de l’armée du prince Bagration. Au milieu de juin, il arriva à Lida, venant de la Wolhynie, pour renforcer la première armée. Ce corps était à la fin de juin entre Lida et Grodno. Le 5e corps, composé de la 2e division de grenadiers, des 12e, 18e et 26e divisions d’infanterie et de deux divisions de cavalerie, était le 30 à Wolkowisk. Le prince Bagration commandait ce corps, qui pouvait être de 40,000 hommes. Enfin, les 9e et 15e divisions d’infanterie, et une division de cavalerie, commandées par le général Markow, se trouvaient dans le fond de la Wolhynie. Le passage de la Vilia, qui eut lieu le 25 juin, et la marche du duc de Reggio sur Janow et sur Chatoui, obligèrent le corps de Wittgenstein à se porter sur Wilkomir et sur la gauche, et le corps de Bagawout à gagner Dunabourg par Mouchnicki et Gedroitse. Ces deux corps se trouvaient ainsi coupés de Wilna. Le 3e et le 48 corps et la garde impériale russe se portèrent de Wilna sur Neminischin, Lwentzianoui et Vidzoui. Le roi de Naples les poussa vivement sur les deux rives de la Vilia. Le 10e régiment de hussards polonais tenant la tête de la colonne de la division du comte Sébastiani, rencontra près de Lébowo un régiment de cosaques de la garde, qui protégeait la retraite de l’arrière-garde, et le chargea tête baissée, lui tua neuf hommes et fit une douzaine de prison- niers. Les troupes polonaises qui, jusqu’à cette heure, ont chargé, ont montré une rare détermination. Elles sont animées par l’enthousiasme et la passion. Le 3 juillet, le roi de Naples s’est porté sur Swentzianoui et y a atteint l’arrière-garde du baron de Tolly. Il donna ordre au général Montbrun de la faire charger, mais les Russes ne l’ont point attendu, et se sont retirés avec une telle précipitation, qu’un escadron de hulans qui revenait d’une reconnaissance du côté de Mikaïlitki, tomba dans nos postes. Il fut chargé par le 12e de chasseurs, et entièrement pris ou tué : 60 hommes ont été pris avec leurs chevaux. Les Polonais qui se trouvaient parmi ces prisonniers ont demandé à servir, et ont pris rang, tout montés, dans les troupes polonaises. Le 4, à la pointe du jour, le roi de Naples est entré à Swentziani : le maréchal duc d’Elchingen est entré à Maliatoui, et le maréchal duc de Reggio à Avanta. Le 30 juin, le maréchal duc de Tarente est arrivé à Rosiena ; il s’est porté de-là sur Ponevieji, Chawli et Tesch. Les immenses magasins que les Russes avaient dans la Samogitie ont été brûlés par eux, perte énorme, non-seulement pour leurs finances, mais encore pour la subsistance des peuples. Cependant le corps de Doctorow, c’est-à-dire le 6e corps, était encore le 27 juin sans ordres, et n’avait fait aucun mouvement. Le 28, il se réunit et se mit en marche pour se porter sur la Dwina, par une marche de flanc. Le 30, son avant-garde entra à Soleinicki. Elle fut chargée par la cavalerie légère du baron général Bordesoult, et chassée de la ville. Doctorow se voyant prévenu, prit à droite, et se porta sur Ochmiana. Le général baron Pajol y arriva avec sa brigade de cavalerie légère, au moment ou l’avant-garde de Doctorow y entrait. Le général Pajol le fit charger. L’ennemi fut sabré et culbuté dans la ville. Il a perdu 60 hommes tués et 18 prisonniers. Le général Pajol a eu 5 hommes tués et quelques blessés. Cette charge a été faite par le 9e régiment de lanciers polonais. Le général Doctorow,y voyant le chemin coupé, rétrograda sur Olchanoui. Le maréchal prince d’Eckmülh, avec une division d’infanterie, les cuirassiers de la division du comte de Valence, et le 2e régiment des chevau-légers de la garde, se porte sur Ochmiana, pour soutenir le général Pajol. Le corps de Doctorow, ainsi coupé et rejeté dans le midi, continua de longer à droite, à marches forcées, en faisant le sacrifice de ses bagages sur Smoroghoui, Danowcheff et Kobouïluicki, d’où il s’est porté sur la Dwina. Ce mouvement avait été prévu. Le général comte Nansouty, avec une division de cuirassiers, la division de cavalerie légère du général comte Bruyères, et la division d’infanterie du comte Morand, s’était porté à Mikaïlitchki, pour couper ce corps. Il arriva le 3 à Swir lorsqu’il débouchait, et le poussa vivement, lui prit bon nombre de traînards, et l’obligea à abandonner quelques centaines de voitures de bagages. L’incertitude, les angoisses, les marches et les contremarches qu’ont faites ces troupes, les fatigues qu’elles ont essuyées, ont dû les faire beaucoup souffrir. Des torrents de pluie sont tombés pendant trente-six heures sans interruption. D’une extrême chaleur le temps a passé tout-à-coup à un froid très-vif. Plusieurs milliers de chevaux ont péri par l’effet de cette transition subite. Des convois d’artillerie ont été arrêtés dans les boues. Cet épouvantable orage, qui a fatigué les hommes et les chevaux, a nécessairement retardé notre marche, et le corps de Doctorow, qui a donné successivement dans les colonnes du général Bordesoult, du général Pajol et du général Nansouty, a été près de sa destruction. Le prince Bagration, avec le 5e corps, placé plus en arrière, marche sur la Dwina. Il est parti le 3o juin de Wolkowisk pour se rendre sur Mink. Le roi de Westphalie est entré le même jour à Grodno. La division Dombrouski a passé la première. L’hetman Platow se trouvait encore à Grodno avec ses cosaques. Chargés par la cavalerie légère du prince Poniatowski, les cosaques ont été éparpillés ; on leur a tué 20 hommes et fait 60 prisonniers. On a trouvé à Grodno une manutention propre à cuire 100,000 rations de pain, et quelques restes de magasin. Il avait été prévu que Bagration se porterait sur la Dwina, en se rapprochant le plus possible de Dunabourg ; et le général de division comte Grouchy a été envoyé à Bogdanow. Il était le 3 à Traboni. Le général prince d’Eckmühl, renforcé de deux divisions, était le 4 à Wichnew. Si le prince Poniatowski a poussé vivement l’arrière-garde du corps de Bagration, ce corps se trouvera compromis. Tous les corps ennemis sont dans la plus grande incertitude. L’hetman Platow ignorait, le 30 juin, que depuis deux jours Wilna fût occupé par les Français. Il se dirigea sur cette ville jusqu’à Lida, où il changea de route et se porta sur le midi. Le soleil, dans la journée du 4 a rétabli les chemins. Tout s’organise à Wilna. Les faubourgs ont souffert par la grande quantité de monde qui s’y est précipité pendant la durée de l’orage. Il y avait une manutention russe pour 60,000 rations. Ou en a établi une autre pour une égale quantité de rations. On forme des magasins. La tête des convois arrive à Kowno par le Niémen. Vingt mille quintaux de farine et un million de rations de biscuit viennent d’y arriver de Dantzick.

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SIXIÈME BULLETIN.

Wilna, le 21 juillet 1812.

Le roi de Naples a continué à suivre l’arrière-garde ennemie. Le 5, il a rencontré la cavalerie ennemie en position sur la Dziana ; il l’a fait charger par la brigade de cavalerie légère que commande le général baron Subervic. Les régimenst prussiens, wurtembergeois et polonais, qui font partie de cette brigade, ont chargé avec la plus grande intrépidité. Ils ont culbuté une ligne de dragons et de hussards russes, et ont fait 200 prisonniers hussards et dragons montés. Arrivé au-delà de la Dziana, l’ennemi coupa les ponts et voulut défendre le passage. Le général comte Montbrun fit alors avancer ses cinq batteries d’artillerie légère, qui, pendant plusieurs heures, portèrent le ravage dans les rangs ennemis. La perte des Russes a été considérable. Le général comte Sébastiani est arrivé le même jour à Vidzoni, d’où l’empereur de Russie était parti la veille. Notre avant-garde est sur la Dwina. Le général comte de Nansouty était le 5 juillet à Postavoui. Il se porta, pour passer la Dziana, à six lieues de là, sur la droite du roi de Naples. Le général de brigade Roussel, avec le 9e régiment de chevau-légers polonais et le 2e régiment de hussards prussiens, passa la rivière, culbuta six escadrons russes, en sabra un bon nombre et fit 45 prisonniers avec plusieurs officiers. Le général Nansouty se loue de la conduite du général Roussel, et cite avec éloge le lieutenant Borke, du 2e régiment de hussards prussiens, le sous-officier Kranse et le hussard Lutz. S. M. a accordé la décoration de la Légion d’honneur au général Roussel, aux officiers et sous-officiers ci-dessus dénommés. Le général Nansouty a fait prisonniers 150 hussards et dragons russes, montés. Le 3 juillet, la communication a été ouverte entre Grodno et Wilna par Lida. L’hetman Platow, avec 6000 cosaques, chassés de Grodno, se présenta sur Lida et y trouva les avant-postes français. Il descendit sur Ivié le 5. Le général comte Grouchy occupait Witchnew, Traboui et Sonbotnicki. Le général baron Pajol était à Perchaï ; le général baron BordeSoult était à Blactoui ; le maréchal prince d’Eckmülh était en avant de Bobrowitski, poussant des têtes de colonne partout. Platow se retira précipitamment, le 6, sur Nicolaew. Le prince Bagration, parti dans les premiers jours de juillet de Wolkowisk, pour se diriger sur Wilna, a été intercepté dans sa route. Il est retourné sur ses pas pour gagner Minsk ; prévenu par le prince d’Eckmülh, il a changé de direction, a renoncé à se porter sur la Dwina, et se porte sur le Borysthène, par Bobriusk, en traversant les marais de la Beresina. Le maréchal prince d’Eckmülh est entré le 8 à Minsk. Il y a trouvé des magasins considérables en farine, en avoine, en effets d’habillement, etc. Bagration était déjà arrivé à Novoi-Sworgiew ; se voyant prévenu, il envoya l’ordre de brûler les ma- gasins ; mais le prince d’Eckmülh ne lui en a pas donné le temps. Le roi de Westphalie était le 9 à Nowogrodek ; le général Regnier, à Slonim ; des magasins, des voitures de bagages, des pharmacies, des hommes isolés ou coupés tombent à chaque moment dans nos mains. Les divisions russes errent dans ces contrées, sans directions prévenues, poursuivies partout, perdant leurs bagages, brûlant leurs magasins, détruisant leur artillerie, et laissant leurs places sans défense. Le général baron de Colbert a pris à Wileika un magasin de 3000 quintaux de farine, de 100,000 rations de biscuit, etc. Il a trouvé aussi à Wileika une caisse de 20,000 fr. en monnaie de cuivre. Tous ces avantages ne coûtent presque aucun homme à l’armée française ; depuis que la campagne est ouverte, on compte à peine dans tous les corps réunis, 30 hommes tués, une centaine de blessés et 10 prisonniers, tandis que nous avons déjà 2000 à 2500 prisonniers russes. Le prince de Schwarzenberg a passé le Bug à Droghitschin, a poursuivi l’ennemi dans ses différentes directions et s’est emparé de plusieurs voitures de bagages. Le prince de Schwarzenberg se loue de l’accueil qu’il reçoit des habitants et de l’esprit de patriotisme qui anime ces contrées. Ainsi dix jours après l’ouverture de la campagne, nos avant-postes sont sur la Dwina. Presque toute la Lithuanie, ayant 4 millions d’hommes de population, est conquise. Les mouvements de guerre ont commencé au passage de la Vistule. Les projets de l’Empereur étaient dès-lors démasqués, et il n’y avait pas de temps à perdre pour leur exécution. Aussi l’armée a-t-elle fait de fortes marches depuis le passage de ce fleuve, pour se porter par des manœuvres sur la Dwina, car il y a plus loin de la Vistule à la Dwina, que de la Dwina à Moscou ou à Pétersbourg. Les Russes paraissent se concentrer sur Donabourg ; ils annoncent le projet de nous attendre, et de nous livrer bataille avant de rentrer dans leurs anciennes provinces, après avoir abandonné sans combat la Pologne, comme s’ils étaient pressés par la justice, et qu’ils voulussent restituer un pays mal acquis, puisqu’il ne l’a été, ni par les traités, ni par le droit de conquête. La chaleur continue à être très forte. Le peuple de Pologne s’émeut de tous côtés. L’aigle blanche est arborée partout. Prêtres, nobles, paysans, femmes, tous demandent l’indépendance de leur nation. Les paysans sont extrêmement jaloux du bonheur des paysans du grand-duché, qui sont libres ; car, quoi qu’on en dise, la liberté est regardée par les Lithuaniens comme le premier des biens. Les paysans s’expriment avec une vivacité d’élocution qui ne semble pas devoir appartenir aux climats du nord, et tous embrassent avec transport l’espérance que la fin de la lutte sera le rétablissement de leur liberté. Les paysans du grand-duché ont gagné à la liberté, non qu’ils soient plus riches, mais que les propriétaires sont obligé, d’être modérés, justes et humains, autrement les paysans quitteront leurs terres pour chercher de meilleurs propriétaires. Ainsi, le noble ne perd rien ; il est seulement obligé d’être juste ; et le paysan gagne beaucoup. Ça dû être une douce jouissance pour le cœur de l’Empereur, que d’être témoin, en traversant le grand-duché, des transports de joie et de reconnaissance qu’excite le bienfait de la liberté accordé à quatre millions d’hommes. Six régiments d’infanterie de nouvelle levée viennent d’être décrétés en Lithuanie, et quatre régiments de cavalerie viennent d’être offerts par la noblesse.

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SEPTIÈME BULLETIN.

Wilna, le 16 juillet 1812.

Sa Majesté fait élever sur la rive droite de la Vilia un camp retranché fermé par des redoutes, et fait construire une citadelle sur la montagne ou était l’ancien palais des Jagellons. On travaille à établir deux ponts de pilotis sur la Vilia. Trois ponts de radeaux existent déjà sur cette rivière. Le 8, l’Empereur a passé la revue d’une partie de sa garde, composée des divisions Laborde et Roguet, que commande le maréchal duc de Trévise, et de la vieille garde que commande le maréchal duc de Dantzick, sur l’emplacement du camp retranché. La belle tenue de ces troupes a excité l’admiration générale. Le 4, le maréchal duc de Tarente fit partir de son quartier-général de Rossiena, capitale de la Samogitie, l’une des plus belles et des plus fertiles provinces de la Pologne, le général de brigade baron Ricard, avec une partie de la 7e division pour se porter sur Poniewiez : le général prussien Kleist, avec une brigade prussienne, a été envoyé sur Chawli, et le brigadier prussien de Jeannerel, avec une autre brigade prussienne, sur Telch. Ces trois commandants sont arrivés à leur destination. Le général Kleist n’a pu atteindre qu’un hussard russe, l’ennemi ayant évacué en toute hâte Chawli, après avoir incendié les magasins. Le général Ricard est arrivé le 6 de grand matin à Poniewiez ; il a eu le bonheur de sauver les magasins qui s’y trouvaient, et qui contenaient 30,000 quintaux de farine. Il a fait 160 prisonniers, parmi lesquels sont quatre officiers. Cette petite expédition fait le plus grand honneur au détachement de hussards de la Mort prussien qui en a été chargé. S. M. a accordé la décoration de la Légion d’honneur au commandant, au lieutenant de Rayen, aux sous-ofliciers Werner et Pormmereit, et au brigadier Grabowski, qui se sont distingués dans cette affaire. Les habitants de la province de Samogitie se distinguent par leur patriotisme. Ils ont un grief de plus que les autres Polonais : ils étaient libres ; leur pays est riche ; il l’était davantage ; mais leurs destinées ont changé avec la chute de la Pologne. Les plus belles terres ayant été données par Catherine aux Soubow, les paysans, de libres qu’ils étaient, ont dû devenir esclaves. Le mouvement de flanc qu’a fait l’armée sur Wilna, ayant tourné cette belle province, elle se trouve intacte, et sera de la plus grande utilité à l’armée. 2000 chevaux sont en route pour venir réparer les pertes de l’artillerie. Des magasins considérables ont été conservés. La marche de l’armée de Kowno sur Wilna et de Wilna sur Dunabourg et sur Minsk a obligé l’ennemi à abandonner les rives du Niémen, et a rendu libre cette rivière par laquelle de nombreux convois arrivent de Kowno. Nous avons dans ce moment plus de 150,000 quintaux de farine, 2,000,000 de rations de biscuit, 6000 quintaux de riz, une grande quantité d’eau-de-vie, 600,000 boisseaux d’avoine, etc., etc. Les convois se succèdent avec rapidité ; le Niémen est couvert de bateaux. Le passage du Niémen a eu lieu le 24, et l’Empereur est entré à Wilna le 28. La première armée de l’ouest, commandée par l’empereur Alexandre, est composée de neuf divisions d’infanterie et de quatre divisions de cavalerie. Poussée de poste en poste, elle occupe aujourd’hui le camp retranché de Drissa, où le roi de Naples, avec les corps des maréchaux ducs d’Elchingen et de Reggio, plusieurs divisions du 1er corps, et les corps de cavalerie des comtes Nansouty et Montbrun, la contient. La seconde armée commandée par le prince Bagration, était encore, le 1er juillet, à Kobrin, où elle se réunissait. Les 9e et 15e divisions étaient plus loin, sous les ordres du général Tormazow. A la première nouvelle du passage du Niémen, Bagration se mit en mouvement pour se porter sur Wilna ; il fit sa jonction avec les cosaques de Platow, qui étaient vis-àvis Grodno. Arrivé à la hauteur d’Ivié, il apprit que le chemin de Wilna lui était fermé. Il reconnut que l’exécution des ordres qu’il avait, serait téméraire et entraînerait sa perte, Soubotnioki, Traboui, Witchnew, Volojiuk étant occupés par les corps du général comte Grouchy, du général baron Pajol, et du maréchal prince d’Eckmülh. Il rétrogada alors et prit la direction de Minsk ; mais arrivé à demi-chemin de cette ville, il apprit que le prince d’Eckmülh y était entré. Il rétrogada encore une fois. De Newji, il marcha sur Slousk ; et de là il se porta sur Bobriusk, d’où il n’aura d’autre ressource qu’à passer le Borysthène. Ainsi, les deux armées sont entièrement coupées et séparées entre elles par un espace de cent lieues. Le prince d’Eckmülh s’est emparé de la place-forte de Borisow sur la Beresina. Soixante milliers de poudre, seize pièces de canon de siège, des hôpitaux, sont tombés en son pouvoir. Des magasins considérables ont été incendiés, une partie cependant a été sauvée. Le 10, le général Latour-Maubourg a envoyé la division de cavalerie légère commandée par le général Rozniecki, sur Mir. Elle rencontra l’arrière-garde ennemie à peu de distance de cette ville. Un engagement très vif eut lieu. Malgré l’infériorité du nombre de la division polonaise, le champ lui est resté. Le général de cosaques Gregoriew a été tué, et 1500 Russes ont été tués ou blessés. Notre perte a été de 500 hommes au plus. La cavalerie légère polonaise s’est battue avec la plus grande intrépidité, et son courage a suppléé au nombre. Nous sommes entrés le même jour à Mir. Le 13, le roi de Westphalie avait son quartier général à Nesvy. Le vice-roi arrive à Dockchitsoui. Les Bavarois, commandés par le général comte Gouvion-Saint-Cyr, ont passé la revue de l’Empereur, le 14, à Wilna. La division Deroy et la division de Wrede étaient très belles. Ces troupes se sont mises en marche pour Sloubokoe. La diète de Varsovie s’étant constituée en confédération générale de Pologne, a nommé le prince Adam Czartorinski son président. Ce prince, âgé de 80 ans, a été, il y a 50 ans, maréchal d’une diète de Pologne. Le premier acte de la confédération a été de déclarer le royaume de Pologne rétabli. Une députation de la confédération a été présentée à l’Empereur à Wilna, et a soumisàson approbation et à sa protection l’acte de la confédération.

Réponse de l’Empereur au discours de M. le comte Palatin Wibicki, président de la députation de la confédération générale de Pologne

MM. les députes de la confédération de Pologne, J’ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais, je penserais et agirais comme vous, j’aurais voté
comme vous dans l’assemblée de Varsovie : l’amour de la patrie est la première vertu de l’homme civilisé. Dans ma position, j’ai bien des intérêts a concilier et bien des devoirs à remplir. Si j’eusse régné lors du premier, du second ou du troisième partage de la Pologne , j’aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir. Aussitôt que la victoire m’a permis de restituer vos anciennes lois à votre capitale et à une partie de vos provinces, je l’ai fait avec empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui eut fait couler encore le sang de mes sujets. J’aime votre nation : depuis seize ans , j’ai vu vos soldats à mes cotés , sur les champs d’Italie , comme sur ceux d’Espagne. J’applaudis à tout ce que vous avez fait : j’autorise les efforts que vous voulez faire ; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions , je le ferai. Si vos efforts sont unanimes , vous pouvez concevoir l’espoir de réduire vos ennemis à reconnaitre vos droits ; mais, dans ces contrées si éloignées et si étendues , c’est surtout sur l’unanimité des efforts de la population qui les couvre, que vous devez fonder vos espérances de succès. Je vous ai tenu le même langage lors de ma première appari­tion en Pologne ; je dois ajouter ici que j’ai garanti à I’empereur d’Autriche l’intégrité de ses états, et que je ne saurais autoriser aucune manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait a Ie troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste des provinces polo­naises. Que la Lithuanie , la Samogitie , Witepsck , Polotzk, Mohilow , la Volhynie , l’Ukraine , la Podolie, soient animées du même esprit que j’ai vu dans la grande Pologne , et la providence couronnera, par le succès , la sainteté de votre cause ; elle récom­pensera ce dévouement à votre patrie, qui vous a rendus si intéressants , et vous a acquis tant de droits à mon estime et à ma protection, sur laquelle vous devez compter dans toutes les circons­tances.

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HUITIÈME BULLETIN.

Gloubokoé, le 22 juillet 1812.

Le corps du prince Bagration est composé de quatre divisions d’infanterie, fortes de 22 à 24,000 hommes, des cosaques de Platow formant 6000 chevaux, et de 4 ou 5000 hommes de cavalerie. Deux divisions de son corps ( la 9e et la 15e ) voulaient le rejoindre par Pinsk ; elles ont été interceptées et obligées de rentrer en Wolhynie. Le 14, le général Latour-Maubourg, qui suivait l’arrière-garde de Bagration, était à Romanow. Le 16, le prince Poniatowski y avait son quartier-général. Dans l’affaire du 10, qui a eu lieu à Romanow, le général Rozniecki, commandant la cavalerie légère du 4e corps de cavalerie, a perdu 600 hommes tués ou blessés, ou faits prisonniers. On n’a à regretter aucun officier supérieur. Le général Rozniecki assure que l’on a reconnu sur le champ de bataille les corps du général de division russe comte Pahlen, des colonels russes Adrianow et Jesowayski. Le prince de Schwarzenberg avait, le 13, son quartier-général à Prazana Il avait fait occuper, le 11 et le 12, la position importante de Pinsk par un détachement, qui a pris quelques hommes et des magasins assez considérables. Douze houlans autrichiens ont chargé 46 cosaques, les ont poursuivis pendant plusieurs lieues, et en ont pris 6. Le prince de Schwarzenberg marche sur Minsk.Le général Regnier est revenu, le 19, à Slonim, pour garantir le duché de Varsovie d’une incursion, et observer les deux divisions ennemies rentrées en Wolhynie. Le 12, le général baron Pajol étant à Jghoumen, a envoyé le capitaine Vandois avec 50 chevaux à Khaloui. Ce détachement a pris là un parc de 200 voitures du corps de Bagration, a fait prisonniers 6 officiers, 200 canonniers, 300 hommes du train, et a pris 800 beaux çhevaux d’artillerie. Le capitaine Vandois se trouvant éloigné de quinze lieues de l’armée, n’a pas jugé pouvoir amener ce convoi, et l’a brûlé ; il a amené les chevaux harnachés et les hommes. Le prince d’Eckmülh était le 15 à Jghoumen ; le général Pajol était à Jachitsié, ayant des postes sur Swisloch ; ce qu’apprenant, Bagration a renoncé à se porter-sur Bobrunsk, et s’est jeté quinze lieues plus bas du côté de Mozier. Le 17, le prince d’Eckmülh était à Golognino. Le 15, le général Grouchy était à Borisow. Un parti qu’il a envoyé sur Star-Lepel, y a pria des magasins considérables, et 2 compagnies de mineurs de 8 officiers et de 200 hommes. Le 18, ce général était à Kokanow. Le même jour, à deux heures du matin, le général baron Colbert est entré à Orcha, où il s’est emparé d’immenses magasins de farine, d’avoine, d’effets d’habillement, Il a passé de suite le Borysthène, et s’est mis à la poursuite d’un convoi d’artillerie. Smolensk est en alarme. Tout s’évacue sur Moscou. Un officier envoyé par l’empereur pour faire évacuer les magasins d’Orcha, a été fort étonné de trouver la place au pouvoir des Français. Cet officier a été pris avec ses dépêches. Pendant que Bagration était vivement poursuivi dans sa retraite, prévenu dans ses projets, séparé et éloigné de la grande armée ; la grande armée commandée par l’empereur Alexandre se retirait sur la Dwina. Le 14, le général Sébastiani suivant l’arrière-garde ennemie, culbuta 500 cosaques, et arriva à Drouïa. Le 13, le duc de Reggio se porta sur Dunabourg, brûla d’assez belles baraques que l’ennemi avait fait construire, fit lever le plan des ouvrages, brûla des magasins, et fit 150 prisonniers. Après cette diversion sur la droite, il marcha sur Drouïa. Le 15, l’ennemi, qui était réuni de son camp retranché dé Drissa, au nombre de 100 à 120,000 hommes, instruit que notre cavalerie légere se gardait mal, fit jeter un pont, fit passer 5,000 hommes d’infanterie et 5,000 hommes de cavalerie, attaqua le général Sébastiani à l’improviste, le repoussa d’une lieue et lui fit éprouver une perte d’une centaine d’hommes tués, blessés et prisonniers, parmi lesquels se trouvent un capitaine et un sous-lieutenant du 11e de chasseurs. Le général de brigade baron Saint-Geniès, blessé mortellcment, est resté au pouvoir de l’ennemi. Le maréchal duc de Trévise, avec une partie de la garde à pied et de la garde à cheval, et la cavalerie légère bavaroise, .arriva à Gloubokoé. Le vice-roi arriva à Dockchitsié le 17. Le 28, l’Empereur porta son quartier-général à Gloubokoé. Le 20, les maréchaux ducs d’Istrie et de Trévise étaient à Ouchatsch ; le vice-toi à Kamen, le roi de Naples à Disna. Le 18, l’armée russe évacua son camp retranché de Drissa, consistant en une douzaine de redoutes palissadées, réunies par un chemin couvert et de 3,000 toises de développement dans l’enfoncement de la rivière. Ces ouvrages ont coûté une année de travail ; nous les avons rasés. Les immenses magasins qu’ils renfermaient ont été brûlés ou jetés dans l’eau. Le 19, l’empereur Alexandre était à Witepsk. Le même jour, le général comte Nansouty était vis-à-vis Polotsk. Le 20, le roi de naples passa la Dwina et fit inonder la rive droite par sa cavalerie. Tous les préparatifs que l’ennemi avait faits pour défendre le passage de la Dwina, ont été inutiles. Les magasins qu’il formait à grands frais depuis trois ans, ont été détruits, Il est tels de ses ouvrages qui, au dire des gens du pays, ont coûté dans une année 6,000 hommes aux Russes. On ne sait sur quel espoir ils s’étaient flattés qu’on irait les attaquer dans les camps qu’ils avaient retranchés. Le général comte Grouchy a des reconnaissances sur Babinovitch et sur Sienno. De tous côtés on marche sur la Oula. Cette rivière est réunie par un canal à la Bérésina, qui se jette dans le Borysthène ; ainsi nous sommes maîtres de la communication de la Baltique à la Mer-Noire. Dans ses mouvements, l’ennemi est obligé de détruire ses bagages, de jeter dans les rivières son artillerie, ses armes. Tout ce qui est Polonais profite de ces retraites précipitées, pour déserter et rester dans les bois jusqu’à l’arrivée des Français. On peut évaluer à 20,000 les déserteurs polonais qu’a eus l’armée russe.Le maréchal duc de Bellune, avec le 9e corps, arrive sur la Vistule. Le maréchal duc de Castiglione se rend à Berlin, pour prendre le commandement du 11e corps. Le pays entre l’Oula et la Dwina est très beau, et couvert de superbes récoltes. On trouve souvent de beaux châteaux et de grands couvents. Dans le seul bourg de Gloubokoé, il y a deux couvents qui peuvent contenir chacun 1200 malades.

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NEUVIÈME BULLETIN.

Bechenkoviski, le juillet-1812.

L’Empereur a porté son quartier-général le 23 à Kamen, en passant par Ouchatsch. Le vice-roi a occupé, le 22, avec son avant-garde, le pont de Rotscheiskovo. Une reconnaissance de 260 chevaux, envoyée sur Bechenkoviski, a rencontré deux escadrons de housards russes et deux de cosaques, les a chargés, ; et leur a pris ou tué une douzaine d’hommes, dont un oflicier. Le chef d’escadron Lorenzi, qui commandait la reconnaissance, se loue des capitaines Rossi et Ferreri. Le 23, à six heures du matin, le vice-roi est arrivé à Bechenkoviski. A dix heures, il a passé la rivière et a jeté un pont sur la Dwina. L’ennemi a voulu disputer le passage ; son artillerie a été démontée. Le colonel Lacroix, aide-de-camp du vice-roi, a eu la cuisse cassée par une balle. L’Empereur est arrivé à Bechenkoviski le 24, à deux heures après-midi. La division de cavalerie du général comte Bruyères, et la division du général comte Saint-Germain, ont été envoyées sur la route de Witepsk ; elles ont couché à mi-chemin. Le 20, le prince d’Eckmülh s’est porté sur Mohilow Deux mille hommes, qui formaient la. garnison de cette ville, ont eu la témérité de vouloir se défendre ; ils ont été écharpés par la cavalerie légère. Le 21, 3000 cosaques ont attaqué les avant-postes du prince d’Eckmülh ; c’était l’avant-garde du prince Bagration, venue de Bobrunsk. Un bataillon du 85e a arrêté cette nuée de cavalerie légère et l’a repoussée au loin. Bagration paraît avoir profité du peu d’activité avec laquelle il a été poursuivi, pour se porter sur Bobrunsk, et de là il est revenu sur Mohilow. Nous occupons Mohilow, Orcha, Disna, Polotsk. Nous marchons sur Witepsk, où il paraît que l’armée russe s’est réunie. Ci-joint le plan du camp retranché et des lignes que l’ennemi avait faits devant Drissa. C’est un ouvrage de longue haleine.

Drissa

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DIXIÈME BULLETIN.

Witepsk, le 31 juillet 1811.

L’empereur de Russie et le grand-duc Constantin ont quitté l’armée et se sont rendus dans la capitale. Le 17, l’armée russe a quitté le camp retranché de Drissa, et s’est portée sur Polotsk et Witepsk. L’armée russe qui était à Drissa consistait en cinq corp d’armée, chacun de deux divisions, et de quatre divisions de cavalerie. Un corps d’armée, celui du prince Vittgenstein, est resté pour couvrir Pétersbourg ; les quatre autres corps, arrivés le 24 à Witepsk, ont passé sur la rive gauche de la Dwina. Le corps d’Ostermann, avec une partie de la cavalerie de la garde, s’est mis en marche le 25 à la pointe du jour, et s’est porté sur Ostrovno.

Combat dOstrovno.

Le 25 juillet, le général Nansouty, avec les divisions Bruyères et Saint-Germain, et le 8e régiment d’infanterie légère, se rencontra avec l’ennemi, à deux lieues en avant d’Ostrovno. Le combat s’engagea. Diverses charges de cavalerie eurent lieu : toutes furent favorables aux Français. La cavalerie légère se couvrit de gloire. Le roi de Naples cite, comme s’étant fait remarquer, la brigade Piré composée du 8e de hussards et du 16e de chasseurs. La cavalerie russe dont partie appartenait à la garde, fut culbutée. Les batteries que l’ennemi dressa contre notre cavalerie furent enlevées. L’infanterie russe qui s’avança pour soutenir son artillerie, fut rompue et sabrée par notre cavalerie légère. Le 26, le vice-roi, marchant en tête des colonnes avec là division delzons, un combat opiniâtre d’avant-garde de 15 à 20 mille hommes s’engagea à une lieue au-delà d’Ostrovno. Les Russes furent chassés de position en position. Les bois furent enlevés à la baïonnette. Le roi de Naples et le vice-roi citent avec éloges les généraux baron Delzons, Huard et Roussel ; le 28e d’infanterie légère, les 84e et 92e régiments de ligne, et le 1er régiment croate se sont fait remarquer. Le général Roussel, brave soldat, après s’être trouvé toute la journée à la tête des bataillons, le soir à dix heures, visitant les avant-postes, un  éclaireur le prit pour un ennemi, fit feu, et la balle lui fracassa le crâne. Il avait mérité de mourir trois heures plus tôt sur le champ de bataille, de la main de l’ennemi. Le 27 à la pointe du jour, le vice-roi fit déboucher en tête la division Broussier. Le 18e régiment d’infanterie légère et la brigade de cavalerie légère du baron de Piré, tournèrent par la droite. La division Broussier passa par le grand chemin et fit réparer un petit pont que l’ennemi avait détruit. Au soleil levant, on aperçut l’arrière-garde ennemie, forte de 10,000 hommes de cavalerie, échelonnée dans la plaine ; la droite appuyée à la Dwina, et la gauche à un bois garni d’infanterie et d’artillerie. Le général comte Broussier prit position sur une éminence avec le 53e régiment, en attendant que toute sa division eut passé le défilé. Deux compagnies de voltigeurs avaient pris les devants, seules ; elles longèrent la rive du fleuve, marchant sur cette énorme masse de cavalerie, qui fit un mouvement en avant, et enveloppa ces deux cents hommes, que l’on crut perdus et qui devaient l’être. Il en fut autrement ; ils se réunirent avec le plus grand sang-froid, et restèrent pendant une heure entière investis de tous côtés, ayant jeté par terre plus de trois cents cavaliers ennemis. Ces deux compagnies donnèrent à la cavalerie française le temps de déboucher. La division Delzons fila sur la droite. Le roi de Naples dirigea l’attaque du bois et des batteries ennemies ; en moins d’une heure toutes les positions de l’ennemi furent emportées, et il fut rejeté dans la plaine, au-delà d’une petite rivière qui se jette dans la Dwina sous Vitepsk. L’armée prit position sur les bords de cette rivière à une lieue de la ville. L’ennemi montra dans la plaine 15,000 hommes de cavalerie et 60,000 hommes d’infanterie. On espérait une bataille pour le lendemain. Les Russes se vantaient de vouloir la livrer. L’Empereur passa le reste du jour à reconnaître le champ de bataille et à faire ses dispositions pour le lendemain ; mais à la pointe du jour l’armée russe avait battu en retraite dans toutes les directions, se rendant sur Smolensk. L’Empereur était sur une hauteur, tout près des deux cents voltigeurs, qui seuls, en plaine, avaient attaqué la droite de la cavalerie ennemie. Frappé de leur belle contenance, il envoya demander de quel corps ils étaient. Ils répondirent : “Du 9e, et les trois quarts enfants de Paris! Dites-leur,  dit l’Empereur, que ce sont de braves gens : ils mé ritent tous la croix!” Les résultats des trois combats d’Ostrovno sont : 10 pièces de canon russes attelées, prises ; les canonniers sabrés ; 20 caissons de munitions ; 1500 prisonniers ; 5 ou 6000 Russes tués ou blessés. Notre perte se monta à 200 hommes tués, 900 blessés et une cinquantaine de prisonniers. Le roi de Naples fait un éloge particulier des généraux Bruyères, Piré et Ornano, du colonel Radziwill, commandant le 9e de lanciers polonais, officier d’une rare intrépidité. Les hussards rouges de la garde russe ont été écrasés, ils ont perdu 400 hommes, dont beaucoup de prisonniers. Les Russes ont eu trois généraux tués ou blessés ; bon nombre de colonels et d’officiers supérieurs de leur armée sont restés sur le champ de bataille. Le 28, à la pointe du jour, nous sommes entrés à Vitepsk, ville de 30,000 habitants. Il y a vingt couvents. Nous y avons trouvé quelques magasins, entre autres un magasin de sel évalué 15,000,000. Pendant que l’armée marchait sur Witepsk, le prince d’Eckmülh était attaqué à Mohilow. Bagration passa la Beresina à Bobrunski, et marcha sur Novoi-Bickow. Le 23, à la pointe du jour, 3000 cosaques attaquèrent le 3e de chasseurs et lui prirent 100 hommes, au nombre desquels se trouvent le colonel et 4 officiers, tous blessés. La générale battit : on en vint aux mains. Le général russe Sicverse, avec deux divisions d’élite, commença l’attaque : depuis huit heures du matin jusqu’à cinq heures du soir, le feu fut engagé sur la lisière du bois et au pont que les Russes voulaient forcer. A cinq heures le prince d’Eckmülh fit avancer trois bataillons d’élite, se mit à leur tête, culbuta les Russes, leur enleva leurs positions, et les poursuivit pendant une lieue. La perte des Russes est évaluée à 3000 hommes tués et blessés et 1100 prisonniers. Nous avons perdu 700 hommes tués ou blessés. Bagration, repoussé, se rejeta sur Bickow, où il passa le Borysthène pour se porter sur Smolensk. Les combats de Mohilow et d’Ostrovno ont été brillants et honorables pour nos armes ; nous n’avons eu d’engagé que la moitié des forces que l’ennemi a présentées, le terrain ne comportant pas d’autres développements.

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ONZIÈME BULLETIN.

Witepsk, le 4 août 1812.

Les lettres interceptées du camp de Bagration parlent des pertes qu’a faites ce corps dans le combat de Mohilow, et de l’énorme désertion qu’il a éprouvée en route. Tout ce qui était Polonais est resté dans le pays ; de sorte que ce corps qui, en y comprenant les cosaques de Platow, était de 50,000 hommes, n’est pas actuellement fort de 30,000 hommes. Il se réunira vers le 7 ou le 8 août à Smolensk, à la grande armée. La position de l’armée, au 4 août, est la suivante : Le quartier-général est à Witepsk, avec quatre ponts sur la Dwina ; Le 4e corps, à Souraj, occupant Velij, Porietchè et Ousviaht ; Le roi de Naples, à Roudina, avec les trois premiers corps de cavalerie. Le 1er corps, que commande le maréchal prince d’Eckmülh, est à l’embouchure de la Beresina, dans le Borysthène, avec deux ponts sur ce dernier fleuve, et un pont sur la Beresina, et des doubles têtes de pont ; Le 3e corps, commandé par le maréchal duc d’Elchingen, est à Liozna ; Le 8e corps, que commande le duc d’Abrantès, est à Orcha, avec deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène ; Le 3e corps, commandé par le prince Poniatowsky, est à Mohilow, avec deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène ; Le 2e corps, commandé parle maréchal duc de Reggio, est sur la Drissa, en avant de Polotsk, sur la route de Sebej ; Le prince de Schwarzenberg est avec son corps à Slonim ; Le 7 e corps est sur Rozana ; Le 4e corps de cavalerie, avec une division d’infanterie, commandée par le général comte Latour-Maubourg, est devant Bobrunsk et Mozier ; Le 10e corps, commandé par le duc de Tarente, est devant Dunabourg et Riga ; Le 9e corps, commandé par le duc de Bellune, se réunit à Tilsitt ; Le 11e corps, commandé par le duc de Castiglione, est à Stettin. S. M. a mis l’armée en quartier de rafraîchissement. La chaleur est excessive, plus forte qu’en Italie. Le thermomètre est à 26 et 27 degrés : les nuits même sont chaudes. Le général Kamenski, avec deux divisions du corps de Bagration, ayant été coupé de ce corps, et n’ayant pu le rejoindre, est rentré en Wolhynie et s’est réuni à des divisions de recrues commandées par le général Tormazow, et a marché sur le 7e corps. Il a surpris et cerné le général de brigade Keugler, saxon, ayant sous ses ordres une avant-garde de deux bataillons et de deux escadrons du régiment du prince Clément. Après six heures de résistance, la plus grande partie de cette avant-garde a été tuée, ou prise : le général comte Regnier n’a pu venir que deux heures après à son secours. Le prince Schwarzenberg s’est mis, le 30 juillet, en marche pour rejoindre le général Regnier, et pousser vivement la guerre contre les divisions ennemies. Le 19, le général prussien Grawert a attaqué les Russes à Ekau en Courlande, les a culbutés, leur a fait 200 prisonniers, et leur a tué bon nombre d’hommes. Le général Grawert se loue du major Stiern, qui, avec le 1er régiment de dragons prussiens, a eu une grande part à l’affaire. Réuni au général Kleist, le général Grawert a poussé vivement l’ennemi sur le chemin de Riga, et a investi la tête de pont. Le 30, le vice-roi a envoyé à Welij une brigade de cavalerie légère italienne. Deux cents hommes ont chargé quatre bataillons du dépôt qui se rendaient à Twer, les ont rompus, ont fait 400 prisonniers et pris cent voitures chargées de munitions de guerre. Le 31, l’aide-de-camp Triaire, envoyé avec le régiment de dragons de la Reine de la garde royale italienne, est arrivé à Ousviath, a fait prisonnier un capitaine et 40 hommes et s’est emparé de 200 voitures chargées de farine. Le 30, le maréchal duc de Reggio a marché de Polotsk sur Sebej. Il s’est rencontré avec le général Wittgenstein, dont le corps avait été renforcé de celui du prince Repnin. Un combat s’est engagé près du château de Jacoubovo. Le 16e régiment d’infanterie légère s’est couvert de gloire. La division Legrand a soutenu glorieusement le feu de tout le corps ennemi. Le 31, l’ennemi s’est porté sur la Drissa pour attaquer le duc de Reggio par son flanc pendant sa marche. Le maréchal a pris position derrière la Drissa. Le 1er août, l’ennemi a fait la sottise de passer la Drissa et de se placer en bataille devant le 2e corps. Le duc de Reggio a laissé passer la rivière à la moitié du corps ennemi, et quand il a vu environ 15,000 hommes et 14 pièces de canon engagés au-delà de la rivière, il a démasqué une batterie de 40 pièces de canon qui ont tiré pendant une demi-heure à portée de mitraille. En même temps, les divisions Legrand et Verdier ont marché au pas de charge la baïonnette en avant, et ont jeté les 15,000 Russes dans la rivière. Tous les canons et caissons pris, 3,000 prisonniers, parmi lesquels beaucoup d’officiers et un aide-de-camp du général Wittgenstein, et 3,500 hommes tués ou noyés sont le résultat de cette affaire. Ce combat de Drissa, ceux d’Ostrovno et de Mohilow, dans d’autres guerres pourraient s’appeler trois batailles. Le duc de Reggio fait le plus grand éloge du général comte Legrand, dont le sang-froid est remarquable sur le champ de bataille. Il se loue beaucoup de la conduite du 26e régiment d’infanterie légère et du 56e de ligne. L’empereur de Russie a ordonné des levées d’hommes dans les deux gouvernements de Witepsk et de Mohilow. Mais, avant que ses ukases y fussent arrivés, nous étions maîtres de ces provinces. Ces mesures n’ont donc rien produit. Nous avons trouvé à Witepsk des proclamations du prince Alexandre de Wurtemberg, et nous avons appris qu’on s’amusait, en Russie, à chanter des Te Deum à l’occasion des victoires obtenues par les Russes.

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DOUZIÈME BULLETIN.

Witepsk, le 7 août 1812.

Au combat de la Drissa, le général russe Koulniew, officier de troupes légères très distingué, a été tué. Dix autres généraux ont été blessés ; quatre colonels ont été tués. Le général Ricard est entré avec sa brigade dans Dunabourg, le 1er août. Il y a trouvé 8 pièces de canon ; tout le reste avait été évacué. Le duc de Tarente a dû s’y porter le 2. Ainsi. Dunabourg, que l’ennemi travaillait là fortifier depuis cinq ans, ou il a dépensé plusieurs millions, qui a coûté la vie à plus de 20,000 hommes de troupes russes, pendant la durée des travaux, a été abandonné sans tirer un coup de fusil, et est en notre pouvoir, comme les autres ouvrages de l’ennemi, et comme le camp retranché qu’il avait fait à Drissa. En conséquence de la prise.de Dunabourg, S. M. a ordonné qu’un équipage de cent bouches à feu qu’il avait fait former à Magdebourg, et qu’il avait fait avancer sur le Niémen, rétrogradât sur Dantzick, et fût mis en dépôt dans cette place. Au commencement de la campagne, on avait préparé deux équipages de siège, l’un contre Dunabourg, et l’autre contre Riga. Les magasins de Witepsk s’approvisionnent ; les hôpitaux, s’organisent, les manutentions s’élèvent. Ces dix jours de repos sont extrêmement utiles à l’armée. La chaleur est d’ailleurs excessive. Nous avons ici plus chaud que nous n’avons eu en Italie. Les moissons sont superbes ; il parait que cela s’étend à toute la Russie. L’année dernière avait été mauvaise partout. On ne commencera à couper les seigles que dans huit ou dix jours. S. M. a fait faire une grande place devant le palais qu’elle occupe à Witepsk. Ce palais est situé sur le bord de la rive gauche de la Dwina. Tous les matins, à six heures, il y a grande parade, où se trouvent tous les officiers de la garde. Une des brigades de la garde en grande tenue défile alternativement.

Rapport du prince vice-roi sur les combats des 25, 26 et 27 juillet.

SIRE, J’ai l’honneur d’adresser à V. M. les rapports des combats qui ont eu lieu les 25, 26, 27 juillet, et auxquels le 4e corps, que je commande, a pris part. V. M. donna l’ordre au roi de Naples, commandant la cavalerie de l’armée, de partir de Bechen-Kovisch, et de se diriger sur la route de Witepsk. Je reçus celui de mettre à sa disposition le 8e régiment d’infanterie légère. Le roi de Naples rencontra l’ennemi en avant d’Ostronovo, et engagea différentes charges de cavalerie, qui obtinrent de beaux résultats. Environ 600 prisonniers et 8 pièces de canon furent les trophées de cette journée. Le général de division Delzons rend compte que le 8e eut plusieurs engagemens qu’il soutint avec valeur. Le 26, le roi de Naples reçut l’ordre de continuer son mouvement sur Witepsk ; et moi, de marcher avec une division pour soutenir le mouvement de la cavalerie. Je me rendis, avant le jour, chez le roi de Naples, et nous convînmes ensemble de l’heure à laquelle le mouvement commencerait. Je donnai ordre à la 13e division de suivre la cavalerie, à la 14e et à la garde de marcher à la suite de la 13e division, mais par échelon, et à une heure de distance. La route traversait un pays boisé, et le 8e fut bientôt engagé pour ouvrir le chemin que l’ennemi disputait avec de l’infanterie. Vers dix heures du matin, le 8e régiment, après avoir chassé du bois tous les tirailleurs de l’ennemi, le rencontra formé et tenant une position avantageuse sur un plateau d’une assez belle élévation, protégé par une artillerie nombreuse, ayant devant lui un ravin profond, et sa gauche appuyée à une forêt tellement épaisse, qu’il était impossible à des masses, sans se rompre, de la pénétrer. C’était le corps du général Ostermann, fort de deux divisions d’infanterie, qui occupait cette position. Alors j’ordonnai au général Delzons, commandant la 15e division, de se former pour l’attaque, le régiment croate et le 84e sur la gauche de la route, le premier déployé, le second en colonne, par division. Un bataillon de voltigeurs et le 92e régiment furent placés sur la droite en échelon, par bataillons. L’attaque commença ; elle fut vive, et l’ennemi fut abordé avec intrépidité. Les croates et le 84e firent plier les bataillons qui leur étaient opposés. Le général Huart, qui commandait cette attaque, y déploya autant de valeur que de capacité. Sur la droite, les voltigeurs et le 92e éprouvèrent une plus grande résistance ; ils avaient à pénétrer la forêt, à déboucher et à se former sous le feu de l’ennemi, qui avait placé à sa gauche ses principales forces. Ce ne fut pas sans des efforts multipliés que le général Roussel put parvenir à prendre position au débouché du bois, et à en chasser l’ennemi. Il fallait la valeur des troupes et l’opiniâtreté du général qui commandait, pour réussir dans une attaque aussi difficile. Cependant le centre et la gauche, qui ne pouvaient voir la lenteur des progrès de la droite, disputés dans la forêt, poursuivirent leurs succès. L’ennemi, qui voyait sa gauche se maintenir, fit porter sa réserve sur sa droite, ou il se sentait plus vivement pressé. Les croates et le 84e furent à leur tour poussés et débordés. Le roi de Naples, avec sa valeur brillante et la promptitude de l’éclair, détermine une charge de cavalerie vigoureuse, qui arrête l’ennemi. Le chef de bataillon Ricard, avec une compagnie de carabiniers du 8e, se précipite à la tête des pièces : le chef de bataillon Dumay et le capitaine Bonardelle, avec une intrépidité rare, maintiennent le plus grand ordre dans la colonne d’artillerie ; pendant ce temps, le général Roussel débouche de la forêt, charge l’ennemi avec le 92e en colonne, et se rend maître de la position. Les croates et le 84e, soutenus de deux bataillons du 106e régiment, tenus en réserve jusqu’à ce moment, reprennent leurs premiers avantages. C’est alors que tout fut rétabli, et que nous restâmes maîtres du terrain que l’ennemi avait fortement disputé. Après quelques moments de repos, pour rallier les troupes et reformer les colonnes, l’ennemi fut de nouveau poursuivi et forcé promptement dans toutes les positions qu’il chercha encore à défendre. Il fut ainsi ramené jusqu’à deux lieues de Witepsk, où la 13e division prit position vers neuf heures du soir. La 14e se plaça sur la route, en seconde ligne, avec ordre d’éclairer par des postes les bords de la Dwina. La garde se plaça également en arrière, à droite de la 13e division. Le 27, V. M. ordonna à la cavalerie et au 4e corps de continuer le mouvement sur Witepsk. Ce jour-là, la 4e division prit la tête. Le général de brigade Bertrand de Sivray fut détaché avec le 18e d’infanterie légère, trois compagnies de voltigeurs. Il s’empara d’un village occupé par l’ennemi, sur la droite, et suivit la crête des hauteurs dont il se rendit maître. Le reste de la division marcha en avant, se forma sur la gauche de la route, en présence de l’ennemi, établit son artillerie, fit taire celle qui lui était opposée, et força les Russes à reculer leur ligne, des bords du ravin qu’ils occupaient, derrière un pont brûlé. Le général Broussier, profitant de ce mouvement rétrograde de l’ennemi, passa la rivière avec sa division, forma en avant ses régiments en carré double, par échelon, sous la protection d’un feu très vif de son artillerie. Le carré du 53e se trouvait le plus rapproché. La cavalerie ennemie essaya plusieurs fois de charger les carrés, mais le feu et la contenance de ce régiment lui en imposèrent toujours. Les deux premières compagnies de voltigeurs du 9e de ligne, qui avaient passé en tête sur le pont, sous le feu de l’ennemi, furent dirigées avec intelligence et bravoure, par les capitaines Guyard et Savary, sur le flanc droit de l’ennemi, et lui firent éprouver de grandes pertes. Le général Broussier cite avec éloge tous les régiments de sa division. Il distingue particulièrement le chef de bataillon Villemain, du 53e, le capitaine Guyard du 9e de ligne, et le lieutenant d’artillerie légère Laguerinais, qui a reçu trois coups de lance en défendant les pièces qu’il commandait. Le général Delzons cite, comme s’étant particulièrement distingués, le colonel Serrent, du 8e léger, blessé ; le chef de bataillon d’artillerie Demay ; le chef de bataillon Ricard du 8e léger ; le chef de bataillon Poudret, de Sèvres; du 106e ; le chef de bataillon Liwingston du 92e ; le chef de bataillon Chotard du 84e ; le capitaine Desjardins du 8e léger ; le capitaine d’artillerie Bonardelle. Je présente à V. M. l’état des pertes que les 13e et 14e divisions ont éprouvées dans ces différents engagements. Une perte bien vivement sentie, a été celle du général Roussel, qui a été tué la nuit, à onze heures, comme V. M. venait de visiter les avant-postes. Il a été pris pour ennemi. Je demande les bontés de V. M. en faveur des officiers et soldats qui se sont le mieux comportés ainsi qu’en faveur de la veuve et des enfans du général Roussel. Je suis avec le plus profond respect, Sire, De Votre Majesté, Le très-dévoué, le tendre fils et fidèle sujet,

Signé, EUGÈNE NAPOLÉON.

Premier rapport du roi de Naples à l’Empereur.

Mattuzzevo, le 1er août 1812.

Sire, J’arrivai de Polotsk à Becheukovitschi le 24 au soir, et je marchai, d’après les instructions qui me furent remises dans la nuit du 25, pour rejoindre le 1er corps de cavalerie, et appuyer avec lui sur Witepsk : le vice-roi devait me soutenir. M. le général comte Nansouty partit donc de son quartier-général de Boudilova, et je le rejoignis lorsqu’il était déjà aux prises avec l’ennemi sur la hauteur d’Ostrovno, et maître de sa première position et de huit pièces de canon que l’avant-garde de la division Bruyères lui avait enlevées. Ce succès fut le résultat d’une charge de cavalerie, qui fut exécutée par le général Piré, avec autant de bravoure que d’intelligence. Cependant le général Ostermann, qui était arrivé le matin de Witepsk avec tout son corps, avait pris position à quelques cents toises en arrière, et opposait de l’infanterie. Je fis avancer rapidement la division Saint-Germain ; ie lui fis former ses lignes par brigades, et toute son artillerie fut mise en position. Alors, je vis déboucher d’un bois, à 50 toises, un régiment de dragons russes, qui vint se former sur le flanc droit de la brigade étrangère avec laquelle je me trouvais alors. Faire un changement de front sur la droite, le charger, le culbuter et le détruire presqu’entièrement, fut l’affaire d’un instant. Une seconde charge de la brigade Piré, ayant à sa tête le général comte Ornano, avait lieu sur la chaussée ; elle fut arrêtée par la fusillade de l’infanterie. Instruit, par les prisonniers, que j’avais affaire avec tout le corps d’Ostermann, je fis donner l’ordre aux divisions Delzons et Broussier de se porter sur la ligne. Je fis avancer les deux bataillons du 8e régiment d’infanterie légère que V. M. avait mis dès le matin à ma disposition, et les plaçai le long d’un petit bois qui se trouvait à ma gauche, pour soutenir ma première brigade de cavalerie, que le feu de l’infanterie devait nécessairement forcer à se retirer. A la vue de ce mouvement, environ trois bataillons russes passèrent de leur gauche sur le front de ma cavalerie, pour aller à la rencontre de ces deux bataillons. Je les fis charger ; il furent obligés de se retirer avec une perte considérable. Je voulais me maintenir dans cette position jusqu’à l’arrivée de la division Delzons ; mais l’ennemi faisait marcher, à la faveur d’un bois qui se trouvait sur ma droite, 10 ou 12 bataillons, et montrait le projet de vouloir déborder ma droite, manœuvre qui devait nécessairement me faire abandonner ma position. Deux de ces bataillons étaient, déjà débouchés du bois, et forçaient la brigade de droite à céder du terrain. Deux autres bataillons débouchèrent par ma gauche sur un régiment de cuirassiers et sur le 9e de lanciers. Presqu’en même temps, ces quatre bataillons furent chargés et détruits, ceux de ma gauche, par le 9e de lanciers, et ceux de ma droite, par la brigade étrangère. J’ai peu vu de cavalerie charger de l’infanterie avec plus de courage et de succès. Cependant la division Delzons arriva, je la fis marcher le long de la Dwina pour aller prendre une position qui menaçait les derrières des Russes. Ce seul mouvement arrêta celui de l’ennemi sur ma droite, qui s’empressa de rappeler ses bataillons au centre pour protéger sa retraite, qu’il effectua à l’instant même. Les deux bataillons du 8e régiment d’infanterie légère repoussèrent deux ou trois charges de l’infanterie ennemie, et couvrirent constamment le front de ma ligne ; l’artillerie fit le plus grand mal à l’ennemi, elle tira 1500 coups de canon à demi-portée. Voilà, Sire, le récit exact du combat d’Ostrovno, dont les résultats ont été la prise de huit pièces de canon, 7 à 800 prisonniers et au moins 5 ou 6000 Russes tant tués que blessés. V. M. a pu juger de la perte de l’ennemi, en passant sur le champ de bataille. Je fis connaître à V. M., par ma lettre écrite sur le terrain même, la brillante conduite des généraux qui avaient dirigé ces différentes charges. V. M. trouvera plus en détail, dans les rapports ci-joints, les noms des braves qui se sont le plus particulièrement distingués. Que V. M. me permette de solliciter pour eux des récompenses justement méritées. Je dois des éloges particuliers au général comte Belliard, qui s’est trouvé à toutes les charges et qui m’a été de la plus grande utilité pour l’exécution des différents mouvements que j’ai été dans le cas d’ordonner. Je dois nommer aussi à V. M. tous les individus de ma maison, et demander pour eux ses bontés. J’ai l’honneur de demander à V. M. une lieutenance pour M. Berthier, sous-lieutenant au 16e régiment de chasseurs à cheval, qui était dans la charge faite par le général Ornano, et qui est arrivé un des premiers sur les pièces. Les officiers supérieurs en font le plus grand cas. Je suis de Votre Majesté, SIRE, Le très-affectionné frère, Signé,

JOACHIM NAPOLÉON.

Deuxième rapport du roi de Naples à l’Empereur.

Mattuzzevo, le 2 août 1812, à 5 heures du matin.

SIRE, Je reçus, dans la nuit du 25 au 26 juillet, une dépêche de V. M., d’après laquelle je devais faire une forte reconnaissance sur l’ennemi, avec beaucoup d’artillerie et la division Delzons qui devait l’appuyer. Je mis en mouvement tout le 1er corps de la réserve de cavalerie et les deux bataillons du 8e d’infanterie légère ; la division Delzons suivait le mouvement. Mon avant-garde rencontra l’arrière-garde ennemie à environ deux lieues d’Ostrovro. Il était avantageusement posté, derrière un ravin extrêmement escarpé ; il avait de l’infanterie et de l’artillerie, et était couvert, sur son front et sur ses flancs, par des bois touffus. On échangea quelques coups de canon. Les deux bataillons furent envoyés pour arrêter l’infanterie, qui déjà faisait rétrograder la cavalerie de la tête. Cependant la division Delzons arriva. Ici devait naturellement finir le rôle de la cavalerie. Le vice-roi fit ses dispositions. On marcha à l’ennemi ; on passa le ravin. La brigade de cavalerie étrangère avait passé la Dwina, protégeait notre flanc gauche et débouchait dans la plaine : le reste de la division légère marchait sur la chaussée, à mesure que le vice-roi repoussait l’infanterie ennemie. Les cuirassiers furent laissés en réserve en arrière du ravin, et leurs canons mis en batterie. Ma droite était garantie par des bois immenses et éclairée par de nombreux partis. L’ennemi fut mené vigoureusement jusqu’à sa seconde position, en arrière du ravin, ou était sans doute sa réserve. Il nous ramena à son tour sur le ravin ; il en fut repoussé une seconde fois. Pour la seconde fois, il nous ramenait vigoureusement. J’aperçus de la confusion. J’ordonnai une charge de cavalerie contre une colonne d’infanterie qui marchait audacieusement dans la plaine. Les braves Polonais s’élancèrent alors sur les bataillons russes, pas un homme n’échappa, pas un ne fut fait prisonnier ; les derniers hommes furent tués jusque dans les bois. Le pas de charge fut battu aussitôt dans tous les bataillons carrés de l’infanterie de V. M., et le général Girardin, qui conduisait les bataillons de gauche, reçut l’ordre de faire un changement à droite, et de se porter sur la grande chaussée sur les derrières de l’ennemi. Tous les bataillons qui se trouvaient immédiatement à sa droite exécutèrent la même manœuvre, et le général Piré se porta, avec le 8e régiment de hussards, sur la droite, et chargea vigoureusement toute la gauche de l’ennemi, qui ne dut son salut qu’aux bois et aux ravins qui retardèrent notre marche. Toute la division suivit le mouvement sur la chaussée : la cavalerie débouchait sur les hauteurs, en face de 5 à 6 régiments de cavalerie que je faisais canonner. Ce fut dans cette position que me trouva V. M., d’où elle me fit poursuivre l’ennemi, qui fut mené tambour battant jusque sur un ravin, à environ une lieue et demie de Witepsk. Voilà, Sire, le récit de l’affaire du 26, dans laquelle, d’après le rapport de tous les prisonniers et déserteurs, l’ennemi aurait éprouvé encore plus de pertes que la veille. On peut hardiment évaluer le nombre des morts de 2,500 à 3,000 ; il a eu une quantité immense de blessés. V. M. n’a perdu presque personne. Je dois encore citer à V. M. M. le général comte Belliard, qui dans cette journée donna à V. M. de nouvelles preuves de dévouement et de courage. C’est à lui que l’on doit la conservation d’une partie de l’artillerie de la division Delzons. Le capitaine Ferrari, du 8e régiment de hussards, a eu la jambe emportée par un boulet. J’ai l’honneur de citer à V. M., comme s’étant bien conduits, le général Ornano, dont j’ai parlé dans mon premier rapport du 25, pour sa conduite brillante, et qui a montré la même bravoure dans celle du 26 ; M. le général Girardin, le colonel Flahaut et le capitaine Lecouteux, tous trois aides-de-camp du prince de Neufchâtel, ainsi que l’adjudant-commandant Borelli. Je dois également citer le chef de bataillon, commandant le 8e régiment d’infanterie légère, qui a su mériter dans ces deux journées les bontés de V. M. Je ne citerai pas d’autres personnes du corps du vice-roi, ce prince ayant dû faire un rapport particulier à V. M. Tous mes aides-de-camp se sont conduits avec leur bravoure accoutumée. Mes écuyers Caraffa et Campomel ne m’ont pas quitté d’un instant dans les deux journées. Je ne parlerai pas à V. M. de la journée du 27, tout se passa sous ses yeux ; je ne fis qu’exécuter ses ordres.Je suis de Votre Majesté, SIRE, Le très-affectionné frère,

JOACHIM NAPOLÉON.

Rapport du maréchal duc de Tarente, au prince major-général.

Jacobstadt, le 22 juillet 1812.

Monseigneur, Je reçois à l’instant ( cinq heures du soir) le rapport du général de Grawert, sur l’engagement qu’il a eu le 19 à Ekau. A peine arrivé à Bauske, il a remplacé le général Ricard ; et tandis que son infanterie passait l’Aa, il détacha le colonel de Rœder, aide-de-camp du roi et son chef d’état-major, avec un parti de 60 chevaux pour reconnaître le terrain. Il rencontra les postes ennemis à environ trois lieues de Bauske, les replia facilement, mais il s’aperçut bientôt à leur contenance qu’ils avaient des forces derrière eux. Il en prévint le général Grawert, en même temps qu’il lui fit demander deux escadrons et une demi-batterie d’artillerie à cheval ; mais avant leur arrivée l’ennemi qui, d’une hauteur, avait pu se convaincre de la faiblesse du détachement du colonel Rœder, tomba sur lui : celui-ci se défendit vaillamment pour ne pas perdre la position avantageuse qu’il occupait. Ce combat inégal devenait toujours plus vif et fort critique, lorsque le major de Stiern, du régiment de dragons n°1, arriva. Ce brave officier chargea avec vigueur la cavalerie ennemie, la culbuta complètement, la poursuivit jusqu’au bois, où il fut arrêté par le feu de l’infanterie. L’ennemi perdit dans cette charge beaucoup de monde mis hors de combat, 1 officier et 20 hommes prisonniers. La cavalerie prussienne eut 1 homme tué et 20 blessés, dont 3 officiers, particulièrement le capitaine comte de Brandenburg qui a reçu un coup de lance dans la poitrine, et 2 officiers du régiment de dragons n° 1, lesquels, après avoir fait panser leurs blessures, retournèrent au régiment et se trouvèrent à l’action du soir. On espère que la blessure du comte de Brandenburg n’est pas dangereuse ( il est frère naturel du roi ). Suivant le rapport du colonel de Rœder, le major de Stiern et le comte de Brandenburg se sont très distingués. Les prisonniers faits dans ce choc de cavalerie ont unanimement déclaré que, la veille, des renforts considérables étaient arrivés à Ekau, sur quoi l’ennemi faisait avancer un détachement de 4 bataillons, quelques escadrons d’hulans, un poulk de cosaques et quelques bouches à feu pour reprendre Bauske, et qu’en outre il se concentrait des forces très supérieures à Ekau, avec 10 bouches à feu en batterie. Le colonel de Rœder resta sur le terrain dont il avait chassé l’ennemi, et celui-ci se plaça à 2,000 pas vis-à-vis. Le général de Grawert en étant instruit, prit la résolution d’envoyer l’ordre au général de Kleist, que par une première disposition j’avais envoyé à Kanken et à Drakin, sur la grande route de Herbergen à Riga, de se diriger par la rive droite de l’Ekau, pour prendre l’ennemi en flanc et à dos, tandis qu’il se disposait à l’attaquer de front. Le général de Grawert marcha sur Ekau, et fit repousser par la cavalerie et les tirailleurs sur la rive droite de cette rivière, ce qui se trouvait encore sur la gauche, et attendit dans une position avantageuse l’arrivée du général de Kleist ; dès qu’il en fut averti par les premiers coups de canon, il aborda l’ennemi, passa le défilé avec la cavalerie, l’artillerie et les tirailleurs, et soutint cette attaque par une partie de son infanterie, tandis que l’autre s’avançait pour garder le défilé. Le général de Kleist attaquait vigoureusement de son côté, appuyant sa gauche à l’Ekau. Le combat fut long et meurtrier, les Russes défendant leurs positions pied à pied ; même, un détachement qui était entièrement coupé, combattit jusqu’au dernier moment. Cependant la bravoure des troupes prussiennes, quoique leur nombre fût inférieur, et la bonne conduite des chefs et des officiers, triomphèrent des Russes ; ils furent forcés sur tous les points à huit heures et demie du soir, et mis en fuite. Le résultat de la journée est un drapeau pris, plusieurs centaines de prisonniers, parmi lesquels des officiers supérieurs et autres. L’ennemi a perdu un nombre considérable de tués et de blessés. La perte des Prussiens est importante ; parmi les tués se trouvent deux très braves officiers : 1° le capitaine d’Esbeck des dragons n°1, qui s’était déjà distingué le matin, dans le combat de cavalerie sous le colonel Rœder, et qui chargea avec la plus grande vigueur l’infanterie, le soir où il fut tué ; 2° le lieutenant de Wallis, du bataillon de fusiliers n°2, qui commandait les tirailleurs, et les menait avec impétuosité à l’ennemi. Il tomba mort sur le champ de la gloire. Le général Grawert n’avait point encore reçu les rapports particuliers au départ du sien. Il se propose d’en faire un plus détaillé, qui fera connaître les actions et les pertes. Les charges de la cavalerie prussienne sur l’infanterie russe ont beaucoup contribué à la perte de cette dernière. Aucune n’a manqué. Une longue marche et un combat de toute la journée, avaient épuisé cette cavalerie, elle n’a pu suivre ses avantages que pendant un mille. Le général Grawert suppose que l’ennemi prendra encore position entre Ekau et Riga, d’où il compte d’autant plus facilement le chasser, que l’action du 19 a beaucoup découragé les Russes, tandis que ses troupes sont pleines d’assurance. Cependant s’il est vrai, comme la nouvelle lui en est venue de plusieurs côtés, que l’ennemi attend encore des renforts, dont partie arrivait pendant le combat, il ne peut être entièrement sûr de gagner du terrain, mais il fera ce qu’il pourra. C’est le général Lewis qui commande le corps russe. Le général Grawert m’annonce qu’il lui sera difficile de nommer les officiers qui se sont distingués, puisque tous, sans exception, étaient animés du même esprit de bravoure et d’envie d’atteindre l’ennemi. Dès qu’il en aura le moment, il m’adressera un rapport plus circonstancié. Il se borne à nommer le général de Kleist, qui a si parfaitement manœuvré, et chargé l’ennemi avec tant de vigueur, qu’il avoue lui devoir le succès de sa journée. J’ignore encore si le détachement dirigé sur Mittau y est arrivé. Le général Grawert ajoute que si la journée du 19 a été heureuse pour l’Empereur et les armées prussiennes, c’est à l’activité et aux bonnes dispositions du colonel de Rœder, son chef d’état-major, qu’il en doit une partie. C’est avec autant de circonspection que d’intrépidité qu’il a conduit les charges sur l’ennemi, et animé les troupes par l’exemple qu’il leur donnait. Je prie V. A. de faire connaître les excellentes qualités de cet officier distingué sous tous les rapports, à S. M. l’Empereur, et de le recommander à sa grâce. C’est un officier plein de mérite. Le général de Grawert a la modestie de ne point se nommer, ni de citer ses officiers ni son état-major, quoiqu’ils se soient très distingués. Cette action glorieuse, dans ce premier début, promet de nouveaux avantages. Je prie V. A. de demander à S. M. des récompenses, et qu’elle donne son approbation à la conduite du corps prussien.Agréez, Monseigneur, etc.- Signé, le maréchal

DUC DE TARENTE.

Rapport du maréchal duc de Reggio au prince major-général.

Biala, le 31 juillet 1812, à 11 heures du soir.

Monseigneur, J’ai l’honneur de rendre compte à V. A. S. que le 28 de ce mois, je mis les troupes du corps d’armée en marche sur Sebej. La 5 brigade de cavalerie légère et un bataillon prirent position le même jour au gué de Sivochino, ou je fis établir un pont. Les 1re et 2e divisions d’infanterie campèrent entre Biala et Sipochina ; la 3e division d’infanterie partit de Disna, prit position à Lozowka. La 6e brigade de cavalerie légère qui était chargée de couvrir la marche de cette division, fut attaquée vers le soir par 14 ou 1500 chevaux, hussards de Grodno ou cosaques, qui avaient passé la Drissa au gué de Valentsoui. Le 8e régiment de chevau-légers, qui essuya presque seul cette attaque, souffrit une perte de près de 80 chevaux, quoiqu’il combattît avec beaucoup de courage. Cette brigade, harcelée dans sa marche, n’arriva à sa position qu’à onze heures du soir ; de l’autre coté, sur la route de Sebej, la 5e brigade de cavalerie légère rencontra deux escadrons des dragons de Riga, que le général Castex fit charger et à qui on fit quelques prisonniers. Il résultait des divers rapports et des reconnaissances qui furent poussées sur tous les débouchés, dans la journée du 29, que le général Koulinow occupait Valentsoui avec 4000 hommes d’infanterie, le régiment des hussards de Grodno, deux régiments de cosaques de 500 chevaux chacun, 6 pièces d’artillerie à cheval et douze pièces d’artillerie à pied, et que le prince Wittgenstein, auquel le prince Repnin venait de se joindre, occupait Kokonow et Osveia. Le 30 au matin, je me mis en route sur Kliatsoni avec la 5e brigade de cavalerie légère et la 1re division d’infanterie. La 2e division et les cuirassiers suivirent ce mouvement et prirent position à Glovitchsoui et Sakotliso. Je laissai la 3e division d’infanterie pour garder le gué de Sivochina, et je lui donnai la 6e division de cavalerie légère pour faire observer les gués de Zarnowisée et de Valentsoui. En arrivant à Kliatsitsoui, vers onze heures du matin, je poussai de suite quelques troupes légères sur Jakoubovo, où passe la route qui conduit à Osveia et Koslonovo ; elles rencontrèrent une patrouille ennemie qu’elles poussèrent. Le général Legrand prit position à Jakoubovo avec les 25e léger, 56e de ligne et le 24e de chasseurs à cheval. Je lui donnai l’ordre d’envoyer ses reconnaissances sur le Sevoiana. Pendant ce temps, le 23e de chasseurs à cheval, que j’avais envoyé sur la route de Sebej, m’amena un très jeune officier d’état-major russe qui venait de Sebej à Kliatsitsoui, où le général Wittgenstein lui avait donné rendez-vous. Bientôt après, la grand-garde de ce régiment prit un aide-de-camp de ce général, qui venait aussi de Sebej, et qui était porteur de quelques papiers insignifiants et d’états de situation de l’artillerie seulement. Vers quatre heures du soir, je fus informé que ma reconnaissance était ramenée, et que l’ennemi s’avançait en force sur Jakoubovo. Il déboucha en effet, et le combat s’engagea avec le 26e léger qui fit la plus belle défense et que les Russes ne purent jamais parvenir à déposter du village. L’ennemi chercha particulièrement à menacer le flanc de la ligne en se rendant maître d’un grand bois qui règne sur la gauche du bassin où se trouve situé le village de Jakoubovo. Le général Legrand y jeta le 56e de ligne, contre lequel les Russes envoyèrent de grandes forces, sans parvenir à l’ébranler. La brigade du général Maison vint se poster en échelons à l’appui de la première ligne. Je ne pouvais, dans une position resserrée d’un côté.. par un bois épais, et de l’autre par des maisons, mettre en batterie plus de douze pièces de canon. Le bassin s’ouvrant au contraire du côté de l’ennemi, il fit usage de plus du triple d’artillerie, et déploya des forces considérables. Cependant le combat se soutint sans le moindre désavantage jusqu’à dix heures du soir. Je fis venir la division du général Verdier, qui fut placée en réserve ; quant aux cuirassiers, je les laissai en arrière, par l’impossibilité d’en faire usage sur le terrain. Je pense que l’objet de l’ennemi étant de se porter sur Sebej pour couvrir la route de Pétersbourg, il ne s’opiniâtrerait pas à déboucher par Kliatsitsoui ; mais à peine ce matin le jour a commencé à poindre, qu’il a renouvelé son attaque. Après un feu d’artillerie prodigieux, il a fait attaquer le château de Jakoubovo ; il était déjà dans la cour, lorsque le 26 léger s’est porté sur lui au pas de charge, lui a tué 300 hommes à coups de baïonnette, lui a fait 500 prisonniers et l’a poursuivi jusque dans les bois. L’affaire terminée, il m’a paru que l’ennemi était trop bien posté pour l’attaquer avec une espérance grande de succès ; j’avais d’ailleurs un défilé derrière moi, et j’ai résolu de manoeuvrer pour l’attirer. Nous avons eu dans les deux journées 3 à 400 blessés. L’ennemi a considérablement souffert, et nous lui avons fait 5 à 600 prisonniers, dont plusieurs officiers, sans en avoir perdu nous-mêmes. On m’apprend à l’instant que l’ennemi tente des efforts pour se rendre maître du gué de la Drissa. Je donne ordre aux généraux Albert et Castex, chargés de le garder, de ne pas le défendre ; si l’ennemi passe, il fera ce que je veux. J’ai l’honneur d’être, etc.

Le maréchal Duc DE REGGIO.

Biala, le 1er août 1812, à 10 heures du soir.

Monseigneur, Hier au soir, vers 11 heures, l’ennemi fit une attaque sur les troupes chargées de garder le gué de Sivochina. Elles se retirèrent ainsi qu’elles en avaient l’ordre. L’ennemi a employé le reste de la nuit à déboucher, puisqu’au point du jour il s’est trouvé en mesure de nous attaquer. On s’y attendait. Le feu s’est engagé par une nuée de tiraiileurs, suivis par des colonnes qui s’avançaient sur nos positions en battant la charge et en poussant de grands cris ; mais le feu de notre artillerie, qui était parfaitement placée, et qui a été bien servie, a d’abord modéré leur ardeur, et les a bientôt obligés à se déployer. Pendant ce temps, nos colonnes se formaient, et les trois divisions étaient disposées de manière à se remplacer successivement, dans chaque position : tout étant prêt, j’ai ordonné la charge. Les Russes ont fait d’abord une résistance assez rive, mais inutile. Ils ont été culbutés en un clin-d’œil, et jetés dans la Drissa, laissant,entre nos mains 14 pièces fle canon, 13 caissons, et plus de 2,000 prisonniers. Pendant trois quarts de lieue qu’on les menés battant jusqu’à la rivière, la terre est couverte de leurs morts. J’ai vu peu de champs de bataille qui offrissent l’image d’un aussi grand carnage. La division du général Legrand a eu la principale part à l’action. J’ai chargé ensuite le général Verdier de poursuivre l’ennemi, et il l’a poussé à trois lieues du champ de bataille, sur la route de Sebej, en lui faisant éprouver une perte énorme. L’ennemi a perdu, depuis le 30, de 3 à 4,000 prisonniers ; il a eu au moins 4,000 hommes tués ou blessés, et ne nous a point fait de prisonniers. Les généraux, les officiers, les troupes ont montré la plus rare valeur. La cavalerie légère aux ordres du général Castex a fourni plusieurs charges avec beaucoup de succès et d’à-propos. Je ferai connaître ultérieurement à V. A. les généraux, officiers ou autres qui se sont particulièrement distingués et pour lesquels je solliciterai les bontés de l’Empereur. J’ai l’ h onneur d’être, etc.

Le maréchal DUC DE REGGIO.

aigle et papillon

TREIZIÈME BULLETIN.

Smolensk, le 21 août 1812.

Il paraît qu’au combat de Mohilow, gagné par le prince d’Eckmülh sur le prince Bagration, le 23 juillet, la perte de l’ennemi a été considérable. On joint ici le rapport du prince d’Eckmülh sur cette affaire ; Le duc de Tarente a trouvé 20 pièces de canon à Dunabourg, au lieu de 8 qui avaient été annoncées. Il a fait retirer de l’eau plusieurs bâtiments chargés de plus de 40,000 bombes et autres projectiles. Une immense quantité de munitions de guerre a été détruite par l’ennemi. L’ignorance des Russes en fait de fortifications se fait voir dans les ouvrages de Dunabourg et de Drissa.S. M. a donné le commandement de sa droite au prince de Schwarzenberg, en mettant sous ses ordres le 7e corps. Ce prince a marché contre le général Tormazow, l’a rencontré le 12, et l’a battu. II fait le plus grand éloge des troupes autrichiennes et saxonnes. Le prince Schwarzenberg a montré dans cette circonstance autant d’activité que de talent. L’Empereur a fait demander des avancements et des récompenses pour les officiers, de son corps d’armée qui se sont distingués. Le 8, la grande-armée était placée de la manière suivante : Le prince vice-roi était à Souraj avec le 4e corps, occupant par des avant-gardes Velij, Ousviath et Porietch ; Le roi de Naples était à Nikoulino, avecla cavalerie occupant Inkovo ; Le maréchal duc d’Elchingen, commandant le 3e corps, était à Liozna ; Le maréchal prince d’Eckmülh, commandant le 1er corps, était à Doubrowna ; Le 5e corps, commandé par le prince Poniatowski, était à Mohilow ; Le quartier-général était à Witepsk ; Le 2e corps, commandé par le maréchal duc de Reggio, était sur la Drissa ; Le 10e corps, commandé par le duc de Tarente, était sur Dunabourg et Riga.; Le 8 août, 12,000 hommes de cavalerie ennemie se portèrent sur Inkovo, et attaquèrent la division du général comte Sébastiani, qui fut obligée de battre en retraite l’espace d’une demi-lieue pendant toute la journée,en éprouvant et faisant éprouver à l’ennemi des pertes à peu près égales. Une compagnie de voltigeurs du 24e régiment d’infanterie légère, faisant partie d’un bataillon de ce régiment qui avait été confié à la cavalerie pour tenir position dans le bois, a été prise. Nous avons eu 200 hommes environ tués et blessés ; l’ennemi peut avoir perdu le même nombre d’hommes. Le 12, l’armée ennemie partit de Smolensk, et marcha par différentes directions avec autant de lenteur que d’hésitation sur Porietch et Nadra. Le 10, l’Empereur résolut de marcher à l’ennemi, et de s’emparer de Smolensk, en s’y portant par l’autre rive du Borysthène. Le roi de Naples et le maréchal duc d’Elchingen partirent de Liozna, et se rendirent sur le Borysthène près de l’embouchure de la Beresina, vis-à-vis Khomino, où, dans la nuit du 13 au 14, ils jetèrent deux ponts sur le Borysthène. Le vice-roi partit de Souraj et se rendit par Janovitski et Lionvavistchi à Rasasna, où il arriva le 14. Le prince d’Eckmülh réunit tout son corps à Doubrowna le 13. Le général comte Grouchy réunit le 3e corps de cavalerie à Rasasna le 12. Le général comte Eblé fit jeter trois ponts à Rasasna le 13. Le quartier-général partit de Witepsk et arriva à Rasasna le 13. Le prince Poniatowski partit de Mohilow et arriva le 13 à Romanow. Le 14, à la pointe du jour, le général Grouchy marcha sur Liadié, il en chassa deux régiments de cosaques et s’y réunit avec le corps de cavalerie du général comte Nansouty. Le même jour, le roi de Naples, appuyé par le maréchal duc d’Elchingen, arriva à Krasnoi. ta 27e division ennemie forte de 5000 hommes d’infanterie, et soutenue par 2000 chevaux et 12 pièces de canon était en position devant cette ville. Elle fut attaquée et dépostée en un moment, par le duc d’Elchingen. Le 24e régiment d’infanterie attaqua la petite ville de Krasnoi à la baïonnette avec intrépidité. La cavalerie exécuta des charges admirables. Le général de brigade baron Bordesoult et le régiment de chasseurs se distinguèrent. La prise de huit pièces d’artillerie, dont 5 de 12 et 2 licornes, et de 14 caissons attelés, 1500 prisonniers, un champ de bataille jonché de plus de mille cadavres russes ; tels furent les avantages du combat de Krasnoi, où la division russe qui était de 3000 hommes, perdit la moitié de son monde. S. M. avait, le 15, son quartier-général à la poste de Kovonitnia. Le 16 au matin, les hauteurs de Smolensk furent couronnées ; la ville présenta à nos yeux une enceinte de murailles de 4000 toises de tour, épaisses de 10 pieds et hautes de 25, entremêlées de tours, dont plusieurs étaient armées de canons de gros calibre. Sur la-droite du Borysthène, on apercevait et l’on savait que les corps ennemis tournés revenaient en grande-hâte sur leurs pas pour défendre Smolensk. On savait que les généraux ennemis avaient des ordres réitérés de leur maître de livrer bataille et de sauver Smolensk. L’Empereur reconnut la ville, et plaça son armée, qui fut en position dans la journée du 16. Le maréchal duc d’Elchingen eut la gauche au Borysthène ; le maréchal prince d’Eckmühl le centre ; le prince Poniatowski la droite ; la garde fut mise en réserve au centre ; le vice-roi en réserve à la droite, et la cavalerie sous les ordres du roi de Naples à l’extrême droite. Le duc d’Abrantès avec le 8e corp, s’était égaré et avait fait un faux mouvement. Le 16, et pendant la moitié de la journée du 17, on resta en observation. La fusillade se soutint sur la ligne. L’ennemi occupait Smolensk avec 30,000 hommes, et le reste de son armée se formait sur les belles positions de la rive droite du fleuve, vis-à-vis la ville, communiquant par trois ponts. Smolensk est considéré par les Russes comme ville forte et comme le boulevard de Moscou. Le 17, à deux heures après midi, voyant que l’ennemi n’était pas débouché, qu’il se fortifiait dans Smolensk et qu’il refusait la bataille ; que malgré les ordres qu’il avait et la belle position qu’il pouvait prendre, sa droite à Smolensk et sa gauche au cours du Borysthène, le général ennemi manquait de résolution, l’Empereur se porta sur la droite, et ordonna au prince Poniatowski de faire changement de front, la droite en avant, et de placer sa droite au Borysthène, en occupant un des faubourgs par des postes et des batteries pour couper le pont et intercepter la communication de la ville avec la rive droite. Pendant ce temps, le maréchal prince d’Eckmülh eut ordre de faire attaquer deux faubourgs que l’ennemi avait retranchés à 2,000 toises de la place et qui étaient défendus chacun par 7 ou 8000 hommes d’infanterie et par du gros canon. Le général comte Friant eut ordre d’achever l’investissement, en appuyant sa droite au corps du prince Poniatowski, et la gauche à la droite de l’attaque que faisait le prince d’Eckmülh. A deux heures après-midi la division de cavalerie du comte Bruyères ayant chassé les cosaques et la cavalerie ennemie, occupa le plateau qui se rapproche le plus du pont en amont. Une batterie de 60 pièces d’artillerie fut établie sur ce plateau, et tira à mitraille sur la partie de l’armée ennemie restée sur la rive droite de la rivière, ce qui obligea bientôt les masses d’infanterie russe à évacuer cette position. L’ennemi plaça alors deux batteries de 20 pièces de canon à un couvent pour inquiéter la batterie qui le foudroyait et celles qui tiraient sur le pont. Le prince d’Eckmülh confia l’attaque du faubourg de droite au général comte Morand, et celle du faubourg de gauche au général comte Gudin. A trois heures, la canonnade s’engagea : à quatre heures et demie commença une vive fusillade, et à cinq heures les divisions Morand et Gudin enlevèrent les faubourgs retranchés de l’ennemi avec une froide et rare intrépidité, et le poursuivirent jusque sur le chemin couvert, qui fut jonché de cadavres russes. Sur notre gauche, le duc d’Elchingen attaqua la position que l’ennemi avait hors de la ville, s’empara du site et poursuivit l’ennemi jusque sur le glacis. A cinq heures, la communication de la ville avec la rive droite devint difficile et ne se fit plus que par des hommes isolés. Trois batteries de pièces de 12 de brèche furent placées contre les murailles à six heures du soir, l’une par la division Friand, et les deux autres par les divisions Morand et Gudin. On déposta l’ennemi des tours qu’il occupait, par des obus qui y mirent le feu. Le général d’artillerie comte Sorbier rendit impraticable à l’ennemi l’occupation de ses chemins couverts, par des batteries d’enfilades.  Cependant, dès deux heures après midi, le général ennemi, aussitôt qu’il s’aperçut qu’on avait des projets sérieux sur la ville, fit passer deux divisions et deux régiments d’infanterie de la garde pour renforcer les quatre divisions qui étaient dans la ville. Ces forces réunies composaient la moitié de l’armée russe. Le combat continua toute la nuit ; les trois batteries de brèche tirèrent avec la plus grande activité. Deux compagnies de mineurs furent attachées aux remparts. Cependant la ville était en feu. Au milieu d’une belle nuit d’août, Smolensk offrait aux Français le spectacle qu’offre aux habitants de Naples une éruption du Vésuve. A une heure après minuit, l’ennemi abandonna la ville et repassa la rivière. A deux heures les premiers grenadiers qui montèrent à l’assaut ne trouvèrent plus de résistance ; la place était évacuée, 200 pièces de canon et mortiers de gros calibre, et une des plus belles villes de la Russie étaient en notre pouvoir, et cela à la vue de toute l’armée ennemie. Le combat de Smolensk, qu’on peut à juste titre appeler bataille, puisque 100,000 hommes ont été engagés de part et d’autre, coûte aux Russes la perte de 4700 hommes restés sur le champ de bataille, de 2000 prisonniers la plupart blessés, et de 7 à 8000 blessés. Parmi les morts se trouvent cinq généraux russes. Notre perte se monte à 700 morts et à 3100 ou 3200 blessés. Le général de brigade Grabouski a été tué ; les généraux de brigade Grandeau et Dalton ont été blessés. Toutes les troupes ont rivalisé d’intrépidité. Le champ de bataille a offert aux yeux de 200,000 personnes qui peuvent l’attester, le spectacle d’un cadavre français sur sept ou huit cadavres russes. Cependant les Russes ont été pendant une partie des journées du 16 et du 17 retranchés et protégés par la fusillade de leurs créneaux. Le 18, on a rétabli les ponts sur le Borysthène que l’ennemi avait brûlés : on n’est parvenu à maîtriser le feu qui consumait la ville, que dans la journée du 18, les sapeurs français ayant travaillé avec activité. Les maisons de la ville sont remplies de Russes morts et mourants. Sur douze divisions qui composaient la grande armée russe, deux divisions ont été entamées et défaites aux combats d’Ostrovno ; deux l’ont été au combat de Mohilow, et six au combat de Smolensk. Il n’y a que deux divisions et la garde qui soient restées entières. Les traits de courage qui honorent l’armée et qui ont distingué tant de soldats au combat de Smolensk, seront l’objet d’un rapport particulier. Jamais l’armée française n’a montré plus d’intrépidité que dans cette campagne.

Rapport du prince d’Eckmülh au prince major-général.

Dombrowna, le 7 août 1812.

Monseigneur, J’ai l’honneur de mettre sous les yeux de V. A. le rapport de l’affaire qui a eu lieu le 23 juillet, en avant de Mohilow, entre une partie des troupes du 1er corps et le corps russe du prince Bagration. J’entrai le 20 à Mohilow. Le 21, le 3e régiment de chasseurs fut attaqué par l’avant-garde du prince Bagration, qui voulait occuper cette importante ville. Ce régiment perdit 100 hommes et fut ramené. Le 22, je plaçai en position le 85e régiment d’infanterie de ligne, commandé par le général Frédérichs. Le général Bagration était arrivé à Novoï-Brickow. Il voulait donner une bataille pour entrer à Mohilow. Il avait quatre divisions d’infanterie, 5,000 cosaques et 8,000 hommes de cavalerie, en tout 35,000 hommes. Je n’avais à Mohilow que les 57e, 61e et 11e régiments de la division Compans. ( le 25e avait été laissé avec la brigade Pajol et le 1er de chasseurs sur la Beresina, pour couvrir Minsk ) ; le 85e et le 108e de la division Dessaix, la division de cuirassiers du général Valence, et le 3e de chasseurs à cheval. La position de Salla-Naecka, dont j’envoie un croquis à V. A., me parut propre à bien recevoir l’ennemi. Dans la nuit du 22, je fis barricader le pont qui est sur la grande route, créneler l’auberge qui est vis-à-vis. Le pont du moulin de droite fut coupé par une compagnie de sapeurs, et les maisons des environs crénelées. Le 85e fut chargé de défendre ces postes, et de tenir, en ces d’attaque, pour donner le temps aux autres troupes échelonnées entre cette position et Mohilow, d’arriver. Ces dispositions prises, je me retirai à Mohilow, pour presser l’arrivée de la division Claparède et des troupes détachées du général Pajol. Le 23, à sept heures du matin, je reçus le rapport que les avant-postes étaient attaqués ; à huit heures, je trouvai le 85e régiment attaqué très vivement. Le général Frédérichs, qui le commandait, avait fait de bonnes dispositions, et pendant toute la journée a déployé du calme et beaucoup d’intrépidité. L’artillerie légère de la division et celle du 85e avaient été disposées la veille. Leur feu fut très meurtrier, et au bout d’une heure de combat, il y avait déjà au delà de 500 morts russes. Douze à quinze pièces russes débouchèrent du bois, et se mirent en bataille sur le plateau du moulin dont le pont avait été détruit. Des régiments d’infanterïe russe se formèrent. Un bataillon du 108e fut envoyé pour soutenir les compagnies du 85e, qui étaient sur le pont ; quelques pièces d’artillerie furent opposées à celles des Russes. Le combat devint très vif de ce côté. Les forces de l’ennemi augmentaient à chaque instant. Le bataillon du 108e, qui avait repoussé les Russes, fut obligé de céder au nombre. Le général Guardet, avec deux bataillons du 61e, arrêta la poursuite de l’ennemi, et fit repasser le ravin aux Russes qui l’avaient passé en poursuivant le bataillon du 108e. Pendant que ces choses se passaient sur la droite, je donnai l’ordre au général Frédérichs, qui défendait le débouché de la grande route avec beaucoup de vigueur, de faire passer le défilé à un bataillon du 108e et à quelques compagnies du 85e, et de charger les pièces ennemies. Ce mouvement, qui fut exécuté avec une grande décision et dirigé par le colonel Achard, du 108e régiment, eut une grande influence sur les mouvements de la gauche de l’ennemi qui se vit forcée à un mouvement rétrograde. Le bataillon commandé par le colonel Achard avait fait prisonnier un bataillon ennemi qui fut ensuite délivré. Le colonel fut blessé d’une balle au travers du bras, et ne put se soutenir sur les hauteurs qu’il avait occupées. L’ennemi avait fait avancer une masse considérable d’infanterie, formée en colonne serrée, pour entreprendre de nouveau de forcer le défilé du pont. Elle se trouvait dans la direction du chef d’escadron Polimey, qui l’arrêta par un feu très vif, et lui fit essuyer beaucoup de perte. Le nombre des morts de l’ennemi, qui était déjà très considérable sur ce point, fut doublé. L’action se soutenait encore avec chaleur de part et d’autre, et avec une grande infériorité de notre coté. Les autres troupes étaient en réserve sur notre droite, où l’on devait présumer que l’ennemi porterait des forces,  et surtout sa nombreuse cavalerie. Sur les six heures du soir, toutes mes reconnaissances sur la droite n’ayant pas vu d’ennemis, les troupes qui avaient été mises en réserve, particulièrement le 111e, furent dirigées sur la grande route. Le général Frédérichs reçut l’ordre de renouveler son attaque. Un bataillon du 85e, qui dès la veille avait été placé à l’extrême droite, et un du 61e, attaquèrent la gauche de l’ennemi. Les deux attaques eurent du succès ; l’ennemi retira son artillerie, et ses troupes suivirent ce mouvement sur tous les points. Le 111e régiment et le 61e de la 5e division, conduits par le général Compans, furent chargés de poursuivre l’ennemi jusqu’à Novosieleki. La nuit arrêta la poursuite à cet endroit. Je dois les plus grands éloges à la conduite des troupes, et en particulier à celle du 85e régiment. Pas un soldat n’a quitté son poste pour conduire tes blessés ; et les jeunes comme les anciens soldats ont montré une grande valeur. Les anciens soldats ont donné à leurs jeunes camarades l’honorable témoignage qu’il n’y avait plus de conscrits dans leurs régiments. La perte de l’ennemi a été grande. Il a laissé plus de 1,200 morts sur le champ de bataille, et au-delà de 4,000 blessés, dont 7 à 800 sont restés entre nos mains. Notre perte, suivant les états des corps, se monte à 900 hommes tués ou prisonniers. Je réitère les éloges que je dois à la conduite du général Frédérichs, à tous les officiers d’état-major, qui ont bien payé de leurs personnes. L’un d’eux, aide-de-camp du général Haxo, a été tué. Je profite de cette occasion pour prier V. A. de demander à S. M. des récompenses pour plusieurs d’entre eux. J’en joins ici l’état à celui des officiers, sous-ofiiciers et soldats des 4e et 5e divisions qui ont mérité d’être cités avec distinction. Je prie V. A. de mettre ces état sous les yeux de S. M., et de solliciter pour eux ses faveurs :  Je suis, etc., etc.

Signé, le maréchal prince d’ECKMÜLH

Rapport de l’état-major de l’armée autrichienne.

L’ennemi forcé dans le défilé de Kosibrod, marcha toute la nuit du 10 au 11 sur Horodetzka ; il fut joint dans sa retraite par les troupes qu’il avait tirées de Kobrin ainsi que par le détachement de Knorring, et après avoir passé le défilé de Horodetzka, il se plaça sur les hauteurs derrière cet endroit. Le flanc droit et le tront de cette position, couverts par un marais impraticable de plus de mille pas de largeur, n’offraient que deux points pour parvenir à l’ennemi, savoir la digue qui, à Horodetzka, forme la route de poste et celle près de Podubne ; sa gauche débordait ce dernier village, et il avait hérissé d’une nombreuse artillerie les débouchés de ces deux défilés. Le 11, je marchai à Horodetzka, et occupai la tête du défilé ; le 7e corps, renforcé par deux régiments de cavalerie et deux batteries, se dirigeant sur Szabia. On fit la reconnaissance de l’ennemi. Les rapports des prisonniers et des déserteurs portaient ses forces à 50,000 hommes. Elles ne s’élevaient pas à moins de 35,000 hommes et 16 pièces de canon. Tormazow commandait en personne. M. le général Regnier, qui s’était chargé de reconnaître la gauche de l’ennemi, trouva qu’il avait négligé d’occuper Podubne, et que son aile s’était contentée d’observer un bois, par lequel passe le chemin de Szereszen à Kobryn, au lieu de s’y appuyer. Il se hâta de profiter de cette double faute, en s’assurant de Podubne par une division de chasseurs, et il fut convenu entre nous qu’il déboucherait, avec le 7e corps et les renforts que je lui avais assignés, par le bois, pour attaquer et tourner la gauche de l’ennemi, pendant que j’appuyerais ses mouvements par des attaques simulées sur Horodetzka et Podubne. Dans le même temps, la division de Siegenthal, détachée précédemment à Maletz, y laissa un bataillon avec quelque cavalerie pour observer cette partie, assurer nos derrières et dérober notre marche à l’ennemi, rejoignit le corps d’armée et fut placée en réserve du 7e près de Szabia. Le 12, on remarqua, à la pointe du jour, que l’ennemi, auquel aucun de nos mouvements ne pouvait être dérobé, parce qu’il occupait les hauteurs dominantes, avait porté la majeure partie de ses forces vis-à-vis le débouché de Podubne, et lorsque le 7e corps, auquel se joignit la brigade Lilienberg, commença son mouvement vers le bois à sa gauche, il se hâta de former avec sa seconde ligne un flanc parallèle aux débouchés de ce bois. Vers dix heures du matin, le 7e corps parvint à la lisière du bois, et se porta avec rapidité en avant, pour gagner le terrain nécessaire à son déploiement, qui se fit avec le plus grand ordre sous le feu continu et redoublé de l’ennemi, qui, de son côté, ne cessa de renforcer et de prolonger tellement son flanc, qu’il déborda de beaucoup notre droite, ce qui, nous ôtant la possibilité de le tourner, réduisit tous nos efforts à repousser ses attaques réitérées et à le replier sur son centre. Le combat ne tarda pas à devenir général à Horodetzka, Podubne, et surtout sur la droite. On se battit avec acharnement ; l’ennemi redoubla d’efforts et fit plusieurs attaques très vives pour nous rejeter dans le bois ; il fut constamment repoussé avec perte ; je saisis le moment critique où son attaque sur notre droite était des plus vives, pour faire passer le marais, qu’on avait jugé impraticable, à un bataillon de Colloredo, au-dessus et à droite de Podubne ; ce bataillon effectua ce passage en front, enfonçant jusqu’aux genoux, escalada la hauteur opposée et attaqua avec impétuosité l’ennemi qui le couronnait. Cette attaque imprévue dans le flanc facilita celle de notre droite, qui, bientôt renforcée par le 2e bataillon de Colloredo, ne tarda pas à repousser l’ennemi jusqu’à la hauteur de Pudubne. Il tenta cependant à l’extrémité de sa gauche un dernier effort, et fit, avec une masse de cavalerie bien supérieure, une dernière attaque sur celle de notre droite ; celle-ci l’attendit de pied ferme, et pendant que la cavalerie autrichienne le prenait en flanc, la brigade saxonne de Polens le chargea en front et le culbuta en un clin-d’œil derrière son infanterie. La nuit mit fin au combat ; l’ennemi en profita pour faire filer son artillerie et le gros de ses troupes sur Kobryn, et nous abandonna le champ de bataille ; une heure de plus il perdait sa communication et se trouvait adossé au au marais. Le 13 je poursuivis avec toute la cavalerie et l’artillerie légère l’arrière-garde ennemie composée de 7 ou 8000 hommes de cavalerie, de chasseurs à pied et de quelque artillerie. Nous trouvâmes sur le champ de bataille un très grand nombre de morts et de mourants, et malgré la célérité de notre poursuite, nous ne pûmes atteindre l’arrière-garde que près du village de Strichou, où elle fit mine de vouloir tenir : mais elle fut culbutée à l’instant et ne dut son salut qu’aux marais qui, dans ces contrées, coupent parallèlement de lieue en lieue la direction de sa retraite, et forment autant de défilés qu’il est impossible de tourner dans sa proximité. Nous arrivâmes vers une heure à Kobryn ; l’ennemi avait déployé une nombreuse cavalerie devant cette ville ; quelques décharges d’artillerie suffirent pour la chasser. En se retirant, il mit le feu au pont de Muchavice ; nos tirailleurs arrivèrent assez à temps pour le conserver. La division Bianchi occupe Kobryn ; le 7e corps campe à droite ; le corps autrichien à gauche de cette ville, derrière Muchavice ; l’ennemi est en pleine retraite vers Ratno et ses marais. Les différents rapports ne m’étant pas encore parvenus, je ne peux qu’évaluer à peu près la perte de l’ennemi. Elle se monte au moins à 3000 hommes tués ou blessés et 500 prisonniers. Celle du corps autrichien consiste en près de 1000 hommes tant tués que blessés.

Au bivouac près de Kobryn, le 13 août 1812.

RAPPORTS DE L’ÉTAT-MAJOR DU 7e CORPS.

Rapport du 11 août.

Le 7e corps est parti de Pruvzany à midi pour passer le défilé de Kosbrod après les divisions autrichiennes qui marchaient sur Horodetzka. Après avoir passé le défilé à Kosbrod, il prit la route de Brzesc par Zabia, ou il prit position. L’avant-garde s’avance à Podubne à l’entrée de la nuit, et occupe la petite digue qui traverse les marais pour aller à la ferme de Podubne, et qui n’est pas praticable pour l’artillerie : elle chasse les postes de cavalerie ennemie qui observaient le passage, et établit des postes en avant du marais qui se prolonge depuis au-delà de Horodetzka jusqu’à l’entrée du bois de Podubne.

Rapport du 12 août.

Les reconnaissances envoyées de grand matin dans le bois de Podubne, sur les chemins de Brzesc et de Twele, occupent le débouché du bois sur les deux chemins, et font quelques hulans russes prisonniers à Kiwatice. Des patrouilles d’infanterie, passant les marais par Zabia, prirent plusieurs cavaliers ennemis qui cherchaient leurs chevaux qui s’étaient enfuis pendant la nuit dans les marais. A huit heures du matin, une forte colonne d’infanterie ennemie, qu’on a appris ensuite être les 9e et 15e divisions, avec une brigade de cavalerie, paraît sur les hauteurs entre Zabiosc et la ferme de Podubne, se dirige sur les postes qui ont passé la digue qui traverse le marais, et les force à se replier à l’entrée de la digue ; cette colonne se forme sur la hauteur, y met en batterie trente pièces de canon, et envoie de l’infanterie dans le marais pour s’emparer de cette digue que l’avant-garde défend. Le corps d’armée se met en marche pour soutenir l’avant-garde, se place devant Podubne et force l’ennemi à renoncer à l’attaque de la digue. L’avant-garde, composée d’un bataillon d’infanterie légère, d’un bataillon d’artillerie légère, de hussards, de chevau-légers de Polens et lanciers saxons, soutenus des régiments de chevau-légers autrichiens de Hohenzollern et O’Reilly, envoyés par le prince de Schwarzenberg, se met en marche pour tourner le marais, traverse le bois, que les ennemis ne font observer que par le régiment de dragons Czernikowsky et les hulans tartares, et se place au débouché de ce bois sur le chemin de Twele. La 1re division du 7e corps suit le mouvement de son avant-garde vers dix heures, et la 2e division la suit jusqu’à l’entrée du bois, aussitôt que la division autrichienne du général Siegenthel arrive pour la remplacer à Podubne. Lorsque l’avant-garde, après avoir débouché du bois, paraît sur le flanc et les derrières de l’ennemi, il fait changer de front à une partie des 9e et 15e divisions, pour lui faire face, et dirige sur l’avant-garde le feu d’une nombreuse artillerie, qui démonte de suite plusieurs pièces des deux batteries d’artillerie légère saxone et autrichienne. L’arrivée de la 1re division avec d’autre artillerie soutient l’avant-garde ; on se prolonge derrière la gauche de l’ennemi. La brigade d’infanterie autrichienne du général Sillemberg, envoyée par le prince de Schwarzenberg au général Reynier, se place entre la gauche de la 1re division et l’extrémité du bois : ce général est bientôt après blessé, et le lieutenant-général Bianchi vient prendre le commandement de cette brigade. La 2e division saxonne, composée seulement de la brigade du général Saar, passe aussi le bois, et se place devant, à la gauche de la brigade autrichienne ; elle est bientôt attaquée par l’ennemi, qui cherche à prendre le bois : cette brigade repousse plusieurs attaques, et est secondée par les troupes autrichiennes qui occupent Podubne et envoient des tirailleurs dans les marais. Elle cherche, après avoir repoussé les attaques de l’ennemi sur le bois, à s’emparer des hauteurs qui dominent la digue de Podubne. Cette brigade est appuyée par deux batteries de 6 pièces de canon chacune et le feu de l’artillerie de la 1re division, ainsi que par celui des batteries autrichiennes placées près de Podubne ; mais c’est le point que les ennemis tiennent le plus fortement, parce qu’ils craignent que, s’ils l’abandonnent, les troupes autrichiennes qui se trouvent à Podubne ne passent le marais, et n’augmentent les forces qui sont sur leur flanc et sur leurs derrières. Ils dirigent toujours de nouvelles troupes contre la brigade du général Saar. Un régiment de dragons charge le 2e régiment d’infanterie légère saxonne, qui forme aussitôt, avec le plus grand ordre, un carré, et repousse cette charge. Pendant ce temps, la cavalerie de l’avant-garde se prolongeait vers la droite jusque près de la grande route de Kobryn, et se liait toujours avec la première division, qui était dans la même direction, mais qui ne pouvait pas s’avancer autant. La cavalerie ennemie s’étendait depuis le plateau de Podubne jusqu’à Zawies sur la route de Kobryn, et était soutenue par une nombreuse artillerie et par une partie de la 18e division ennemie, qui, restée le matin devant Horodetzka, était venue prendre position à quelque distance de la gauche de la 15e division. Toute cette ligne était garnie d’une artillerie très nombreuse. La cavalerie ennemie tenta une charge contre la droite de la cavalerie, mais elle fut repoussée par le régiment de dragons autrichiens de Hohenzollern et les chevau-légers saxons de Polens, qui firent une fort belle charge et plusieurs prisonniers. Un moment après cette charge, le général Frelich arriva pour augmenter la cavalerie de la droite avec deux régiments de hussards autrichiens. Vers le soir, le général Reynier fit faire un nouvel effort par la brigade du général Saar, pour s’emparer du plateau de Podubne. Il la fit soutenir par un bataillon autrichien de la division du général Bianchi et par des tirailleurs de la 1re division, tandis que des tirailleurs des troupes que le prince de Schwarzenberg avait à Podubne traversaient les marais. On s’empara du plateau, mais la nuit fit cesser le combat et empêcha de suivre l’ennemi, qui commença dès lors sa retraite. Dans le même temps, la cavalerie eut ordre d’envoyer plusieurs partis et patrouilles vers Twele sur la route de Kobryn. et on y prit un commissaire qui confirma la retraite de l’ennemi.

Rapport du 13 août 1812.

A cinq heures du matin les troupes se mirent en marche pour attaquer l’ennemi, qui se retirait sur la route de Kobryn, mais qui avait encore une arrière-garde sur les hauteurs entre Horodetzka et Zamlym. La droite de la cavalerie, qui fut augmentée du régiment de dragons autrichiens de Levenehr, se dirigea sur Twele et se plaça à la gauche de ce village, afin de couper la retraite à l’ennemi, qui se pressa de l’effectuer et fut vivement canonné sur la route, jusqu’à ce que la cavalerie eût tourné Twele, où les ennemis avaient une arrière-garde d’infanterie qui se retira promptement dès qu’elle vit le mouvement. Le prince de Schwarzenberg fit alors charger la cavalerie sur l’ennemi, qui était encore entre Twele et Snlkew, et on a continué à le suivre, se retirant dans le plus grand désordre sur Kobryn, ou il n’a pas osé s’arrêter. Un régiment d’infanterie qui était à Kobryn, derrière la Machawiez, et commençait à brûler le pont, s’est enfui à l’arrivée des hussards et de l’artillerie légère saxonne. Deux batteries, servies par des canonniers à pied saxons, et qu’on avait fait avancer le matin avec la cavalerie, sont arrivés à Kobryn aussitôt que l’artillerie légère. On a tué et pris beaucoup d’hommes à l’ennemi dans cette poursuite. On n’a pas encore de renseignements assez exacts pour estimer sa perte dans les journées des 12 et 13, parce que le champ de bataille est très étendu et que les prisonniers ne sont pas réunis ; mais on peut l’évaluer au moins à 3,000 tués, blessés ou prisonniers. Les habitants de Kobryn disent qu’il a passé un très grand nombre de blessés, et il en reste encore beaucoup sur le champ de bataille. On n’a pas encore les états des pertes du 7e corps ; mais par estimation elles peuvent être évaluées à 1000 tués ou blessés. Les troupes saxonnes ont montré la plus grande bravoure. La brigade du général Saar a combattu et attaqué avec infiniment de vigueur, et la division du général Lecoq a soutenu avec calme un très grand feu d’artillerie. Les tirailleurs ont marché avec ardeur sur l’ennemi. L’artillerie a parfaitement tiré et a bien soutenu le feu de l’ennemi qui avait une artillerie supérieure, et en a démonté plusieurs pièces.

Kobryn, le 13 août 1812.

Le général commandant en chef le 7e corps de la Grande-Armée, Signé, REYNIER.

Rapport du prince de Schwarzenberg eu prince major- général.

A Kobryn, le 14 août 1812.

Monseigneur, Je prie V. A. S. de porter à la connaissance de S. M. l’Empereur que l’armée de Tormazow, qui avait pris une position derrière Horodezna et Podubne, fut attaquée le 12 par celle que j’ai l’honneur de commander, battue et poursuivie le lendemain 13 jusqu’au-delà de Kobryn. L’ennemi essuya une perte de 3,000 hommes à peu près tant tués que blessés. On lui a fait plus de 500 prisonniers. Il a retiré, à la faveur de la nuit du 12 au 13, toute son artillerie au-delà du Muchavetz, et on n’a pu lui enlever que quelques caissons. Nous arrivâmes le 13, vers une heure après-midi, avec les têtes des colonnes à Kobryn ; les troupes ennemies couronnaient les hauteurs sur la rive gauche. A l’arrivée de l’infanterie, je fis rétablir le pont et occuper la partie de l’endroit située au-delà ; mais l’ennemi montrant beaucoup d’infanterie, et mes troupes étant bien fatiguées, je n’ai pu pousser qu’à une lieue et demie sur la route de Kobryn à Divin, que l’ennemi a pris avec toute son armée. J’ai envoyé aujourd’hui le général Bianchi avec deux brigades, deux batteries et 1200 chevaux sur la route de Divin. Des partis s’avancent sur Antopol, et j’ai invité le général Reynier à pousser de forts détachements vers Brzesc. Ces détachements sont partis hier, et j’attends leur rapport. L’ennemi a une artillerie très nombreuse, et qui a été assez bien servie. J’ai su à Kobryn que le général Gaplitz, avec un corps de 7000 hommes, auquel j’ai eu affaire à Seniewitezc, n’est arrivé avec vingt-quatre pièces de canon que le soir après la bataille ; ce qui a été d’autant plus avantageux pour moi, que la cavalerie ennemie qui fait partie de l’armée de Tormazow est d’ailleurs plus nombreuse que celle que j’ai à lui opposer. Les plus grands éloges sont dus au général comte Reynier et aux troupes saxonnes, qui ont combattu sous ses ordres. C’est à ce général que je dois attribuer principalement la gloire de la journée du 12. La tâche de tourner la gauche de l’ennemi lui étant tombée en partage, il a su se procurer avec la plus grande activité toutes les notions sur les moyens propres à atteindre ce but, et il a exécuté l’attaque même avec le calme et la vigueur que l’on doit attendre d’un chef d’armée aussi distingué. Les troupes autrichiennes qui ont pris part au combat ont montré la plus grande ardeur et se sont battues avec une persévérance et une bravoure admirables. Le brave régiment Jérôme-Colloredo quoique foudroyé par la mitraille d’une batterie établie sur la hauteur, et malgré la perte de 18 officiers et de 300 hommes, a passé de front un marais qu’on croyait impraticable, pour charger le flanc de l’ennemi, qui par des attaques redoublées avait forcé la brigade saxonne du général Saar à se replier momentanément. Ce régiment enfonça à la baïonnette ce qui se présenta vis-à-vis de lui, et dégage ainsi le flanc gauche de cette brigade, qui en profita pour rétablir la ligne. L’ennemi ayant poussé un détachement de mille hommes, de 800 chevaux et quelques canons par Lohiezin sur Iwantzewiczy, sur la Czara, pour inquiéter les communications sur Slonim, j’ai chargé le général Mohr de marcher pour atteindre ce détachement et lui faire tout le mal possible. Je joins ici, monseigneur, la continuation du journal, et la copie d’un ordre de bataille trouvés au logement du général Tormazow, à Kobryn. Agréez, monseigneur, etc.

Signé SCHWAKZENBERG.

aigle et papillon

QUATORZIÈME BULLETIN.

Smolensk, le 23 août 1812.

Smolensk peut être considérée comme une des belles villes de la Russie. Sans les circonstances de la guerre qui y ont mis le feu, ce qui a consumé d’immenses magasins de marchandises coloniales et de denrées de toute espèce, cette ville eût été d’une grande ressource pour l’armée : même dans l’état ou elle se trouve, elle sera de la plus grande utilité, sous le point de vue militaire. Il reste de grandes maisons qui offrent de beaux emplacements pour les hôpitaux. La province de Smolensk est très fertile et très belle, et fournira de grandes ressources pour les subsistances et les fourrages. Les Russes ont voulu, depuis les événements de la guerre, lever une milice d’esclaves-paysans qu’ils ont armés de mauvaises piques. Il y en avait déjà 5000 réunis ici ; c’était un obiet de dérision et de raillerie pour l’armée russe elle-même. On avait fait mettre à l’ordre du jour que Smolensk devait être le tombeau des Français, et que si l’on avait jugé convenable d’évacuer la Pologne, c’était à Smolensk qu’on devait se battre pour ne pas laisser tomber ce boulevard de la Russie entre nos mains. La cathédrale de Smolensk est une des plus célèbres églises grecques de la Russie. Le palais épiscopal forme une espèce de ville à part. La chaleur est excessive : le thermomètre s’élève jusqu’à vingt-six degrés ; il fait plus chaud qu’en Italie.

Combat de Polotsk.

Après le combat de Drissa, le duc de Reggio, sachant que le général ennemi Wittgenstein s’était renforcé de 12 troisièmes bataillons de la garnison de Dunabourg, et voulant l’attirer à un combat en deçà du défilé sous Polotsk, vint ranger les 2e et 6e corps en bataille sous Polotsk. Le général Wittgenstein le suivit, l’attaqua le 16 et le 17 et fut vigoureusement repoussé. La division bavaroise de Wrede, du 6e corps, s’est distinguée. Au moment ou le duc de Reggio faisait ses dispositions pour profiter de la victoire et acculer l’ennemi sur le défilé, il a été frappé à l’épaule par un biscayen. Sa blessure, qui est grave, l’a obligé à se faire transporter à Wilna ; mais il ne paraît pas qu’elle doive être inquiétante pour les suites. Le général comte Gouvion-Saint-Cyr, a pris le commandement des 2er et 6e corps. Le 17 au soir, l’ennemi s’était retiré au-delà du défilé. Le général Verdier a été blessé. Le général Maison a. été reconnu général de division, et l’a remplacé dans le commandement de sa division. Notre perte est évaluée 1000 hommes tués et blessés. La perte des Russes est triple ; on leur a fait 500 prisonniers. Le 18, à quatre heures après midi, le général Gouvion-Saint-Cyr, commandant les 2e et 6e corps, a débouché sur l’ennemi, en faisant attaquer la droite par la division bavaroise du comte de Wrede. Le combat s’est engagé sur toute la ligne ; l’ennemi a été mis dans une déroute complète et poursuivi pendant deux lieues, autant que le jour l’a permis. Vingt pièces de canon et 1000 prisonniers sont restés au pouvoir de l’armée française. Le général bavarois Deroy a été blessé.

Combat de Valontina.

Le 19, à la pointe du jour, le pont étant achevé, le maréchal duc d’Elchingen déboucha sur la rive droite du Borysthène, et suivit l’ennemi. A une lieue de la ville, il rencontra le dernier échelon de l’arrière-garde ennemie. C’était une division de 5 à 6000 hommes placés sur de belles hauteurs. Il les fit attaquer à la baïonnette par le 4e régiment d’infanterie de ligne et par le 72e de ligne. La position fut enlevée et nos baïonnettes couvrirent le champ de bataille de morts ; 3 à 400 prisonniers tombèrent en notre pouvoir. Les fuyards ennemis se retirent sur le second échelon qui était placé sur les hauteurs de Valontina. La première position fut enlevée par le 18e de ligne, et sur les quatre heures après-midi, la fusillade s’engagea avec toute l’arrière-garde de l’ennemi qui présentait environ 15,000 hommes. Le duc d’Abrântès avait passé le Borysthène à deux lieues sur la droite de Smolensk ; il se trouvait déboucher sur les derrières de l’ennemi ; il pouvait, en marchant avec décision, intercepter la grande route de Moscou et rendre difficile la retraite de cette arrière-garde. Cependant les autres échelons de l’armée ennemie qui étaient à portée, instruits du succès et de la rapidité de cette première attaque, revinrent sur leurs pas. Quatre divisions s’avancèrent ainsi pour soutenir leur arrière-garde, entre autres les divisions de grenadiers qui jusqu’à présent n’avaient pas donné ; 5 à 6000 hommes de cavalerie formaient leur droite, tandis que leur gauche était couverte par des bois garnis de tirailleurs. L’ennemi avait le plus grand intérêt à conserver cette position le plus longtemps possible, elle était très belle et paraissait inexpugnable. Nous n’attachions pas moins d’importance à la lui enlever, afin d’accélérer sa retraite et de faire tomber dans nos mains tous les chariots de blessés et autres attirails dont l’arrière-garde protégeait l’évacuation. C’est ce qui a donné lieu au combat de Valontina, l’un des p!us beaux faits d’armes de notre histoire militaire. A six heures du soir, la division Gudin, qui avait été envoyée pour soutenir le 3e corps, dès l’instant qu’on s’était aperçu du grand secours que l’ennemi avait envoyé à son arrière-garde, déboucha en colonne sur le centre de la position ennemie, fut soutenue par la division du général Ledru, et après une heure de combat, enleva la position. Le général comte Gudin, arrivant avec sa division, a été, dès le commencement de l’action, atteint par un boulet qui lui a emporté la cuisse ; il est mort glorieusement. Cette perte est sensible. Le général Gudin était un des officiers les plus distingués de l’armée ; il était recommandable par ses qualités autant que par son intrépidité. Le général Gérard a pris le commandement de sa division. On compte que les ennemis ont eu huit généraux tués ou blessés ; un général a été fait prisonnier. Le lendemain, à trois heures du matin, l’Empereur distribua sur le champ de bataille des récompenses aux régiments qui s’étaient distingués ; et comme le 127e, qui est un nouveau régiment, s’était bien comporté, S. M. lui a accordé le droit d’avoir un aigle, droit que ce régiment n’avait point encore, ne s’étant trouvé jusqu’à présent à aucune bataille. Ces récompenses, données sur le champ de bataille, au milieu des morts, des mourants, des débris des trophées de la victoire, offraient un spectacle vraiment militaire et imposant. L’ennemi, après ce combat, a tellement précipité sa retraite, que dans la journée du 20, nos troupes ont fait huit lieues sans pouvoir trouver de cosaques, et ramassant partout des blessés et des traînards. Notre perte, au combat de Valontina, a été de 600 morts et de 2,600 blessés. Celle de l’ennemi, comme l’atteste le champ de bataille, est triple. Nous avons fait un millier de prisonniers, la plupart blessés. Ainsi, les deux seules divisions russes qui n’eussent pas été entamées aux combats précédens de Mohilow, d’Ostrowno, de Krasnoi et de Smolensk, l’ont été au combat de Valontina. Tous les renseignements confirment que l’ennemi court en toute hâte sur Moscou ; que son armée a beaucoup souffert dans les précédens combats, et qu’elle éprouve en outre une grande désertion. Les Polonais désertent en disant : Vous nous avez abandonnés sans combattre ; quel droit avez-vous maintenant d’exiger que nous restions sous vos drapeaux? Les soldats russes des provinces de Mohilow et de Smolensk profitent également de la proximité de leurs villages, pour déserter et aller se reposer dans leur pays. La division Gudin a attaqué avec une telle intrépidité, que l’ennemi s’était persuadé que c’était la Garde impériale. C’est d’un mot faire le plus bel éloge du 7e régiment d’infanterie légère, et des 12e, 21e et 127e de ligne qui composent cette division. Le combat de Valontina pourrait aussi s’appeler une bataille, puisque plus de 80,000 hommes s’y sont trouvés engagés. C’est du moins une affaire d’avant-garde du premier ordre. Le général Grouchy, envoyé avec son corps sur la route de Donkovtchina, a trouvé tous les villages remplis de morts et de blessés, et a pris trois ambulances contenant 900 blessés. Les cosaques ont surpris à Liozna un hôpital de 200 malades wurtembergeois, que, par négligence on n’avait pas évacués sur Witepsk. Du reste, au milieu de tous ces désastres, les Russes ne cessent de chanter des Te Deum ; ils convertissent tout en victoire ; mais malgré l’ignorance et l’abrutissement de ces peuples, cela commence à leur paraître ridicule et par trop grossier.

Rapport au major-général.

Monseigneur, Je pense que M. le duc de Reggio aura rendu compte à V. A. de la journée du 17, du moins jusqu’au moment où sa blessure l’a forcé de quitter le champ de bataille ; le reste de la journée, les troupes ont continué leurs succès, et à neuf heures du soir, les Russes étaient repoussés sur tous les points, après avoir éprouvé les pertes les plus considérables, ayant tenté, dans le cours de la journée, six ou sept attaques, qui ont été repoussées avec une bravoure supérieure à l’acharnement qu’ils y ont mis. Cette affaire fait le plus grand honneur à la division Legrand, qui était placée à l’embranchement des routes de Sebej et de Nevel, et au corps bavarois placé sur la rive gauche de la Polota, en arrière du village de Spaz, sur lequel l’ennemi s’est acharné pour le reprendre, malgré qu’il en a été chassé cinq ou six fois, et où la 20e division et le général de Wrede qui la commande se sont couverts de gloire. Le général bavarois Vincenti, qui mérite des éloges pour la manière dont il s’est conduit, y a été blessé. Dans la soirée de cette journée, je sentis la nécessité d’attaquer l’ennemi. Je fis mes dispositions pour attaquer, le 18, à quatre heures après-midi. J’ai fait l’impossible pour tromper l’ennemi sur mon dessein ; vers une heure, je fis filer les équipages de l’armée, qui étaient derrière Polotsk sur la rive gauche de la Dwina et sur la route de Oula ; j’eus l’air de faire couvrir et protéger ce mouvement, par les troupes que M. le duc de Reggio avait fait repasser sur la rive gauche ; dans la nuit du 16 au 17, elles se réunirent derrière Polotsk, à la queue des équipages ; la division de cuirassiers y arriva de Semenets, la brigade de cavalerie légère du général Castex, de Rondina. A trois heures après-midi, la colonne d’équipages avait filé en vue de l’ennemi ; et les troupes ci-dessus désignées repassèrent la Dwina avec la plus grande partie de l’artillerie française, et rentrèrent à Polotsk. Vers les cinq heures environ, toutes les troupes et l’artillerie étaient en position pour déboucher sur l’ennemi, sans qu’il eût rien aperçu de nos préparatifs. A cinq heures précises, toute l’artillerie a commencé son feu, et nos colonnes d’infanterie ont débouché sous sa protection, pour attaquer la gauche et le centre de l’ennemi. La division de Wrede a débouché à droite du village de Spaz, et a attaqué avec beaucoup de bravoure et d’intelligence la gauche de l’ennemi ; la division du général Deroy a débouché par le village même de Spaz ; la division Legrand à gauche de ce village, étant liée elle-même par sa gauche à la division Verdier, dont une brigade observait la droite de l’ennemi, qui était placé sur la route de Gehmzeleva. La division Merle couvrait le front de la ville de Polotsk et une partie du revers. L’ennemi, quoique entièrement surpris, ayant toute confiance dans ses forces et son immense artillerie, composée de 108 pièces, a reçu d’abord nos attaques avec infiniment de calme et de sang-froid : mais enfin, avant la nuit, sa gauche était entièrement forcée, et son centre dans une déroute complète, après avoir défendu leur position avec beaucoup de bravoure et un grand acharnement. Nous aurions pu faire un très grand nombre de prisonniers, si les bois n’eussent pas été aussi voisins de leur position. L’ennemi nous a abandonné le champ de bataille, couvert d’une immense quantité de morts une vingtaine de pièces de canon, et un millier de prisonniers. De notre côté, nous avons eu des tués et des blessés ; au nombre de ces derniers, se trouvent le général de division Deroy, le général Raclovitsch, le colonel Colonge, commandant l’artillerie bavaroise. Je ne puis trop faire l’éloge à V. A. des généraux Legrand et de Wrede, Deroy, Raclovitsch, et du général d’artillerie Aubry, qui a dirigé l’artillerie du 2e corps avec une grande distinction. Le général Merle a repoussé avec beaucoup d’intelligence, et avec une partie de sa division, une attaque que l’ennemi avait faite sur notre gauche pour protéger sa retraite au bois. Les croates se sont distingués dans cette charge, soutenue d’une partie de la cavalerie du général Castex ; en général, je réclame la bienveillance de S. M. ; les troupes méritent des encouragements et des récompenses.S. M. me ferait grand plaisir, si elle laissait tomber une de ses grâces sur M. de Mailli, mon aide-decamp, porteur de cette lettre, du zèle duquel j’ai beaucoup à me louer. Je n’ai aussi que des éloges à donner aux chefs d’état-major des 2e et 6e corps.J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, De votre bltee, Le très-humble et très-obéissant serviteur,

Signé, comte GOUVION-SAINT-CYR.

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QUINZIÈME BULLETIN.

Slawkovo, le 27 août 1812.

Le général de division Zayoncheck, commandant une division polonaise au combat de Smolensk, a été blessé. La conduite du corps polonais a étonné les Russes, accoutumés à les mépriser ; ils ont été frappés de leur constance et de la supériorité qu’ils ont déployée sur eux dans cette circonstance. Au combat de Smolensk, et à celui de Valontina, l’ennemi a perdu vingt généraux tués, blessés ou prisonniers, et une très grande quantité d’officiers. Le nombre des hommes tués, pris ou blessés dans ces différentes affaires, peut se monter à 25 ou 30,000 hommes.

Le lendemain du combat de Valontina, S. M. a distribué aux 12e et 21e régiments d’infanterie de ligne, et 7e régiment d’infanterie légère, un certain nombre de décorations de la Légion-d’honneur pour des capitaines, pour des lieutenants et sous-lieutenants, et pour des sous-officiers et soldats. Les choix ont été faits sur-le-champ, au cercle devant l’Empereur, et confirmés avec acclamation par les troupes.

Voici les noms de ceux qui ont obtenu cette honorable distinction :

12e régiment de ligne.

1 2

21e régiment de ligne.

3

7e régiment d’infanterie légère

4

L’armée ennemie, en s’en allant, brûle les ponts, dévaste les routes, pour retarder autant qu’elle peut la marche de l’armée française. Le 21, elle avait repassé le Borysthène à Slob-Pniwa, toujours suivie vivement par notre avant-garde. Les établissements de commerce de Smolensk étaient tout entiers sur le Borysthène, dans un beau faubourg ; les Russes ont mis le feu à ce faubourg, pour obtenir le simple résultat de retarder notre marche d’une heure. On n’a jamais fait la guerre avec tant d’inhumanité. Les Russes traitent leur pays comme ils traiteraient un pays ennemi. Le pays est beau et abondamment fourni de tout. Les routes sont superbes. Le maréchal duc de Tarente continue à détruire la place de Dunabourg ; des bois de construction, de palissades, des débris de blockhauss, qui étaient immenses, ont servi à faire des feux de joie en l’honneur du 15 août. Le prince de Schwarzenberg mande d’Ossiati, le 17, que son avant-garde a poursuivi l’ennemi sur la route de Divin ; qu’il lui a fait quelques centaines de prisonniers, et l’a obligé à brûler ses bagages. Cependant le général Bianchi, commandant l’avant-garde, est parvenu à saisir huit cents clharriots de bagages que l’ennemi n’a pu ni emmener ni brûler. L’armée russe de Tormazow a perdu presque tous ses bagages. L’équipage de siège de Riga a commencé son mouvement de Tilsitt pour se porter sur la Dwina. Le général Saint-Cyr a pris position sur la Dissa. La déroute de l’ennemi a été complète au combat de Polotsk du 18. Le brave général bavarois Deroy a été blessé sur le champ d’honneur, âgé de 72 ans, et ayant près de 60 ans de service : S. M. l’a nommé comte de l’empire, avec une dotation de 30,000. fr. de revenu. Le corps bavarois s’étant comporté avec beaucoup de bravoure, S. M. a accordé des récompenses et des décorations à ce corps d’armée. L’ennemi disait vouloir tenir à Doroghobouj. Il avait à son ordinaire remué de la terre et construit des batteries ; l’armée s’étant montrée en bataille, l’Empereur s’y est porté ; mais le général ennemi s’est ravisé, a battu en retraite et a abandonné la ville de Doroghobouj, forte de 10,000 âmes ; il y a huit clochers. Le quartier-général était le 26 dans cette ville. Le 27, il était à Slawkovo. L’avant-garde est sur Viasma. Le vice-roi manœuvre sur la gauche, à deux lieues de la grande route ; le prince d’Eckmülh sur la grande route ; le prince Poniatowski sur la rive gauche de l’Osma. La prise de Smolensk paraît avoir fait un fâcheux effet sur l’esprit des Russes. C’est Smolensk-la-Sainte ; Smolensk-la-Forte ; la clef de Moscou, et mille autres dictons populaires : Qui a Smolensk, a Moscou, disent les paysans. La chaleur est excessive : il n’a pas plu depuis un mois. Le duc de Bellune, avec le 9e corps fort de 30,000 hommes, est parti de Tilsitt pour Wilna, devant former la réserve.

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SEIZIÈME BULLETIN.

Viazma, le 31 août 1812.

Le quartier-général de l’Empereur était le 17 à Slaskovo, le 28 près de Semlovo, le 29 dans un château à une lieue en arrière de Viazma, et le 30 à Viazma ; l’armée marchant sur trois colonnes, la gauche, formée par le vice-roi, se dirigeant par Konouchkino, Znamenskoi, Kosterechkovo et Novoé ; le centre formé par le roi de Naples, les corps du maréchal prince d’Eckmülh, du maréchal duc d’Elchingen et la garde, marchant sur la grande route, et la droite par le prince Poniatowski, marchant sur la rive gauche de l’Osma, par Volesk, Louchki, Pokroskoé et Slouchkino. Le 27, l’ennemi voulant coucher snr la rivière de l’Osma, vis-à-vis du village de Riebké, prit position avec son avant-garde. Le roi de Naples porta sa cavalerie sur la gauche de l’ennemi, qui montra 7 à 8000 hommes de cavalerie. Un bataillon ennemi fut enfoncé par le 4e régiment de lanciers. Une centaine de prisonniers fut le résultat de cette petite affaire. Les positions de l’ennemi furent enlevées, et il fut obligé de précipiter sa retraite. Le 28, l’ennemi fut poursuivi. Les avant-gardes des trois colonnes françaises rencontrèrent les arrières-gardes de l’ennemi ; elles échangèrent plusieurs coups de canon. L’ennemi fut repoussé partout. Le général comte Caulaincourt entra dans Viazma le 29 à la pointe du jour. L’ennemi avait brulé les ponts et mis le feu à plusieurs quartiers de la ville. Viazma est une ville de 15,000 habitants ; il y a 4000 bourgeois, marchands et artisans ; on y compte 32 églises. On a trouvé des ressources assez considérables en farine, en savon, en drogues, etc., et de grands magasins d’eau-de-vie. Les Russes ont brûlé les magasins, et les plus belles maisons de la ville étaient en feu à notre arrivée. Deux bataillons du 25e se sont employés avec beaucoup d’activité à l’éteindre : on est parvenu à le dominer et à sauver les trois quarts de la ville. Les cosaques, avant de partir, ont exercé le plus affreux pillage, ce qui a fait dire aux habitants que les Russes pensent qrfe Viazma ne doit plus retourner sous leur domination, puisqu’ils la traitent d’une manière si barbare. Toute la population des villes se retire à Moscou. On dit qu’il y a aujourd’hui 1,500,000 âmes réunis dans cette grande ville : on craint les résultats de ces rassemblements. Les habitants disent que lé géneral Kutusow a été nommé général en chef de l’armée russe, et qu’il en a pris le commandement le 28. Le grand-duc Constantin, qui était revenu à l’armée, étant tombé malade, l’a quittée. Il est tombé un peu de pluie qui a abattu la grande poussière qui incommodait l’armée. Le temps est aujourd’hui très beau ; il se soutiendra, à ce qu’on croit, jusqu’au 10 octobre, ce qui donne encore quarante jours de campagne.

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DIX-SEPTIÈME BULLETIN.

Ghjat, le 3 septembre 1813.

Le quartier-impérial était, le 31 août, à Vélitchéro ; le 1er et le 2 septembre, à Ghjat. Le roi de Naples avec l’avant-garde avait, le 1er, Son quartier-général à dix verstes en avant de Ghjat ; le vice-roi, à deux lieues sur la gauche, à la même hauteur ; et le prince Poniatowski, à deux lieues sur la droite. On a échangé partout quelques coups de canon et des coups de sabre, et l’on a fait quelques centaines de prisonniers. La rivière de Ghjat se jette dans le Volga. Ainsi nous sommes sur le pendant des eaux qui descendent vers la Mer-Caspienne. Le Ghjat est navigable jusqu’au Volga. La ville de Ghjat a 8 ou 10,000 âmes de population ; il y a beaucoup de maisons en pierres et en briques ; plusieurs clochers et quelques fabriques de toile. On s’aperçoit que l’agriculture a fait de grands progrès dans ce pays depuis quarante ans. Il ne ressemble plus en rien aux descriptions qu’on en a. Les pommes-de-terre, les légumes et les choux y sont en abondance ; les granges sont pleines ; nous sommes en automne, et il fait ici le temps qu’on a en France au commencement d’octobre. Les déserteurs, les prisonniers, les habitants, tout le monde s’accorde à dire que le plus grand désordre règne dans Moscou et dans l’armée russe, qui est divisée d’opinions, et qui a fait des pertes énormes dans les différents combats. Une partie des généraux a été changée ; il paraît que l’opinion de l’armée n’est pas favorable aux plans du général Barclai-de-Tolly : on l’accuse d’avoir fait battre ses divisions en détail. Le prince de Schwarzenberg est en Volhynie ; les Russes fuient devant lui. Des affaires assez chaudes ont eu lieu devant Riga ; les Prussiens ont toujours eu l’avantage. Nous avons trouvé ici deux bulletins russes, qui rendent compte des combats devant Smolensk et du combat de la Drissa. Ils ont paru assez curieux pour que nous les joignions ici. Lorsqu’on aura la suite de ces bulletins, on les enverra au Moniteur. Il paraît par ces bulletins que le rédacteur a profité de la leçon qu’il a reçue de Moscou, qu’il ne faut pas dire la vérité au peuple russe, mais le tromper par des mensonges. Le feu a été mis à Smolensk par les Russes ; ils l’ont mis aux faubourgs le lendemain du combat, lorsqu’ils ont vu notre pont établi sur le Borysthène. Ils ont mis le feu à Doroghobouj, à Viasma, à Ghjat ; les Français sont parvenus à l’éteindre. Cela se conçoit facilement : les Français n’ont pas d’intérêt à mettre le feu à des villes qui leur appartiennent, et à se priver des ressources qu’elles leur offrent. Partout on a trouvé les caves remplies d’eau-de-vie, de cuir et de toutes sortes d’objets ; utiles à l’armée. Si le pays est dévasté, si l’habitant souffre plus que ne le comporte la guerre, la faute en est aux Russes. L’armée se repose le 2 et le 3 aux environs de Ghjat. On assure que l’ennemi travaille à des camps retranchés en avant de Mojaisk, et à des lignes en avant de Moscou. Au combat de Krasnoi, le colonel Marbeuf, du 6e de chevau-légers, a été blessé d’un coup de baïonnette, à la tête de son régiment, au milieu d’un carré d’infanterie Russe qu’il avait enfoncé avec une grande intrépidité. Nous avons jeté six ponts sur la Ghjat.

NOUVELLES MILITAIRES.

Le 4 (16) août, l’Empereur Napoléon, à la tête de toute son armée, qui était forte de 100,000 hommes, se présenta devant Smolensk. Il fut reçu à six verstes de la ville par le corps du lieutenant-général Rayewkiy. Le combat s’engagea à six heures du matin, et depuis midi il devint très sanglant. Le courage des Russes l’emporta sur le nombre, et l’ennemi fut culbuté. Le corps du général Doltorow, qui était arrivé pour remplacer celui de Rayewkiy, attaqua l’ennemi le 5 (17), à la pointe du jour, et le combat dura jusqu’à la nuit close. L’ennemi fut repoussé sur tous les points ; et les soldats russes, pleins du courage et de l’intrépidité qui les anime pour la défense de la patrie, se battirent avec acharnement, invoquant le Tout-Puissant à leur secours. Mais pendant ce temps, la ville de Smolensk était en proie aux flammes, et nos troupes prirent position entre le Dnieper, le village de Pneva et Dorogobouje. La prise de Smolensk, réduit en cendres par l’ennemi, lui à-coûté plus de 20,000 hommes. Les habitants de ia ville en étaient tous partis avant la bataille. De notre côté, la perte en morts et en blessés, se monte à 4,000 bommes. On compte au nombre des premiers deux braves généraux, Skalon et Balla. On a fait un grand nombre de prisonniers, et des bataillons entiers de l’armée ennemie furent obligés de mettre bas les armes pour échapper à la mort. Trois régirnens de cosaques et trois de cavalerie culbutèrent 60 escadrons de cavalerie ennemie, commandés par le roi de Naples.

Rapport du lieutenant-général comte Wittgenstein à S. M. l’Empereur, daté d’ Oswec, du 31 juillet ( 11 aoul ) 1812.

J’ai été informé, par mes avant-postes, que l’ennemi faisait de Polotsk tous ses efforts pour les enlever, et par les déserteurs et les prisonniers, que la Grande-Armée française se grossissait des troupes bavaroises et wurtembergeoises. J’ai reçu en même temps du ministre de la guerre, l’avis de la jonction des deux armées et l’ordre d’agir offensivement en attaquant au plutôt l’ennemi en flanc. En conséquence j’ai détaché quatre escadrons sous les ordres du major Bedragui, que j’ai chargé d’observer tous les mouvements de l’armée de Macdonald, et de m’en instruire. Je me suis porté aussitôt sur le corps d’Oudinot que j’ai rencontré le 29 au soir, à quatre werstes de Kochanowa. Ayant fait sur-le-champ toutes les dispositions nécessaires, je l’ai vigoureusement attaqué hier avec l’aide de Dieu. Après huit heures consécutives de combat, l’ennemi a été mis en déroute et poursuivi jusqu’au soir par les braves troupes de S. M. I. Nous avons fait prisonniers trois officiers et 250 soldats. La perte de l’ennemi a été considérable tant en tués qu’en blessés. Ses cuirassiers surtout ont beaucoup souffert, ayant fait tous leurs efforts pour se rendre maîtres de notre batterie. Je les ai fait poursuivre par les hussards de Grodno qui se sont particulièrement distingués dans cette occasion. Nous avons perdu 400 hommes, tant tués que blessés. Nous déplorons surtout la perte du brave colonel Denissen, chef du 25e régiment de chasseurs, qui a été tué par un boulet de canon. Je me propose de poursuivre l’ennemi jusqu’à la Dwina.

Copie du rapport de M. Bernard, lieutenant au 17e équipage de flotille, et commandant la marine de Pillau, au gouverneur de cette place.

Mon général, D’après vos ordres, je suis parti de Pillau le 18 août à trois heures du matin, avec un détachement de 27 hommes, pour aller à Hubeniken chercher à surprendre un cutter anglais qui, avec une frégale, communiquait tous les jours avec les pêcheurs et la terre. D’après vos ordres, j’ai devancé mon détachement afin de m’assurer si les rapports qui nous avaient été faits étaient véritables, et pour observer les mouvements de l’ennemi. J’ai fait passer mon détachement en dedans des terres, afin qu’il ne fût pas vu par les Anglais, qui pouvaient se trouver le long de la côte. A mon arrivée à Hubeniken, j’ai vu six Anglais à terre, lesquels étaient armés d’un fusil. Je suis retourné à toute bride au-devant de mon détachement pour leur faire presser le pas ; mais à mon arrivée à Hubeniken, les Anglais, à ce que m’a dit un pêcheur, s’étaient rembarques. Craignant que l’on ne m’eût trompé, j’ai fait des perquisitions qui ont été infructueuses. J’ai fait bivouaquer et patrouiller mes hommes toute la nuit, espérant que les Anglais débarqueraient. Le 19 au matin, je les ai fait cacher dans des granges. L’homme que j’avais envoyé en vigie m’ayant rapporté que quatre Anglais venaient de descendre à terre pour tuer des oies, je me suis déguisé en paysan, afin de pouvoir les approcher sans leur donner des soupçons. Je les ai laissés se rembarquer, ayant l’intention d’enlever le cutter la nuit suivante. J’ai joint à mes vingt-sept hommes quatre hommes du vigigraphe, ce qui me faisait trente-un hommes en tout ; alors j’ai requis le syndic de me donner quatre bateaux-pêcheurs et les habillements nécessaires pour déguiser mes hommes. A huit heures, je me suis embarqué, huit hommes dans chaque bateau, lesquels étaient commandés, l’un par mon sergent-major l’autre par mon sergent, le troisième par un caporal et je montai le quatrième. Je fis pousser au large, manœuvrant comme si nous allions lever des filets, après être convenu que lorsque je batterais le briquet à bord, tous les bateaux attaqueraient ensemble en abordant le cutter par derrière, car je savais qu’il avait une pièce de canon devant. Tous ces hommes étaient cachés dans le fond des bateaux, à l’exception de trois qui restaient pour les manœuvrer. La frégate était à portée de canon de terre, et le cutter à portée de pistolet entre la frégate et la terre. Ce dernier m’a demandé si nous allions à bord. Un Hollandais, nommé Heindricks, que j’avais devant, a répondu que nous y allions. Lorsque nous avons été près de lui, il nous a hélé que si nous acostions on allait tirer sur nous. Cet homme feignit de ne pas comprendre, et répondit : Mais nous allons à bord. Lorsque nous fumes près de son bord, je fis le signal convenu : alors tous les bateaux ont fait feu ensemble. Après une courte résistance, nous nous sommes rendus maîtres du bâtiment. Il était armé d’une pièce de canon de 3, et de 10 hommes d’équipage. J’avais laissé un des hommes du vigigraphe à terre, et j’étais convenu avec lui qu’aussitôt que je ferais courir un fanal le long du bord du cutter du côté de la terre, c’était pour le prévenir que nous étions maîtres du bâtiment ; que j’envoyais les Anglais à terre, et qu’il eût à faire voir des feux le long de la grève, afin que les voyant, les Anglais qui étaient à bord de la frégate présumassent que j’allais y envoyer le cutter. Une voiture était préparée. On y fit embarquer les Anglais. Mon détachement, sous la conduite du sergent-major, moins dix hommes que j’ai gardés à bord pour la manœuvre du bâtiment, ont reçu l’ordre de les conduire à Pillau. J’ai viré de bord, et m’en suis venu à Pillau. Le 20, à une heure du matin, j’étais mouillé à l’entrée de la passe. J’ai les plus grands éloges à faire de tous les hommes que j’avais l’honneur de commander, et particulièrement des nommés : Richou (René), sergent-major ; Morel (François), sergent ;  Clusser, apprenti-marin. ( Ces trois hommes sont ceux qui les premiers montèrent à bord. ) Heindricks a toujours continué de se conduire avec sang-froid et courage. Il y a eu dans l’action le capitaine et un matelot anglais blessés. J’ai eu le malheur de perdre un homme qui a été tué en montant à bord. J’ai l’honneur d’être, avec le plus profond respect, Votre très-humble et très- obéissant serviteur,

Signé, J. BERNARD.

Pour copie conforme, Le contre-amiral, comte BASTE.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6953872d.r=Campagne+de+Russie+1812.langEN

DIX-HUITIÈME BULLETIN.

Mojaïsk, le 10 septembre 1812.

Le 4, l’Empereur partit de Ghjat et vint camper près de la poste de Gritueva. Le 5, à six heures du matin, l’armée se mit en mouvement. A deux heures après-midi, on découvrit l’armée russe placée, la droite du côté de Moskwa, la gauche sur les hauteurs de la rive gauche de la Kologha. A 1200 toises en avant de la gauche, l’ennemi avait commencé à fortifier un beau mamelon entre deux bois, ou il avait placé 9 à 10,000 hommes. L’Empereur l’ayant reconnu, résolut de ne pas différer un moment, et d’enlever cette position. Il ordonna au roi de Naples de passer la Kologha avec la division Compans et la cavalerie. Le prince Poniatowski, qui était venu par la droite, se trouva en mesure de tourner la position. A quatre heures, l’attaque commença. En une heure de temps, la redoute ennemie fut prise avec ses canons ; le corps ennemi chassé du bois et mis en déroute, après avoir laissé le tiers de son monde sur le champ de bataille. A sept heures du soir le feu cessa. Le 6, à deux heures du matin, l’Empereur parcourut les avant-postes ennemis : on passa la journée à se reconnaître. L’ennemi avait une position très resserrée. Sa gauche était fort affaiblie par la perte de la position de la veille ; elle était appuyée à un grand bois, soutenue par un beau mamelon couronné d’une redoute armée de 25 pièces de canon. Deux autres mamelons couronnés de redoutes, à cent pas l’un de l’autre, protégeaient sa ligne jusqu’à un grand village que l’ennemi avait démoli, pour couvrir le plateau d’artillerie et d’infanterie, et y appuyer son centre. Sa droite passait derrière la Kologha en arrière du village de Borodino, et était appuyée à deux beaux mamelons couronnés de redoutes et de batteries. Cette position parut belle et forte. Il était facile de manœuvrer et d’obliger l’ennemi à l’évacuer ; mais cela aurait remis la partie, et sa position ne fut pas jugée tellement forte qu’il fallût éluder le combat. Il fut facile de distinguer que les redoutes n’étaient qu’ébauchées, le fossé peu profond, non palissadé, ni fraisé. On évaluait les forces de l’ennemi à 120 ou 130,000 hommes. Nos forces étaient égales, mais la supériorité de nos troupes n’était pas douteuse. Le 7, à deux heures du matin, l’Empereur était entouré des maréchaux à la position prise l’avant-veille. A cinq heures et demie, le soleil se leva sans nuages ; la veille il avait plu : “C’est le soleil d’Austerlitz,”  dit l’Empereur. Quoiqu’au mois de septembre, il faisait aussi froid qu’en décembre en Moravie. L’armée en accepta l’augure. On battit un ban, et on lut l’ordre du jour suivant :

“Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire dépend de vous : elle nous est nécessaire ; elle nous donnera l’abondance, de bons quartiers-d’hiver, et un prompt retour dans la patrie! Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée ; que l’on dise de vous : Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou! Au camp impérial, sur les hauteurs de Borodino, le 7 septembre, à deux heures du matin.”

L’armée répondit par des acclamations réitérées. Le plateau sur lequel était l’armée, était couvert de cadavres russes du combat de l’avant-veille. Le prince Poniatowski, qui formait la droite, se mit en mouvement pour tourner la forêt sur laquelle l’ennemi appuyait sa gauche. Le prince d’Eckmülh se mit en marche le long de la forêt, la division Compans en tête. Deux batteries de 60 pièces de canon chacune, battant la position de l’ennemi, avaient été construites pendant la nuit. A six heures, le général comte Sorbier, qui avait armé la batterie droite avec l’artillerie de la réserve de la garde, commença le feu. Le général Pernetty, avec 30 pièces de canon, prit la tête de la division Compans (4e du 1er corps), qui longea le bois, tournant la tête de la position de l’ennemi. A six heures et demie, le général Compans est blessé. A 7 heures, le prince d’Eckmülh a son cheval tué. L’attaque avance, la mousqueterie s’engage. Le vice-roi, qui formait notre gauche, attaque et prend Ie village de Borodino que l’ennemi ne pouvait défendre, ce village étant sur la rive gauche de la Kologha. A sept heures, le maréchal duc d’EIchingen se met en mouvement, et sous la protection de 60 pièces de canon que le général Foucher avait placées la veille contre le centre de l’ennemi, se porte sur le centre. Mille pièces de canon vomissent de part et d’autre la mort. A huit heures, les positions de l’ennemi sont enlevées, ses redoutes prises, et notre artillerie couronne ses mamelons. L’avantage de position qu’avaient eu pendant deux heures les batteries ennemies nous appartient maintenant. Les parapets qui ont été contre nous pendant l’attaque redeviennent pour nous. L’ennemi voit la bataille perdue, qu’il ne la croyait que commencée. Partie de son artillerie est prise, le reste est évacué sur ses lignes en arrière. Dans cette extrémité, il prend le parti de rétablir le combat, et d’attaquer avec toutes ses masses ces fortes positions qu’il n’a pu garder. Trois cents pièces de canon françaises placées sur ces hauteurs foudroient ses masses, et ses soldats viennent mourir au pied de ces parapets qu’ils avaient élevés les jours précédens avec tant de soin, et comme des abris protecteurs. Le roi de Naples, avec la cavalerie, fit diverses charges. Le duc d’Elchingen se couvrit de gloire, et montra autant d’intrépidité que de sang-froid. L’Empereur ordonne une charge de front, la droite en avant : ce mouvement nous rend maîtres des trois parts du champ de bataille. Le prince Poniatowski se bat dans les bois avec des succès variés. Il restait à l’ennemi ses redoutes de droite, le général comte Morand y marche et les enlève ; mais à neuf heures du matin, attaqué de tous tôtés, il ne peut s’y maintenir. L’ennemi, encouragé par ce succès, fit avancer sa réserve et ses dernières troupes pour tenter encore la fortune. La garde impériale en fait partie. Il attaque notre centre sur lequel avait pivoté notre droite. On craint pendant un moment qu’il n’enlève le village brûlé ; la division Friant s’y porte : 80 pièces de canon françaises arrêtent d’abord et écrasent ensuite les colonnes ennemies qui se tiennent pendant deux heures serrées sous la mitraille, n’osant pas avancer, ne voulant pas reculer, et renonçant à l’espoir de la victoire. Le roi de Naples décide leur incertitude ; il fait charger le 4e corps de cavalerie qui pénètre par les brèches que la mitraille de nos canons a faites dans les masses serrées des Russes et les escadrons de leurs cuirassiers ; ils se débandent de tous côtés. Le général de division comte Caulaincourt, gouverneur des pages de l’Empereur, se porte à la tête du 5e de cuirassiers, culbute tout, entre dans la redoute de gauche par la gorge. Dès ce moment plus d’incertitude, la bataille est gagnée : il tourne contre les ennemis les 21 pièces de canon qui se trouvent dans la redoute. Le comte Caulaincourt, qui venait de se distinguer par cette belle charge, avait terminé ses destinées ; il tombe mort frappé par un boulet : mort glorieuse et digne d’envie! Il est deux heures après-midi, toute espérance abandonne l’ennemi : la bataille est finie, la canonnade continue encore ; il se bat pour sa retraite et pour son salut, mais non plus pour la victoire. La perte de l’ennemi est énorme ; 12 à 13,000 hommes et 8 à 9,000 chevaux russes ont été comptés sur le champ de bataille ; 60 pièces de canon et 5,000 prisonniers sont restés en notre pouvoir. Mous avons eu 2,500 hommes tués et le triple de blessés. Notre perte totale peut être évaluée à 10,000 hommes ; celle de l’ennemi à 40 on 50,000. Jamais on n’a vu un pareil champ de bataille. Sur six cadavres, il y en avait un français et cinq russes Quarante généraux russes ont été tués, blessés ou pris ; le général Bagration a été blessé. Nous avons perdu le général de division comte Montbrun, tué d’un coup de canon ; le général comte Caulaincourt, qui avait été envoyé pour le remplacer, tué d’un même coup une heure après. Les généraux de brigade Compère, Plauzonne, Marioll, Huart ont été tués ; sept ou huit généraux ont été blessés, la plupart légèrement. Le prince d’Eckmülh n’a eu aucun mal. Les troupes françaises se sont couvertes de gloire et ont montré leur grande supériorité sur les troupes russes. Telle est en peu de mots l’esquisse de la bataille de la Moskwa, donnée à deux lieues en arrière de Mojaïsk, et à vingt-cinq lieues de Moscou, près de la petite rivière de la Moskwa. Nous avons tiré 60,000 coups de canon, qui sont déjà remplacés par l’arrivée de 800 voitures d’artillerie qui avaient dépassé Smolensk avant la bataille. Tous les bois et les villages depuis le champ de bataille jusqu’ici sont couverts de morts et de blessés. On a trouvé ici 2,000 morts ou amputés russes. Plusieurs généraux et colonels sont prisonniers. L’Empereur n’a jamais été exposé ; la garde, ni à pied, ni à cheval, n’a pas donné, et n’a pas perdu un seul homme. La victoire n’a jamais été incertaine. Si l’ennemi, forcé dans ses positions ; n’avait pas voulu les reprendre, notre perte aurait été plus forte que la sienne ; mais il a détruit son armée en la tenant depuis huit heures jusqu’à deux sous le feu de nos batteries, et en s’opiniâtrant à reprendre ce qu’il avait perdu. C’est la cause de son immense perte. Tout le monde s’est distingué : le roi de Naples et le duc d’Elchingen se sont fait remarquer. L’artillerie, et surtout celle de la garde, s’est surpassée. Des rapports détaillés feront connaître les actions qui ont illustré cette journée.

“Monsieur l’évêque de……. le passage du Niémen, de la Dwina, du Borysthène ; les combats de Mohilow, de la Drissa, de Polotsk, d’Ostrowno, de Srnolensk ; enfin, la bataille de la Moskwa, sont autant de motifs pour adresser des actions de grâces au Dieu des armées. Notre intention est donc qu’à la réception de la présente, vous vous concertiez avec qui de droit. Réunissez mon peuple dans les églises pour chanter des prières, conformément à l’usage et aux règles de l’Eglise en pareille circonstance. Cette lettre n’étant à autre fin, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde.”

De notre quartier impérial de Mojaïsk. le 10 septembre 1812. Signé, NAPOLÉON. Par l’Empereur, Le ministre secrétaire d’Etat. Signé, le comte DARU.

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DIX-NEUVIÈME BULLETIN.

Moscou, le 16 septembre 1812.

Depuis la bataille de la Moskwa, l’armée franfaise a poursuivi l’ennemi sur les trois routes de Mojaïsk, de Svenigorod et de Kalouga, sur Moscou. Le roi de Naples était le 9 à Koubiuskoë ; le vice-roi à Rouza, et le prince Poniatowski à Fominskoë. Le quartier-général est parti de Mojaïsk le 12, et a été porté à Peselina ; le 13 il était au château de Berwska. Le 14 à midi, nous sommes entrés à Moscou. L’ennemi avait élevé sur la montagne des Moineaux, à deux verstes de la ville, des redoutes, qu’il a abandonnées. La ville de Moscou est aussi grande que Paris ; c’est une ville extrêmement riche, remplie des palais de tous les principaux de l’empire. Le gouverneur russe Rostopchin a voulu ruiner cette belle ville, lorsqu’il a vu que l’armée russe l’abandonnait. Il a armé 3000 malfaiteurs qu’il a fait sortir des cachots ; il a appelé également 6000 satellites et leur a fait distribuer des armes de l’arsenal. Notre avant-garde, arrivée au milieu de la ville, fut accueillie par une fusillade partie du Kremlin. Le roi de Naples fit mettre en batterie quelques pièces de canon, dissipa cette cànaille et s’empara du Kremlin. Nous avons trouvé à l’arsenal 60,000 fusils neufs et 120 pièces de canon sur leurs affûts. La plus complète anarchie régnait dans la ville ; des forcenés ivres couraient dans les quartiers, et mettaient le feu partout. Le gouverneur Rostopchin avait fait enlever tous les marchands et négociants, par le moyen desquels on aurait pu rétablir l’ordre. Plus de quatre cents Français et Allemands avaient été arrêtés par ses ordres. Enfin, il avait eu la précaution de faire enlever les pompiers avec les pompes ; aussi l’anarchie la plus complète a désolé cette grande et belle ville, et les flammes la consument. Nous y avions trouvé des ressources considérables de toute espèce. L’Empereur est logé au Kremlin, qui est au centre de la ville comme une espèce de citadelle entourée de hautes murailles. 30,000 blessés ou malades russes sont dans les hôpitaux, abandonnés sans secours et sans nourriture. Les Russes avouent avoir perdu 50,000 hommes à la bataille de la Moskwa. Le prince Bagration est blessé à mort. On a fait le relevé des généraux russes blessés ou tués à la bataille ; il se monte de 45 à 50.

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VINGTIÈME BULLETIN.

Moscou, le 17 septembre 1812.

On a chanté des Te Deum en Russie pour le comte de Polotsk ; on en a chanté pour les combats de Rga, pour le combat d’Ostrowno, pour celui de Smolensk ; partout, selon les relations des Russes, ils étaient vainqueurs, et l’on avait repoussé les Français loin du champ de bataille : c’est donc au bruit des Te Deum russes que l’armée est arrivée à Moscou. On s’y croyait vainqueurs, du moins la populace ; car les gens instruits savaient ce qui se passait. Moscou est l’entrepôt de l’Asie et de l’Europe ; ses magasins étaient immenses ; toutes les maisons étaient approvisionnées de tout pour huit mois. Ce n’était que de la veille, et du jour même de notre entrée, que le danger avait été bien connu. On a trouvé dans la maison de ce misérable Rostopchin des papiers et une lettre à demi-écrite ; il s’est sauvé sans l’achever. Moscou, une des plus belles et des plus riches villes du monde, n’existe plus. Dans la journée du 14, le feu a été mis par les Russes à la bourse, au bazar et à l’hôpital. Le 16, un vent violent s’est élevé ; 3 à 400 brigands ont mis le feu dans la ville en 500 endroits à la fois, par l’ordre du gouverneur Rostopchin. Les cinq sixièmes des maisons sont en bois : le feu a pris avec une prodigieuse rapidité, c’était un océan de flammes. Des églises, il y en avait 1600 ; des palais, plus de 1000 ; d’immenses magasins ; presque tout a été consumé. On a préservé le Kremlin. Cette perte est incalculable pour la Russie, pour son commerce, pour sa noblesse qui y avait tout laissé. Ce n’est pas l’évaluer trop haut que de la porter à plusieurs milliards. On a arrêté et fusillé une centaine de ces chauffeurs ; tous ont déclaré qu’ils avaient agi par les ordres du gouverneur Rostopchin, et du directeur de la police. Trente mille blessés et malades russes ont été brûlés. Les plus riches maisons de commerce de la Russie se trouvent ruinées : la secousse doit être considérable : les effets d’habillement, magasins, et fournitures de l’armée russe ont été brûlés ; elle y a tout perdu. On n’avait rien voulu évacuer, parce que l’on a toujours voulu penser qu’il était impossible d’arriver à Moscou, et qu’on a voulu tromper le peuple. Lorsqu’on a tout vu dans la main du Français, on a conçu l’horrible projet de brûler cette première capitale, cette ville sainte, centre de l’Empire, et l’on a réduit 200,000 bons habitants à la mendicité. C’est le crime de Rostopchin, exécuté par des scélérats délivrés des prisons. Les ressources que l’armée trouvait sont par là fort diminuées ; cependant l’on a ramassé, et l’on ramasse beaucoup de choses. Toutes les caves sont à l’abri du feu, et les habitants, dans les 24 dernières heures, avaient enfoui beaucoup d’objets : on a lutté contre le feu ; mais le gouverneur avait eu l’affreuse précaution d’emmener ou de faire briser toutes les pompes. L’armée se remet de ses fatigues : elle a en abondance du pain, des pommes-de-terre, des choux, des légumes, des viandes, des salaisons, du vin, de l’eau-de vie, du sucre, du café, enfin des provisions de toute espèce. L’avant-garde est à 20 werstes sur la route de Kasan, par laquelle se retire l’ennemi. Une autre avant-garde française est sur la route de Saint- Pétersbourg où l’ennemi n’a personne. La température est encore celle de l’automne : le Soldat a trouvé et trouve beaucoup de pelisses et des fourrures pour l’hiver. Moscou en est le magasin.

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VINGT-UNIÈME BULLETIN.

Moscou, le 20 septembre 18 12.

Trois cents chauffeurs ont été arrêtés et fusillés. Ils étaient armés d’une fusée de six pouces, contenue entre deux morceaux de bois. Ils avaient aussi des artifices qu’ils jetaient sur les toits. Ce misérable Rostopchin avait fait confectionner les artifices en faisant croire aux habitants qu’il voulait faire un ballon, qu’il lancerait plein de matières incendiaires sur l’armée française. Il réunissait sous ce prétexte les artifices et autres objets nécessaires à l’exécution de son projet. Dans la journée du 19 et dans celle du 20, les incendies ont cessé. Les trois-quarts de la ville sont brûlés, entr’autres le beau palais de Catherine, entièrement meublé à neuf. Il reste au plus le quart des maisons. Pendant que Rostopchin enlevait les pompes de la ville, il laissait 60,000 fusils, 150 pièces de canon, plus de 100,000 boulets et bombes, 1,500,000 cartouches, 400 milliers de poudre, 400 millers de salpêtre et de soufre. Ce n’est que le 19 qu’on a découvert les 400 milliers de poudre, les 400 milliers de salpêtre et de soufre, dans un bel établissement situé à une demi-lieue de la ville. Cela est important : nous voilà approvisionnés pour deux campagnes. On trouve tous les jours des caves pleine de vin et d’eau-de-vie. Les manufactures commençaient à fleurir à Moscou ; elles sont détruites. L’incendie de cette capitale retarde la Russie de cent ans. Le temps paraît tourner à la pluie. La plus grande partie de l’armée est casernée dans Moscou.

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VINGT-DEUXIÈME BULLETIN.

Moscou, le 27 septembre 1812.

Le consul-général Lesseps a été nommé intendant de la province de Moscou. Il a organisé une municipalité et plusieurs commissions, toutes composées de gens du pays. Les incendies ont entièrement cessé. On découvre tous les jours des magasins de sucre, de pelleteries, de draps, etc. L’armée ennemie paraît se retirer sur Kalouga et Toula. Toula renferme la plus grande fabrique d’armes qu’ait la Russie. Notre avant-garde est sur la Pakra. L’Empereur est logé au palais impérial du Kremlin. On a trouvé au Kremlin plusieurs ornements servant au sacre des empereurs, et tous les drapeaux pris aux Turcs depuis cent ans. Le temps est à peu près cômme à la fin d’octobre à Paris. Il pleut un peu, et l’on a eu quelques gelées blanches. On assure que la Moskwa et les rivières du pays ne gèlent point avant la mi-novembre. La plus grande partie de l’armée est cantonnée à Moscou, où elle se remet de ses fatigues.

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VINGT-TROISIÈME BULLETIN.

Moscou, le 9 octobre 1 812.

L’avant-garde, commandée par le roi de Naples, est sur la Nara, à vingt lieues de Moscou. L’armée ennemie est sur Kalouga. Des escarmouches ont lieu tous les jours : le roi de Naples a eu dans toutes l’avantage, et a toujours chassé l’ennemi de ses positions. Les cosaques rôdent sur nos flancs. Une patrouille de 150 dragons de la Garde, commandée par le major Marthod, est tombée dans une embuscade de cosaques, entre le chemin de Moscou et de Kalouga Les dragons en ont sabré 300, se sont fait jour ; mais ils ont eu 20 hommes restés sur le champ de bataille, qui ont été pris, parmi lesquels le major, blessé grièvement. Le duc d’Elchingen est à Boghorodock. L’avant-garde du vice-roi est à Troitsa, sur la route de Dmitrow. Les drapeaux pris par les Russes sur les Turcs, dans différentes guerres, et plusieurs choses curieuses trouvées dans le Kremlin, sont partis pour Paris. On a trouvé dans la principale église une Madone enrichie de diamants et de perles, avec l’inscription suivante, en langue russe : “Les Français et les Polonais ayant été vaincus par les Russes, et la ville de Dantzick ayant été prise en 1733, l’impératrice Anne Iwanowa fit enrichir, en 1740, de perles et de diamants cette image de la Vierge, en actions de grâces de cet événement. On l’a aussi envoyée à Paris. (On joint ici la statistique de Moscou, que l’on a trouvée dans les papiers de la police. ) Il paraît que Rostopchin est aliéné. A Voronovo, il a mis le feu à son château, et y a laissé l’écrit suivant attaché à un poteau :, “J’ai embelli pendant huit ans cette campagne et j’y ai vécu heureux au sein de ma famille. Les habitants de cette terre, au nombre de mille sept cent vingt, la quittent à votre approche (Ils sont retournés.), et moi, je mets le feu à ma maison, pour qu’elle ne soit pas souillée par votre présence.-Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou, avec un mobilier d’un demi-million de roubles. Ici, vous ne trouverez que des cendres (Effectivement, il a mis lui-même le feu à sa maison de campagne. Mais cet exemple n’a pas eu d’imitateurs. Toutes les maisons des environs de Moscou sont intactes.).”

(Signé) comte FEDOR ROSTOPCHlN. Ce 29 septembre 1812, à Voronovo. »

Le palais du prince Kourakin est un de ceux qu’on est parvenu à sauver de l’incendie. Le général comte Nansouty y est logé. On est parvenu avec beaucoup de peine à tirer des hôpitaux et des maisons incendiées, une partie des malades russes, Il reste encore environ quatre mille de ces malheureux. Le nombre de ceux qui ont péri dans l’incendie, est extrêmement considérable. Il fait depuis huit jours du soleil, et plus chaud qu’à Paris, dans cette saison. On ne s’aperçoit pas qu’on soit dans le nord.Le duc de Reggio, qui est à Wilna, est entièrement rétabli. Le général en chef ennemi Bagration est mort des blessures qu’il a reçues à la bataille de l’a Moskwa. L’armée russe désavoue l’incendie de Moscou. Les auteurs de cet attentat sont en horreur aux Russes : ils regardent Rostopchin comme une espèce de Marat. Il a pu se consoler dans la société au commissaire anglais Wilson. L’état-major fit imprimer les détails du combat de Smolensk et de la bataille de la Moskwa, et fera connaître ceux qui se sont distingués. On vient d’armer le Kremlin de 30 pièces de canon, et l’on a construit des flèches à tous les rentrans. Il forme une forteresse ; les fours et lès magasins y sont établis.

Tableau de Moscou, du janvier au 1er juin 1812, dressé par le bureau de police.(L’original est signé du général-major Iwaschkin, chef de la police de Moscou.)

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VINGT-QUATRIÈME BULLETIN.

Moscou, le 14 octobre 1812.

Le général baron Delzons s’est porté sur Dmitrow. Le roi de Naples est à l’avant-garde sur la Nara, en présence de l’ennemi, qui est occupé à refaire son armée, en la complétant par des milices. Le temps est encore beau. La première neige est tombée hier. Dans vingt jours il faudra, être en quartiers-d’hiver. Les forces que la Russie avait en Moldavie ont rejoint le général Tormazow. Celles de FinJande ont débarqué à Riga. Elles sont sorties et ont attaqué le 10e corps ; elles ont été battues : 3000 hommes ont été faits prisonniers. On n’a pas encore la relation officielle de ce brillant combat, qui fait tant d’honneur au général d’Yorck. Tous nos blessés sont évacués sur SmoJensk, Minsk et Mohilow. Un grand nombre sont rétablis et ont rejoint leurs corps. Beaucoup de correspondances particulières entre Saint-Pétersbourg et Moscou font bien connaître la situation de cet empire. Le projet d’incendier Moscou ayant été tenu secret, la plupart des seigneurs et des particuliers n’avaient rien enlevé. Les ingénieurs ont levé le plan de la ville, en marquant les maisons qui ont été sauvées de l’incendie. Il résulte que l’on n’est parvenu à sauver du feu que la dixième partie de la ville. Les neuf dixièmes n’existent plus.

RAPPORTS SUR LES COMBATS DE KRASNOI, SMOLENSK, ET VALONTINA.

Rapport du maréchal duc d’Elchingen, au major-général.

Au bivouac de Kanosava, à sept lieues de Smolensk, le 14 août 1812, à 11 heures du soir.

Monseigneur, J’ai l’honneur de rendre compte à V. A. S., que les troupes du 3e corps d’armée ont débouché ce matin de Kuraimin, par le pont de Chevalets sur le Dnieper, près Khomino, pour se diriger sur Krasnoi. L’Empereur m’ayant ordonné de me porter rapidement sur cette ville, où, d’après un rapport fait à S. M., l’ennemi avait un régiment d’infanterie, ma tête de colonne y est arrivée vers trois heures de l’après-midi. Le 24e régiment d’infanterie légère, soutenu par le reste de la 10e division, a attaqué l’ennemi avec une admirable audace, et Krasnoi a été emporté d’assaut sans aucune hésitation. L’ennemi, fort d’environ 6000 hommes d’infanterie, 1200 chevaux et 10 pièces de canon, avait établi ses échelons, et a fait bonne contenance derrière la ville. ; mais l’infanterie l’a abordé si franchement, qu’il a été forcé d’effectuer sa retraite, ce qu’il a fait en bon ordre, sous la protection de son artillerie, qui a été très bien servie. A une demi-lieue de Krasnoi, la cavalerie, commandée par le roi de Naples, a, à son tour, attaqué et poursuivi l’ennemi. L’infanterie russe, qui venait d’être abandonnée par sa cavalerie, a d’abord formé deux colonnes serrées, et ensuite un grand carré plein, qui, quoique enveloppé de toutes parts, a continué sa retraite avec promptitude et se battant toujours. Notre cavalerie légère a fait sur cette infanterie plus de quarante charges. Plusieurs escadrons ont pénétré dans le carré et en ont coupé des bataillons ; mais l’ennemi a été sauvé d’une perte totale par la force d’inertie que sa masse opposait, beaucoup plus que par l’effet de son feu, qui faisait plus de bruit que de mal. Les Russes ont été poursuivis jusqu’à la chute du jour, et à la hauteur du défilé de Kanosava. On leur a pris 8 pièces de canon, fait prisonniers environ 800 hommes, et tué au moins 1000. Ainsi, cette division, qui est la 27e, composée de quatre régiments de mousquetaires et deux de chasseurs, sous les ordres du général Niewierowski, doit avoir perdu, en tués, blessés et prisonniers, la moitié de son monde. D’après le plus grand nombre des rapports, il paraît qu’il y a peu de monde à Smolensk, et il semblerait que l’ennemi marche sur Porietcbe, pour se mettre à cheval sur la Dwina. La perte du corps d’armée est environ de 200 tués ou blessés. Je demanderai à l’Empereur des graces pour ceux des officiers, sous-officiers et soldats qui se sont le plus particulièrement distingués.

J’ai l’honneur d’être, etc. Signé j maréchal duc CTELCHINGEN.

Rapport du duc d’Elchingen, au major-général.

Au bivouac devant Smolensk, près de Dienowo-Golomisk,le 16 août 1812.

Monseigneur, J’ai l’honneur de rendre compte à V. A. S. que les troupes du 3e corps d’armée se sont mises en marche ce matin, de leur position de Loubna et environs, pour se diriger sur Smolensk. L’ennemi défendait opiniâtrément avec des dragons et de nombreux pulks de cosaques, les dehors de la ville ; en sorte qu’il a fallu employer de l’infanterie pour le débusquer, ce qui a été exécuté malgré un feu très vif de l’artillerie de la place. Un bataillon du 46e montrait une telle ardeur, que je l’ai lancé au pas de charge contre le bastion de droite de l’ennemi, afin de m’assurer par cette attaque si l’ennemi était en force. Toute l’infanterie russe qui défendait le chemin couvert a été forcée de rentrer dans la ville, en désordre et très précipitamment. J’ai fait marcher alors un second bataillon, moins pour soutenir le premier, que pour protéger sa retraite. L’ennemi faisait un feu terrible d’artillerie et d’infanterie sur ce bataillon, qui ne s’est éloigné que lorsque des masses d’infanterie sont sorties de la place pour se porter sur lui. Il a effectué son mouvement rétrograde dans le plus grand ordre, et sans que l’ennemi ait osé franchir le fossé pour le poursuivre. Cette attaque victorieuse d’un seul bataillon contre plus de quatre mille hommes d’infanterie, protégés par soixante bouches à feu, est le fait d’armes le plus valeureux que j’aie vu depuis que je fais la guerre. Il inspirera certainement à l’ennemi une haute idée du courage de nos troupes.

Je suis avec un profond respect, Monseigneur, De V. A. S., Le très humble et très obéissant serviteur, Maréchal duc D’ELCHINGEN.

Rapport du maréchal duc d’Elchingen, au major-général.

Au bivouac devant Smolensk, le 17 août 1812, à 11 heures du soir.

Monseigneur, J’ai l’honneur de rendre compte à V. A. S. que l’ennemi n’a cessé depuis ce matin cinq heures jusques vers trois heures de l’après-midi, de faire sortir successivement des troupes de la place de Smolensk pour attaquer nos postes. Conformément à l’ordre que j’ai reçu de seconder l’attaque faite sur la droite de la ville par les troupes du 1er corps, et d’attaquer le bastion qui l’avait été hier par un bataillon du 46e, j’ai fait marcher ce même régiment, qui a forcé l’ennemi à évacuer sa position. La 25e division n’a également cessé de combattre pendant toute la journée. On a remarqué que quelque temps après le com mencement des attaques qui ont eu lieu contre la place, les colonnes ennemies qu’on avait vues disparaître ce matin, sont revenues sur leurs pas et se sont de nouveau déployées sur les hauteurs de la rive droite du Dnieper, de sorte que la position de l’ennemi, ce soir, paraît être la même que celle d’hier soir.

Je suis avec un profond respect, Monseigneur, De votre al tesse, Le très humble et très obéissant serviteur., Maréchal duc D’ELCHINGEN.

Rapport du maréchal prince d’Eckmülh au major-général.

Le 30 août 1812.

Monseigneur, Conformément aux ordres de S. M., le 1er corps de la Grande Armée a pris position devant Smolensk le 16 de ce mois, dans l’ordre suivant : La 3e division s’est portée à 600 toises de la place, appuyant sa gauche à la route de Krasnoi où elle se liait avec le 3e corps. Sa droite s’étendait jusque vers le moulin à vent qui se trouve sur la route de Mohilow. La 1re division a coupé le moulin à vent par sa gauche, se liant par sa droite avec le 3e corps. Les trois autres divisions ont été placées en arrière, à peu de distance : la nuit ne leur ayant pas permis de se porter sur les différents points qui leur étaient assignés. Le 17, la 3e et la 1re divisions restant dans la même position, la 2e s’est portée à la gauche de la 1re ; la 4e est restée au ravin en arrière de cette division, et la 5e a occupé le plateau de….. S. M. a ordonné, le 17, que l’ennemi fût délogé de ses positions, et qu’il fût repoussé dans la place ; les 1re, 2e et 3e divisions qui se trouvaient en première ligne, reçurent l’ordre de faire l’attaque en même temps. Elle eut lieu vers midi. Après avoir ébranlé l’ennemi par un feu d’artillerie auquel il répondit de la place et de ses redoutes, les troupes se sont portées en avant, et ont attaqué sur tous les points les troupes ennemies qui leur étaient opposées. L’attaque a été très vive et la défense opiniâtre ; cependant tout a cédé à la bravoure des troupes de S. M. Les redoutes ont été emportées ; les maisons crénelées ont été forcées. L’ennemi a été poursuivi et rejeté dans la place, où il s’est réfugié après une grande perte. Je ne puis trop louer la conduite qu’ont tenue les troupes dans cette circonstance. Généraux, officiers et soldats de toutes les armes, tous ont rivalisé de zèle, de bravoure et de dévouement pour le service de S. M. Le 127e. régiment de ligne qui se trouvait au feu ; pour la première fois, s’y est montré de la maniera la plus brillante. Je prie S. M. de lui accorder son aigle qu’il ne pouvait mieux mériter. Je dois surtout citer avec éloge le 13e régiment léger qui est monté avec la plus grande bravoure sur le plateau qu’il était chargé d’attaquer, malgré la mitraille et le feu de mousqueterie dont il était assailli. Le général Dalton qui conduisait cette attaque, l’a dirigée avec la plus grande bravoure. Nous avons à regretter qu’il ait été mis hors de combat par un biscaïen, dont il a été atteint vers la fin de l’affaire. Le général Friant a été atteint par une balle morte. Notre perte a été peu considérable en comparaison de celle de l’ennemi. MM. les généraux de division Morand, Friant et Gudin ont donné dans cette affaire de nouvelles preuves de leurs talents et de leur valeur. J’ai l’honneur de vous adresser leurs rapports particuliers, ainsi que les états des militaires qui se sont distingués, et pour lesquels ils sollicitent les faveurs de l’Empereur. Je prie V. A. de vouloir bien les mettre sous les yeux de S. M. J’y joins des demandes en faveur de quelques officiers de mon état-major qui ont montré beaucoup de bravoure et de dévouement, et qui servent avec le plus grand zèle.

J’ai l’honneur d’être, etc. Monseigneur, etc. Signé, le maréchal duc d’AUERSTAEDT, prince d’ECKMULH.

Rapport du maréchal duc d’Elchingen au major-général.

Le 19 août 1812.

Monseigneur, Le 3e corps est passé sur la droite du Dnieper, ce matin à quatre heures, gravissant les hauteurs ou l’armée russe avait pris position hier. Les petits postes que l’ennemi avait près du couvent, ont été forcés de se replier ; quelques coups de canon ont aussi fait retirer sa cavalerie légère, qui occupait le plateau. A mesure que les régiments se formaient, je dirigeais les colonnes sur la route de Moscou. A mon arrivée près de Valontina, route de Stabna, j’ai trouvé l’arrière-garde ennemie en position : c’était le corps d’armée de Bagawout ; l’affaire s’est engagée avec une extrême vivacité, et le combat s’est prolongé pendant environ deux heures ; enfin, après plusieurs charges très meurtrières, nous enlevâmes la position. Pour l’ennemi, il s’est retiré dans un grand désordre, et n’a plus montré que des cosaques. L’Empereur étant alors arrivé sur le champ de bataille, a ordonné de marcher en avant sur la direction de Moscou. A une lieue et demie environ de Smolensk, j’ai rencontré l’arrière-garde de l’armée du général Barclay de Tolly ; la 11e division qui ouvrait la marche, a culbuté l’ennemi, sans aucune hésitation, jusqu’à la position de…., où j’ai trouvé une grande partie de l’armée russe en bataille. J’ai alors fait prendre position à cette division, pour attendre qu’elle fût rejointe par les 10e et 25e. Cependant l’ennemi ne se voyant plus poursuivi, a voulu prendre à son tour l’offensive, et a fait tous ses efforts pour me chasser de ma position ; mais il a toujours été repoussé, et il n’est point de termes qui puissent exprimer le dévouement que les troupes sous mes ordres ont montré dans cette circonstance. Vers cinq heures de l’après-midi, la division du général Gudin est arrivée derrière moi. J’ai fait sur-le-champ les dispositions nécessaires pour enlever la position de l’ennemi. La division du général Gudin et celle du général Razout ont été chargées de l’attaque ; celles des généraux Leduc et Marchand restant en réserve. Cette attaque et la défense de l’ennemi ont été terribles. Nous nous sommes rendus maîtres du plateau et de la position de l’ennemi. Cette affaire peut être considérée comme une des batailles les plus acharnées qu’on puisse livrer. Elle est très glorieuse pour les armes de S. M., puisque le général Barclay de Tolly, qui commandait en personne, a eu la moitié de son armée en action, tandis que dans le plus fort du combat, il n’y a eu que deux divisions françaises d’engagées. Je ne saurais, Monseigneur, faire un trop grand éloge du courage des troupes et du beau dévouement des officiers ; j’aurai beaucoup de grâces à demander, et je m’empresserai d’en adresser l’état à V. A. S. aussitôt que j’en aurai l’état détaillé des généraux de division et des chefs de corps.

Je suis avec un profond respect, De V. A. S. Le très-humble et très-obéissant serviteur, Maréchal duc d’ELCHINGEN.

Rapport du roi de Naples au major-général.

Mojaïsk, le 9 septembre 1812.

Le 4 et le 5, l’avant-garde de l’armée de S. M. mena vivement l’arrière-garde ennemie et la chassa de toutes ses positions. L’ennemi montra surtout une grande résistance le 5. Dans la journée du 4,  tout le monde fit son devoir, mais M. le comte Périgord, colonel du 8e régiment de chasseurs à cheval, se distingua en repoussant avec succès plusieurs charges d’une cavalerie beaucoup plus forte que la sienne. Le 5 au soir, S. M. me donna l’ordre d’attaquer la redoute avec la cavalerie, la division Compans et le corps polonais. Le général Compans disposa ses colonnes d’attaque et marcha sur le village de….., situé au pied de la redoute et du bois qui était à la droite. La cavalerie la soutenait ; maître du village et du bois, le général Compans fit marcher à la redoute, qui fut enlevée à la baïonnette par le 61e régiment. Cependant plusieurs charges de cavalerie avaient lieu, et les cuirassiers russes étaient écrasés par le feu de notre infanterie, par celui de l’artillerie, et par notre cavalerie. L’ennemi revint à la charge avec deux colonnes d’infanterie pour reprendre la redoute ; mais il fut reçu vigoureusement par la division Compans et obligé de se retirer après une longue fusillade. Pendant ce temps, le prince Poniatowski chassait à ma droite l’ennemi devant lui et s’emparait d’une position montagneuse. Le combat dura jusqu’à dix heures du soir, et l’on prit position. Le résultat de cette journée donne à S. M. quelques prisonniers, 7 pièces de canon, et la position qu’elle avait désiré occuper. Tout le monde a fait son devoir. Le général Calane et le marquis de Guilano, mes aides-de-camp, furent blessés. J’adresserai à l’état-major l’état des officiers, sous-officiers et soldats qui se sont le plus distingués, en sollicitant pour eux l’avancement et les récompenses qu’ils méritent.

Signé, JOACHIM NAPOLEON.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6953872d.r=Campagne+de+Russie+1812.langEN

RAPPORTS SUR LA BATAILLE DE LA MOSKWA.

Rapport du roi de Naples au major-général.

Mojaïsk, le 9 septembre 1812.

Dans la nuit du 6 au 7, je reçus les dispositions générales pour la bataille ; j’en ordonnai l’exécution, et dès cinq heures du matin les 1 er, 2e et 4e corps de réserve de cavalerie étaient en colonne par brigade, au pied de la redoute. Le 1er corps de réserve devait appuyer l’attaque du 1er corps d’armée, le 2e celle du 3e corps d’armée ; le 4e marchait en réserve au centre, et devait, au besoin, appuyer l’une ou l’autre. S. M. avait mis le 3e corps de réserve à la disposition du vice-roi. Le signal de l’attaque donné, tout se mit en mouvement dans cet ordre. L’Empereur ayant reçu l’avis que le prince d’Eckmülh venait d’être blessé, m’ordonna de me rendre auprès de lui, et de prendre le commandement du 1er corps d’armée, si ce prince se trouvait hors d’état de le conserver. Je revins rendre compte à S. M. qu’il m’avait répondu que sa blessure n’était qu’une contusion, et qu’il pouvait continuer à commander. Un moment après S. M. me dit de me porter en avant, et d’aller voir ce qui se passait aux redoutes ; je m’y rendis au galop. A mon arrivée nos troupes légères entrèrent dans la deuxième redoute, dont elles étaient repoussées. Des cuirassiers russes chargeaient notre infanterie légère ; mais ils furent reçus par une vive fusillade de notre infanterie et ramenés vigoureusement par la 1re brigade de la division Bruyères. Une charge du régiment wurtembourgeois de la brigade Beurmann fut faite en même temps avec le plus grand succès sur l’infanterie russe qui marchait à la 1re redoute, et qui fut entièrement sabrée. Alors je fis marcher au pas de charge à la deuxième redoute, qui fut enlevée pour toujours. Tout le 1er corps de cavalerie reçut l’ordre de se porter derrière ces mêmes redoutes, et le 4e corps reçut aussi l’ordre de s’avancer, de passer le ravin, et de charger les pièces de canon de l’infanterie qui étaient au village, position la plus importante de l’ennemi. Le général Latour-Maubourg, à la tête des cuirassiers saxons, déboucha sur l’ennemi, malgré le feu de l’artillerie et de l’infanterie, les chargea, en sabra un grand nombre, et se maintint dans sa position. Pendant ce temps, le général Nansouty, à la tête de la 1re division de cuirassiers, aux ordres du général Saint-Germain, chargeait vigoureusement tout ce qui se trouvait à droite des deux redoutes, et balayait la plaine jusqu’au ravin du village. Dans ce moment, S. M. m’envoya la division Friant. Le général Dufour passa le ravin à la tête du 15e régiment d’infanterie légère, chassa successivement l’ennemi et arriva sur les hauteurs principales de la position qui se trouvait en arrière du village. Le généraI Friant appuya ce mouvement avec tout le reste de sa division disposée en réserve par brigade. Je fis alors passer le général Caulaincourt à la tête du 2e corps de réserve ; à peine fut-il de l’autre côté du ravin, que je lui donnai l’ordre de charger sur sa gauche tout ce qui se trouvait d’ennemis et de tâcher d’aborder la grande redoute, qui, nous prenant en flanc, nous faisait beaucoup de mal, s’il trouvait l’occasion favorable. Cet ordre fut exécuté avec autant de célérité que de bravoure. Le général Cautaincourt, à la tête de la 2e division de cuirassiers aux ordres du général Wathier, culbuta tout ce qu’il rencontra devant lui ; et se trouvant avoir dépassé la grande redoute de gauche, il rabattit dessus, et avec le 5e de cuirassier il l’enleva à l’ennemi. Ce brave général mourut glorieusement dans cette même redoute, qui fut conservée jusqu’à l’arrivée des troupes de La division Gérard. Cependant les Russes formèrent plusieurs masses d’infanterie composées de la garde de Russie et de leur réserve. Appuyé par une nombreuse cavalerie, l’ennemi marchait pour reprendre le village. J’avais fait successivement arriver toute l’artillerie de la cavalerie et celle de la division Friant. Environ 80 pièces de canon furent mises en batterie jusqu’à portéé de mitraille des masses ennemies. Je fis faire un feu roulant qui arrêta les mouvements des Russes. L’Empereur a pu se convaincre lui-même du mal que l’artillerie a fait à l’ennemi, en parcourant hier le champ de bataille. Les cuirassiers russes appuyaient le mouvement de leur infanterie et chargèrent à différentes reprises sur l’artillerie, la cavalerie et l’infanterie françaises. Ils furent constamment repoussés avec la plus grande perte, et le champ de bataille est couvert de leurs morts. Ils ont énormément perdu de chevaux dans ces différentes charges. La brigade des carabiniers aux ordres des généraux Paultre et Chouard et les 11e et 12e régiments de chasseurs conduits par le général Pajol, ainsi que la division Saint-Germain et la division Bruyères, se sont particulièrement distingués, se trouvant en tête. Il était temps d’éteindre tous les feux de l’artillerie ennemie, et de lui enlever la dernière position qui se trouvait en avant de la gauche du 3e corps. J’ordonnai à la division Friant de marcher ; pendant ce temps je fis pousser une charge vigoureuse sur tout le front. L’ennemi fut culbuté, il se jeta dans le bois, il retira son artillerie ; toute la plaine fut nettoyée, et la dernière position fut enlevée : c’est là que j’eus le bonheur de rencontrer S. M. Voilà à peu près l’historique de ce qu’ont fait les troupes sous mes ordres à la bataille du 7. Les corps de toutes les armes rivalisèrent de zèle, de courage et de dévouement pour le service de l’Empereur. Dès que les états des généraux, officiers, sous-officiers et soldats qui se sont le plus distingués me seront parvenus, je m’empresserai de faire connaître leurs noms. Je dois cependant citer particulièrement les généraux Montbrun et Caulincourt, qui sont morts glorieusement sur le champ de bataille. Le général Belliard eut un cheval tué sous lui et deux de blessés. Les généraux Nansouty, Grouchy, Friant, Bordesoult, Mouriez, Queunot, Roussel, Chouard et Bessières se sont distingués. Les généraux Latour-Maubourg, Pajol, Bruyères, Lahoussaye, Piré, Jacquinot et Dufour, ainsi que les généraux Dery et Dumont, qui ont marché à la tête des différentes charges, ont tous eu des chevaux tués ou blessés. Je dois aussi citer les généraux Pignatelli, Rosetti, les colonels Romeuf, Gobert, Picerno et Berthemy (ce dernier a été blessé ) ; le chef d’escadron Bonnafoux, aussi blessé ; le prince Curiati et les lieutenants Beaufremont, Petitin et Pérignon. Ce dernier, dévoré par la fièvre, et que je voulus renvoyer, me répondit : “Sire, je demande à V. M. de rester auprès d’elle : on n’est point malade le jour d’une  bataille.” Je citerai le colonel Borelli ainsi que les officiers de mon état-major, dont j’ai l’honneur de vous envoyer l’état, et pour lesquels je demande de l’avancement à V. M.

Signé, JOACHIM NAPOLÉON.

Rapport du vice-roi aul major-général.

Rouza, ce 10 septembre 1812.

D’après les ordres de S. M., le 4e corps d’armée partit le 5 septembre à six heures du matin de son camp, en avant de Lousos. Après une heure de marche, une vive canonnade sur ma droite me fit connaître que l’ennemi résistait aux troupes qui s’avançaient par la grande route de Moscou. Les instructions de S. M. portaient de tourner la redoute de l’armée ennemie. Je m’emparai en conséquence d’un village bâti sur une éminence, que les Russes avaient négligé d’occuper. Dès qu’ils nous en virent maîtres, ils commencèrent leur mouvement rétrograde. Ce mouvement ne put se faire que sous le feu de notre canon chargé à mitraille, qui prenait de flanc et de revers tous les corps qui passèrent à portée. L’ennemi recueilli par des troupes fraîches, arriva dans sa position de Borodino ; des ouvrages de campagne ajoutaient beaucoup à la force naturelle du site. Dans l’après-midi, le 4e corps entretint un feu d’artillerie très vif pour favoriser l’attaque que S. M. fit faire de la redoute, à laquelle appuyait la gauche de l’armée ennemie. La journée du 6 se passa en reconnaissances et en préparatifs. S. M. mit à ma disposition les divisons Morand et Gérard, et le corps de cavalerie du général Grouchy, auquel je joignis le lendemain la brigade de cavalerie légère du général Guyon. Dans la soirée les troupes furent disposées ainsi qu’il suit : La division du général Morand à la droite, celle du général Gérard derrière elle, plus à droite et en arrière la cavalerie du général Grouchy, chargée de gagner le terrain propre à son arme, aussitôt que les circonstances le permettraient. Au centre et en échelon de la division Gérard était placée la division Broussier, avant en réserve derrière elle la garde royale à pied et à cheval. La division Delzons formait l’extrême gauche. Elle était soutenue par la division de cavalerie légère aux ordres du général Ornano. Dans la nuit, le général du génie Poitevin jeta quatre ponts sur la petite rivière de Kologha, dont les bords escarpés et coupés d’un grand nombre de ravins, nous séparaient de l’ennemi. L’ordre de S. M. était de s’emparer du village de Borodino, aussitôt que j’entendrais la canonnade bien établie à ma droite, et d’avancer a mesure de nos progrès dans cette partie. En conséquence, le lendemain 7, à cinq heures et demie du matin, le général Delzons fit attaquer le village de Borodino par le 106e. Au moment où ce brave régiment formé en colonne pénètre dans le village, le généra! Plauzonne, qui le guidait, tombe blessé à mort d’un coup de feu. Le 106e, emporté par sa bravoure, passe rapidement les trois ponts que les ennemis avaient établis sur la Kologha derrière le village, et s’avance vers les lignes ennemies. Les Russes, persuadés que notre intention était de déboucher de ce point pour séparer leur aile de leur centre, fixèrent pendant plusieurs heures toute leur attention de ce côté. Ladjudant-commandant Boisserolles, dont j’ai beaucoup à me louer, avait remplacé le général Plauzonne ; il fit d’excellentes dispositions pour la conservation du village de Borodino, qui, selon les instructions générales de la bataille, ne devait pas être dépassé. Tandis que ceci se passait à ma gauche, j’avais porté en avant la division du général Morand, chargée d’attaquer la grande redoute qui couvrait le centre de l’armée ennemie ; elle se forma, la première ligne déployée, la seconde par colonnes de bataillon. Malgré 80 pièces d’artillerie et un feu violent de mousqueterie, cette brave division sortit des ravins en bataille et s’avança avec le plus grand calme sur le plateau. Le 30e de ligne croisa la baïonnette et pénétra dans la redoute ; mais il ne put s’y maintenir. Le général Bonamy, qui marchait à la tête du régiment, fut blessé et pris dans la redoute. Pour le moment, nos efforts devaient se borner à la conservation du plateau : cinq lignes d’infanterie russe s’avançaient pour le reprendre et abordaient la droite du général Morand. Je fis former aussitôt la division Gérard un peu en avant à droite de la première ; le 7e léger fut placé à la gauche, et je disposai la division du général Broussier pour les soutenir. Le combat s’engagea de nouveau sur toute cette ligne avec une extrême vigueur. L’ennemi fit des efforts renouvelés pour emporter le plateau ; mais ce fut en vain : les troupes de S. M. restèrent inébranlables dans leur position. Dans l’espoir d’opérer une diversion utile pour dégager son centre, l’ennemi se décida à faire un grand mouvement de cavalerie par sa droite, en tournant notre gauche. Huit régiments et plusieurs milliers de cosaques débordèrent totalement cette aile, et l’artillerie russe fut doublée pour canonner le village. Le brave colonel d’artillerie Demay fut tué sur le plateau en avant. La division de cavalerie légère du général Ornano, trop faible pour résister à des forces aussi considérables, se retirait en ordre. La 2e ligne du général Delzons, qui avait été constamment au soutien des troupes qui défendaient le village de Borodino, fut rapidement formée en carrés. Cette formation n’était pas encore achevée, lorsque les Croates reçoivent une charge qu’ils repoussent par leur feu. La cavalerie ennemie, renforcée par de nouveaux escadrons, vient charger le 84e qui la reçoit de même. Les forces de cette cavalerie augmentait à chaque moment, elle renouvelle successivement ses charges sur les carrés du 8e léger et des Croates, du 84e et du 92e ; mais partout elle est reçue et renvoyée avec la même vigueur. Les hussards de la garde impériale russe furent particulièrement maltraités ; l’ennemi renonça à l’idée d’enfoncer notre infanterie. Au centre et à la droite des troupes à mes ordres, le combat avait continué avec la même ardeur. Revenu de la gauche ou ma présence avait été nécessaire, je fis de nouvelles dispositions pour l’attaque de la grande redoute. Cinq bataillons de la division Gérard, qui n’avaient pas donné, furent placés à la droite ; la division Broussier en avant et à la gauche. Toute cette infanterie s’enleva au pas de charge et sans tirer ; dans ce moment même les cuirassiers qui étaient à sa droite, fournirent une charge très brillante, et entrèrent dans la redoute. Les 21e, 17e, 9e et 35e de ligne attaquèrent la redoute de front et de flanc, et s’en emparèrent ; elle était encore garnie de 21 pièces de canon. L’ennemi formé en arrière sur plusieurs lignes et couvert par un ravin, je le fis attaquer ; mes troupes traversent le ravin, culbutent l’ennemi, et parviennent à s’établir sur le plateau opposé : les Russes se retirent écrasés. Malgré les obqtacles du terrain, le général Grouchy exécuta une belle charge, avec la division de cavalerie du général Chastel, qui, dans ce moment, appuyait la gauche de l’infanterie. Le général Grouchy fut blessé légèrement d’un éclat d’obus. Je devrais citer tous les régiments qui ont combattu ; mais les 106e, 9e, 30e et 21e de ligne se sont singulièrement fait remarquer par leur calme et leur intrépidité. Mon état-major s’est particulièrement distingué ; il s’est mêlé à plusieurs charge d’infanterie et de cavalerie. Presque tous les officiers qui le composent ont été blessés ou démontés. Je dois surtout faire connaître à V. A. les services essentiels qu’ont rendus, dans cette journée mémorable, les généraux Morand, Guilleminot, Gérard, Almeras et le colonel Bertrand du 106e. Mon aide-de-camp de Seve et le jeune Fontanes de Saint-Marcellin, méritent d’être cités dans ce rapport.

Signé, Eugène NAPOLÉON.

Rapport du maréchal duc d’Elchingen au major- général.

En avant de Borodino, route de Mojaïsk, le 9 septembre 1813.

Monseigneur, Conformément aux ordres de V. A. S., les troupes du 3e corps prirent position le 5 en avant de l’abbaye de Kolosky, sur la gauche de la Kologha, et se tinrent prêtes à soutenir le 1er corps dont une partie venait d’attaquer et d’emporter la redoute près du village. Le 6, le 3e corps, ainsi que le 8e, se formèrent sur la hauteur en arrière de cette redoute ; la journée se passa en reconnaissances, et l’ennemi conservant sa position en arrière de Borodino, la bataille fut décidée pour le 7. Les instructions que V. A. m’adressa le 7, au matin, portaient qu’avec le 3e corps et le 8e, que l’Empereur venait de mettre sous mes ordres, je tiendrais le centre de la bataille, appuyant ma droite au 1er corps et ma gauche au 4e. J’avais aussi à ma disposition le 3e corps des réserves de cavalerie. L’Empereur ordonna que le 1er corps commençât son attaque le long du bois, sous la protection des batteries de 12, qui avaient été construites pendant la nuit ; S. M. m’ordonna d’attaquer vers 7 heures du matin. Je réunis aussitôt les généraux pour leur renouveler verbalement les instructions qu’ils avaient déjà reçues par écrit ; je fis lire à la tête des troupes la proclamation de S. M. ; elle fut accueillie des soldats avec enthousiasme et aux cris de vive l’Empereur! Sur-le-champ nous marchâmes à l’ennemi. Les divisions du 3e corps s’avancèrent dans l’ordre suivant : la 10e, la 25e et la 11e. La première en colonne d’attaque, ayant son dernier régiment en colonne par bataillons déployés à distance de division ; prête à former le carré et à servir de réserve, Le 8e corps était déployé sur deux lignes. La 10e division, après avoir repoussé tous les tirailleurs et avant-postes, aborda la redoute de gauche de l’ennemi avec la plus grande valeur ; cette redoute était en même temps attaquée par les troupes du 1er corps, de sorte que le 24e d’infanterie légère et le 37e de ligne y entrèrent pêle-mêle.L’ennemi, revenu de son premier étonnement, retourna sur ses pas pour reprendre cette redoute ; mais la 25e division marcha dans le moment pour soutenir la 10e, et l’ennemi fut repoussé. Une charge que je fis exécuter avec succès à la 14e brigade de cavalerie légère seconda les efforts de cette infanterie. Tandis que les 10e et 25e divisions étaient ainsi engagées, la 11e marchait sur la redoute du centre qu’elle emporta. Les efforts réitérés de l’ennemi, qui fit successivement plusieurs charges d’infanterie et de cavalerie, furent inutiles, il se retira dans un grand désordre et renonça à reprendre ses positions. Le 8e corps arrivait alors sur les hauteurs ; je le portai à droite pour attaquer, de concert avec les Polonais, la gauche absolue de l’ennemi, ce qu’il exécuta avec beaucoup d’ensemble et de vigueur. Aussitôt que je m’aperçus que la redoute de droite venait d’être enlevée par les troupes du 1er et du 4e corps, je me portai sur l’ennemi, débordant toujours sa gauche jusqu’au moment ou il se mit en pleine retraite. Je ne saurais faire un trop grand éloge du beau dévouement des troupes sous mes ordres, et il m’est doux de penser que le zèle qui les anime sera apprécié par l’Empereur, puisque S. M. elle-même en a été témoin.La perte du 3e corps a été de 2500 tués ou blessés. Le champ de bataille atteste les pertes immenses que l’ennemi a faites.

Signé, maréchal duc d’ELCHINGEN.

Rapport du général prince Poniatowski au major-général.

Au champ de bataille, le 7 septembre 1812, à 10 heures du soir.

Monseigneur, J’ai l’honneur de rendre compte à V. A. S. de la journée d’aujourd’hui. A cinq heures du matin, le 5e corps s’est mis en mouvement, en faisant le tour du bois. Nous arrivâmes sur la vieille route de Smolensk à Moscou. Nous poursuivîmes cette route, et au débouché du bois, dans la plaine, nous aperçûmes une forte colonne d’infanterie près le village de Passarewo. Je fis établir une batterie de plusieurs pièces de 6 et de 12, sur un mamelon à gauche de la route ; et ayant fait battre pendant quelque temps la colonne, je fis avancer rapidement mon infanterie et enlever de vive force le village de Passarewo, et par une seconde attaque le petit bois qui se trouve en avant du village. Le pays étant extrêmement fourré, depuis le petit bois jusqu’au haut du mamelon qui domine toute la plaine, et qui était fortement occupé par l’ennemi, je fis jeter 3 bataillons en tirailleurs dans les broussailles, qui étaient remplies d’une grande quantité de chasseurs à pied russes. Une vive fusillade s’engagea de suite, ainsi qu’une canonnade des plus fortes, qui a duré jusqu’à midi. J’ordonnai qu’on prît le mamelon d’assaut. Les premiers bataillons parvinrent, après de grands efforts, à le couronner ; mais quoique soutenus par d’autres bataillons, il leur devint impossible de se soutenir contre une force infiniment supérieure. Nous fûmes repoussés du mamelon ; mais nous parvînmes a nous maintenir dans le taillis, selon l’ordre que nous avait donné S. M., et je fis continuer à battre de mes batteries le sommet du mamelon, ou l’ennemi avait douze pièces de gros calibre. Nous restâmes dans cette position jusqu’à deux heures du soir, ou m’étant aperçu qu’on faisait des progrès considérables sur le centre, j’ordonnai une nouvelle attaque sur le mamelon, laquelle fut secondée par la cavalerie qui arriva par le revers du mamelon presqu’au même instant que l’infanterie, et nous parvînmes à nous y établir. L’ennemi fit des efforts pour le reprendre ; non seulement il fut brusquement repoussé, mais je le poursuivis vigoureusement avec de l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie à cheval, à plus d’une lieue. La cavalerie fit plusieurs charges sur l’infanterie qui éprouva de grandes pertes. On ne fit que peu de prisonniers, car la cavalerie sabra tout ce qui lui tomba sous la main après qu’elle eut essuyé plusieurs décharges. Nous ne prîmes qu’un caisson chargé de munitions de 12, et un certain nombre d’obus chargés. Les prisonniers qu’on a faits seront envoyés demain matin au quartier-général. En attendant, j’ai l’honneur d’envoyer à V. A. S. un officier qui vient d’abandonner les drapeaux russes, désirant, comme Polonais, servir sa patrie. Il est en état de nous donner de très bons renseignements. Il paraît, d’après ce qu’il m’a dit, que le 5e corps a eu aujourd’hui devant lui le corps d’armée de Tutzkoff, composé de la division de grenadiers de Strogonoff, nommée la seconde garde, et de la division de Kanowitchin, plus de deux bataillons de grenadiers de réserve, deux régiments de milice, un régiment d’hulans et un de hussards. Je ne saurais que m’applaudir de l’heureux résultat que je dois à la bravoure et au zèle des généraux, des officiers et de la troupe Avant que je puisse faire connaître à V. A. S. les noms de ceux qui se sont particulièrement distingués, je ne saurai ne point recommander à V. A. S. M. le général Sébastiani, dont les bons conseils m’ont autant aidé dans les dispositions que sa vigoureuse manière d’agir dans l’exécution. Demain, j’aurai l’honneur de transmettre à V. A S. l’appel avec la perte exacte qu’a essuyée le 5e corps. Celle de l’ennemi a été extrêmement considérable, témoins le champ de bataille et la déclaration de l’officier ci-dessus mentionné.

J’attends les ordres de V. A. S., et j’ai l’honneur d’être, etc. Le général commandant le 5e corps, Signé, JOSEPH, prince PONIATOWSKI.

aigle et papillonN6953887_JPEG_1_1DMhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6953887v.r=Campagne+de+Russie+1812.langFR

VINGT-CINQUIÈME BULLETIN.

A Noilskoë, le 20 octobre 1812.

Tous les malades qui étaient aux hôpitaux de Moscou ont été évacués dans les journées du 15, du 16, du 17 et du 18, sur Mojaïsk et Smolensk. Les caissons d’artillerie, les munitions prises, et une grande quantité de choses curieuses, et des trophées, ont été emballés et sont partis le 15. L’armée a reçu 1 ordre de faire du biscuit pour vingt jours, et de se tenir prête à partir ; effectivement, l’Empereur a quitté Moscou le 19. Le quartier-général était le même jour à Desna. D’un côté, on a armé le Kremlin et on l’a fortifié ; dans le même temps on l’a miné pour le faire sauter. Les uns croient que l’Empereur veut marcher sur Toula et Kalouga, pour passer l’hiver dans ces provinces, en occupant Moscou par une garnison dans le Kremlin. Les autres croient que l’Empereur fera sauter le Kremlin, et brûler les établissements publics qui restent, et qu’il se rapprochera de cent lieues de la Pologne pour établir ses quartiers-d’hiver dans un pays ami, et être a portée de recevoir tout ce qui existe dans les magasins de Dantzick, de Kowno, de Wilna et Minsk, pour se rétablir des fatigues de la guerre. Ceux-ci font l’observation que Moscou est éloigné de Pétersbourg de cent quatre-vingts lieues de mauvaise route, tandis qu’il n’y a de Witepsk à Pétersbourg que cent trente lieues ; qu’il y a de Moscou à Kiow deux cent dix-huit lieues, tandis qu’il n’y a de Smolensk à Kiow que cent douze lieues ; d’où l’on conclut que Moscou n’est pas une position militaire. Or, Moscou n’a plus d’importance politique, puisque cette ville est brûlée et ruinée pour cent ans. L’ennemi montre beaucoup de cosaques, qui inquiètent la cavalerie : l’avant-garde de la cavalerie, placée en avant de Vinkovo, a été surprise par une horde de ces cosaques ; ils étaient dans le camp avant qu’on pût être à cheval. Ils ont pris un parc du général Sébastiani de cent voitures de bagages, et fait une centaine de prisonniers. Le roi de Naples est monté à cheval avec les cuirassiers et les carabiniers, et apercevant une colonne d’infanterie légère de quatre bataillons, que l’ennemi envoyait pour appuyer les cosaques, il l’a chargée, rompue et taillée en pièces. Le général Dezi, aide-de-camp du roi, officier brave, a été tué dans cette charge, qui honore les carabiniers. Le vice-roi est arrivé à Fominskoë. Toute l’armée est en marche. Le maréchal duc de Trévise est resté à Moscou avec une garnison. Le temps est très beau, comme en France en octobre, peut-être un peu plus chaud. Mais dans les premiers jours de novembre on aura des froids. Tout indique qu’il faut songer aux quartiers d’hiver. Notre cavalerie surtout en a besoin. L’infanterie s’est remise à Moscou, et elle est très bien portante.

aigle et papillon

VINGT-SIXIÈME BULLETIN.

Borowsk, le 23 octobre 1812.

Après la bataille de la Moskwa, le général Kutusow prit position à une lieue en avant de Moscou ; il avait établi plusieurs redoutes pour défendre la ville ; il s’y tint, espérant sans doute en imposer jusqu’au dernier moment. Le 14 septembre, ayant vu l’armée française marcher à lui, il prit son parti et évacua la position en passant par Moscou. Il traversa cette ville avec son quartier-général, à neuf heures du matin. Notre avant-garde la traversa à une heure après-midi. Le commandant de l’arrière-garde russe fit demander qu’on le laissât défiler dans la ville sans tirer : on y consentit ; mais au Kremlin, la canaille armée par le gouverneur fit résistance et fut sur-le-champ dispersée. Dix mille soldats russes furent, le lendemain et les jours suivans, ramassés dans la ville, où ils s’étaient éparpillés par l’appât du pillage ; c’étaient d’anciens et bons soldats : ils ont augmenté le nombre des prisonniers. Les 15, 16 et 17 septembre, le général d’arrière, garde-russe dit que l’on ne tirerait plus, et que l’on ne devait plus se battre, et parla beaucoup de paix. Il se porta sur la route de Kolomna, et notre avant-garde se plaça à cinq lieues de Moscou, au pont de la Moskwa. Pendant ce temps, l’armée russe quitta la route de Kolomna, et prit celle de Kalouga par la traverse. Elle fit ainsi la moitié du tour de la viile, à six. lieues de distance. Le vent y portait des tourbillons de flamme et de fumée. Cette marche, au dire des officiers russes, était sombre et religieuse. La consternation était dans les âmes : on assure qu’officiers et soldats étaient si pénétrés, que le plus grand silence régnait dans toute l’armée, comme dans la prière. On s’aperçut bientôt de la marche de l’ennemi. Le duc d’Istrie se porta à Desna avec un corps d’observation. Le roi de Naples suivit l’ennemi d’abord sur Podol, et ensuite se porta sur ses derrières, menaçant de lui couper la route de Kalouga. Quoique le roi n’eût avec lui que l’avant-garde, l’ennemi ne se donna que le temps d’évacuer les retranchements qu’il avait faits, et seç porta six lieues en arrière, après un combat glorieux pour l’avant-garde. Le prince Poniatowski prit position derrière la Nara, au confluent de l’Istia. Le général Lauriston ayant dû aller au quartier-général russe le 5 octobre, les communications se rétablirent entre nos avant-postes et ceux de l’ennemi, qui convinrent entr’eux de ne pas s’attaquer sans se prévenir trois heures d’avance ; mais le 18, à sept heures du matin, 4,000 cosaques sortirent d’un bois situé à demi-portée de canon du général SébastÍani, formant l’extrême gauche de l’avant-garde, qui n’avait été ni occupée ni éclairée ce jour-là. Ils firent un houra sur cette cavalerie légère dans le temps qu’elle était à pied à la distribution de farine. Cette cavalerie légère ne put se former qu’à un quart de lieue plus loin. Cependant, l’ennemi pénétrant par cette trouée, un parc de douze pièces de canon et de vingt caissons du général Sébastiani, fut pris dans un ravin avec des voitures de bagages au nombre de 10, en tout 65 voitures, au lieu de 100 que l’on avait porté dans le dernier Bulletin. Dans le même temps, la cavalerie régulière de l’ennemi et deux colonnes d’infanterie pénétraient dans La trouée. Elles espéraient gagner le bois et le défilé de Voronosvo avant nous ; mais le roi de Naples était là ; il était à cheval ; il marcha et enfonça la cavalerie de ligne russe dans dix ou douze charges différentes. Il aperçut la division de six bataillons ennemis commandés par le lieutenant-général Muller, la chargea et l’enfonça. Cette division a été massacrée. Le lieutenant-général Muller a été tué. Pendant que ceci se passait, le prince Poniatowski repoussait une division russe avec succès. Le général polonais Fischèr a été tué d’un boulet. L’ennemi a non seulement éprouvé une perte supérieure à la nôtre, mais il a la honte d’avoir violé une trêve d’avant-garde, ce qu’on ne vit presque jamais. Notre perte se monte à 800 hommes tués, blessés ou pris. Celle de l’ennemi est double. Plusieurs officiers russes ont été pris ; deux de leurs généraux ont été tués ; le roi de Naples, dans cette journée, a montré ce que peuvent la présence d’esprit, la valeur et l’habitude de la guerre. En général, dans toute la campagne, ce prince s’est montré digne du rang suprême où il est. Cependant l’Empereur voulant obliger l’ennemi à évacuer son camp retranché et le rejeter à plusieurs marches en arrière, pour pouvoir tranquillement se porter sur les pays choisis pour ses quartiers d’hiver, et nécessaires à occuper actuellement pour l’exécution de ses projets ultérieurs, avait ordonné le 17 par le général Lauriston à son avant-garde, de se placer derrière le défilé de Winkowo, afin que ses mouvements ne pussent pas être aperçus. Depuis que Moscou avait cessé d’exister, l’Empereur avait projeté ou d’abandonner cet amas de décombres, ou d’occuper seulement le Kremlin avec 3000 hommes ; mais le Kremlin, après quinze jours de travaux, ne fut pas jugé assez fort pour être abandonné pendant vingt ou trente jours à ses propres forces. Il aurait affaibli et gêné l’armée dans ses mouvements, sans donner un grand avantage. Si l’on eût voulu garder Moscou contre les mendiants et les pillards, il fallait 20,000 hommes. Moscou est aujourd’hui un vrai cloaque malsain et impur. Une population de 200,000 âmes errant dans les bois voisins, mourant de faim, vient sur ces décombres chercher quelques débris et quelques légumes des jardins pour vivre. Il parut inutile de compromettre quoi que ce soit pour un objet qui n’était d’aucune importance militaire, et qui est aujourd’hui devenu sans importance politique. Tous les magasins qui étaient dans la ville ayant été découverts avec soin, les autres évacués, l’Empereur fit miner le Kremlin. Le duc de Trévise le fit sauter le 23 à deux heures du matin ; l’arsenal, les casernes, les magasins, tout a été détruit. Cette ancienne citadelle, qui date de la fondation de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été! Le duc de Trévise s’est mis en marche pour Vereja. L’aide-de-camp de l’empereur de Russie Wizingerode ayant voulu percer, le 22, à la tête de 500 cosaques, fut repoussé et fait prisonnier avec un jeune oflicier russe, nommé Nariskin. Le quartier-général fut porté le 19 au château de Troitskoe ; il y séjourna le 20. Le 21, il était à Ignatiew ; le 22, à Pominskoi ; toute l’armée ayant fait deux marches de flanc ; et le 23 à Borowsk. L’Empereur compte se mettre en marche le 24 pour gagner la Dwina, et prendre une position qui le rapproche de 80 lieues de Pétersbourg et de Wilna, double avantage, c’est-à- dire, plus près de vingt marches des moyens et du but. De 4000 maisons de pierre qui existaient à Moscou, il n’en restait plus que 200. On a dit qu’il en restait le quart, parce qu’on y a compris 800 églises ; encore une partie en est endommagée. De 8000 maisons en bois, il en restait à peu près 500. On proposa à l’Empereur de faire brûler le reste de la ville pour servir les Russes comme ils le veulent, et d’étendre cette mesure autour de Moscou. Il y a 2000 villages et autant de maisons de campagne ou de châteaux. On proposa de former quatre colonnes de 2000 hommes chacune, et de les charger d’incendier tout à vingt lieues à la ronde. Cela apprendra aux Russes disait-on, à faire la guerre en règle et non en Tartares. S’ils brûlent un village, une maison, il faut leur répondre en leur en brûlant 100. L’Empereur s’est refusé à ces mesures qui auraient tant agravé les malheurs de cette population. Sur 9000 propriétaires dont on aurait brûlé les châteaux, 100 peut-être sont des sectateurs du Marat de la Russie ; mais 8900 sont de braves gens déjà trop victimes de l’intrigue de quelques misérables. Pour punir 100 coupables, on en aurait ruiné 8900. Il faut ajouter que l’on aurait mis absolument sans ressources 200,000 pauvres serfs innocents de tout cela. L’Empereur s’est donc contenté d’ordonner la destruction des citadelles et établissements militaires, selon les usages de la guerre, sans rien faire perdre aux particuliers déjà trop malheureux par les suites de cette guerre. Les habitants de la Russie ne reviennent pas du temps qu’il fait depuis vingt jours. C’est le soleil et les belles journées du voyage de Fontainebleau. L’armée est dans un pays extrêmement riche, et qui peut se comparer aux meilleurs de la France et de l’Allemagne.

aigle et papillon

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VINGT-SEPTIÈME BULLETIN.

Vereia, le 27 octobre 1812.

Le 22 octobre, le prince Poniatowski se porta sur Vereia. Le 23, l’armée allait suivre ce mouvement, lorsque, dans l’après-midi, on apprit que l’ennemi avait quitté son camp retranché, et se portait sur la petite ville de Malojaroslavetz. On jugea nécessaire de marcher à lui pour l’en chasser. Le vice-roi reçut l’ordre de s’y porter. La division Delzons arriva le 23, à six heures du soir, sur la rive gauche, s’empara du pont et le fit rétablir. Dans la nuit du 23 au 24, deux divisions russes arrivèrent dans la ville, et s’emparèrent des hauteurs sur la rive droite, qui sont extrêmement favorables. Le 24, à la pointe du jour, le combat s’engagea. Pendant ce temps, l’armée ennemie parut tout entière, et vint prendre position derrière la ville ; les divisions Delzons, Broussier et Pino, et la garde italienne furent successivement engagées. Ce combat fait le plus grand honneur au vice-roi et au 4e corps d’armée. L’ennemi engagea les deux tiers de son armée pour soutenir la position ; ce fut en vain. La ville fut enlevée, ainsi que les hauteurs. La retraite de l’ennemi fut si précipitée, qu’il fut obligé de jeter vingt pièces de canon dans la rivière. Vers le soir, le maréchal prince d’Eckmülh déboucha avec son corps, et toute l’armée se trouva en bataille avec son artillerie le 25, sur la position que l’ennemi occupait la veille. L’Empereur porta son quartier-général le 24 au village de Ghorodnia. A sept heures du matin, 6000 cosaques qui s’étaient glissés dans les bois, firent un houra général sur les derrières de la position, et enlevèrent six pièces de canon qui étaient parquées. Le duc d’Istrie se porta au galop avec toute la garde à cheval : cette horde fut sabrée, ramenée et jetée dans la rivière ; on lui reprit l’artillerie qu’elle avait prise et plusieurs voitures qui lui appartenaient ; 600 de ces cosaques ont été tués, blessés ou pris ; 30 hommes de la garde ont été blessés, et 3 tués. Le général de division comte Rapp a eu un cheval tué sous lui. L’intrépidité dont ce général a donné tant de preuves, se montre dans toutes les occasions. Au commencement de la charge, les officiers de cosaques appelaient la garde, qu’ils reconnaissaient, muscadins de Paris. Le major des dragons Letort s’est fait remarquer. A huit heures l’ordre était rétabli. L’Empereur se porta à Malojaroslavetz, reconnut la position de l’ennemi, et ordonna l’attaque pour le lendemain ; mais la nuit l’ennemi a battu en retraite. Le prince d’Eckmülh l’a poursuivi pendant six lieues ; l’Empereur alors l’a laissé aller, et a ordonné le mouvement sur Vereia. Le 26, le quartier-général était à Borowsk, et le 27, a Vereia. Le prince d’Eckmülh est ce soir à Borowsk ; le maréchal duc d’Elchingen, à Mojaïsk. Le temps est superbe, les chemins sont beaux ; c’est le reste de l’automne : ce temps durera encore huit jours, et à cette époque nous serons rendus dans nos nouvelles positions. Dans le combat de Malojaroslavetz, la garde italienne s’est distinguée. Elle a pris la position, et s’est maintenue. Le général baron Delzons, officier distingué, a été tué de trois balles. Notre perte est de 1500 hommes tués ou blessés. Celle des ennemis est de 6 à 7 mille. On a trouvé sur le champ de bataille 1700 Russes, parmi lesquels 1100 recrues habillées de vestes grises, ayant à peine deux mois de service. L’ancienne infanterie russe est détruite ; l’armée russe n’a quelque consistance que par les nombreux renforts de cosaques récemment arrivés du Don. Des gens instruits assurent qu’il n’y a dans l’infanterie russe que le premier rang composé de soldats, et que les deuxième et troisième rangs sont remplis par des recrues et des milices, que, malgré la parole qu’on leur avait donnée, on y a incorporées. Les Russes ont eu trois généraux tués. Le général comte Pino a été légèrement blessé.

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VINGT-HUITIÈME BULLETIN.

Smolensk, le 11 novembre 1812.

Le quartier-général impérial était le 1er novembre à Viasma, et le 9 à Smolensk. Le temps a été très beau jusqu’au 6 ; mais le 7, l’hiver a commencé, la terre s’est couverte de neige : les chemins sont devenus très glissants et très difficiles pour les chevaux de trait. Nous en avons beaucoup perdu par le froid et les fatigues ; les bivouacs de la nuit leur nuisent beaucoup. Depuis le combat de Malojaroslavetz, l’ayant-garde n’avait pas vu l’ennemi, si ce n’est les cosaques, qui, comme les Arabes, rôdent sur les flancs et voltigent pour inquiéter. Le 2, à deux heures après midi, 12,000 hommes d’infanterie russe, couverts par une nuée de cosaques, coupèrent la route à une lieue de Viasina, entre le prince d’Eckmülh et le vice-roi. Le prince d’Eckmülh et le vice-roi firent marcher sur cette colonne, la chassèrent du chemin, la culbutèrent dans les bois, lui prirent un général-major avec un bon nombre de prisonniers, et lui enlevèrent six pièces de canon ; depuis on n’a plus vu l’infanterie russe, mais seulement des cosaques.Depuis le mauvais temps du 6, nous avons perdu plus de 3,000 chevaux de trait, et près de 100 de nos caissons ont été détruits. Le général Wittgenstein ayant été renforcé par les divisions russes de Finlande, et par un grand nombre de troupes de milice, a attaqué, le 18 octobre, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr ; il a été repoussé par ce maréchal, et par le général de Wrede, qui lui ont fait trois mille prisonniers, et ont couvert le champ de bataille de ses morts. Le 20, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr ayant appris que le maréchal duc de Bellune, avec le 9e corps, marchait pour le renforcer, repassa la Dwina, et se porta à sa rencontre, pour, sa jonction opérée avec lui, battre Wittgenstein, et lui fairere passer la Dwina. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr fait le plus grand éloge de ses troupes. La division suisse s’est fait remarquer par son sang-froid et sa bravoure. Le colonel Guéhéneuc, du 26e régiment d’infanterie légère, a été blessé. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr a eu une balle au pied. Le maréchal duc de Reggio est venu le remplacer, et a repris le commandement du 2e corps. La santé de l’Empereur n’a jamais été meilleure.

Rapport de M. le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, à S. A. le prince major-général.

Ce 20 octobre 1812.

Par ma dernière, du 17 du courant, j’instruisais V. A. que j’aurais probablement le lendemain toutes les forces réunies sous les ordres du comte de Wittgenstein sur le 2e corps. Je vous ai parlé des renforts qu’il avait reçus de Pétershourg, et qui se montent à 7,000 hommes, y compris 6 à 8000 hommes de milice, ramassés dans Pétersbourg ou aux environs. Il a reçu, en outre, la 21e division, arrivant tout fraichement de la Finlande : une partie de cette division a seulement donné, en passait près de Riga, dans une affaire contre les Prussiens.  Elle a fait sa jonction avec les troupes de Wittgenstein à Disna, le 16, au cornent où il a débusqué le poste que j’y avais placé. Le 18, à six heures du matin, M. de Wittgenstein a débouché devant Polosk sur quatre colonnes, déployant ses troupes autour de ma position, et profitant de l’énorme supériorité qu’il avait pour prendre de revers et sans aucun danger la position que j’occupais sur la rive gauche de la Polota, en face de celle qu’il occupait précédemment sur la Drissa. Sa première attaque sérieuse se porta contre une batterie à barbette que j’avais fait établir dans une position avantageuse, et qu’il fallait à tout prix occuper pour ne pas livrer à l’ennemi la partie la plus faible de ma position, c’est-à-dire, le front de la ville, qui n’offrait aucune difficulté qu’une palenque, dont j’avais couvert le front, mais qui, n’étant point encore terminée, était ouverte partout, notamment aux deux petits bastions qui devaient l’appuyer, mais qui étaient à peine tracés. Cependant j’y mis quelques pièces qui nous ont servi. La batterie de la Tuilerie a été prise et reprise trois ou quatre fois : elle était défendue par les troupes de la 8e division, commandées par M. le général de division Maison. La défense de ce front d’attaque lui fait infiniment d’honneur, ainsi qu’au corps chargé de sa défense, c’est-à-d ire, les 2e, 37e régiments d’infanterie été ligne, et le 11e d’infanterie légère, ainsi qu’à deux escadrons du 14e régiment de cuirassiers, commandés par M. Remberg ; deux escadrons de troupes légères du 8e lanciers et 20e chasseurs, commandés par le chef d’escadron Curel, qui appuyaient la droite de la 8e division, et dont la conduite mérite les plus grands éloges dans toutes les charges qu’ils ont reçues ou faites contre des forces si disproportionnées aux leurs. L’ennemi déploya une autre de ses colonnes devant le front de la 6e division, commandée par M. le pgénéral Legrand. Il a dirigé principalement son attaque sur une batterie qui n’était point terminée, sur la rive gauche de la Polota, et qui devenait alors le centre de la division Legrand. Trois ou quatre fois il a essayé de s’en emparer, et en a toujours été repoussé avec la perte que l’on fait toujours quand de semblables entreprises ne réussissent pas. Jusque dans l’après-midi, l’ennemi n’avait pas osé attaquer le front de la rive droite de la Polota, dont quelques points étaient assez bien retranchés et terminés ; mais sur les quatre heures, ils ont débouché de la route de Seibet et de Riga, et se sont portés en foule et en furie sur le flanc gauche de la ville, soutenus et échelonnés par la colonne qui débouchait de la route de Nevel. Je voulais laisser user toute cette belle ardeur sur deux redoutes construites et occupées par l’artillerie bavaroise et les soldats nécessaires à sa défense, et commandés par M. le général Vicenti ; mais les Suisses de la 2e division, commandés par M. le général Merle, ainsi que le 3e régiment de croates, contre les dispositions convenues, se sont précipités au-devant des Russes, et ont combattu cette furie avec une bravoure, un ordre et un sang-froid qui a été remarqué. On a enfin amené les Russes qui faisaient cette attaque, sous les murs de la ville, où le carnage que l’on faisait depuis le matin sur tous les points de toute l’armée, s’est terminé avec la nuit. Les Russes, malgré leur supériorité, ont laissé la terre couverte de leurs cadavres, et n’ont réussi dans aucune de leurs attaques. Malgré les succès obtenus dans cette journée, j’étais inquiet dans la soirée de ce que ma cavalerie aurait pu rencontrer sur la rive gauche de la Dwina. Je m’étais privé de la plus grande partie de ma cavalerie dans cette journée, pour être tranquille sur mes derrières. Dans la soirée, le général Corbineau, dont la brigade a des chevaux extrêmement fatigués, n’avait pas pénétré au-delà de l’Ouschatz et n’avait rencontré, suivant son rapport, que de la cavalerie et un peu d’infanterie. Comme il était parfaitement en mesure sur ce point, ayant à sa disposition trois petits bataillons d’infanterie bavaroise, j’attendais la journée du lendemain avec beaucoup de tranquillité. Le 19, à la pointe du jour, nous vîmes les ennemis en mouvement sur la ligne, occupés à rectifier leur position et formant un demi-cercle autour de la nôtre. Vers les dix heures du matin, il m’arrive l’aide-de-camp du général Corbineau, qui m’annonce qu’il avait devant sa brigade 5000 hommes et douze escadrons de cavalerie. Je ne perdis pas un moment pour prendre un régiment dans chacune des trois divisions du secondd corps ; en prenant de préférence ce que l’on pourrait retirer le plus facilement de devant l’ennemi, qui n’aurait pas manqué alors de renouveler ses attaques, et n’attendait pour le faire que l’apparition de ce corps dont il attendait l’arrivée avec impatience. Vers midi, ces troupes défilant sur la hauteur, derrière Polotsk, l’ennemi vit bien ce qui décidait ce mouvement, mais crut que c’était une espèce de réserve derrière Polotsk. Je réunis ces troupes sous le commandement du général Amey, j’y joignis le 7e régiment de cuirassiers de la division Doumer, qui n’avait pas encore rencontré l’ennemi en remontant la Dwina. En même temps j’ordonnai qu’aussitôt que la brume commencerait à paraître, l’armée repassât en entier sur la rive gauche de la Dwina. Vers la chute du jour, au moment où l’on commença à retirer l’artillerie des ouvrages avancés, quelques imprudens mirent le feu aux baraques du général Legrand, qui se communiqua dans un moment sur toute la ligne, et donna à l’ennemi la certitude que l’on se retirait. Alors, il fit feu de toutes les batteries, et lança sur la ville une quantité d’obus et autres projectiles incendiaires pour mettre le feu, à quoi il réussit en partie, espérant par là empêcher nos mouvements d’artillerie et faire sauter nos caissons. Cette canonnade et ce bombardement furent soutenus d’une attaque générale. On se voyait comme en plein jour, au moyen de l’incendie de la ville, et cette attaque n’a cessé qu’au moment ou le dernier homme a été repassé sur la rive gauche de la Dwina ; mais au milieu de toutes ces attaques et le tumulte qu’occasionne un incendie, les troupes se sont conduites avec une bravoure extraordinaire, et la retraite s’est faite dans le meilleur ordre. A minuit, toute l’artillerie était retirée, et toute la troupe en entier était repassée à deux heures et demie du matin. Je renforçai de suite, des deux régiments qui avaient passé les premiers, les troupes que j’avais mises dans la journée sous le commandement du général Amey, et qui étaient parvenues le soir à contenir l’ennemi dans les défilés près de Soloeuk, mais point encore en vue de l’armée de M. de Viltgenstein. Il avait avec ses troupes une colonne bavaroise forte de 6 à 700 hommes. Je réunis le tout sous le commandement de M. Merle, à qui j’ordonnai de marcher sur le champ au devant du corps de M. le général Steingel, de le repousser avec vigueur, pour le rejeter au-delà de l’Ouschatz, pouvant alors soutenir cette attaque par une autre partie de l’armée, si cela devenait nécessaire. Au moment où ces troupes se sont mises en mouvement, on a rencontré celles de l’ennemi. Le corps de M. de Steingel a été culbuté, et, après une grande perte en tués, rejeté de l’autre côté de Bolonia, et laissant entre nos mains 12 à 1500 prisonniers, parmi lesquels 18 officiers de différents grades, entre autres un capitaine de vaisseau anglais, employé à l’état-major de Steingel, et se disant au service de Russie depuis trois semaines. Cette affaire fait beaucoup d’honneur à M. le comte de Wrede qui l’a dirigée, et au général Amey qui l’a bien secondé. Je dois le plus grand éloge à la bonne conduite des troupes, au zèle et à l’intelligence des officiers de tout grade et de toute arme, qui m’ont bien secondé, et parmi lesquels je citerai MM. les généraux Legrand, Merle, le baron Laurencez, mon chef d’état-major ; Aubry, commandant l’artillerie du 2e corps ; Dode, commandant du génie, et M. l’adjudant-commandant Dalbignac, qui ont acquis dans cette journée de nouveaux droits à la bienveillance de S. M. J’aurai l’honneur d’adresser à V. A., d’ici à quelques jours, un état des officiers qui par leur bonne conduite ont mérité de l’avancement. Notre perte n’est pas très considérable, en raison de celle de l’ennemi qui est énorme. M. le général Legrand a eu un cheval tué sous lui et deux contusions ; M. le colonel Guéhéneuc, aide-de-camp de S. M., est au nombre des blessés. J’ai l’honneur de prévenir V. A. qu’une balle que j’ai reçue dans le pied gauche et qui m’empêche de marcher et de monter à cheval, va me forcer pendant dix à douze jours à quitter le commandement actif du corps d’armée. Je viens de le remettre à M. le comte Legrand. Je compte me tenir seulement à une marche du corps d’armée, pour être à même de reprendre mes fonctions, espérant être encore utile par mes conseils au corps d’armée, si le général Legrand les approuve. Mais j’attends sous peu jours de jours le maréchal duc de Reggio, et le 9e corps sous les ordres du duc de Bellune, est en marche. Notre jonction faite, nous pousserons vivement l’armée russe.

Signé, le maréchal GOUVION-SAINT-CYR.

Rapport de M. le lieutenant-général comte de Wrede.

Cynovoska, près Babinetscky, le 23 octobre 1812.

Ignorant si M. le maréchal comte Gouvion-Saint-Cyr a pu donner, depuis deux jours, des nouvelles à V. Exc., de la position que j’occupe avec le 6e corps bavarois, la 1re brigade de cavalerie légère française, et la brigade de cuirassiers du général Lhéritier, je me fais un devoir de donner connaissance à V. Exc. des mouvements que j’ai faits depuis avant-hier. Peut-être aurez-vous appris, M. le duc, que le 19, l’ennemi, qui, le 18, avait été si bravement et si complètement battu en avant de Polotsk, a gagné par ses forces supérieures beaucoup de terrain sur le général Corbineau, qui était chargé d’empêcher le passage de l’Ouschatz par l’ennemi, et d’arriver par les derrières sur Polotsk. L’ennemi ayant été au moment de déboucher de la ville de Polotsk, M. le maréchal comte Gouvion-Saint-Cyr me fit appeler, pour m’engager à prendre le commandement des troupes qu’il avait réunies sur la rive gauche, pour empêcher l’ennemi de déboucher. J’ai pris le commandement lorsque ses tirailleurs allaient sortir du bois. C’est à un bataillon du brave 19e régiment d’infanterie de ligne français, que je trouvai le plus à portée, et auquel j’ordonnai de croiser la bayonnette et de charger, que je dois d’avoir rejeté l’ennemi à une demi-lieue dans le défilé, avant la nuit tombante. Cette expédition faite, M. le maréchal comte Gouvion-Saint-Cyr a mis sous mes ordres les 19e, 37e et 124e régiments d’infanterie ; le 2e régiment suisse, le 7e de cuirassiers, et la brigade du général Corbineau, pour tâcher, prenant avec moi une brigade bavaroise, peu forte en nombre, de repousser, le 22 au matin, l’ennemi de l’autre côté de l’Ouschatz. J’ai divisé ce corps en trois colonnes, conduisant moi-même celle du centre ; celle de gauche, commandée par le général baron Amey, et celle de droite, par le général bavarois baron de Strath ; à quatre heures et demie du matin, l’ennemi m’attaqua dans le défilé, au moment où je préparais moi-même mon attaque. Comme j’avais donné l’ordre de ne pas tirer et de ne payer l’insolence de l’ennemi qu’avec la baïonnette, dans une heure et demie de temps, il fut chassé du défilé, qui a trois lieues de longueur. Les braves 19e et 87e de ligne, commandés par leur digne général de brigade Grundler, se sont couverts de gloire. Deux colonels, un major, un grand nombre d’officiers, et 1800 hommes furent faits prisonniers. Après avoir débouché du bois, j’ai attaqué le corps principal du général Steingel, placé sur la rive gauche de l’Ouschatz, avec une nombreuse cavalerie et de l’artillerie. Après une demi-heure de temps, l’artillerie bavaroise, que j’avais avec moi, fit taire celle de l’ennemi, et je passai l’Ouschatz au gué. Si, à cette époque, le général baron Amey, auquel j’avais ordonné de descendre de Rudonia sur la gauche de l’Ouschatz, pour prendre l’ennemi par le flanc droit, était arrivé, il est à croire que tout le corps ennemi aurait été anéanti. J’ai poursuivi l’ennemi sur la route de Disna, lorsque j’ai reçu l’ordre de M. le maréchal comte Gouvion-Saint-Cyr, de revenir sur Polotsk, S. Exc. s’étant résolue à attendre l’arrivée du 9e corps, que commande le maréchal duc de Bellune.

Signé, DE WREDE.

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VINGT-NEUVIÈME BULLETIN.

Molodetschno, le 3 décembre 1812.

Jusqu’au 6 novembre, le temps a été parfait, et le mouvement de l’armée s’est exécuté avec le plus grand succès. Le froid a commencé le 7 ; dès ce moment, chaque nuit nous avons perdu plusieurs centaines de chevaux, qui mouraient au bivouac. Arrivés à Smolensk, nous avions perdu bien des chevaux de cavalerie et d’artillerie. L’armée russe de Volhynie était opposée à notre droite. Notre droite quitta la ligne d’opération de Minsk, et prit pour pivot de ses opérations la ligne de Varsovie. L’Empereur apprit à Smolensk, le 9, ce changement de ligne d’opérations, et présuma ce que ferait l’ennemi. Quelque dur qu’il fui parût de se mettre en mouvement dans une si cruelle saison, le nouvel état des choses le nécessitait. Il espérait arriver à Minsk, ou du moins sur la Beresina, avant l’ennemi ; il partit le 13 de Smolensk ; le 16, il coucha à Krasnoi. Le froid qui avait commence le 7, s’accrut subitement, et du 14 au 15 et au 16, le thermomètre marqua 16 et 18 degrés au-dessous de glace. Les chemins furent couverts de verglas ; les chevaux de cavalerie, d’artillerie, de train périssaient toutes les nuits, non par centaines mais par milliers, surtout les chevaux de France et d’Allemagne. Plus de trente mille chevaux périrent en peu de jours ; notre cavalerie se trouva toute à pied ; notre artillerie et nos transports se trouvaient sans attelage. Il fallut abandonner et détruire une bonne partie de nos pièces et de nos munitions de guerre et de bouche. Cette armée, si belle le 6, était bien différente dès le 14, presque sans cavalerie, sans artillerie, sans, transports. Sans cavalerie, nous ne pouvions pas nous éclairer à un quart de lieue ; cependant ans artillerie, nous ne pouvions pas risquer une bataille et attendre de pied ferme ; il fallait marcher pour ne pas être contraints à une bataille, que le défaut de munitions nous empêchait de désirer ; il fallait occuper un certain espace, pour ne pas être tournés, et cela sans cavalerie qui éclairât et liât les colonnes., Cette difficulté jointe à un froid excessif subitement venu, rendit notre situation fâcheuse. Des hommes que la nature n’a pas trempés assez fortement pour être au-dessus de toutes les chances du sort et de la fortune, perdirent leur gaieté, leur bonne humeur, et ne rêvèrent que malheurs et catastrophes ; ceux qu’elle a créés supérieurs à tout, conservèrent leur gaieté et leurs manières ordinaires, et virent une nouvelle gloire dans des difficultés différentes à surmonter. L’ennemi, qui voyait sur les chemins les traces de çette affreuse calamité qui frappait l’armée française, chercha à en profiter. Il enveloppait toutes les colonnes par ses cosaques, qui enlevaient, comme les Arabes dans les déserts, les trains et les voitures qui s’écartaient. Cette méprisable cavalerie, qui ne fait que du bruit et n’est pas capable d’enfoncer une compagnie de voltigeurs, se rendit redoutable à la faveur les circonstances. Cependant l’ennemi eut à se repentir de toutes les tentatives sérieuses qu’il voulut ntreprendre ; il fut culbuté par le vice-roi au-devant duquel il s’était placé, et il y perdit beaucoup de monde. Le duc d’Elchingen qui, avec 3,000 hommes, faisait l’arrière-garde, avait fait sauter les remparts de Smolensk. Il fut cerné  cerqé et se trouva dans une position critique ; il s’en tira avec cette intrépidité qui le distingue. Après avoir tenu l’ennemi éloigné de lui pendant toute la journée du 18, et l’avoir constamment repoussé, à la nuit il fit un mouvement par le flanc droit, passa le Borysthène et déjoua tous les calculs de l’ennemi. Le 19, l’armée passa le Borysthène à Orza, et l’armée russe fatiguée, ayant perdu beaucoup de monde, cessa là ses tentatives. L’armée de Volhynie s’était portée des le 16 sur Minsk et marchait sur Borisow. Le général Dombrowsky défendit la tête de pont de Borisow avec 3,000 hommes. Le 23, il fut forcé et obligé d’évacuer cette position. L’ennemi passa alors la Beresina, marchant sur Bobr, la division Lambert faisant l’avant-garde. Le 2e corps, commandé par le duc de Reggio, qui était à Tscherein, avait reçu l’ordre de se porter sur Borisow pour assurer à l’armée le passage de la Beresina. Le 24, le duc de Reggio rencontra la division Lambert à 4 lieues de Borisow, l’attaqua, la battit, lui fit 2,000 prisonniers, lui prit 6 pièces de canon, 500 voitures de bagages de l’armée de Volhynie, et rejeta l’ennemi sur la rive droite de la Beresina. Le général Berkeim, avec le 4e de cuirassiers, se distingua par une belle charge. L’ennemi ne trouva son salut qu’en brûlant le pont qui a plus de 300 toises. Cependant l’ennemi occupait tous les passages de la Beresina : cette rivière est large de 40 toises ; elle charriait assez de glaces, mais ses bords sont couverts de marais de 500 toises de long, ce qui la rend un obstacle difficile à franchir. Le général ennemi avait placé ses quatre divisions dans différents débouchés où il présumait que l’armée française voudrait passer. Le 26, à la pointe du jour, l’Empereur, après avoir trompé l’ennemi par divers mouvements faits dans la journée du 25, se porta sur le village de Studzianca, et fit aussitôt, malgré une division ennemie et en sa présence, jeter deux ponts sur la rivière. Le duc de Reggio passa, attaqua l’ennemi et le mena battant deux heures ; l’ennemi se retira sur la tête de pont de Borisow. Le général Legrand, officier du premier mérite, a été blessé grièvement, mais non dangereusement. Toute la journée du 26 et du 27, l’armée passa. Le duc de Bellune, commandant le 9e corps, avait reçu ordre de suivre le mouvement du duc de Reggio, de faire l’arrière-garde et de contenir l’armée russe de la Dwina qui le suivait. La division Partouneaux faisait l’arrière-garde de ce corps. Le 27, à midi, le duc de Bellunp arriva avec deux divisions au pont de Studzianca. La division Partouneaux partit à la nuit de Borisow. Une brigade de cette division, qui formait l’arrière-garde, et qui était chargée de brûler les ponts, partit à sept heures du soir ; elle arriva entre dix et onze heures ; elle chercha sa première brigade et son général de division, qui étaient partis deux heures avant, et qu’elle n’avait pas rencontrés en route. Ses recherches furent vaines : on conçut alors des inquiétudes. Tout ce qu’on a pu connaître depuis, c’est que cette première brigade, partie à cinq heures, s’est égarée à six, a pris à droite au lieu de prendre à gauche, et a fait deux ou trois lieues dans cette direction, que dans la nuit et transie de froid, elle s’est ralliée aux feux de l’ennemi, qu’elle a pris pour çeux de l’armée française ; entourée ainsi, elle aura été enlevée. Cette cruelle méprise doit nous avoir fait perdre 2000 hommes d’infanterie, 300 chevaux,et 3 pièces d’artillerie. Des bruits couraient que le général de division n’était pas avec sa colonne et avait marché isolément. Toute l’armée ayant passé le 28 au matin, le duc de Bellune gardait la tête de pont sur la rive gauche ; le duc de Reggio, et derrière lui toute l’armée, était sur la rive droite. Borisow ayant été évacué, les armées de la Dwina et de Volhynie communiquèrent ; elles concertèrent une attaque. Le 28, à la pointe du jour, le duc de Reggio fit prévenir l’Empereur qu’il était attaqué ; une demi-heure après, le duc de Bellune le fut sur la rive gauche : l’armée prit les armes. Le duc d’Elchingen se porta à la suite du duc de Reggio, et le duc de Trévise derrière le duc d’Elchingen. Le combat devint vif : l’ennemi voulut déborder notre droite. Le général Doumerc, commandant la 5e division de cuirassiers, et qui faisait partie du 2e corps resté sur la Dwina, ordonna une charge de cavalerie aux 4e et 5e régiments de cuirassiers, au moment où la légion de la Vistule s’engageait dans des bois pour percer le centre de l’ennemi, qui fut culbuté et mis en déroute. Ces braves cuirassiers enfoncèrent successivement six carrés d’infanterie, et mirent en déroute la cavalerie ennemie qui venait au secours de son infanterie : 6000 prisonniers, 2 drapeaux et 6 pièces de canon tombèrent en notre pouvoir. De son côté, le duc de Bellune fit charger vigoureusement l’ennemi, le battit, lui fit 5 à 600 prisonniers, et le tint hors la portée du canon du pont. Le général Fournier fit une belle charge de cavalerie. Dans le combat de la Beresina, l’armée de Volhynie a beaucoup souffert. Le duc de Reggio a été blessé ; sa blessure n’est pas dangereuse : c’est une balle qu’il a reçue dans le côté. Le lendemain 29, nous restâmes sur le champ de bataille. Nous avions à choisir entre deux routes : celle de Minsk et celle de Wilna. La route de Minsk passe an milieu d’une forêt et de marais incultes, et il eut été impossible à l’armée de s’y nourrir. La route de Wilna, au contraire, passe dans de très bons pays. L’armée, sans cavalerie, faible en munitions, horriblement fatiguée de cinquante jours de marche, traînant à sa suite ses malades et les blessés de tant de combats, avait besoin d’arriver à ses magasins. Le 30, le quartier-général fut à Plechnitsi ; le 1er décembre, à Slaiki ; et le 3, à Molodetschno, où l’armée a reçu ses premiers convois de Wilna. Tous les officiers et soldats blessés, et tout ce qui est embarras, bagages, etc., ont été dirigés sur Wilna. Dire que l’armée a besoin de rétablir sa discipline, de se refaire, de remonter sa cavalerie, son artillerie et son matériel ; c’est le résultat de l’exposé qui vient d’être fait. Le repos est son premier besoin. Le matériel et les chevaux arrivent. Le général Bourcier a déjà plus de 20,000 chevaux de remonte dans différents dépôts. L’artillerie a déjà réparé ses pertes. Les généraux, les officiers et les soldats ont beaucoup souffert de la fatigue et de la disette. Beaucoup ont perdu leurs bagages par suite de la perte de leurs chevaux ; quelques-uns par le fait des embuscades des cosaques. Les cosaques ont pris nombre d’hommes isolés, d’ingénieurs-géographes qui levaient les positions, et d’officiers blessés qui marchaient sans précaution, préférant courir des risques plutôt que de marcher posément et dans des convois. Les rapports des officiers-généraux commandant les corps, feront connaître les officiers et soldats qui se sont le plus distingués, et les détails de tous ces mémorables événements. Dans tous ces mouvements, l’Empereur a toujours marché au milieu de sa garde, la cavalerie, commandée par le maréchal duc d’Istrie, et l’infanterie, commandée par le duc de Dantzick. Sa Majesté a été satisfaite du bon esprit que sa garde a montré : elle a toujours été prête à se porter partout ou les circonstances l’auraient exigé ; mais les circonstances ont toujours été telles, que sa simple présence a suffi, et qu’elle n’a pas été dans le cas de donner. Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal, le grand-écuyer, et tous lies aides-de-camp et les officiers militaires de la maison de l’Empereur, ont toujours accompagné Sa Majesté. Notre cavalerie était tellement démontée, que l’on a du réunir les officiers auxquels il restait un cheval pour en former 4 compagnies de 150 hommes chacune. Les généraux y faisaient les fonctions de capitaines, et les colonels celles de sous-officiers. Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy et sous les ordres du roi de Naples, ne perdait pas de vue l’Empereur dans tous les mouvements. La santé de Sa Majesté n’a jamais été meilleure.

Paris, le 18 décembre.

Le 5 décembre, l’Empereur réunit au quartier-général de Smorgony, le roi de Naples, le vice-roi, le prince de Neufchâtel, et les maréchaux ducs d’Elchingen, de Dantzick, de Trévise, le prince d’Eckmülh, le duc d’Istrie, et leur fit connaître qu’il avait nommé le roi de Naples son lieutenant-général pour commander l’armée pendant la rigoureuse saison. S. M. passant à Wilna accorda un travail de plusieurs heures à M. le duc de Bassano. S. M. voyagea incognito dans un seul traîneau, avec et sous le nom du duc de Vicence. Elle visita les fortifications de Praga, parcourut Varsovie, et y passa plusieurs heures inconnue. Deux heures avant son départ, elle fit chercher le comte Potocki et le ministre des ifnances du grand-duché, qu’elle entretint longtemps. S. M. arriva le 14, à une heure après minuit, à Dresde, et descendit chez le comte Serra, son ministre. Elle s’entretint longtemps avec le roi de Saxe, et repartit immédiatement, prenant la route de Leipsick et de Mayence.

FIN des Bulletins de la Campagne de Russie