1858 : Quand P-J. Proudhon visita le champ de bataille de Mont-Saint-Jean (Waterloo)


Pierre-Joseph Proudhon, né le à Besançon dans le Doubs et mort le à Paris, est un polémiste, journaliste, économiste, philosophe et sociologue français. Précurseur de l’anarchisme, il est le seul théoricien révolutionnaire du XIXe siècle à être issu du milieu ouvrier. Exilé en Belgique en 1858, il visite le champ de bataille du Mont-Saint-Jean et le témoignage qu’il en laisse n’est pas des plus tendre envers l’Empereur Napoléon et la famille Bonaparte ; Cause partielle de son exil. Il s’agit d’un document qui n’a, à ma connaissance,  jamais été publié dans son intégralité. Je vous laisse découvrir son témoignage qui fait partie de l’histoire anecdotique d’un français en exil de passage à Mont-Saint-Jean! Jacques JANSSENS

Supplément gratuit au journal le Soir du 19 juin 1895

A-t-on publié livres, brochures, écrits de toutes sortes, en tous pays, pour raconter, expliquer, commenter dans ses conséquences historiques, la mémorable journée qui ensanglanta les plaines de Mont-Saint-Jean, il y a maintenant quatre-vingt ans!

L’époque en paraît déjà si lointaine que pour beaucoup de nous on croirait à une légende ou à quelques iliade du temps d’Homère.

Légende ou histoire vraie, n’importe, on lit encore volontiers les impressions que nous en ont laissé certains écrivains de renon. Nous prenons Proudhon, par exemple, à cause de sa haute personnalité et parce que son jugement sur Waterloo est le plus rude coup qui ait été porté par un Français, au chauvinisme français. On va voir, par une lettre adressée à un sien ami, dans quelles circonstances Proudhon, alors en exil à Bruxelles, accomplit son pèlerinage au champ où tant de ses compatriotes mordirent la poussière.

19-06-1895Bruxelles, 7 septembre 1858

Avant-hier dimanche, je suis allé, en compagnie de quatre excellents Bruxellois, Félix Delhasse, Eugène Van Bemmel, Baeck et Dulieu, qui ont voulu me faire les honneurs de la journée, visiter le champ de bataille de Waterloo. Nous sommes partis de Bruxelles à sept heures du matin par le chemin du Luxembourg ; puis, après une course d’environ vingt minutes, nous avons pris une traverse à travers la forêt de Soignes, et nous sommes arrivés, après deux heures d’une promenade fort agréable, sur le plateau de Mont-Saint-Jean, où s’est donnée la bataille. J’avais lu quelques récits de ce grand drame ; et tout nouvellement, je l’avais étudié dans la relation très détaillée et très exacte du colonel Charras. Je connaissais par la carte les moindres déplis du terrain : si bien qu’en arrivant sur les lieux, je pouvais nommer jusqu’aux moindres taupinées. Mais il n’est pas de description qui vaille la vue des lieux, et voici quelles ont été en substance mes impressions.

Si le ciel, en ordonnant la défaite de Napoléon, a voulu compléter le châtiment par la mesquinerie du théâtre, il ne pouvait choisir un lieu plus approprié que l’emplacement même où s’est passé le combat, entre les deux villages de Plancenoit et Mont-Saint-Jean. Il n’y a pas de pays au monde moins pittoresque, plus trivial, plus vulgaire, plus dénué de tout ce que l’imagination souhaite comme encadrement à une lutte héroïque. Un sol ondulé, sans accidents tranchés, sans caractère, sans rien qui fasse trait ou point de mire nulle part comme le nez au milieu du visage, ni éminence prononcée, ni enfoncement un peu considérable : partout un aspect tel que les géographes le racontent des immenses et invariables plaines de la Russie : voilà Mont-Saint-Jean. C’est à tel point que je n’ai nullement été surpris de ce que m’a dit un vieux paysan, originaire de Plancenoit même, et qui servait justement, en 1815, dans les rangs français ; il ne savait pas, le bonhomme, le jour de la bataille, qu’il était à deux pas de son village : tant l’uniformité du pays, jointe au tourbillon des armées, l’avait désorienté. Ce ne fut qu’après deux jours de fuite, du côté de la France, qu’il apprit enfin que la bataille avait été perdue entre Mont-Saint-Jean et Plancenoit ; et qu’alors, se donnant à lui-même son congé, il se décida à retourner sur le lieu du désastre, qui était celui de ses pénates.

Waterloo

Mais l’oeil de l’homme de guerre aperçoit, il le faut croire, dans un pays, des choses que n’y voit pas du tout l’artiste. Plusieurs semaines avant la bataille, Wellington, qui s’attendait à une invasion de la Belgique de la part de l’Empereur, avait parcouru la route de Bruxelles jusqu’à Charleroi ; il avait noté la position de Mont-Saint-Jean, et sans en faire part à personne, il s’était dit que là il arrêterait l’armée française. Tout ceci est maintenant devenu historique ; et quand on suit en détail, sur le terrain, le plan de Wellington, on trouve bien misérables les critiques que Napoléon vaincu en a faites. Le pauvre empereur a été pris dans un véritable traquenard, si bien pris, que jusqu’à la mort il ne paraît pas avoir clairement compris les causes de sa défaite.

Je ne vous ferai pas à mon tour la description de la bataille : il faudrait au moins 50 pages ; mais j’ai vu les pièces, j’ai consulté les documents officiels, et j’ai pu noter les distances et les heures. Quand aux manoeuvres, outre qu’il n’y en a presque pas eu, c’est chose dont les soldats font beaucoup trop de bruit, et qui, à mon avis, ne prouve pas plus de génie chez nos hommes que l’habilité aux dominos ou aux échecs. J’ai voulu me rendre compte de cette tactique ; et je ne crains pas de formuler ainsi mon opinion.

Eh bien mon cher ami, autant le retour de l’île d’Elbe dénote peu de sens moral dans l’Empereur, autant son entreprise de 1815 montre peu de prudence et de discernement. Toute cette stratégie, à l’analyse, est scandaleuse et fait pitié.

Qu’est-ce donc qu’il y a , me direz-vous, sur ce fatal plateau , qui ait pu procurer à Bonaparte un pareil désastre? Des riens : une grosse ferme sur la route, appelée la Haie-Sainte, avec murs de clôture, et verger entouré d’une haie ; à gauche, à 1.500 mètres, une autre ferme, de même espèce, avec des restes de vieux château ; en face, au haut de la pente très douce qui monte pendant 2.200 mètres de la Haie-Sainte, vers Mont-Saint-Jean, un chemin qui coupe la route perpendiculairement, encaissé, à gauche, bordé de haies à droite. Figurez-vous l’armée anglaise sur cette croisée, les batteries dans le chemin creux, les soldats derrière, cachés par le repli du terrain ; puis, des détachements qui garnissent les deux fermes dont je vous ai parlé. Voilà les obstacles qu’il s’agissait de forcer, pour arriver à Bruxelles. A un kilomètre de distance, rien de tout cela ne se voit. La Haie-Sainte, petite comme une baraque, la ferme et les ruines du château de Hougoumont se laissent voir à peine dans un bouquet de bois ; le chemin de traverse ne se voit pas du tout. C’était peut-être le métier de l’Empereur de découvrir et d’apprécier toutes ces choses : le fait est qu’il ne devina rien, ne sut rien, ne comprit rien. La bataille a duré depuis onze heures et demie du matin jusqu’à neuf heures et demie du soir ; pendant tout ce temps, la ferme de la Haie-Sainte, placée sur la route même, a été prise, perdue, reprise, je ne sais combien de fois ; l’autre ferme, à gauche, prise, perdue, reprise, reperdue, tant et si bien qu’il a été tué sur un ou deux points peut-être 20.000 hommes, sans que rien fut décidé.

Hougoumont_carte
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Pourquoi, direz-vous, ne passait-on pas entre ces deux fermes, pour arriver droit au chemin de croisement, et enlever la position? Pourquoi aussi ne tournait-on pas sur la droite?…

C’est en effet ce que tenta Napoléon. Après avoir bien canonné l’armée anglaise (les boulets passaient par dessus le chemin), Napoléon ordonna à Ney de faire charger par la cavalerie, en passant à gauche de la route, entre la Haie et Hougoumont. C’est ainsi que se firent ces douze ou quinze charges épouvantables, où la moitié de la cavalerie française fut tuée, où tant d’Anglais trouvèrent la mort ; il y eut des batteries écrasées, des carrés anéantis : mais Wellington faisait avancer à fur et à mesure ses réserves ; les vivants remplaçaient les morts, tant et si bien que les nôtres durent renoncer à leur entreprise. A droite, les mêmes tentatives furent répétées, avec encore moins de succès. Je vous demande quel génie il y a à jeter ainsi des masses d’hommes les unes sur les autres, de manière que le poids le plus lourd, ou la matière la plus résistante, finisse par briser l’autre? Il n’y eut pas autre chose à Waterloo, ou pour mieux dire, à Mont-Saint-Jean, puisque Waterloo est à trois kilomètres plus loin. Napoléon agissait ici comme marteau, Wellington était l’enclume : toute la question était de savoir lequel des deux serait le premier usé.

Il y avait cinq heures que durait cet exercice, quand un premier corps de Prussiens déboucha à droite de Napoléon, sur le village de Plancenoit. Vous concevez l’effet de cette diversion. Il en résulta que les charges de Ney ne purent être appuyées par l’infanterie, occupée ailleurs ; – deux heures plus tard, arrive un deuxième corps de Prussiens, qui fit rétrograder toute l’aile droite de l’armée française, laquelle se trouva ainsi prise en tête et en flanc. Alors Napoléon fit avancer la garde : elle n’eut guère que la peine de mourir. Depuis le matin, elle attendait sur la chaussée, un peu en arrière du champ de carnage, vers un cabaret qu’on appelle la Belle-Alliance : c’est là que Prussiens et Anglais vinrent se rencontrer, après avoir écrasé, massacré, mis en compote tout ce qui était entre eux.

La perte des alliés monta à 22.000 hommes, celle des Français à 35.000 hommes, total 57.000. Ajoutez que tout fut pris, parcs, fourgons, bagages, etc., et que la dissolution de l’armée française fut complète, absolue.

De tout cela on a fait en France une légende superbe, qui fait pleurer les niais. – Ah! Si les Prussiens n’étaient pas arrivés!… Sans doute! Mais les Prussiens devaient arriver : Wellington les attendait trois heures plus tôt qu’ils ne parurent ; les deux généraux étaient convenus, la veille de cette jonction ; les mauvais chemins empêchèrent seuls Blücher d’arriver à l’heure dite. Il n’y eut que Napoléon qui ne les attendit pas ; il croyait les avoir anéantis à Ligny!…

Si du moins Grouchy était venu!… Sans doute encore : malheureusement, Napoléon lui-même avait ordonné, la veille à Grouchy, de poursuivre les restes de l’armée prusienne, pendant que lui expédierait Wellington (A propos de Wellington et dans une lettre encore inédite, Proudhon a dit du général anglais : “l’opposé de Napoléon est Wellington. Ici le grand homme disparaît  pour faire place à l’Homme. Et l’homme a vaincu le grand homme pour l’éternel honneur du droit et de l’humanité affranchie.”) ; et Grouchy, au moment où commence la bataille, le 18 juin, vers midi, se trouvait à sept lieues de Mont-Saint-Jean. Il n’aurait pu arriver par des chemins de traverse, défoncés, qu’en neuf ou dix heures de marche, juste à temps pour être enveloppé dans la déroute.

Tout cela est maintenant expliqué, éclairci : rien ne manque à la certitude. Les militaires, tels que Jomini, le colonel Charras, font à l’Empereur des critiques de détail. Il aurait dû livrer bataille quatre heures plus tôt, attaquer les fermes avec des obus, non avec des fusiliers ; faire avancer les bataillons en échelons, etc. – Ce sont là des misères. La vérité est que Napoléon, mis au ban de l’Europe, ayant la coalition des peuples contre lui, s’était engagé dans la Belgique véritablement à tâtons ; qu’il ne connut ni ne soupçonna la force de ses ennemis ; qu’il ne devina rien de leur plan ; que, plein de mépris pour les deux généraux anglais et prussien, il ne fit aucun état de leurs combinaisons ; tandis que ce qu’il qualifiait de faute de métier, était chez eux le résultat d’un calcul profond. Ainsi, à midi, en donnant le signal du combat, il disait : Nous avons neuf chances sur dix. Le malheureux!… Wellington et Blücher de leurs côté disaient : Nous le tenons! Et quand on lit l’histoire avec un peu d’attention, on est de leur avis.

En 1815, au commencement de juin, 750.000 hommes de troupes alliées marchaient sur la France, ou plutôt sur l’empire ; elles avaient pour elles, il faut le dire, le droit, le voeu des populations, celui même de la majorité de la France, en un mot, toutes les forces morales que les matérialistes, comme Napoléon, comptent pour rien , et qui, en dernière analyse, sont tout.

En Belgique, où il entrait avec 124.000 hommes, Napoléon allait rencontrer devant lui les deux armées anglaise et prussienne, formant ensemble 219.000 hommes, presque le double.

Naturellement, il chercha à les séparer afin de les battre en détail ; Mais il n’y réussit pas. D’abord il arrive trop tard ; Puis à Quatre-Bras, il est repoussé ; A ligny, il n’ose, le soir de la bataille, se mettre à la poursuite des Prussiens, qui se retirent en bon ordre, et se retrouvent le surlendemain à Waterloo au nombre de 90.000 hommes.

Que sert d’ailleurs de supputer les fautes et les déceptions de l’Empereur? Wellington et Blücher aussi firent des fautes ; ils eurent plus d’un mécompte : à la guerre, comme au jeu, on fait toujours des fautes, et l’on a des mécomptes. Balancez donc les fautes de l’un par celles de l’autre, et vous arrivez à ce résultat, peu glorieux : que la victoire – le talent étant à peu près égal entre les joueurs – est restée en définitive au plus gros bataillon.

En ce moment, l’aspect du champ de bataille n’est plus tout à fait le même qu’en 1815 ; Il y a eu des coupes de bois ; On a ramassé les terres, à l’endroit où se faisaient les charges de Ney, et qui formaient comme un petit mamelon, et l’on en a bâti un monticule conique, de 150 pieds de haut, portant un énorme lion de fonte, avec l’inscription 18 juin 1815. C’est le lion hollandais, la patte posée sur un globe, la face du côté de la France, qu’il semble menacer encore. J’ai ramassé auprès de lui une touffe de serpolet dont je vous envoie un brin : c’est la seule relique que je me sois soucié de rapporter de Mont-Saint-Jean.

Octobre 2010. Waterloo..
Octobre 2010. Waterloo

Tous les ans, une masse d’anglais vont faire ce pèlerinage ; Il y a, m’a-t-on dit, une fabrique de ferrailles qu’on leur vend pour des débris de la bataille de Mont-Saint-Jean ; On raconte l’histoire d’un crâne d’officier prussien qui fut vendu fort cher à un amateur berlinois, et qui avait été offert tour à tour à d’autres amateurs pour un crâne d’officier anglais et un crâne d’officier français. L’opéra-bouffe s’est emparé de cette ridicule montre de reliques pour en égayer la populace : c’est tout le souvenir qu’a conservé ici le peuple de la bataille dite de Waterloo.

En France, c’est autre chose : personne n’a vu le Mont-Saint-Jean ; Plus d’un réfugié se ferait même conscience de le visiter ; Ils pleurent comme des veaux à ce souvenir. On compare Napoléon à Roland, tué à Roncevaux ; Le Mont-Saint-Jean, pays découvert, s’il en fut, aux Termopyles ; On accuse la fatalité, la trahison ; On chante le mot de Cambronne ; Et il ne manque pas de gens qui rêvent une revanche de cette triste journée, qui ne fut, après tout, pour l’Empereur, pour ses enragés soldats, , pour la France même, qu’un juste châtiment. Certes, nous eûmes grandement à souffrir de la seconde invasion ; mais je la regarde comme un moindre mal que n’eut été le raffermissement de l’Empire ; Et si je regrette quelque chose aujourd’hui, c’est qu’après avoir payé de la vie de 50.000 Français la chute de cet empire, nous ayons été exposés à le voir ressusciter trente-sept ans après, comme si rien n’avait été fait. Il faut donc autre chose que de la mitraille pour exterminer de pareils monstres!

En passant dans le chemin creux, derrière la ferme de Hougoumont, j’ai trouvé une récolte superbe de mûres, dont je me suis régalé comme je faisais à douze ans. Si la métempsychose est vraie, je dois avoir dans les veines des atomes de plus d’un soldat français : sans doute c’est leur âme dégrisée qui vous parle en ce moment par ma plume véridique.

Adieu, cher ami, et moquons-nous des chauvins.

P.-J. Proudhon.

proudhon-Daumier

  • Il est possible de retrouver l’intégralité de cette lettre dans l’ouvrage :Pierre-Joseph Proudhon – Grasset, 1 janv. 1929362 pages
  • L’écrivain anarchiste Pierre-Joseph Proudhon vécut en exil au n°8 de la Rue du Conseil à Bruxelles en 1858. Il y recevait Hector Denis et Louis Hymans. Le 16 septembre 1862, un de ses articles attira une manifestation sous ses fenêtres, il avait écrit: «Ici ; nous sommes à cinq degrés en dessous de la décadence», non sans engager ironiquement Napoléon III à annexer notre pays: «Osez, Sire, et la Belgique est à vous». La Garde civique dut protéger son domicile et, le lendemain, Proudhon, expulsé, quittait la Belgique en déclarant: «ça n’arrive qu’à moi, ces braves Belges sont des lourdauds.» En janvier 1889, son ami Hector Denis, professeur à l’ULB, proposa sans succès au Conseil communal de donner son nom à la rue du Conseil.