Archives mensuelles : septembre 2016

Talleyrand et Napoléon

talleyrand2           Talleyrand, un acteur de l’Histoire, mais aussi un personnage de l’Histoire! Pour ces détracteurs, Talleyrand est évidemment coupable de “trahison” vis-à-vis de Napoléon, un crime de “lèse-majesté” impardonnable à leurs yeux. Pour ses apologistes, il est simplement resté fidèle aux intérêts supérieurs de son pays (Le Prince immobile – Emmanuel de Waresquiel – éd. Texto – p441). Un personnage tout en esprit dont il est difficile de cerner ses qualités tant il montre ostensiblement ses défauts. Il n’en reste pas moins redoutable d’intelligence et de bons mots qui en font un maître de la diplomatie ;  un excellent négociateur. Derrière ce personnage tant controversé et condamné se cache un être supérieur d’une autre époque qui ne pouvait rester indifférent aux enjeux de son époque dans laquelle il gravera son nom.

               Dans ses mémoires, il écrira : “J’aimais Napoléon, je m’étais attaché même à sa personne, malgré ses défauts ; à son début, je m’étais senti entraîné vers lui par cet attrait irrésistible qu’un grand génie porte en lui ; ses bienfaits avaient provoqué en moi une reconnaissance sincère. Pourquoi craindrais-je de le dire? J’avais joui de sa gloire et des reflets qui en rejaillissaient sur ceux qui l’aidaient dans sa noble tâche”.

Jacques JANSSENS

Talleyrand et Napoléon   (Claude Jambart, le 24 septembre 2016)

Après d’intenses correspondances, Talleyrand et Bonaparte se rencontrèrent pour la première fois le 6 décembre 1797 à Paris, au retour d’Italie de ce dernier. Talleyrand présente Bonaparte au Directoire. L’Egypte est évoquée. Instantanément Talleyrand est séduit («Vingt batailles gagnées vont si bien à la jeunesse, à un beau regard, à de la pâleur, et à une sorte d’épuisement. », Mémoires). Bonaparte a 28 ans, Talleyrand 44, un âge respectable pour  l’époque.

Charles-Maurice Talleyrand de Périgord, ministre des Relations extérieures du Directoire, a derrière lui une longue carrière ecclésiastique et politique.

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Portrait of Talleyrand by François Gérard, 1808.

Né en 1754 d’une grande famille, il est conduit, sans vocation (« Voilà ma vocation à moi ! » aurait-il dit en frappant son pied de sa canne») vers le clergé. Des pieds estropiés (syndrome dit de Marfan) lui interdisent en effet la carrière militaire. Il est ordonné prêtre en décembre 1779. Pendant 5 ans, de mai 1780 à septembre 1785, il est agent général du clergé, avec l’appui de son oncle Alexandre-Angélique, évêque  de Reims, et cela malgré son jeune âge. Ce poste fort important consiste à gérer les biens du clergé et à défendre ses intérêts. Il conseille Calonne sur les finances et pendant l’Assemblée des notables, dont l’échec sonne le glas de la royauté. Il est consacré évêque d’Autun en novembre 1788.

Elu aux Etats généraux autoproclamés Assemblée Nationale Constituante ensuite, il s’engage résolument dans la Révolution : participation à la rédaction des Droits de l’homme et du citoyen, proposition de nationalisation des biens du clergé, interventions sur les finances, très important rapport sur l’Instruction publique … Son idéal : une monarchie parlementaire … qu’il installera en 1814 !

Il quitte Paris pendant les massacres de septembre 1792, pour Londres puis, chassé d’Angleterre, les Etats-Unis. Il ne rentrera en France qu’en septembre 1796. A Londres, il rédige un rapport : « Mémoire sur les rapports actuels de la France avec les autres états de l’Europe ». Il y développe des idées auxquelles il sera fidèle toute sa vie («La véritable primatie est d’être maître chez soi, et de n’avoir pas la ridicule prétention de l’être chez les autres ….») et qui peuvent expliquer ses difficultés ultérieures avec Napoléon.

De retour en France, il devient ministre des Relations extérieures avec l’appui de Mme de Staël et surtout de Barras, homme fort du Directoire. Le Directoire étant à bout de souffle, Sieyès cherche « une épée » pour y mettre fin. Ce sera Bonaparte.

On ne reviendra pas ici sur la carrière de Bonaparte, bien connue, pendant ces mêmes années.

En octobre 1799, Talleyrand appuie le coup d’Etat du 18 brumaire an VIII qui instaure le Consulat. Bonaparte est porté au pouvoir. Talleyrand, après une courte interruption, est confirmé dans son ministère.

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Napoléon présente le code civil à ses ministres.Le code civil des français appelé “Code Napoléon” a été rédigé sous l’impulsion du premier Consul Bonaparte et promulgué le 21 mars 1804 – Les étains du Prince

Il y restera 7 ans. Suit alors une période de véritable « lune de miel » entre Bonaparte/Napoléon et Talleyrand  («J’aimais Napoléon …  Je m’étais entrainé vers lui par cet attrait irrésistible qu’un grand génie porte en lui. », Mémoires). Talleyrand apporte à Bonaparte sa connaissance du personnel  politique et des arcanes du pouvoir. Talleyrand obtient de le voir quotidiennement et en particulier. Il joue un rôle de mentor (« Il est consulté sur tout. », Mme de Rémusat). L’entente est parfaite. (« Talleyrand est presque pendant 8 ans … le second rôle du régime. », François Furet)

Dès 1803 Bonaparte aide Talleyrand à acheter le château de Valençay et son vaste domaine (12 000 hectares !) pour y recevoir des invités de prestige. Napoléon y logera la famille royale d’Espagne pendant 7 ans.

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Charles Maurice de Talleyrand-Périgord, homme politique français. Dessin de J. Bailly.Ph. Coll. Archives Larousse

Cette entente entre Talleyrand et Bonaparte/Napoléon se maintient pendant plusieurs années. Talleyrand soutient l’enlèvement du duc d’Enghien (1804), milite pour le passage à l’Empire (décembre 1804) et devient grand chambellan. Talleyrand parcourt l’Europe avec Napoléon dans sa campagne contre la 3ème coalition (1805). Il visite le champ de bataille d’Austerlitz et veut la paix : « Nous avons fait assez de grande choses, de miraculeuses choses, il faut finir par s’arranger. ».  Il contribue à la création de la Confédération du Rhin, et conclut le traité de Presbourg sous le contrôle étroit de l’Empereur. Les « douceurs diplomatiques » qu’il se fait octroyer à ces occasions l’enrichissent considérablement. La 4ème coalition (1806-1807) le verra à Coblence, Mayence, Berlin, Varsovie, Dantzig, Tilsit.  Il est gouverneur civil de la Pologne en 1807. Napoléon l’écartera de la négociation de Tilsitt.

Dès le temps de ces victoires, Talleyrand s’oppose à la « diplomatie de l’épée ». Il appelle à la paix et à éviter les excès des conquêtes, en particulier pour l’Autriche qu’il voudrait épargner. Napoléon l’écoute, mais sans tenir compte de ses conseils. Les divergences de Talleyrand avec Napoléon s’exacerbent donc, en particulier à propos de sa politique familiale (frères portés sur des trônes) et de sa politique d’extension territoriale. En août 1807, Talleyrand démissionne, en conséquence, de son ministère (« Je ne veux pas être le boucher de l’Europe. », expression rapportée par Sainte-Beuve). Napoléon le nomme aussitôt vice-Grand Electeur de l’Empire.

Avec les guerres d’Espagne (1808-1814) et de Russie (1812-1813), l’Empire entreprend des guerres hégémoniques.

Toujours dans l’entourage de l’Empereur, Napoléon emmènera Talleyrand à Erfurt, en septembre 1808, pour de délicates négociations avec le Tsar. Napoléon veut obtenir du Tsar qu’il « contrôle » l’Autriche pour éviter qu’elle n’entre en guerre pendant qu’il est  en Espagne. Talleyrand vise, lui, à affaiblir l’Empire pour « sauver l’Europe » et l’Autriche, et  éviter un désastre final qu’il pressent. « Le Rhin, les Pyrénées sont les conquêtes de la France ; le reste est la conquête de l’Empereur, la France n’y tient pas. », déclara-t-il au Tsar. Talleyrand conseillera donc l’un la nuit, l’autre le jour, et rédigera un traité qui déplaira à Napoléon. Erfurt est le premier clivage concret entre Talleyrand et Napoléon, qualifié de « trahison d’Erfurt » par certains historiens.

Le 29 janvier 1809 a lieu la fameuse scène (« De la m… dans un bas de soie.») : Napoléon reproche  à Fouché et Talleyrand de comploter contre lui pendant qu’il guerroie en Espagne. Talleyrand ne pardonnera pas cette scène à Napoléon. Il se rapprochera encore davantage de l’Autriche.

Les relations avec Napoléon sont ensuite chaotiques, mais jamais rompues. Napoléon est en effet toujours impressionné par Talleyrand (« Il est pour Napoléon insupportable, indispensable et irremplaçable », J. Orieux).

Talleyrand incite Napoléon à négocier pendant la retraite de Russie (« Vous avez maintenant en mains des gages que vous pouvez abandonner, demain vous pouvez les avoir perdus, et alors la possibilité de négocier avantageusement sera perdue aussi. »), mais celui-ci s’y refuse.

 Le 6 avril 1814 Napoléon abdique. Talleyrand, après son « 18 Brumaire à l’envers », installe les Bourbons sur le trône au motif qu’eux seuls pourront défendre les intérêts de la France défaite. Dans le même temps Napoléon reconnait tardivement les mérites de Talleyrand : « Mes affaires ont été bien tant que Talleyrand les a faites. ».

Talleyrand conclut la paix de Paris, modérée pour la France, et représente Louis XVIII au congrès de Vienne où il fait des merveilles pour éviter le pire à son pays (« Le meilleur diplomate de tous les temps … », Goethe). La Prusse réclamait déjà l’Alsace-Lorraine ! Talleyrand est toujours à Vienne pendant les « Cents jours ». Il fait signer par les alliés une déclaration mettant Napoléon « hors des relations civiles et sociales » et « perturbateur du repos du monde ». Il s’agit pour Talleyrand de bien dissocier la cause de la France de celle de Napoléon.

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Elderly Talleyrand, 1828.

La seconde Restauration voit le retour de Louis XVIII.  Talleyrand est nommé président du Conseil des ministres. Les relations entre Talleyrand et Louis XVIII sont difficiles (Talleyrand de Louis XVIII : « Il n’a rien oublié. »). Très vite Talleyrand sera congédié.

Napoléon rendra grâce à Talleyrand dans ses mémoires : « Le plus capable des ministres que j’aie eus. ».  A l’annonce de la mort de Napoléon à Sainte Hélène en mai  1821 Talleyrand aura cette répartie : « Ce n’est pas un événement, c’est seulement une nouvelle. »

Claude Jambart.

 

Claude Jambart (claude.jambart@live.fr)

Membre du CA de l’Association Les Amis de Talleyrand (adresse : château de Valençay, 36600 Valençay ; site : www.amis-talleyrand.fr, en cours de refonte)

Créateur et animateur du groupe Facebook « Les Amis de Talleyrand ».

Le chemin creux d’ohain

“L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres, ne faisant qu’une chair dans ce gouffre, et, quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme.” . livresse.com/Livres-enligne/lesmiserables/020109.shtml

Le récit est à ce point puissant, frémissant même et tellement beau que peintres et écrivains s’emparèrent de l’épisode, le faisant artistiquement entré dans l’Histoire.

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Le site de la bataille: quels changements depuis 1815? Claude Van Hoorebeeck

Alfred Copin visita le champ de bataille du mont Saint-Jean à Braine-L’alleud en 1887. Il publie un petit ouvrage “Une promenade à Waterloo” en 1890. Accompagné d’un illustre guide, Martin Pirson,  qui se  vante d’avoir accompagné M.THIERS, M. Victor Hugo, Louis Napoléon et Gambetta…Arrivé au sommet de la pyramide du Lion, ces derniers échangent quelques mots autour du chemin creux. Ce dialogue a le mérite d’éclaircir la légende en toute simplicité. Je vous convie à vous promener avec ce guide dans le mystère du chemin creux… Jacques JANSSENS

J’interrogeai à nouveau mon compagnon :

– Une seule chose m’inquiète, dis-je tout à coup : c’est l’existence de ce chemin creux. Je dois vous avouer que je l’ai cherché des yeux en venant jusqu’ici et je n’ai rien pu découvrir.

– Cela ne m’étonne pas, répondit le guide. Vous avez cherché un chemin creux ; il est hors de doute que vous n’avez rien trouvé. Ce fameux chemin est celui d’Ohain à Braine-l’alleud, chemin que vous avez suivi tout à l’heure, lorsque, quittant la route de Charleroi vous êtes venu jusqu’à la montagne du Lion. 

– Mais il est plat, votre chemin!

– Il est plat à présent, mais je m’en vais vous prouver qu’il ne fut pas toujours ainsi.

Je hochai la tête d’un air peu convaincu. Le guide poursuivi sans se décontenancer :

– Lorsque l’on a construit cette pyramide, il a bien fallu prendre à la plaine des milliers et des milliers de mètres cubes de terre. On les a pris en cet endroit des deux côtés de ce chemin qui coupait la crête du plateau, et le chemin, de creux qu’il était, s’est trouvé aplani. N’a-t’on pas raconté que Wellington lui-même, revoyant cette plaine un jour s’est écrié : “On m’a changé mon champ de bataille”. C’était la vérité.

j’avoue que ces explications ne me satisfaisaient qu’à moitié. Je m’attendais à voir un chemin creux, je voyais un chemin en plaine ; ce n’était pas mon compte. Encore une légende, pensai-je. Et comme j’insistais, mon guide, se piquant d’honneur, revint à ma rescousse.

– Vous ne croyez pas au chemin creux, me dit-il, parce que vous ne le voyez pas. Eh bien, je vais vous prouver que le chemin était bien creux. Vous êtes venu par la route de Bruxelles à Charleroi?

– Parfaitement.

– Vous avez du voir le tombeau des Hanovriens et celui du général Gordon.

– Je les ai vus.

monument-des-hanovriens-1 monument-gordon– Rien ne vous a frappé?

– Si. Ils sont placés l’un et l’autre à quatre ou cinq mètres au-dessus de la route, sur de petits monticules qui leur servent de base.

– Fort bien. Or, ces deux sépultures se trouvent à la hauteur de l’ancien sol. Toute cette terre qui a été enlevée dans cette partie de la plaine à servi à construire la pyramide du Lion sur laquelle nous nous trouvons. Elle a détruit la crête du mont Saint-Jean, et le chemin creux d’Ohain est devenu un chemin plat. D’ailleurs, par quel chemin vous en allez-vous, me demanda le guide?

– Par le chemin d Braine-l’alleud.

– Eh bien, faites-y attention. Deux cents mètres plus loin, vous retrouverez le même chemin encaissé dans les terres.

la-pyramide-du-lionJ’ai reconnu, plus tard, que le guide avait raison. Ne vous attendez donc pas à voir le chemin creux d’Ohain tel qu’il était. Vous ne verrez qu’un chemin plat. Mis c’est bien à cette place que chargèrent ces malheureux cuirassiers. C’est bien là que vinrent s’entasser, les uns sur les autres, les vingt-six escadrons de Milhaud. Certes, à cette heure, vous n’y verrez qu’un chemin comme les autres. Mais je défie à un Français qui sait l’histoire de passer sur le chemin d’Ohain sans être ému. Je me figure que le sol doit y être encore imprégné du sang de nos soldats. (Une Promenade à Waterloo par Alfred Copin p53 à 57)

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Yves Vander CruysenLa légende du chemin creux a été colportée par Victor Hugo : celle du chemin creux, devenu un gouffre pour le corps de cavalerie de Milhaud.

Dans « Les Misérables », Hugo est on ne peut plus dithyrambique lorsqu’il évoque le chemin creux d’Ohain, évoquant un ravin béant, broyant cavaliers et chevaux, n’en faisant qu’une seule chair, devenant le tombeau d’un tiers de la brigade Dubois.

Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir entre eux et les Anglais un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain.

Le chemin creux par HTE BELLANGE 1865

Si le chemin creux a bel et bien existé, s’il a bel et bien surpris quelques cuirassiers de Milhaud, il n’a jamais été le gouffre de toute une brigade. Car l’attaque de la cavalerie française, menée à travers champs détrempés et encombrés déjà de débris ne fut pas un galop. Avant même d’arriver au talus fatal, le charge avait perdu son efficacité. D’ailleurs, aucun témoin, ni du côté britannique, ni du côté français ne fait allusion à cet épisode sanglant qui eût dû marquer les mémoires. Aucun des officiers-généraux qui conduisaient cette charge ne fut tué ou blessé … alors que, selon le récit hugolien, ils auraient dû périr les tout premier. Le grand historien Henry Lachouque est encore plus cinglant à l’égard de la description de Victor Hugo : « Sachant que les centaines de mètres de remblai du chemin se voyaient de la position de départ, il aurait fallu que Ney, Milhaud, Wathier, Delort, les quatre brigades, les huit colonels fussent devenus simultanément aveugles ou stupides. »

RetWaterloo-demythifie-Yves-Vander-Cruysenrouvez les légendes dans le livre Waterloo Démythifié des éditions Jourdan! Il n’est pas une bataille, un événement historique qui n’ait suscité autant de rumeurs, d’analyses contradictoires, d’écrits savants ou anecdotiques, de légendes que le combat de Waterloo !Un travail inédit, préfacé par Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon.

1858 : Quand P-J. Proudhon visita le champ de bataille de Mont-Saint-Jean (Waterloo)

Pierre-Joseph Proudhon, né le à Besançon dans le Doubs et mort le à Paris, est un polémiste, journaliste, économiste, philosophe et sociologue français. Précurseur de l’anarchisme, il est le seul théoricien révolutionnaire du XIXe siècle à être issu du milieu ouvrier. Exilé en Belgique en 1858, il visite le champ de bataille du Mont-Saint-Jean et le témoignage qu’il en laisse n’est pas des plus tendre envers l’Empereur Napoléon et la famille Bonaparte ; Cause partielle de son exil. Il s’agit d’un document qui n’a, à ma connaissance,  jamais été publié dans son intégralité. Je vous laisse découvrir son témoignage qui fait partie de l’histoire anecdotique d’un français en exil de passage à Mont-Saint-Jean! Jacques JANSSENS

Supplément gratuit au journal le Soir du 19 juin 1895

A-t-on publié livres, brochures, écrits de toutes sortes, en tous pays, pour raconter, expliquer, commenter dans ses conséquences historiques, la mémorable journée qui ensanglanta les plaines de Mont-Saint-Jean, il y a maintenant quatre-vingt ans!

L’époque en paraît déjà si lointaine que pour beaucoup de nous on croirait à une légende ou à quelques iliade du temps d’Homère.

Légende ou histoire vraie, n’importe, on lit encore volontiers les impressions que nous en ont laissé certains écrivains de renon. Nous prenons Proudhon, par exemple, à cause de sa haute personnalité et parce que son jugement sur Waterloo est le plus rude coup qui ait été porté par un Français, au chauvinisme français. On va voir, par une lettre adressée à un sien ami, dans quelles circonstances Proudhon, alors en exil à Bruxelles, accomplit son pèlerinage au champ où tant de ses compatriotes mordirent la poussière.

19-06-1895Bruxelles, 7 septembre 1858

Avant-hier dimanche, je suis allé, en compagnie de quatre excellents Bruxellois, Félix Delhasse, Eugène Van Bemmel, Baeck et Dulieu, qui ont voulu me faire les honneurs de la journée, visiter le champ de bataille de Waterloo. Nous sommes partis de Bruxelles à sept heures du matin par le chemin du Luxembourg ; puis, après une course d’environ vingt minutes, nous avons pris une traverse à travers la forêt de Soignes, et nous sommes arrivés, après deux heures d’une promenade fort agréable, sur le plateau de Mont-Saint-Jean, où s’est donnée la bataille. J’avais lu quelques récits de ce grand drame ; et tout nouvellement, je l’avais étudié dans la relation très détaillée et très exacte du colonel Charras. Je connaissais par la carte les moindres déplis du terrain : si bien qu’en arrivant sur les lieux, je pouvais nommer jusqu’aux moindres taupinées. Mais il n’est pas de description qui vaille la vue des lieux, et voici quelles ont été en substance mes impressions.

Si le ciel, en ordonnant la défaite de Napoléon, a voulu compléter le châtiment par la mesquinerie du théâtre, il ne pouvait choisir un lieu plus approprié que l’emplacement même où s’est passé le combat, entre les deux villages de Plancenoit et Mont-Saint-Jean. Il n’y a pas de pays au monde moins pittoresque, plus trivial, plus vulgaire, plus dénué de tout ce que l’imagination souhaite comme encadrement à une lutte héroïque. Un sol ondulé, sans accidents tranchés, sans caractère, sans rien qui fasse trait ou point de mire nulle part comme le nez au milieu du visage, ni éminence prononcée, ni enfoncement un peu considérable : partout un aspect tel que les géographes le racontent des immenses et invariables plaines de la Russie : voilà Mont-Saint-Jean. C’est à tel point que je n’ai nullement été surpris de ce que m’a dit un vieux paysan, originaire de Plancenoit même, et qui servait justement, en 1815, dans les rangs français ; il ne savait pas, le bonhomme, le jour de la bataille, qu’il était à deux pas de son village : tant l’uniformité du pays, jointe au tourbillon des armées, l’avait désorienté. Ce ne fut qu’après deux jours de fuite, du côté de la France, qu’il apprit enfin que la bataille avait été perdue entre Mont-Saint-Jean et Plancenoit ; et qu’alors, se donnant à lui-même son congé, il se décida à retourner sur le lieu du désastre, qui était celui de ses pénates.

Waterloo

Mais l’oeil de l’homme de guerre aperçoit, il le faut croire, dans un pays, des choses que n’y voit pas du tout l’artiste. Plusieurs semaines avant la bataille, Wellington, qui s’attendait à une invasion de la Belgique de la part de l’Empereur, avait parcouru la route de Bruxelles jusqu’à Charleroi ; il avait noté la position de Mont-Saint-Jean, et sans en faire part à personne, il s’était dit que là il arrêterait l’armée française. Tout ceci est maintenant devenu historique ; et quand on suit en détail, sur le terrain, le plan de Wellington, on trouve bien misérables les critiques que Napoléon vaincu en a faites. Le pauvre empereur a été pris dans un véritable traquenard, si bien pris, que jusqu’à la mort il ne paraît pas avoir clairement compris les causes de sa défaite.

Je ne vous ferai pas à mon tour la description de la bataille : il faudrait au moins 50 pages ; mais j’ai vu les pièces, j’ai consulté les documents officiels, et j’ai pu noter les distances et les heures. Quand aux manoeuvres, outre qu’il n’y en a presque pas eu, c’est chose dont les soldats font beaucoup trop de bruit, et qui, à mon avis, ne prouve pas plus de génie chez nos hommes que l’habilité aux dominos ou aux échecs. J’ai voulu me rendre compte de cette tactique ; et je ne crains pas de formuler ainsi mon opinion.

Eh bien mon cher ami, autant le retour de l’île d’Elbe dénote peu de sens moral dans l’Empereur, autant son entreprise de 1815 montre peu de prudence et de discernement. Toute cette stratégie, à l’analyse, est scandaleuse et fait pitié.

Qu’est-ce donc qu’il y a , me direz-vous, sur ce fatal plateau , qui ait pu procurer à Bonaparte un pareil désastre? Des riens : une grosse ferme sur la route, appelée la Haie-Sainte, avec murs de clôture, et verger entouré d’une haie ; à gauche, à 1.500 mètres, une autre ferme, de même espèce, avec des restes de vieux château ; en face, au haut de la pente très douce qui monte pendant 2.200 mètres de la Haie-Sainte, vers Mont-Saint-Jean, un chemin qui coupe la route perpendiculairement, encaissé, à gauche, bordé de haies à droite. Figurez-vous l’armée anglaise sur cette croisée, les batteries dans le chemin creux, les soldats derrière, cachés par le repli du terrain ; puis, des détachements qui garnissent les deux fermes dont je vous ai parlé. Voilà les obstacles qu’il s’agissait de forcer, pour arriver à Bruxelles. A un kilomètre de distance, rien de tout cela ne se voit. La Haie-Sainte, petite comme une baraque, la ferme et les ruines du château de Hougoumont se laissent voir à peine dans un bouquet de bois ; le chemin de traverse ne se voit pas du tout. C’était peut-être le métier de l’Empereur de découvrir et d’apprécier toutes ces choses : le fait est qu’il ne devina rien, ne sut rien, ne comprit rien. La bataille a duré depuis onze heures et demie du matin jusqu’à neuf heures et demie du soir ; pendant tout ce temps, la ferme de la Haie-Sainte, placée sur la route même, a été prise, perdue, reprise, je ne sais combien de fois ; l’autre ferme, à gauche, prise, perdue, reprise, reperdue, tant et si bien qu’il a été tué sur un ou deux points peut-être 20.000 hommes, sans que rien fut décidé.

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Pourquoi, direz-vous, ne passait-on pas entre ces deux fermes, pour arriver droit au chemin de croisement, et enlever la position? Pourquoi aussi ne tournait-on pas sur la droite?…

C’est en effet ce que tenta Napoléon. Après avoir bien canonné l’armée anglaise (les boulets passaient par dessus le chemin), Napoléon ordonna à Ney de faire charger par la cavalerie, en passant à gauche de la route, entre la Haie et Hougoumont. C’est ainsi que se firent ces douze ou quinze charges épouvantables, où la moitié de la cavalerie française fut tuée, où tant d’Anglais trouvèrent la mort ; il y eut des batteries écrasées, des carrés anéantis : mais Wellington faisait avancer à fur et à mesure ses réserves ; les vivants remplaçaient les morts, tant et si bien que les nôtres durent renoncer à leur entreprise. A droite, les mêmes tentatives furent répétées, avec encore moins de succès. Je vous demande quel génie il y a à jeter ainsi des masses d’hommes les unes sur les autres, de manière que le poids le plus lourd, ou la matière la plus résistante, finisse par briser l’autre? Il n’y eut pas autre chose à Waterloo, ou pour mieux dire, à Mont-Saint-Jean, puisque Waterloo est à trois kilomètres plus loin. Napoléon agissait ici comme marteau, Wellington était l’enclume : toute la question était de savoir lequel des deux serait le premier usé.

Il y avait cinq heures que durait cet exercice, quand un premier corps de Prussiens déboucha à droite de Napoléon, sur le village de Plancenoit. Vous concevez l’effet de cette diversion. Il en résulta que les charges de Ney ne purent être appuyées par l’infanterie, occupée ailleurs ; – deux heures plus tard, arrive un deuxième corps de Prussiens, qui fit rétrograder toute l’aile droite de l’armée française, laquelle se trouva ainsi prise en tête et en flanc. Alors Napoléon fit avancer la garde : elle n’eut guère que la peine de mourir. Depuis le matin, elle attendait sur la chaussée, un peu en arrière du champ de carnage, vers un cabaret qu’on appelle la Belle-Alliance : c’est là que Prussiens et Anglais vinrent se rencontrer, après avoir écrasé, massacré, mis en compote tout ce qui était entre eux.

La perte des alliés monta à 22.000 hommes, celle des Français à 35.000 hommes, total 57.000. Ajoutez que tout fut pris, parcs, fourgons, bagages, etc., et que la dissolution de l’armée française fut complète, absolue.

De tout cela on a fait en France une légende superbe, qui fait pleurer les niais. – Ah! Si les Prussiens n’étaient pas arrivés!… Sans doute! Mais les Prussiens devaient arriver : Wellington les attendait trois heures plus tôt qu’ils ne parurent ; les deux généraux étaient convenus, la veille de cette jonction ; les mauvais chemins empêchèrent seuls Blücher d’arriver à l’heure dite. Il n’y eut que Napoléon qui ne les attendit pas ; il croyait les avoir anéantis à Ligny!…

Si du moins Grouchy était venu!… Sans doute encore : malheureusement, Napoléon lui-même avait ordonné, la veille à Grouchy, de poursuivre les restes de l’armée prusienne, pendant que lui expédierait Wellington (A propos de Wellington et dans une lettre encore inédite, Proudhon a dit du général anglais : “l’opposé de Napoléon est Wellington. Ici le grand homme disparaît  pour faire place à l’Homme. Et l’homme a vaincu le grand homme pour l’éternel honneur du droit et de l’humanité affranchie.”) ; et Grouchy, au moment où commence la bataille, le 18 juin, vers midi, se trouvait à sept lieues de Mont-Saint-Jean. Il n’aurait pu arriver par des chemins de traverse, défoncés, qu’en neuf ou dix heures de marche, juste à temps pour être enveloppé dans la déroute.

Tout cela est maintenant expliqué, éclairci : rien ne manque à la certitude. Les militaires, tels que Jomini, le colonel Charras, font à l’Empereur des critiques de détail. Il aurait dû livrer bataille quatre heures plus tôt, attaquer les fermes avec des obus, non avec des fusiliers ; faire avancer les bataillons en échelons, etc. – Ce sont là des misères. La vérité est que Napoléon, mis au ban de l’Europe, ayant la coalition des peuples contre lui, s’était engagé dans la Belgique véritablement à tâtons ; qu’il ne connut ni ne soupçonna la force de ses ennemis ; qu’il ne devina rien de leur plan ; que, plein de mépris pour les deux généraux anglais et prussien, il ne fit aucun état de leurs combinaisons ; tandis que ce qu’il qualifiait de faute de métier, était chez eux le résultat d’un calcul profond. Ainsi, à midi, en donnant le signal du combat, il disait : Nous avons neuf chances sur dix. Le malheureux!… Wellington et Blücher de leurs côté disaient : Nous le tenons! Et quand on lit l’histoire avec un peu d’attention, on est de leur avis.

En 1815, au commencement de juin, 750.000 hommes de troupes alliées marchaient sur la France, ou plutôt sur l’empire ; elles avaient pour elles, il faut le dire, le droit, le voeu des populations, celui même de la majorité de la France, en un mot, toutes les forces morales que les matérialistes, comme Napoléon, comptent pour rien , et qui, en dernière analyse, sont tout.

En Belgique, où il entrait avec 124.000 hommes, Napoléon allait rencontrer devant lui les deux armées anglaise et prussienne, formant ensemble 219.000 hommes, presque le double.

Naturellement, il chercha à les séparer afin de les battre en détail ; Mais il n’y réussit pas. D’abord il arrive trop tard ; Puis à Quatre-Bras, il est repoussé ; A ligny, il n’ose, le soir de la bataille, se mettre à la poursuite des Prussiens, qui se retirent en bon ordre, et se retrouvent le surlendemain à Waterloo au nombre de 90.000 hommes.

Que sert d’ailleurs de supputer les fautes et les déceptions de l’Empereur? Wellington et Blücher aussi firent des fautes ; ils eurent plus d’un mécompte : à la guerre, comme au jeu, on fait toujours des fautes, et l’on a des mécomptes. Balancez donc les fautes de l’un par celles de l’autre, et vous arrivez à ce résultat, peu glorieux : que la victoire – le talent étant à peu près égal entre les joueurs – est restée en définitive au plus gros bataillon.

En ce moment, l’aspect du champ de bataille n’est plus tout à fait le même qu’en 1815 ; Il y a eu des coupes de bois ; On a ramassé les terres, à l’endroit où se faisaient les charges de Ney, et qui formaient comme un petit mamelon, et l’on en a bâti un monticule conique, de 150 pieds de haut, portant un énorme lion de fonte, avec l’inscription 18 juin 1815. C’est le lion hollandais, la patte posée sur un globe, la face du côté de la France, qu’il semble menacer encore. J’ai ramassé auprès de lui une touffe de serpolet dont je vous envoie un brin : c’est la seule relique que je me sois soucié de rapporter de Mont-Saint-Jean.

Octobre 2010. Waterloo..
Octobre 2010. Waterloo

Tous les ans, une masse d’anglais vont faire ce pèlerinage ; Il y a, m’a-t-on dit, une fabrique de ferrailles qu’on leur vend pour des débris de la bataille de Mont-Saint-Jean ; On raconte l’histoire d’un crâne d’officier prussien qui fut vendu fort cher à un amateur berlinois, et qui avait été offert tour à tour à d’autres amateurs pour un crâne d’officier anglais et un crâne d’officier français. L’opéra-bouffe s’est emparé de cette ridicule montre de reliques pour en égayer la populace : c’est tout le souvenir qu’a conservé ici le peuple de la bataille dite de Waterloo.

En France, c’est autre chose : personne n’a vu le Mont-Saint-Jean ; Plus d’un réfugié se ferait même conscience de le visiter ; Ils pleurent comme des veaux à ce souvenir. On compare Napoléon à Roland, tué à Roncevaux ; Le Mont-Saint-Jean, pays découvert, s’il en fut, aux Termopyles ; On accuse la fatalité, la trahison ; On chante le mot de Cambronne ; Et il ne manque pas de gens qui rêvent une revanche de cette triste journée, qui ne fut, après tout, pour l’Empereur, pour ses enragés soldats, , pour la France même, qu’un juste châtiment. Certes, nous eûmes grandement à souffrir de la seconde invasion ; mais je la regarde comme un moindre mal que n’eut été le raffermissement de l’Empire ; Et si je regrette quelque chose aujourd’hui, c’est qu’après avoir payé de la vie de 50.000 Français la chute de cet empire, nous ayons été exposés à le voir ressusciter trente-sept ans après, comme si rien n’avait été fait. Il faut donc autre chose que de la mitraille pour exterminer de pareils monstres!

En passant dans le chemin creux, derrière la ferme de Hougoumont, j’ai trouvé une récolte superbe de mûres, dont je me suis régalé comme je faisais à douze ans. Si la métempsychose est vraie, je dois avoir dans les veines des atomes de plus d’un soldat français : sans doute c’est leur âme dégrisée qui vous parle en ce moment par ma plume véridique.

Adieu, cher ami, et moquons-nous des chauvins.

P.-J. Proudhon.

proudhon-Daumier

  • Il est possible de retrouver l’intégralité de cette lettre dans l’ouvrage :Pierre-Joseph Proudhon – Grasset, 1 janv. 1929362 pages
  • L’écrivain anarchiste Pierre-Joseph Proudhon vécut en exil au n°8 de la Rue du Conseil à Bruxelles en 1858. Il y recevait Hector Denis et Louis Hymans. Le 16 septembre 1862, un de ses articles attira une manifestation sous ses fenêtres, il avait écrit: «Ici ; nous sommes à cinq degrés en dessous de la décadence», non sans engager ironiquement Napoléon III à annexer notre pays: «Osez, Sire, et la Belgique est à vous». La Garde civique dut protéger son domicile et, le lendemain, Proudhon, expulsé, quittait la Belgique en déclarant: «ça n’arrive qu’à moi, ces braves Belges sont des lourdauds.» En janvier 1889, son ami Hector Denis, professeur à l’ULB, proposa sans succès au Conseil communal de donner son nom à la rue du Conseil.